II. — L’IMITATION D’ADDISON
Addison et Gozzi s'étaient tous deux érigés en réformateurs de la société. Mais, pour atteindre ce but, il leur fallait employer des moyens bien différents: l’un devait faire preuve de modération en tentant d’apaiser les esprits; l’autre, d'énergie. Si Addison possédait à un degré très élevé la première de ces qualités, Gozzi était totalement dépourvu de la seconde. Mais, la possédant, eût-il pu crier bien haut, tout ce qu’il avait à révéler, et frapper ouvertement (27)? Le journaliste vénitien, conservateur dans l’âme, s’interdisait la plupart des sujets qui, au contraire, alimentaient la critique du journaliste anglais: politique, religion, méthodes de gouvernement. Il est évident que c’est le Spectator qui suggéra à Gozzi l’idée de publier des journaux littéraires. L’imitation de la feuille anglaise
(26) Comme dans sa lettre adressée à Seghezzi qu’il invite à venir le retrouver à la campagne, lettre qui fut qualifiée par Carducci de <gemma di lettera ». (Bozzetti critici e discorsi letterari, Livorno, Vigo, 1876.)
(27) G. Zanella croit que Gozzi aurait pu se permettre une plus grande liberté de pensée et de parole. En 1774, Gianmariz Ortes (Cf. G. O., un Vénitien du Settecento, par André Jean-Faure, Thèse de l’Université de Paris, Angoulême, 1934, publiait son Economia Nazionale, bien hardie pour l’époque, mais que le gouvernement vénitien laissa pourtant paraître. (Cf. Zanella, Paralleli Letterari, dans Nuova Antologia, anno XVIII, 1883, Fasc. II, p. 241-242.
réside plutôt dans la forme et dans la structure que dans la pensée et dans la substance. Elle n’est pas moins évidente dans la Gazzetta Veneta que dans l’Osservatore. C’est ce qu’a démontré Pia Treves, dans un brillant’ article de l’Ateneo Veneto (28). En effet, la peinture très exacte des mœurs anglaises de l’époque, dont Addison tentait la réforme, est une partie importante du Spectator. Pour le lecteur du vingtième siècle, c’est même la plus intéressante. Les moindres particularités de la vie londonnienne, publique ou privée, sont mises en pleine lumière par l’étonnant « short-faced man », au physique un peu ridicule, mais à l’esprit vif et à la réflexion profonde.
Si, chez Gozzi, nous recherchons la couleur locale, c’est la Gazzetta Veneta qu’il nous faut lire et non l’Osservatore où l’auteur se plaît à nous conduire dans le royaume des morts, dans l’île de Circé, ou dans le pays des songes, plutôt que de guider nos pas à travers sa Venise.
Même quand les auteurs du périodique anglais et le gazetier vénitien ont des idées semblables, ils les expriment très différemment. Nous verrons Gozzi se contenter d'exposer sa théorie des écoles professionnelles; le Spectator, après avoir soutenu un principe absolument analogue, songe immédiatement à son application pratique; sans s’interdire les traits satiriques, il invite ses concitoyens à étudier avec le
(28) Ateneo Veneto, anno XXIII (1900), vol. JT, fase. 1, p. 87. — Cf, aussi : Zbid.; vol. I, fase. III, p. 339-340,
plus grand soin la vocation de leurs enfants, cherche à les persuader que telles ou telles carrières (et il les énumère) sont aussi honorables et sans doute plus lucratives que les professions libérales. « Le Docteur South se plaint de ce qu’il y a des personnes qui se destinent au ministère de l'Evangile, sans avoir aucune des qualités requises pour cette fonction; il dit qu’on y voit échouer bien des gens qui auraient pu rendre de très bons services à leur patrie, s’ils s’étaient bornés à mener la charrue... Il y a bien des avocats qu’on ne voit pas souvent au barreau et qu’on ne consulte guère chez eux, qui auraient pu devenir des bateliers et se distinguer à l’escalier du Temple (29). »
Ailleurs, Addison préconise — déjà — la culture physique, grande préservatrice de la santé. « Dans les Mille et une Nuits, dit-il, il y a le conte d’un prince grec, qui n’avait jamais pu se délivrer de la lèpre, quelques remèdes qu’il eût employés, jusqu’à ce qu’un très habile médecin le guérit de la manière suivante: Il prit un mail qu’il creusa en dedans par le manche, où il mit la drogue dont il prétendait se servir: il accommoda une boule de même, et le lendemain il dit au Roi: « Sire, exercez-vous avec ce mail et poussez cette boule, jusqu’à ce que vous sentiez votre main et votre corps en sueur. » Cela fait, le remède
(29) L’Escalier du Temple était l’embarcadère des petits bateaux qui sillonnaient la Tamise, Spectator, n° 307 (cet article a été écrit par Budgell.)
opéra si bien que le roi fut guéri de sa lèpre (30).
