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II. — LES PROCÉDÉS LITTÉRAIRES, LES DIALOGUES A LA MANIÈRE DE LUCIEN

Le souci qu'avait ainsi Gozzi, pour se faire comprendre d’un public léger mais aussi par tendance de nature, de cacher ses enseignements sous des dehors divertissants l’amena à user de plusieurs artifices littéraires: dialogues, nouvelles, fables et portraits.

Le goût que Gozzi avait pour la mythologie et pour Lucien le pousse à multiplier dans l’Osservatore les dialogues à la manière de l'écrivain grec où, mettant en scène les personnages les plus variés comme aussi quelquefois les plus inattendus (22), il fait dis-

(21) Osservatore Veneto, p. 92 (Gozzi reprend ici l’image que le Tasse avait déjà empruntée à Lucrèce).

(22) (Cf. « Omero e una Ricamatrice », p. 504-08.

courir tour à tour: « Mercure et Platon », « Minerve, Plutarque, Hippocrate et les Ombres », « Ulysse et de nombreux interlocuteurs », « Homère et une brodeuse », « Hippocrate et Charon », « Aristophane et Pétrarque », « Alexandre le Grand, Diogène et d’autres Ombres », « Menippe et Mercure ». Voilà pour ne citer que les plus importants. Certains dialogues sont mieux réussis que d’autres: « Aristophane et Mantegna », puis « Aristophane et Pétrarque », fournissent à Gozzi un prétexte excellent à une critique littéraire des plus intéressantes (23).

Assez alambiqué est au contraire le dialogue intitulé: « Minerve, Plutarque, Hippocrate et des Ombres », où un homme qui sait cacher ses propres sentiments est accusé d’avoir deux cœurs que Minerve veut faire disséquer par Hippocrate. Elle obtient de Plutarque qu’il soit présent à cette opération et l’entraîne dans les Champs-Elysées; là, elle lui montre le chirurgien, son scalpel à la main. Tour à tour, les Ombres (qui furent jadis des humains pleins de vices et de vertus) défilent, apportant des morceaux de cœurs. Il ne s’agit pas ici de l’organe que nous désignons par ce nom, mais d’une sorte de substance, renfermée à l’intérieur de cet organe et qui n’en peut être extraite qu'après la mort. Hippocrate fait allégrement son métier, coupe et recoupe, cependant qu’une nuée de vautours, de hiboux et de chouettes,

(23) « Osservatore Veneto », p. 516-524.

attend la fin de la dissection pour s’abattre sur les morceaux de chair sanguinolents (24).

Il faut avouer que les dialogues d'Ulysse dans l’île de Circé, empruntés au X° chant de l'Odyssée, pèchent par excès de longueur. La fable d’Homère où est contée la mésaventure des hommes changés en pourceaux pour avoir bu le breuvage auquel la perfide magicienne avait ajouté des charmes funestes, et qui reprirent leur forme première, grâce à la raison du sage Ulysse, aidé de Mercure au caducée d’or, avait certainement frappé l'imagination de Gozzi d’une manière toute particulière: « Ils trouvèrent au fond d’une vallée le palais de Circé, bâti en pierres polies dans un endroit découvert (25). »

Et voici que commence la longue narration de l « Osservatore »: Ulysse s’enquiert auprès d’Euryloque de ce que sont devenus ses compagnons et, apprenant qu’ils sont transformés en pourceaux, il s'étonne. « Si je n’avais vu jusqu’à présent tant de choses étranges, je dirais que tu es fou! Mais, quoiqu'il en soit, celle-là est un peu forte et j’ai peine à te croire (26). >» Enfin convaincu, il décide de sauver, à n'importe quel prix, ces malheureux de leur abjection. Il comprend, d’après le récit que poursuit Eury-

(24) Minerva : « Odi che schiamazzo famno in aria! Che rombo! »

Plutarco : «O Giove! Io non credo che tanti se ne vedessero all’assedio di Troia, per mangiarsi quei corpi degli eroi che dice Omero..» (1bid., p. 342.)

(25) « Odyssée », ch. X.

