‹ Gasparo Gozzi, JournalisteChapitre 49 sur 69 · V. — LES PORTRAITS · texte numérisé non relu

V. — LES PORTRAITS

Les « Portraits », aux touches vives et toujours expressives, constituent avec les Fables la meilleure partie de « l’Osservatore ». Il y en a toute une série, quelques autres sont disséminés çà et là et l’on regrette qu’ils ne soient pas encore plus nombreux. Ce sont de brefs et alertes tableaux pour lesquels Gozzi sait trouver la phrase incisive, le mot juste qui dépeint avec tant de bonheur les types les plus divers de la société.

Nous voyons d’abord, le portrait de « Lisandro »… qu’un ami vient visiter. Il l’accueille avec des transports d’allégresse, l’embrasse, s’informe de la santé de sa femme, de celle de ses enfants et de la manière dont ses affaires prospèrent. Au bout d’un moment, comme le visiteur veut prendre congé, l’autre le retient, ne pouvant se résoudre à le voir partir si vite. Enfin, l’ami s’en va et la porte n’est pas fermée que « Lisandro » appelle son serviteur et le semonce vertement d’avoir introduit cet importun... « Lisandro est estimé partout pour sa cordialité. On prend l’apparence pour la réalité (66). »

(66) « Osservatore Veneto», p. 17.

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C’est ensuite celui du « Burbero Benefico >, peu sociable, taciturne, mais bon et généreux. Il ne peut s'empêcher de pleurer au récit de l’infortune d’autrui et pourtant. « Cornelio est jugé partout comme un homme au cœur dur. Le monde veut des masques (67). »

Voici maintenant, toujours dans la même série, le portrait du parfait galant homme, élégant de sa personne, qui sait danser et chanter avec grâce, d’humeur agréable en société. Son goût est impeccable, il dépense volontiers et largement; pourtant, malgré toutes ces précieuses qualités, il remporte peu de succès féminins Pourquoi donc? C’est que flegmatique

par nature, il ne répond jamais aux femmes quand

il les a fâchées: « Lucio ne sait pas donner à temps de quoi alimenter leur colère. Il les ennuie, il les perd (68). »

Un peu plus loin est dépeint un type qui pourrait aussi bien se rencontrer de nos jours: C’est l’homme avide de « potins ». Curieux, il écoute tout, sait tout, et colporte toutes les nouvelles, vraies ou fausses, aussitôt qu’il les a apprises. Il est semblable à une éponge qu’on presse dès qu’elle s’est emplie. « Quintilio, tel une ventouse, serait vide s’il ne s’imprégnait pas d’autrui (69). »

Et cet égoïste, n’est-il pas, de tous les temps? Ecou-

(67) Ibidem.

(68) Osservatore Veneto, p. 27.

(69) Ibidem,

tons plutôt: On pourrait croire qu’il a du cœur parce qu’il tend une oreille complaisante aux récits des maux de ses semblables; mais, qu’on ne,s’y trompe pas: c’est par pur égoïsme! Là encore, c’est à luimême qu'il pense; car tout cela évoque en son esprit les calamités analogues dont il a été victime. « Ai-je ma femme malade? Il me dit qu’un de ses serviteurs vient de mourir chez lui. Une maison m’appartenant s’est-elle effondrée? Il en a reconstruit une il y a quelques mois. Ai-je été volé? II maudit les voleurs et dit qu’il a changé les clefs de son écrin par méfiance. Tout ce que je dis à Giulio flatte son égoiïsme (70). »

En quelques lignes est tracé le portrait d’un malheureux que les hommes comme les femmes fuient sans pitié. « Silvio n’a pas d’argent (71). »

Voici « Maddalena » qu’un récit plein de grâce nous montre, couchée, parmi les couvertures et les draps richement brodés, appuyée délicatement sur des oreillers aussi blancs que la neige. L’alcôve est éclairée par de lumineux flambeaux qui se reflètent dans les miroirs clairs. « Tout autour, des sièges moelleux offrent leurs bras à qui vient pour une aimable causerie avec la jeune fille. Doux yeux, rire céleste, joues rosées, cheveux blonds, bras et mains d'ivoire et mille autres charmes vous attirent... (72). »

(70) Ibid., p. 33.

(71) Ibid., p. 38.

(72) Osservatore Veneto, p. 42

Un autre portrait de jeune fille est celui de « Cassandra », âgé de seize ans et belle, qui, au prix d’un dur sacrifice, réussit à sauver ses parents de la misère. Et elle demeure triste jusqu’au milieu de la folle allégresse des fêtes (73).

