‹ Gasparo Gozzi, JournalisteChapitre 44 sur 69 · D AAA ET · texte numérisé non relu

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aussi, puisqu'il ne prit pas même la peine de répondre.

Quelques lignes dé la préface de l’« Osservatore », que l’auteur prit la peine d’écrire, en manière d’avertissement au public, frappent notre esprit tout particulièrement : « Et véritablement, je ne sais quel caprice s'empare de ma cervelle en ce moment et me pousse à discourir de choses qui dépeignent les mœurs, tracent les portraits de la vie et des habitudes humaines. C’est croasser au vent que de vouloir noter ses défauts. Dans le monde, il y a toujours eu deux sortes de personnes : les unes, ce sont les plus nombreuses, ont toujours voulu agir à leur guise et les autres, qui sont les moins nombreuses, ont toujours voulu « croasser et dire leur opinion aux premières. » Et un peu plus loin : « À quoi sert de bavarder, si ce n’est à rendre le monde meilleur ?.… La malice a des racines si serrées et si profondes qu’il est imposible de l’extirper complètement. Celui qui écrit, coupe tantôt cette branche, tantôt cette autre de la mauvaise plante qui continue à reproduire ses rejetons (10). »

Tout cela ne révèle-t-il pas de façon indiscutable les

caractérisent la Ire partie, ils n’en continuent pas moins dans la seconde et dans les autres, parsemés çà et là. Tout est pareillement mélangé. Il faut louer Spagni d’avoir rétabli l’ordre chronologique de composition du journal dans l’édition citée, (V. p. 72)

(10) « Osservatore», Prefazione dell’autore, p. 22-23. Comme pour l’étude de la « Gazzetta », nous traduisons le plus fidèlement possible les passage cités de l’« Osservatore ».

intentions moralisatrices de- Gozzi (11), en même temps que son pessimisme et sa crainte de ne pas atteindre le but qu’il pouvait cependant poursuivre en toute liberté, son esprit étant désormais libéré de l’importante partie commerciale de la « Gazzetta Veneta >» et de la longue allégorie du « Mondo Morale ». |

Il expose son programme afin que nul ne puisse l’ignorer. Dans son dialogue fantaisiste avec Ulysse, l « Osservatore » déclare que rien ne lui plaît plus que d’observer les hommes et leurs actions pour son utilisation personnelle et ensuite pour celle de ses semblables (12). Il ajoute : « Quand j'ai réuni assez de matière pour me fournir un sujet d’études, je prends la plume, et je répands autour de moi ce que j’ai écrit. » Et, Ulysse lui demandant comment on en parle, il répond : « Diversement. L’un dit : « Celui-ci est dans le vrai », l’autre : « Que se mêlet-il des affaires des hommes ? » Qu'ils fassent ce qu’ils veulent. Les uns ne veulent pas lire, d’autres lisent sans se soucier de ce qui est écrit (13) ». Gozzi, imaginant qu’on lui reproche son indiscrétion, assure qu’il ne parle que de l’ensemble des humains et jamais d’un d’eux en particulier et que « des sujets d'ordre général, n’importe qui peut en parler, car

(11) I1 veut : «notomizzare le magagne degli uomini acciocchè le sieno conosciute e s’arrechi ad esse quel rimedio che fosse valevole a risanarle ». (éd. cit. n° V, p. 19.)

(12) Ibid. (n° TC, p. 417.)

(13) Ibid,

c’est précisément pour cela que les hommes ont une langue dans le gosier.. Et avec tout cela, je ne nomme ni Matteo, ni Giansimone, ni Filippo... Tout ce que je dis dans ces feuilles, je le dis de moi-même et non des autres. Je dissèque mon cœur, ses désirs et ceux de mon cerveau, de mon intelligence, et de tout ce qui est en moi, qui ressemble à tout ce qui est dans les autres (14). »

Gozzi sait bien qu’il n’apporte rien de nouveau: « Qui peut en dire davantage, depuis tant d’années que l’on bavarde et que l’on imprime? Je cherche seulement à présenter ce que beaucoup ont dit, avec quelque nouveauté de franges et d’autres ornements (15). » Il n’a aucune vanité d’écrivain. Son dialogue intitulé « Beaucoup d’Omhres et l’Observateur » (16), n’est-il pas empreint de la plus touchante modestie ?

Les Ombres: « Qui es-tu? »

L'Observateur: « Mon nom est si obscur sur terre que, quand bien même je vous le dirais, vous ne sauriez qui je suis! »

Les Ombres: « Cache-moi ton nom autant que tu veux et va-t-en au diable! mais, dis-moi au moins, si tu sais qui est et où habite un certain esprit bizarre et lunatique qui s’est dénommé l’ « Osservatore » ?

(14) «E” egli notaio che debba fare pubbliche scritture delle operazioni del prossimo?» Jbid., p. 19.

(5) Ibid. (p. 24.) (16) Ibid., p. 529-532.

