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I. — IDÉES MORALES ET PHILOSOPHIQUES

Si les idées philosophiques occupent une large place

dans les trois périodiques que nous venons d’analyser (et surtout dans l’Osservatore) c’est que Gozzi, animé du plus sincère amour de la petite patrie, comme son compatriote Goldoni, avait le même désir généreux que lui d’être utile à ses contemporains. Son âme altruiste apparaît dans toute sa grandeur, car, malgré sa vie si pleine d’amertumes et de tribulations, il pense toujours aux autres plus qu’à lui-même.

Dans les hautes classes de la société vénitienne, parmi lesquelles se trouvaient beaucoup de ses lecteurs, une tendance à philosopher, venue de France, s'était nettement manifestée. S'il fit sienne cette tendance, il n’accepta pas pour cela la plupart des doctrines philosophiques tellement éloignées de son esprit. Il admettait la théorie de l'égalité, comme en

témoigne l’histoire qu’il conte de Gianacca, honnête paysan, fruste, sans doute, mais plein de bon sens, qui s'étonne, venant à la ville pour la première fois, de voir les gens qu’il rencontre, vêtus si différemment de lui, et qui finit par se demander s’il est bien de la même espèce qu'eux? Comme on le rassure, il remercie naivement:

« De quoi me remercies-tu maintenant?

« De consentir à ce que, malgré toute votre grandeur, je sois un homme à vos côtés. Cela me paraît une bonté sans limite (1). »

Gasparo méprise la folie des grandeurs caractéristique de son époque (2). Lisons plutôt ce malicieux récit où il tourne en ridicule la sotte vanité d’une jeune femme qui vient de faire un riche mariage et qui n’est pas encore habituée à son opulence nouvelle : « Hier, vers minuit, raconte-t-elle, comme j’allais pénétrer dans ma gondole, je ne trouvai qu’un de mes deux gondoliers. J’avais hâte d’aller chez un marchand, payer en sequins d’or un drap de Lyon à la dernière mode, et, ne voyant pas le gondolier de proue, je fus obligée de m’en aller avec seulement celui de poupe, et il semblait à chaque instant devoir me noyer. J’eus si peur que, tout à coup, je ne me sentis pas bien, à tel point qu'hier soir je me mis

(1) Osservatore, p. 312. (Cité par A. Zardo, op. cit. p. 178.)

(2) «Si fatte grandezze convengono a chi è avvezzo da lungo tempo fra quelle, e puô custodire e accrescere con le antiche e ben fondate ricchezze le magnificenze fondate da’ suoi maggiori. » Ibid., p. 16.

SR Voies

au lit sans souper et, depuis hier jusqu’à présent, je n’ai bu autre chose qu’une « cuiller d’argent » (sic) de bouillon dans un bol de porcelaine (3). »

Gozzi traite souvent le sujet de la fortune, soit qu’il flétrisse la soif de l’or (sous la forme brillante d’un songe) (4), soit qu’il fasse l’éloge de la pauvreté (5).

Il vante les bienfaits de l’Amitié qu’il voudrait basée non sur l’adulation, mais sur la franchise, et rappelle le proverbe toscan: « Si tu veux être aimé, aime (6). »

Il veut également prouver qu’Amour et Raison sont tous deux nécessaires, pour gouverner des peuples, car sans l’un, ils seraient: « des bûches plutôt que des hommes » et sans l’autre: « plutôt des bêtes qu'autre chose » (7).

Parlant de la difficulté que l’on éprouve à juger les hommes, il dit que la vérité de l’âme est trop souvent altérée par la langue, et qu’il faudrait que le cœur soit recouvert d’un cristal transparent, à travers lequel on püt voir ce qu’il y a au fond (8).

(3) Osservatore (n° XXIX, a di 13 Maggio 1761, p. 123.)

(4) Cf : «11 Senno e la Fortuna » (Osservatore, p. 21-23) et « La prudenza e la Fortuna» (Ibid, p. 187) que Patriarchi, dans une lettre à Gennari, datée du 16 juillet 1761, déclarait être «un lavoro si delicato d’immaginazione è si pieno di buona filosofia che vi farà strabiliare ».

(5) & Povertà santa, cui facean poi lieta

Viva amistade, amor puro e verace Et il vôto mondo di pensieri e cure.»

« Osservatore », p. 489.

(6) Ibid., p. 13.

(7) Osservatore, p. 165.

(8) Ibid., p. 43.

. À propos de certains menteurs, Gozzi se demande plaisamment si ce n’est pas la malignité des hommes qui leur attribue ce vice, étant donné que ce n’est peut-être pas de leur faute s’ils ne disent jamais la vérité. Pour dire la vérité, la mémoire est nécessaire, et quand cette dernière vient à manquer, ne faut-il pas que l’imagination la remplace (9).

L'homme est fait d’une infinité de contradictions et son esprit est changeant, constate ailleurs Gasparo. Celui qui se met au lit le soir n’est jamais sûr de se

A » . j retrouver le même au réveil (10).

