‹ Gasparo Gozzi, JournalisteChapitre 38 sur 69 · IV. — TRADUCTIONS ET ADAPTATIONS DE LUCIEN ET DE KLOPSTOCK · texte numérisé non relu

IV. — TRADUCTIONS ET ADAPTATIONS DE LUCIEN ET DE KLOPSTOCK

À côté des chroniques sorties de la plume de Gozzi, le Mondo Morale renferme des traductions de Lucien et de Klopstock.

Le rapprochement de ces deux écrivains si différents étonne au premier abord; mais il rend compte de la combinaison assez étrange qu'était l’esprit de Gozzi, car, si différents qu’ils fussent,-il les appré- ‘ ciait également et essayait également de les imiter. Et qu’ils répondissent tous deux à son tempérament profond se voit, à ce qu’il les traduisit tous deux de la manière la plus satisfaisante.

Nous trouvons disséminés dans le Mondo Morale huit dialogues et un autre morceau de Lucien. Généralement, Gozzi les introduit par un procédé bien naïf, analogue à celui qu’il avait employé pour amener le « Discours sur l’amitié > dont nous avons parlé. Voici le « Ragionamento » qui sert de préface à « Prométhée ou le Caucase » (39) : « la Pellegrina ayant achevé le dixième chapitre de son roman, l’un des Pellegrini demanda quel était, parmi tous les écrivains de l’antiquité, celui qui expliquait le mieux pour quelles raisons Prométhée avait été enchaîné

(38) Opere, T IV, p. 45-48, (Ce caprice est inséré entre les chapitres IV et V du roman.) (39) Ibid., p. 105 et suiv.

sur le Mont Caucase ? L’un de ses compagnons répondit : « La fable de Prométhée se trouve décrite longuement en maints endroits; je ne me souviens pas cependant, qu'aucun l’ait racontée avec plus de grâce que Lucien »… Les « Pellegrini » se mirent à rire, car ils savaient que leur ami avait déjà traduit beaucoup de dialogues de l’écrivain grec. Le « Pellegrino », tout rougissant, continua : « Puisque vous savez ce que je vous ai tû.. je lirai et vous m’écouterez, ce sera votre pénitence et la mienne »… Ayant dit, il tira certaines feuilles hors de sa bourse, et commença à lire (40). Suit le dialogue de Lucien, où sont mis en scène : Mercure, Prométhée et Vulcain. Ailleurs, jetés un peu au hasard, nous voyons : « Le Songe ou le Coq » (44), ce morceau bien connu et vraiment spirituel, où est dépeint un pauvre savetier qu’un coq éveille au moment même où, dans un songe, il se croyait possesseur d’un trésor. Le coq, prenant la parole, lui démontre que la richesse ne fait pas le bonheur; « Le Maître de Rhétorique » (42); « Le Tyran » (43), où est décrite la peine infligée dans les enfers à un tyran particulièrement redouté; « La Déesse de la Vertu » (44); l’« Icaromenippe » (45);

(40) Ibid. (p. 103-104.)

(41) Ibid. (p. 129 et suiv.

(42) Ibid. (p. 208 et suiv.).

(43) Ibid. (p. 288 et suiv.).

(44) Ibid. (t. V, p. 14 et suiv.).

(45) Ibid. (p. 18 et suiv.).

« Le Pêcheur » (46); « Le Misanthrope » (47); « Le Bibliophile ignorant » est une composition satirique dans laquelle Lucien donne libre cours à sa verve malicieuse. En voici quelques passages : « Tu t’imagines te donner l’air d’un lettré en achetant çà et là, avec une grande ardeur, les plus beaux livres... Cela prouve que tu es ignorant. D’abord, tu n’achètes pas les meilleurs, mais tu ajoutes foi aux présomptueux qui les vantent, si bien que ces imposteurs, quand ils t'ont trouvé, offrent un sacrifice à Mercure. Si tu possédais tous les livres que Sylla envoya d’Athènes en Italie, acquerrais-tu pour cela une once de savoir de plus ?.. Il est vrai que tu as un livre à la main que tu lis continuellement, mais tu n’y entends goutte et, pareil à un âne, tu te contentes d’écouter la musique et de remuer les oreilles. Naguère vivait en Asie, un homme riche qui, ayant eu les deux pieds coupés, parce qu’ils avaient été gelés pour avoir marché dans la neige, pour se consoler comme il pouvait d’une telle calamité, se fit faire des pieds en bois. Mais, le comique de la chose est qu’il achetait toujours de ravissants escarpins à la toute dernière mode et les chaussettes les plus élégantes. Maintenant, dismoi, ne fais-tu pas comme lui ? Tu as une intelligence boîteuse et une tête dure comme du bois et, malgré

(46) Ibid. (p. 87 et suiv.).