Gozzi, dans la Gazzetta Veneta, décrit avec enthousiasme le spectacle donné dans une île, à une foule nombreuse et intéressée, par des jeunes gens qui se livrent joyeusement à des exercices de force et de souplesse (31).
Addison considère la femme comme le principal élément de civilisation d’un peuple; il parle souvent d’elle et s’occupe des moindres détails de sa personne et même de la mode qu’elle suit. Il prend souvent sa défense, comme le fera Gasparo Gozzi. Mais c’est à Richard Steele que revient le mérite d’avoir, le premier, rendu un juste hommage aux qualités féminines de bonté, de beauté et de compréhension (32).
Le Spectator nous montre Arletta qui, pour répondre aux railleries incessantes d’un gentilhomme « grand babillard attaché aux lieux communs », cite la fable du lion et de l’homme: « Le premier, pour donner à l’autre des marques de supériorité, lui fit voir une enseigne représentant un lion terrassé par un homme, à propos de quoi, ce noble animal dit fort justement: « Il n’y a pas de peintres parmi nous, mais s’il y en avait nous pourrions vous montrer cent hommes tués par des lions, pour un seul lion tué par un homme. » L'application est facile: « Vous autres, Messieurs, vous êtes nantis du droit de manier la plume,
(30) 1bid., n°195, trad. cit. ‘tome JII, p. 2.
(31) Gazzetta Veneta, p. 122.
(32) Cf. Thackeray, The English Humorists of the Eïighteenth Century; Leipzig, 1853, p. 129.
et vous pouvez noircir les femmes dans vos livres, comme il vous plaît, sans que nous puissions vous rendre la pareille. »
Cette fable est rapportée dans l’Osservatore et précisément à propos de l’habitude que Gozzi reproche aux hommes de calomnier les femmes dans leurs écrits: « Un homme fit une fois voir à un lion certains tableaux qui représentaient des chasses aux bêtes fauves. Ici, était un lion aux mâchoires démantibulées, là, un autre transpercé par une lance, ailleurs encore un animal pris dans les filets, et les hommes étaient toujours vainqueurs. « Que t’en semble-t-il? » demanda au lion celui qui lui montrait les toiles, « ces peintures te plaisent-elles? ». Le fauve répondit: « S'il y avait parmi nous des peintres, je crois que c’est autre chose qu’ils représenteraient (33). »
Encore à propos des femmes, Addison vante leurs dons d’éloquence. « J’ai toujours regardé cet art comme le plus approprié au beau sexe... La coquette est toujours maîtresse dans cette partie de l’éloquence qu’on nomme action. En effet, elle ne semble parler que pour avoir l’occasion de prendre quelque attitude, de varier un de ses traits, de lancer une œæillade, ou de jouer de l’éventail (34). >» Gozzi déclare de même
(33) Spectator, n° 11 (écrit par Steele.)
Osservatore, n° LV, addi 12 agosto 1761 (p. 231.)
Ce qui est intéressant ici, c’est de constater que l’application de la fable est la même chez Gozzi et chez Steele (elle est tirée de La Fontaine, III, 10; ou d’Esope, 169-223. La fable où Gozzi excelle, est rarement employée par Addison et Steele,
(34) Spectator, 247 (écrit par Addison).
que la femme a tout ce qu’il faut pour réussir dans l’art oratoire: « Charme du visage, yeux habiles à manifester toute passion intérieure par certains regards expressifs, enfin, bras si gracieux et si mobiles, que rien ne lui manque pour attirer à elles les auditeurs et même leur faire perdre l'esprit, et cela est nécessaire (35). Le Spectator nous conte les aventures de « Fidelio > métamorphosé en miroir, et qui un certain jour trouva la mort dans les circonstances que voici: « Philantie, ayant eu la petite vérole, sitôt qu’elle put se lever, voulut consulter son fidèle ami. Constatant sa laideur, désespérée et folle de rage, elle le frappa et le brisa. » Mourant, je gardai cependant ma sincérité; j'exprimai mes véritables sentiments et, par des grimaces pleines de reproches, j’annoncai la difformité de ma meurtrière (36). » |
Gozzi, dans le « Dialogue de la Femme de Chambre et de sa Maîtresse » qualifie aussi le miroir, d’ami « schietto e sincero » (37). Utilisant d’ailleurs le même thème, il introduit dans une petite fable, ce qui donne plus de vivacité à son récit (38).