C’est sans doute parce qu’il estime qu’un sentiment unique ne peut durer bien longtemps, qu'un lecteur supposé révèle dans une lettre fort amusante à l’Observateur, le stratagème qu’il a dû employer pour éterniser l’amour dans son ménage, déjà vieux de dix-huit années. Il avait cessé d’aimer sa femme au bout de presqu’un an; il le lui avoue, car ils s'étaient promis une franchise totale et réciproque. Quel n’est pas son étonnement de l’entendre répliquer que c’est après neuf mois que pareille disgrâce lui était advenue ? Bref, ils décident de se séparer momentanément. Elle retourne chez sa mère. Brouille; réconciliation: ils sont maintenant les meilleurs époux de la terre. Et voilà la recette pour être heureux en ménage (11).

(9) Zbid., p. 82.

(10) Ibid., p. 52.

(11) Osservatore, p. 63.

Gozzi après s’être doucement moqué des travers de ses contemporains, écoutant leurs conversations, observe qu’ils forment une sorte d'humanité minuscule à qui les grandes pensées sont totalement étrangères, et qui se contentent de peu, prenant un plaisir infini aux choses les plus insignifiantes (12).

Après avoir décrit la jeunesse indolente et peu apte au travail ou à l’effort quel qu’il soit, les familles ruinées par les folies des fils qui semaient l'or à pleines mains, pour satisfaire leur passion du jeu (13) ou leurs viles amours, il en vient, tout naturellement, à parler de l’éducation. Celle-ci doit avoir pour objet, non seulement l'esprit mais encore le cœur, et Gozzi insiste sur les merveilleux effets que produirait cet harmonieux accord (14). T1 s’attriste de voir la jeunesse bruyante obligée de se plier à une discipline qui, disait-il, anéantit la grâce innée de l’âme et du corps, et confiée à des maîtres rigides qui ne se donnent pas la peine de la comprendre, c’est-à-dire de l’aimer. Les enfants n’ont-ils pas un besoin instinctif de tendresse? Gasparo voudrait qu’on laissât de côté le latin, afin de les conduire dehors, s’emplir les pou-

(12) «Chi avesse oggidi a fingere un dialogo, non avrebbe più del verisimile il trattare argomenti grandi, dappoichè non si puo credere che in una barchetta o in una casettina vengano que’ pensieri massicci che nascevano fra lunghi filari di alberi, in ampi portieci… Si sono impiccioliti gli animi nostri..» Ibid., p. 99.

(13) Le Sénat, en 1770, devait donner l’ordre de fermer le trop fameux «Ridotto», source de tant de déshonneur et de ruines.

(14) .….« s’empirebbe il mondo di dolcezza, nè ci sarebbe musica più soave di questa ». Osservatore, p. 49.

mons d’air vivifiant, rire et jouer librement, sans pour cela négliger chaque occasion de leur montrer tout ce qu’il y a de bon et de beau dans le monde (15).

A propos du très grand nombre d’enfants astreints tout d’abord à de pénibles études, qu’ils abandonnent par la suite, pour un travail manuel quelconque, il préconise les écoles professionnelles. C’est une idée neuve et intéressante. Au lieu de leur faire traduire Cicéron, ne vaudrait-il pas mieux les accoutumer, dès leur jeune âge, au métier qu’ils exerceront un jour? Un habile cordonnier est aussi utile à la société qu’un bon grammairien... (16). L’étude ne saurait convenir à tous les cerveaux: pour certains, elle est la source d'immenses joies; pour d’autres, au contraire, elle peut être la cause de graves troubles (17).

Dans la lettre supposée d’un père de famille à « l’Osservatore », Gozzi fait part de quelques-unes de ses idées sur l’instruction des jeunes gens. Il montre d’abord son dédain absolu des « maestri di rettorica >», recommande une parfaite connaissance des langues vivantes: le français, l’anglais, l’allemand, le grec d’aujourd’hui (et non celui d’Homère et de Pla-

(15) «s’avvezzino a leggere solamente in quello che si veggono intorno, a meditarvi sopra. Traggano il sugo da questi benedetti fiori che spuntano sotto i piedi e germogliano ad ogni passo e ne facciano mèle.» Osservatore, p. 339.

(6) Idée générale exprimée par Rousseau dans <«l Emile » (1762) :

« Perchè non s’aprono scuole costà di fucine e martella, colà di seghe e di pialle, in un altro luogo di salamoie.» Ibid. p. 92.

(7) Osservatore, p. 85. — ICf. aussi le paradoxal « Dialogo contro gli studi», Ibid., p. 586-589,

ton), parle ensuite des voyages et de l’enseignement qu’on en peut tirer et loue les bienfaits de l’agriculture et le sage bon sens des paysans (18).

Ailleurs encore, il déclare qu’il est inutile de farcir les jeunes cervelles de grammaire, de logique, de rhétorique et de philosophie (si souvent dangereuse) et que mieux vaudrait leur enseigner les grandes actions des hommes (19).

