III. —— Les NOUVELLES
Les nouvelles de l’Osservatore n’en sont pas la meilleure partie; brillantes, souvent empreintes de grâce ou d’ironie, elles n’en demeurent pas moins froides, un peu sèches. Il faut dire qu’en Italie, ce genre de composition, jadis en honneur au temps de Sacchetti et de Boccace, ne létait plus guère au xvine siècle (32). Il faut être reconnaissant à Gozzi de lavoir à nouveau cultivé et d’y avoir ajouté une idée moralisatrice qu’il serait vain de chercher chez ses illustres devanciers.
Il n’est presque jamais question d’amour dans les Contes de l « Osservatore », ou bien il s’agit d’un amour peu ardent. Mais, Gasparo n’en est pas responsable. On ne connaissait alors à Venise, en fait d'amour, qu’une certaine galanterie d’où la passion était totalement exclue. On aimait une femme à la manière d’une œuvre d’art, ou d’une fine dentelle. Les « cicishbei >» (au nom médiocrement euphonique) chuchotaient à l’oreille de leurs dames de doux mots ou débitaient de fades compliments, qu’elles acceptaient d’un sourire ou d’une inclinaison de leur tête
(32) Il était cependant représenté au xvin* siècle par le licencieux abbé Casti.
poudrée, mutine et charmante. Et tout finissait dans une révérence. Comment donc attendre de Gozzi la description d’un sentiment profond qu’il n’avait point observé autour de lui et qu’il n’avait jamais personnellement éprouvé? Le plus souvent, la trame de ses nouvelles est simple à l’excès. Certaines fois, il conte des légendes que l’on serait tenté de croire tirées des « Mille et une Nuits », si elles ne renfermaient pas, elles aussi, un idéal hautement moralisateur.
L'invention des récits de Gozzi ne lui est pas toujours complètement personnelle, et là encore, l’imitation a beau jeu (33).
C’est justement à la suite de quelques considérations sur les écrivains plagiaires (34) que Gasparo écrit l’histoire du tournoi poétique qui rappelle, sinon dans les détails, mais du moins dans son idée essentielle, l'aventure fameuse arrivée à Arnaut Daniel (35).
Dans l’ « Osservatore », deux personnages, un poète et un historien devaient rivaliser d’éloquence et de savoir dans un discours, dont le sujet imposé était « l'anatomie ». « Ils décidèrent de partir ensemble de la ville et de s’en aller dans une petite maison que l’un d’eux possédait à la campagne; et là, ayant laissé
(33) «Le Malade imaginaire » de Molière a certainement inspiré la «Storia Vera» (p. 450-452), où l’on voit arriver à Venise, en temps d’épidémie, un homme qui se croit à chaque moment atteint de la maladie qu’il redoute tant,
(34) Cf. éd. cit., p. 106-7.
(35) (Cf. IChabaneau : Biographie des Troubadours, p. 13 (extrait de l'Histoire du Languedoc, tome X, édit. Privat, 1885.)
toute autre occupation, de se plonger entièrement dans une étude qu’ils avaient jusqu'alors totalement négligée. C’est pourquoi l’un et l’autre, ayant fait provision de livres traitant ce sujet, et ayant dit adieu à leurs épouses et amis, allèrent ensemble dans leur petite villa, et là, oubliant toutes les choses du dehors, celui-ci dans une pièce, et celui-là dans une autre, se mirent à lire et à méditer de toutes leurs forces et de tout leur pouvoir (36). >» Mais, le poète ne pouvant se résoudre à abandonner sa Muse pour des choses aussi méprisables que ces os, ces muscles, ces nerfs, écrivit bientôt un sonnet, puis un autre, sans plus penser à sa tâche. L’historien, tout au contraire, s'était mis aussitôt à l’ouvrage et se délassait l’esprit de temps à autre en lançant quelques traits d’arbalète aux petits oiseaux. Le poète, profitant d’une de ces absences, entra dans la chambre qu’occupait son rival et copia perfidement tout ce que celui-ci avait écrit. Le jour du tournoi arrivé, notre Poète, qui devait parler le premier, fit montre d’une telle érudition que les assistants lui prodiguerent les plus chaleureux compliments, cependant que notre pauvre historien, hébété d’entendre prononcer son propre discours, était sur le point de perdre la raison.
Ce tournoi ne dura pas moins de 18 jours au bout desquels le malheureux faisait peine à voir, tant il avait maigri. Il devait par la suite devenir complète-
(36) Osservatore, p. 106.
ment fou... « À cause de cela, il n’eut plus besoin de parler de nouveau en public et, après de nombreuses années, il guérit difficilement de sa folie (37). »
Quelques-unes des nouvelles de Gozzi lui furent suggérées par la réalité. Pour n’en citer qu’un exemple, celle qui est écrite sous forme de lettre, et qui porte le titre de « Piège tendu à un hôtelier » (parue dans un numéro de septembre 1761), a été inspirée par un larcin que trois jeunes escrocs venaient de commettre à Padoue. Le hasard voulant que l’un d’eux portât le même nom qu’une personne fort honorablement connue et amie de Gozzi, ce dernier saisit l’occasion pour faire l’éloge de l’abbé vénitien Paolo Vendramin, victime de cette fâcheuse homonymie. Voici la lettre très abrégée, signée des initiales E.S.