Addison met en garde les hommes contre un excès de prudence dans leurs actions. « Une personne qui ne vise qu’à un but raisonnable et qui suit de très près les lumières de la prudence n’obtient jamais ces
(35) Osservatore, n° XXXIII (a di 23 giugno 1762, p. 570.)
(36) Spectator, 392 (écrit par Steele.)
(87) Cf. Osservatore (p. 252-254.)
(38) Le rapport entre les deux passages cités est assez vague, car chez Gozzi le miroir m'est pas personniñé. (1bid., p. 150.)
grands succès imprévus, qui sont d'ordinaire l'effet d’un tempérament sanguin, ou d’une heureuse témérité (39). Gozzi dans la bouche d’un philosophe, prouve à Alexandre-le-Grand et à César qu’ils ne doivent pas leurs victoires à la prudence, comme ils le croyaient (40).
Dans certains passages, nous constatons d’évidentes imitations de détails. Voici parmi les plus typiques.
« Dans la Gazzetta Veneta (41), nous trouvons un « Exercice militaire de la tabatière ». Il ne comporte pas moins de treize articles: 1) Prends ta tabatière dans la main droite. — 2) Passe la tabatière dans la main gauche. — 3) Frappe sur la tabatière. — 4) Ouvre la tabatière. — 5) Présente la tabatière à la société. — 6) Retire vers toi la tabatière. — 7) Ramasse le tabac et frappe sur le couvercle de la tabatière. — 8) Prends une prise de tabac de la main droite. — 9) Tiens-la un instant avant dela présenter à ton nez. — 10) Présente-la à ton nez. — 11) Renifle avec les deux narines. — 12) Ne fais pas de grimaces. — 13) Ferme la tabatière: éternue, crache, souffle par le nez. »
« L'exercice de l’Eventail >» du Spectator ne comprend que six mouvements, mais chacun d’eux est longuement expliqué. Voici l’ordre des opérations:
1) Préparez vos éventails. — 2) Déferlez vos éven-
(39) Spectator, n° 293 (écrit par Addison.) (40) Osservatore (p. 193).
(41) Gazzetta Veneta (p. 8).
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tails. — 3) Déchargez vos éventails. — 4) Mettez bas vos éventails. — 5) Reprenez vos éventails. — 6) Agitez vos éventails (42).
Décrivant un de ses rêves, Addison nous dit qu’il voit un panier rempli de cœurs humains, contenus dans des petites fioles. Le péché avait sali ces cœurs. Celui de Tom Dreadnought, taché de rouge, battait à un rythme accéléré. C’est qu’il appartenait à un « miles gloriosus » dégoûté du peu de cas que les hommes faisaient de lui. Le cœur de Dick Gloomy, très petit, avait une tache noire: son possesseur était avare. |
Il y a, dans l’Osservatore, une scène de dissection assez semblable, pratiquée par Hippocrate devant Plutarque. Un homme se vantait de dire toujours la vérité: il a dans le cœur un soufflet, symbole de vanité. Un autre se croyait généreux, mais ne l'était que quand il espérait tirer un avantage quelconque de ses largesses: il a une clef au milieu du cœur (43).
Rappelons enfin ces deux histoires de maris aveugles: Celui dont Addison trace le portrait vante les qualités sérieuses de sa femme qui se complait à
(42) Spectator, n° 102 (trad. cit. t. II, p. 73-74.) Savioli, dans une poésie intitulée «Il Passeggio », fait allusion à «l’Exercice de l’éventail » d’Addison; la voici :
<Risvegliator di zefiri « Ne’ modi or lenti or rapidi
Ventaglio avea la manca Arte apparia maestra : Onde solea percuotere Lo spettator dell’Anglia
Lieve la gota bianca. (Cosi le belle addestra. »
(Cité par A. Graf, op. cit., p. 263.) (43) Osservatore (p. 340-346.)