Gozzi voudrait que l’on ne négligeât pas non plus l'instruction des femmes qui étaient trop souvent laissées dans une complète ignorance. Il les croit capables de faire les mêmes études et d’avoir les mêmes aspirations intellectuelles que les hommes. Il leur reconnaît des qualités extraordinaires d’éloquence, car le don de persuader par la parole, provient, dit-il, non pas de la puissance de l'intelligence, mais bien de la sensibilité du cœur (20). La poésie est faite pour elles; par la finesse de leurs pensées, elles la revêtiraient certainement d’une grâce infinie.

Les hommes se jugent très supérieurs aux femmes, les anciens tenaient pourtant celles-ci en haute estime. À en croire Tite-Live, c’est afin d’immortaliser

(18) Osservatore, p. 147-149.

(Gozzi préconisait les voyages, alors qu’il n’en avait jamais fait : ceci ne manque pas de piquant.)

(19) « Nel leggere le storie, facciano osservare non sopra un elegante squarcio rettorico, o sopra la forma di un vocabolo…. ma sopra le azioni degli uomini..» 1bid., p. 75. (Et là, il se montre précurseur de Carlysle dans le culte des héros.)

(20) Zbid., 7 febbraio 1761, p. 6. — Cf. aussi p. 569-572 et A. Zardo, op. cit., p. 179.

le nom de son épouse qu’Enée donna à une ville le nom de « Lavinium » (21).

Alors que le rôle des hommes est de dominer: qu’ils soient guerrier, gens de lettres, ou seulement occupés à gérer leurs biens; celui des femmes est de chercher à plaire à leurs compagnons et elles y parviennent aisément, grâce à leurs qualités intuitives et à leur habileté à s’adapter aux circonstances.

Le monde est devenu aimable, raconte Gozzi, depuis que Floriana, à l’allure de déesse, aux cheveux d’or et aux yeux magnifiques, inspirée par Apollon et Vénus, répandit sur la terre les trésors de ses vertus (22).

On ne saurait nier que l’esprit féminin ait exercé une sorte d’attraction sur Gaspard (23). Cependant s’il admirait la femme, il la redoutait aussi, ne pouvant se défendre d’une certaine méfiance provoquée par leur coquetterie et leur inconstance. Mais, la civilisation n’est-elle pas un peu responsable de toute cette corruption? Combien il est difficile, parmi tant de femmes exquises, d’en élire une qui soit véritablement digne d’être aimée. Elles ne croient guère au désintéressement masculin, et leur amour n’est trop souvent que l’amour d’elles-mêmes. Elles n’en demeu-

(21) Osservatore (n° XLII, a di 27 giugno 1761, p. 174-175.) Tit. Liv SU

(22) « Floriana, la qual per incarico di Giove, deve sgombrare le tenebre del mondo, ed a modo di scintillante stella del mattino discacciare l’ombra della notte.» (1bid., p. 807.)

(23) Circé personnifie, dans J’«Osservatore», cette extraordinaire puissance attractive des femmes.

rent pas moins ce qu’il y a au monde de plus délicieux.

Il est un autre sentiment que Gozzi exprime volontiers, c’est son amour de la nature et des champs. La vie rustique qu’il aimait n’avait évidemment rien de semblable à celle, toute factice, que goûtaient les « gentildonne » dans leurs villégiatures des rives de la noble Brenta et que Gasparo décrivit dans une piquante description à propos d’une fête donnée par une patricienne. Son âme bucolique transparaît en maints endroits de l’Osservatore, tantôt dans une aimable poésie d'inspiration antique (24), tantôt dans le dialogue de « l’Osservatore et Mattea », tantôt encore dans les « Stanze dell’ Increspato >» composées pour des noces villageoises (25). Et ce sentiment de

(24) «O selve amiche, o piaggia solitaria, Della mente e del cor pace e tesoro, In cui l’ombra a vicenda e l’apert ’aria Son della vita natural ristoro; Fra voi contento il mio pensier non varia; Qui vegg’io quale fu l’età dell’oro.

Il viver cheto e i semplici costumi Erano il latte e il mel d’alberi e fiumi.

Colli beati e comodi boschetti Quando è felice chi nacque tra voi.

Di qua son lunge sempre ira e sospetti, Non usa invidia gli aspri denti suoi, >»

Gozzi a pu s’inspirer des stances fameuses de Michelangelo Buonarroti : («Nuovo piacere e di maggiore stima>) où, au vers 25, il est dit : «l’invidia non a loco in questo stato ». (Cf. éd. Piccoli, n° (OCLXI, p. 187), ce qu’on peut rapprocher du dernier vers de Gasparo : «non. usa l’invidia gli aspri denti suoi». (Osservatore, p. 199-202). Michelangelo a lui-même imité Poliziano: « Stanze per la giostra del magnifico Giuliano de’ Medici, libro I.

(25) Osservatore, p. 466.

LA la nature, si rare alors en Italie, prend un coloris spécial chez l’écrivain vénitien (26).

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