IV. — LES FABLES
C’est dans les Fables que Gozzi excelle: brèves, simples, souvent écrites avec une certaine élégance faite de grâce et de décence, elles constituent de vrais petits joyaux littéraires. Parfois imitées de la Fontaine (41) ou d'Antoine Houdart de la Motte, elles revêtent une forme nouvelle à laquelle Gasparo sait imprimer son cachet personnel. Il ne dissimule pas ces emprunts faits à des écrivains français, dont les œuvres étaient particulièrement à la mode en Italie au xvur siècle. Il dit lui-même.à la fin de la fable: «Il ragno e la gotta.. » : « non è nè nuova nè mia (42) ». Sans remonter à Pétrarque, comme certains l’ont fait (43) pour rechercher la source de cette allégorie,
(41) Dans la « Gazzetta Veneta >», on relevait déjà plusieurs imitations du grand fabuliste français. Pour n’en prendre qu’un exemple, le récit du jeune serviteur (Gazzetta Veneta, n° 103) qui, ayant gagné une petite fortune au Lotto, ne retrouve le calme et la paix qu'après s’être débarrassé de sa nouvelle et encombrante richesse, ne reprend-il pas l’idée du «Savetier et du Financier » ? (La Fontaine, Livre VIII, n° 2.)
(42) Ed. cit., p. 310.
(43) ‘Cf. Guido Bustico : « Di una fonte sconosciuta delle favole di Gasparo Gozzi dei ragni e delle gotte in «Pro Benaco», Anno II, p. 82-83.
Cette fable se lit en effet dans les «Le Lettere familiari» (IL, 13) de Pétrarque.
Giambattista Passano («1 Novellieri italiant in Prosa»), Torino, 1878, P. I, p. 368, déclare que «quella favola con brevità mag-
il paraît plus vraisemblable d'évoquer La Goutte et
l’Araignée de notre La Fontaine. Comme ce dernier,
Gozzi imagine que Pluton, non content d’avoir rempli la terre de calamités, en voulut ajouter deux autres (44) qui se mirent aussitôt en quête d’une demeure. L’araignée et la goutte vinrent au monde, et ayant jeté un coup d’œil autour d’elles, tinrent le dialogue suivant: « Oh! dit l’araignée, ma nature est faite pour habiter dans des lieux vastes et spacieux. Tu sais bien, Ô ma sœur, que je dois tendre certaines larges toiles pour lesquelles je n’aurais pas suffisamment de place dans ces masures (45). Et la Goutte de répliquer que tel est son avis et d’ajouter: « Ne vois-tu pas comment dans les palais vont et viennent sans cesse les médecins, les chirurgiens et les apothicaires? Je suis bien sûre que je n’y aurais jamais un bon moment au monde et que ma vie serait une continuelle affliction (46).> Ayant dit,
giore d’assai trovasi più anco narrata nelle « Facetie» del Dominichi.
Antonio Zardo dit qu’il est peu probable que cette fable ait été tirée de « l’Athanatophilia », de S. Fabio Glissenti, paru à Venise en 1596.
(Cf. A. Zardo : «G. Gozzi nella letteratura del suo tempo in Venezia », p. 162.)
(44) Cf. La Fontaine : La Goutte et l’Araignée. L. III, F. VIII, vers I-V :
«Quand l'Enfer eut produit la goutte et l’araignée, Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter D’être pour l’humaine lignée Egalement à redouter. »
(45) «Il n’est rien, dit l’aragne, aux cases qui me plaise.» CLASS) (46) «L’autre, tout au rebours, voyant les palais pleins De ces gens nommés médecins, Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise.»
(La Fontaine, Fables, L. III-VIII, vers 12-14.)
la goutte alla s’installer dans le gros orteil d’un pauvre villageois (47). D’autre part, l’araignée entrée dans un vaste palais et montée le long de certaines poutres peintes et magnifiquement ornées d’incrustations d’or, y établit ses pénates, comme si l’endroit lui appartenait, et commença de tisser sa toile et de prendre les mouches dans son filet (48). Mais un valet de chambre détruisait chaque matin l’industrieux travail de l’araignée. Lassée, elle se rendit à la campagne chez sa sœur à qui elle fit ses doléances et dont elle entendit ensuite les amères plaintes: le villageois la menait tantôt fendre du bois et tantôt vaquer aux travaux des champs sans lui accorder un seul instant de répit, si bien, ajouta-t-elle « que je ne lui fais aucun mal, mais que lui, au contraire, m’en fait beaucoup (49) ». Bref, d’un commun accord, elles décidèrent d'échanger leurs habitations: « Entrée dans la maisonnette d’un paysan, l’araignée n’éprouva plus aucun ennui, Car personne ne se préoccupait
(47) «s'étend à son plaisir sur l’orteil d’un pauvre homme. » (Ibid., vers 16.)
(48) «L’aragne cependant se campe en un lambris, Comme si de ces lieux elle eût fait baïl à vie; Travaille à demeurer; voilà sa toile ourdie, Voilà des moucherons de pris.»
(La Fontaine, Fables, L. III-VIII, vers 20-23.) (49) « Elle était en campagne, Plus malheureuse mille fois Que la malheureuse aragne.
Son hôte la menait tantôt fendre du bois, Tantôt fouir, houer : goutte bien tracassée Est, dit-on, à demi pansée.» (Ibid., vers 28-33.)