(26) « Osservatore Veneto », p. 358.

loque, que les captifs n’ont pu résister au charme dangereux de la voix qui n’est autre que celle de la « Sensualité », et il s’indigne de voir la « Vertu » si vite abandonnée pour le « Plaisir ». Gozzi continue à suivre fidèlement le récit homérique: Mercure donne à Ulysse une plante au pouvoir magique: « Cette herbe te fera obtenir de Circé la permission de causer avec les animaux qui l’entourent et enfin d’assister à leur transformation en hommes qu’ils étaient auparavant (27). »

Dans les dialogues suivants, Ulysse après avoir interrogé tour à tour un mouton, un chien, une chouette, une chauve-souris, des coqs et une marmotte, un ours, un pic, un geai, un rossignol et un laurier, un cerf, un renard et un corbeau, prend congé de la magicienne et dirige sa proue vers les rives de l’Achéron afin d’aller, dans les demeures de Pluton et de la redoutable Proserpine, consulter l’âme du Thébain, Tirésias. Et |’ « Osservatore » de s’exclamer: « [Il me semble que l’on a ôté une pierre de dessus ma poitrine depuis qu’Ulysse est parti. » …Qu’il fasse bon voyage jusqu’à ce qu’il parvienne aux portes de Pluton où je l’accompagnerai moi aussi quand j’aurai repris un peu de souffle. Jusqu'ici j’ai eu à fréquenter des bêtes, désormais j'aurai des Ombres à mettre en scène. Je confesse que cette compagnie bestiale commençait à me fatiguer et, pour ne

(27) Ibid., p. 360,

pas en éprouver plus d’ennui, j’ai abrégé beaucoup d’autres dialogues de lions, de loups, d’éléphants, de rhinocéros, et d’autres animaux. Qui sait si les lecteurs ne partageaient pas eux aussi cette lassitude? Je l’ignore, mais je calculai en moi-même que, par nature, nous aimons la variété, et que mieux valait changer (28). >» Dès le numéro du 16 janvier 1761, Gozzi, ayant sans doute repris haleine, écrit deux dialogues d'Ulysse et des Ombres qui seront les derniers. Et il renvoie le lecteur désireux de lire les conseils de Tirésias à Ulysse, au XI chant de l'Odyssée (29).

Tout cela rappelle beaucoup la « Circé » de J.-B. Gelli si appréciée des Vénitiens du xvimr siècle; le thème est le même chez les deux écrivains: « L’infortune des hommes causée par les passions mauvaises (30). >» Gozzi se contente de suivre, avec très peu de variantes, le texte d’'Homère. Gelli fait montre d’un pessimisme plus accentué, puisque les compagnons d'Ulysse préfèrent rester bêtes plutôt que de redevenir hommes. Seul, un philosophe que cachait la rude enveloppe de l’éléphant « Aglafano » reprend son aspect primitif avec beaucoup d’allégresse.

(28) «Osservatore Veneto », p. 416.

- (29) « m’è paruto meglio di lasciar andare Ulisse a casa sua senza dirne altro, piuttosto che ragionare di faccende rancide che non importerebbero a noi un fil di paglia ». Zbid., p. 484.

(80) « Tutti quelli a cui ho parlato insino a qui sono di quegli che mentre che furono uomini, non si conobber mai, e non consideravan mai la nobilità loro, ma attesero solamente al corpo ed ai beni di quello.» Giovanni-Battista Gelli (1498-1563), la « Circé », Firenze, 1549.

Ce rapide aperçu des dialogues de l’ « Osservatore » suffit à montrer que Gozzi avait nettement subi l’influence de Lucien (31).

Nul n’était plus apte que le journaliste vénitien à écrire des dialogues à la manière du satirique grec. Il fallait pour v réussir posséder une certaine dose de scepticisme alliée à une bienveillance générale, une plume élégante et habile; il était peut-être nécessaire aussi de vivre en une époque troublée. En effet, les deux écrivains appartinrent à des siècles qui présentent quelque affinité: dans l’un comme dans l’autre le sentiment de la religion et de la dignité humaine avaient disparu pour faire place aux instincts d’une foule indolente et débauchée. Lucien et Gozzi avec leur merveilleux bon sens, avec leur franche raillerie, parfois un peu superficielle, se révoltèrent contre la folie ambiante qu'ils combattirent en moralistes humoristiques et primesautiers.

(31) Dans la lettre alors inédite qui précède les «Fables» publiées pour les noces « da Mula Lavagnoli » (Venezia, 1809), Gasparo Gozzi lance cette sorte d’apostrophe à Apollon :

« Tu m’empiesti con inganno la mente delle invenzioni di Luciano ne” suoi dialoghi, il quale non solamente fa ragionare la lucerna ma il Jetto ancora. Con tali invenzioni in capo chi avrebbe creduto mai che imitando cotesti grandi uomini e forse con qualche novità, ne dovessi essere da taluno biasimato?».… «Tu vuoi pur credere che si studi ancora all’antica e che gli uomini si curino oggidi di favole e di parabole come si faceva un tempo. Appena si sa oggi che tali cosette sieno mai state trovate; appena se ne ricordano € quello che non sanno, o non si ricordano, non è buono.»

Cf. «Favole Esopiane » di Gasparo Gozzi, pubblicate nelle nozze «Da Mula Lavagnoli ». (Venezia, 1809, in-4.)

Der pere

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