L'Observateur: « Je l’ai blâmé plusieurs fois. de s’être adonné à la composition de certaines feuilles dans lesquelles. il donne libre cours à je ne sais combien de fantaisies, tantôt à propos des mœurs humaines et tantôt à propos de quelques particularités relatives aux Beaux-Arts. » « Crois-tu que je puisse jamais me figurer, étant donné le grand nombre de livres de valeur qui inondent la surface de la terre, que l’honneur de réformer le monde soit réservé à ces quelques pages tracées à la hâte? »

Et il s’excuse presque de ce qu’il fait: « Prenant comme sujet de méditations quelque point de morale, je vais décrivant le cœur humain tel qu’il me paraît être. Et quant aux lettres, puisque tout homme en traite, à tort et à travers, je crois pouvoir moi aussi manifester mon opinion. »

Il est encore plus modeste quand ïl fait parler Paolo Colombani à une « Dame Masquée »: « J’ai entendu plusieurs fois |’ « Osservatore » se réjouir de ce que ses écrits trouvent ce succès et cette faveur que n’aurait jamais eus sa personne si elle avait été vue et connue (17. »

S’il est humble, cela ne l'empêche pas de savoir répondre aux attaques, réelles ou imaginaires: « Quelques-uns se plaignent, et sans doute avec raison, que dans mes numéros, j'ai traité de petites choses trop légères et d’un sujet qui n’a ni moelle ni force.

(17) Ed. cit. p. 435.

Mais, s’ils veulent bien considérer quelle est mon intention, ils changeront certainement d’opinion… Ils ne voudront pas que certaines feuilles, qui doivent servir, deux fois par semaine, à faire passer un peu de temps, traitent de matières trop graves. Il ne manque pas, pour les estomacs robustes, de nourriture plus substantielle et plus difficile à digérer. Le lecteur doit se rendre compte que mon œuvre ne fait qu'ouvrir un petit sentier pour entrer dans les lieux plus vastes et plus grands. J'essaie, par ces petites choses, dans lesquelles cependant je répands de nombreuses vérités, de faire à peu près ce que fait la nourrice, laquelle avec un lait sain et donné en temps voulu, commence à former les premiers membres délicats d’un bébé. Je suis au moins sûr de ceci: c’est que mes songes, mes fables et les autres fictions desquelles je m’ingénie à revêtir mes pensées, pourront servir aux enfants, plus que les choses que leur racontent les vieilles femmes, à la garde de qui ils sont laissés, et peut-être que certains livres qu’on leur met entre les mains comme passe-temps (18). Ce que je puis affirmer, c’est que je né vis pas dans l’oisiveté, et le peu de temps qui me reste, je l’emploie à cultiver les jardins des Muses sacrées vers lesquelles, dès ma première jeunesse, une inclination me poussa (ici nous voyons apparaître un désir bien légi-

(18) « Virginibus, puerisque canto », Horace.

«la mia canzone è indirizzata alle fanciulle e ai giovinetti. Ed. cit, p. 144.

time de gloire), et il pourrait se faire que celles-ci, un jour, tirent mon nom hors des ténèbres et fassent en sorte qu’il ne demeure pas tout à fait inconnu (19). »

Gozzi connaissait bien la légèreté de cette société pour laquelle il écrivait, et où les esprits les plus cultivés eux-mêmes étaient plutôt tournés vers les choses plaisantes que vers les œuvres profondes. Et ceci explique l’immense vogue des chansons de Zappi ou de Rolli et des madrigaux de Metastasio.. « Ainsi en est-il. Aujourd’hui les gens ne veulent pas se casser la tête pour des choses plus graves, et il n’est rien qui ne se Lise plus volontiers qu’une « canzonetta » imprimée sur un éventail, et encore plus volontiers, s’il s’y trouve deux ou trois vers isolés qui, avec un peu de rime au bout, séduisent les oreilles et expliquent l'attitude des deux ou trois figures qui sont peintes à l’intérieur du clavecin (20). » Aussi Gasparo s’ingénia-t-il à revêtir les choses « les plus difficiles, grandes et profondes » d’un certain air « alla mano », que chacun peut comprendre et il les habille, dit-il, de vêtements de songes, de caprices, de dialogues, et d’autres fantaisies.

Disons aussi que son penchant à l’allégorie y était pour beaucoup. Il explique pourquoi il y a si souvent recours: « Les allégories, dit-il, sont semblables au sucre ou au miel dont on enduit les bords du verre

(19) Ed. cit., p. 145.

(20) Ibid., p. 214.

pour faire boire aux enfants les breuvages amers (21).»

On ne peut nier qu’il emploie avec finesse et à propos toutes ces fables, mais leur abondance finit par produire sur nous un effet de terrible lassitude et de réel ennui qu’elle devait vraisemblablement produire déjà sur les lecteurs du temps de Gozzi. Le monde mythologique était bien mort et les Vénitiens du dix-huitième siècle s’en souciaient fort peu.

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