demeurer chez elle le soir pour jouer avec son mari et un ami intime de ce dernier, au jeu bien innocent de colin-maillard… « Vous ririez trop de voir avec quelle précaution scrupuleuse ma femme nous attache notre bandeau de sorte qu’il est impossible d’apercevoir la moindre lueur de lumière... Il se passe souvent une demi-heure avant que je puisse les attraper, car nous nous cachons çà et là dans les coins afin de
nous mieux divertir. je ne vous donne cette description de ‘nos plaisirs que comme un échantillon des amusements innocents que je vous prie de recommander. » Cette lettre, signée Timothée Doodle, adressée au Spectator (44), est vraiment d’une candeur étonnante. Le cas du mari dont parle Gozzi, plus banal, moins amusant, est cependant le prétexte d’un « Ritratto » joliment dessiné: « Salvestro est un bel homme, mais dénué d'intelligence... Il ennuie les femmes et il croit que leurs pensées ne sont occupées que de lui... Salvestro s’est marié. Il épouse une femme d'esprit qui s’entend avec lui plutôt par obligation que par amour. Dans les premiers jours de leur mariage, il lui a amené un jeune homme aimable et intelligent, Robert, à qui il a dévoilé certains secrets d'intimité conjugale et cela, en présence de son épouse qui en a été très ennuyée. Salvestro a fait preuve de vanité: il a voulu montrer qu’il était aimé. Sa femme, craignant d’être accusée par ce jeune homme d’avoir mauvais goût, se confia à Robert, dès la seconde visite
(44 Spectator, n° 245 (éd. cit. t. IX, p. 415, écrit par Addison.)
de ce dernier. Celui-ci la remercia et s’offrit comme un ami véritable. L’épouse de Salvestro et son Robert ne se quittent jamais. Oh! heureux que je suis, s’esclame souvent Salvestro, qui donc le serait plus que moi qui possède à la fois une pareille femme et un pareil ami (45). »
Le rapprochement de ces quelques passages nous permettent de constater l'influence indéniable du périodique d’Addison sur les journaux de Gasparo Gozzi, mais nous écarterons aussitôt toute idée de plagiat. Les deux écrivains, connaissant bien l’inconstance de l’esprit humain, recherchent la plus grande variété possible. Ils ont souvent recours à l’allégorie, mais seul, le Vénitien devait faire un abondant usage de figures mythologiques, leur donnant tantôt une certaine apparence de réalité, tantôt une valeur symbolique, comme quand il personnifie la science en Minerve. L’Anglais, lui, avait entrepris contre la mythologie une campagne dont l’ardeur passionnée annonce déjà les exagérations des romantiques. Milton lui-même n’échappa pas à son blâme impitoyable.
Si, comparant la pensée d’Addison et celle de Gozzi, l’on est obligé de reconnaître à la première plus de profondeur; en revanche, on peut décerner à la seconde la palme, quant à la vivacité et à la spontanéité. N’oublions pas que le « Spectator » eut le privilège de vivre dans une ville laborieuse et active,
(45) Osservatore, p. 249.
dans une société libre et forte et qu’il fit de nombreux voyages en Europe. Toute sa profonde connaissance du cœur humain ne vient-elle pas de là? « L’Osservatore », qui apporte aux sujets les plus graves cette gaieté sereine qui le distingue si nettement de son modèle, vécut toujours, — nous l’avons vu — dans le même cercle étroit: Venise, Vicinale, Padoue. Sa tâche était particulièrement ardue; rédigeant seul ses journaux, il fallait qu’il fut tout à la fois philosophe, poète, conteur. Il n’était pas comme son illustre devancier, aidé par de nombreux écrivains, tous habiles à manier la plume, Swift, Steele, Budge, Parnell, Tickell.
La forme chez Addison est du plus pur classicisme;
elle révèle son caractère précis, méticuleux, jusqu’au pédantisme. Ce défaut a été sévèrement relevé par Taine: « Calculer les longues et les brèves, dit l’auteur de l'Histoire de la Littérature Anglaise, poursuivre partout l’euphonie, songer aux cadences finales, toutes ces recherches classiques gâtent un écrivain (46). » Et Taine, lui reprochant, d’une part, la longueur et l’uniformité de ses phrases encombrées de mots inutiles, et, d’autre part, son ton dogmatique, qu’il s’agisse d’art, de morale, de religion, n'hésite pas à le qualifier de « prédicateur laïque ».
Quoiqu'il soit parfois bien long, lui aussi, dans ses développements, Gozzi n’est jamais aussi profondé-
(46) Histoire de‘la Littérature anglaise, Paris, 1888, t, III, p. 144.
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ment ennuyeux que l’est Addison dans certains de ses « Discours ». La forme, chez le gazetier vénitien, est excellente pour l’époque. Ses dons poétiques sont certes plus grands que ne l’étaient ceux de son modèle, car, dans la littérature anglaise, aucune œuvre en vers du journaliste « whig » n’occupe la place que tiennent les Sermoni dans la littérature italienne. Mais ceci nous fait sortir du cadre que nous nous sommes imposé. La valeur des deux écrivains était donc sensiblement égale, bien que l’un possédât certaines qualités que l’autre n’avait pas. Et ce sont surtout les circonstances qui ont permis au génie d’Addison, plus qu’à celui de Gasparo Gozzi, de s’épanouir complètement.