(47) Ibid. (p. 90 et suiv.). Il avait déjà été publié dans la première partie du vol. II des « Lettere Diverse » (Venise, 1750.) Cf. À. Zardo, œuvre citée, p. 144.

cela, tu achètes des bottines d’or dans lesquelles pourraient à peine marcher les pieds les plus étroits et les plus normaux du monde. Quand quelqu'un te trouve avec un volume à la main (puisque tu en tiens toujours un ) et qu’il te demande : « Quel orateur ou quel poète, ou quel historien est-ce là ? Toi, qui le sais par le titre, tu réponds franchement. Mais, si celui-ci commence à en louer ou à en blâmer quelque passage. ne voudrais-tu pas alors que la terre s’ouvrit sous tes pas ?..… Puisque tu peux prêter des livres à qui t’en fait la demande, ne les lis donc pas toi-même. Je sais bien que tu n’en prêtas jamais à personne et que tu agis comme le chien du jardinier qui garde les oignons, mais n’en mange pas, ni ne laisse les autres en manger (48). »

Bien qu’il ait eu seulement une très vague connaissance de la langue hellénique (49), Gasparo, par

(48) Ibid. (p. 180-195.) L’histoire de l’homme qui se fit faire des pieds de bois se trouve bien chez Lucien, mais l’image assez bizarre de l’acheteur de livres qui «a la tête dure comme du bois » et qui, malgré cela, achète des bottines d’or, etc, est de Gozzi. Cf. dialogue «Contre un ignorant qui faisait une bibliothèque ». Traduit par d’Ablancourt (Tome II, p. 218.)

(49) Dalmistro prétend que Gozzi savait bien le grec. Tommaseo nous assure du contraire. Maïs la question est tranchée par l’intéressé lui-même, dans une lettre datée du 26 avril 1766, où, à propos d’une traduction qu’il préparait des « Amours de Daphnis et Chloé», il écrit : «Non posso attingere alla fonte greca, di che mi duole assai. »

Pour les dialogues de Lucien, il s’est vraisemblablement servi de la traduction française dla plus répandue, celle de Perrot d’Ablancourt (re édition, Paris, 1654), rééditée à Amsterdam, en 1709, mais il traduit très librement. Sa fantaisie l’entraîne parfois un peu loin du texte. Gozzi avait manifesté l’intention de traduire en entier l’œuvre du satirique grec, Luigi Settembrini pré-

une sorte d’intuition en devinait les beautés qu’il exprimait ensuite avec élégance. Nous lisons ses traductions avec infiniment de plaisir, parce que sous le tour d’esprit de Lucien perce aussi celui de Gozzi.

C’est immédiatement après « Le Maître de Rhétorique », que se trouve l’adaptation en vers italiens de la fameuse tragédie en prose de Klopstock : « La Mort d'Adam ».

Dans un « Avis aux lecteurs », Gasparo déclare qu'aucune composition ne convient mieux que celle-ci au Mondo Morale. Il ne savait pas l’allemand, c’est donc par une version française, ainsi qu’il nous le dit dans sa Gazzetta Veneta (50), qu’il a connu ce chefd'œuvre de sujet biblique. Il est étonnant qu’il ait senti les beautés du texte original et retrouvé, par son seul instinct, le ton qu’il fallait prendre (51). La traduction de la « Mort d’Adam » dont s’est servi Gozzi pose un problème que nous n’avons pu résoudre. La première version française connue, de la tragédie de Klopstock, est celle de l’abbé J. J. T. Roman, dont le permis d'imprimer est du 12 janvier 1762. Elle est signalée peu après, de divers côtés

tend qu’il en aurait donné une excellente traduction. A son avis, personne mieux que le journaliste vénitien ne savait faire parler Lucien en italien. »

(50) Gazzetta Veneta, n° V, p. 29 (20 février 1760).

(51) «Il più singolare à notarsi, écrit Tommaseo, è che, vista attraverso il cristallo appannato della lingua francese, gli lasciasse indovinare le sue native bellezze per modo di innamorarlo e da ispirargli quella traduzione ch’è una delle più care cose che il Gozzi abbia scritte. »

N. Tommaseo, « Storia Civile nella Letteraria (1, XLV1.)

par Bachaumont, dans son Journal d'un observateur, du 18 avril, par Voltaire qui, le 16 juin de la même année, adresse à l’abbé Roman une lettre de félicitations, et par Grimm, dans sa Correspondance Littéraire d’octobre. Or, c’est dans la Gazzetta Veneta du 20 février 1760, que Gasparo annonce sa propre traduction faite, dit-il, d’après un texte français. Evidemment, ce ne peut être celle de l’abbé Roman dont il s’agit et pourtant, nous n’en connaissons pas d'autre antérieure à celle-là. Il faut alors supposer que le gazetier vénitien aurait eu entre les mains une version française dès l’année 1759, ou même auparavant. Serait-ce celle d’un réfugié français du nom de « Casqué », que mentionne Franz Muncker (52) ?

En tous cas, l’on peut envisager la succession suivante :

A. traduction, restée inédite, du mystérieux réfugié, « Casqué » ;

B. traduction de Gozzi ;

Page 1