« Nous avons ici à Padoue un brave homme d’hôte à qui, ces jour-ci et pour son plus grand malheur, il est arrivé d’avoir confiance en trois canailles, lesquelles, lui donnèrent à entendre que dans la cave
(37) « Osservatore Veneto », p. 107.
Une aufre imitation des provençaux est l’histoire de Fi pluie et des astrologues de la «Congrega degli Osservatori ignoranti » (cf. Opere, Venezia, 1758 (L. VIII) que Gozzi n’a pas dû tirer directement de Peire Cardenal, mais plus vraisemblablement des nouvelles de Doni (cf. Novelle di A. F. Dont ricavate dalle antiche stampe per cura di Giuseppe Petraglione, Bergamo, 1907, p. 97-98); (cf. aussi S. Debenedetti : « Gli studi provenzali in Italia nel cinquecento », Torino, p. 123-128.)
La nouvelle de Peire Cardenal qui a fourni le thème de celles de Doni et de lGozzi est la suivante: « Una ciutatz fo, no saicals…. >. «Provenzalische Chrestomathie», n° 111. Carl Appel (Leipzig, 1895.)
de sa maison se trouvait un trésor enterré et gardé par je ne sais quels diables. Une nuit, les voleurs le font descendre à la cave où, dans une sorte de marmite brûlait un feu d’un vert clair... Enfin, le contenu de la marmite s’étant consumé, ils s’approchent, non sans prononcer mille incantations et font si bien que l'hôte trouve dans le fond deux « doble ».
« — L'or appelle l'or », disent-ils. « Il faut mettre ici une somme de 400 sequins... Nous en mettrons pour notre part, cent, et tu nous donneras le quart du trésOr... »
« — Bien, réplique l’autre, ainsi en sera-t-il fait! »
L’hôte, en quelques jours, vend ce qu’il possède d’argenterie, de grain, de vin, le tout à bas prix... Ayant accumulé les pièces exigées par les esprits, il va trouver les voleurs et leur dit: « Quand vous voudrez, tout est prêt! » Ils vont ensemble dans une pièce... Un des sorciers sort une bourse en cuir et ensevelit aussitôt dedans les 400 sequins qui devaient servir de pâture aux diables. On ferme la bourse, on la scelle.
&« — Maintenant, que faut-il faire? >» demande l'hôte.
« — Tu dois la fermer à clef dans une petite caisse de cette armoire. Je vais à Venise et, d’ici huit jours, tu seras avisé, par une lettre que je t’écrirai, de ce que tu auras à faire de l’argent. Fais ce que je te dis, car, si tu ouvres l’armoire et la bourse sans ma permission, je te promets que tu t’en repentiras. » Un mois s'écoule. L’hôte décide de sortir la bourse
disant en lui-même: « Si je n’ai pas le trésor, tant pis! Je dirai qu’une telle fortune n’était pas faite pour moi, mais je ne puis plus durer ainsi. >» Il met la clef dans la serrure... tourne et ouvre, voit la bourse, rompt en tremblant le cachet: Oh! stupéfaction et désespoir, les sequins étaient devenus de plomb! Il recourut aussitôt à l’aide et à la tutelle des Saintes Lois et fit si bien que l’un des sorciers fut mis en prison et dévôila le nom des deux autres auxquels arrivera la récompense qu’ils ont méritée (38). »
Toute cette histoire est absolument véridique. Gozzi voulut seulement — par un sentiment dei délicatesse — taire la condition sociale de ces trois bandits dont deux étaient des Religieux vénitiens et le troisième, Zuanne Trento, de Trévise, un fabricant de chocolat. Et, si nous désirons savoir à quoi furent condamnés les auteurs de ce « vol à l’américaine » (comme l’on dirait aujourd’hui), il suffit, ainsi que l’a fait Oliviero Ronchi (39), de consulter « l’Archivio .Giudiziario Criminale » de Padoue (40).
(38) « Osservatore Veneto », p. 378-79.
(39) Oliviero Ronchi : « Atti e Memorie della R° Accademia di Scienze, Lettere ed Arti in Padova, 1933 (XI), Vol. XLIX.
(40) «Che li Controscritti Fra Angelo Maria Merlo e Pre Giovanni Maria Vendramin siano condannati star in prigione serrata alla luce per anno uno, dalla quale fuggendo, siano e s’intendano banditi da questa, e da tutte le altre città, Terre e Luoghi del Serenissimo Dominio, Terrestri e Marittimi, Navigli armati, e disarmati, e dallinclita Città di Venezia e Dogado per anni tre.
(Le dénommé Zuanne est condamné à quinze ans de galère et de prison.)
Archivio Comunale di Padova; Archivio Giudiziaro Criminale Raspa delle sentenze. (Regimento N. H. Ser Lunardo Valmarana, Podestà Vice (Capitanio, 1761-1762, ce. 57-59.)
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