La « Geva », petite paysanne qui, de joyeuse et insouciante qu’elle était, devient mélancolique et taciturne, soigne maintenant sa mise et orne son corsage et ses cheveux de fleurs délicates. À la vue de Cecco, elle pâlit et rougit tour à tour. « Cecco, quelqu’un t’aime de tout son cœur (74). »

Si nous passons maintenant aux petits tableaux jetés comme au hasard, nous lisons la description de l’oisiveté en la personne. d” « Alcippe », paresseux, qui mène une existence insipide et désœuvrée et que l’action ennuie plus que tout. « Il passera l’après-midi comme il a passé la matinée; et toute sa vie ressemblera à ce jour (75). »

Ailleurs, c’est un récit amusant par sa finesse d’observation: « Oliviero » parlait de « Ricciardo » en louant son extrême bonté. Petit à petit il en parla moins et n’en parla plus que pour le blâmer. « Ricciardo, le mois dernier, lui avait prêté de l’argent (76). »

Voici enfin un charmant croquis, qui semble avoir

(73) Ibid., p. 56-57.

(74) Ibid., p. 88-89.

(75) Osservatore Veneto, p. 125, (76) Ibid., p. 254,

été pris sur le vif: « Quintilia et Ricciardo vont rendre visite à un malade. À peine entrés, ils s’informent de son état. Apprenant qu’il est plus grave, ils froncent les sourcils et s’attristent. L’un et l’autre sont assis en face d’un miroir. Quintilia, de temps à autre, demande ce que disent les médecins, quels sont les médicaments employés; elle soupire, tourne la tête, hausse les épaules, mais ne lève jamais les yeux du miroir, et comme par hasard, porte la main à une fleur qui orne son corsage et l’arrange. Ricciardo plaint les parents, leur fait des protestations d’amitié, adoucit sa voix, mais il observe machinalement ses attitudes dans la glace. Le médecin entre, la famille le suit dans la chambre du malade. Quintilia et Ricciardo ne se sentent pas la force nécessaire pour le voir. Restés seuls, elle parle d’un éventail qu’elle a oublié d’aller chercher au magasin et il l’assure que celui-ci ne sera pas fermé encore, à condition qu’elle se hâte. Combien de temps le médecin va-t-il rester dans la chambre? Ils commencent à craindre un retard. Ils s’effraient, se tourmentent. « Allons », dit Riccardo. « Non, la décence l’interdit », répondelle. |

La famille sort, les larmes aux yeux. Le médecin donne son diagnostic. À peine a-t-il terminé que Quintilia et Ricciardo avec un « Dio vi consoli », vont en hâte à la recherche de l’éventail, se plaignant ensemble d’avoir été retenus trop longtemps (77). Qui n’ad-

(77) Osservatore Veneto, p. 101-102. Ibid., p. 248-49.

mire la vérité de cette peinture, légèrement teintée d’amertume.

Gozzi aimait certainement à tracer ces « Ritratti ». Pour nous en convaincre, il suffit de lire la lettre qu’il imagine adressée par le « peintre des portraits » à l « Osservatore »: « Vous me demandez continuellement de vous envoyer des portraits. Mais je ne suis pas homme à faire le portrait de tout venant... Faisant cela par plaisir, je ne prends mes pinceaux que quand je vois quelque chose qui excite ma fantaisie (78). »

Les dons d’observation et de fine ironie que Gozzi possède à un suprême degré, font de lui un maître portraitiste.

On l’a souvent comparé au moraliste et à l’artiste de premier ordre qu'était La Bruyère. Moralistes, ils le sont tous deux par leur désir commun de rendre les hommes meilleurs; artistes, ils le sont par la finesse pénétrante dé leurs réflexions psychologiques, par leur recherche des effets, des rapprochements, des contrastes imprévus et par ce qu’on pourrait appeler le « mot de la fin », qui, brusquement, vient éclairer tout le portrait.

Chez La Bruyère, le choix des mots est plus raffiné, la construction des phrases plus savante; son souci de l’art est plus apparent qu’il ne l’est chez Gozzi. Si l’on était tenté de faire quelques rapprochements

(78) Cf. « Gozzi et La Bruyère », par Arnaud de Mattia, Venise, 1897. C’est une étude assez superficielle, L

entre les œuvres des deux écrivains, l’on constaterait que la similitude réside plutôt dans le genre même, c’est-à-dire dans la forme, que dans les idées, souvent différentes. Cependant, l’on trouverait chez Gozzi plus d’un chapitre traité par La Bruyère. C’est ce qui a incité M. P. Ronzy à étudier les Femmes et le Cœur dans l’'Osservatore (79). Il analyse les divers caractères féminins, « esquissés à la manière du moraliste français et transportés sous le climat vénitien ».

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