II. —— LE CRITIQUE DRAMATIQUE
Quand on parle de « Gasparo Gozzi, critique dramatique », on évoque aussitôt la rude bataille que Carlo Goldoni dut soutenir, pour la réforme du théàtre comique italien, contre le superficiel abbé Chiari et contre la réaction imprévue de Carlo Gozzi en faveur de la « Comedia dell’Arte ». Gasparo apparaît dans la lutte, non pas en journaliste qui attend la représentation de quelque comédie nouvelle pour aussitôt la blâmer ou la louer, mais en littérateur dont le goût personnel ou les sympathies naturelles font qu’il préfère telle œuvre à telle autre.
Certes, il aime le théâtre de Goldoni qui correspond parfaitement à ses idées esthétiques, mais, quand il
(26) Gazzetta Veneta (p. 389, n° LXXXIX).
(27) (Cf. The Spectator, n°* 267, 273, 279, 285.
fait l’éloge d’une certaine comédie, ce n’est pas sans un examen minutieux, du développement de l’action, de la vraisemblance des caractères des personnages, du contenu moral. Il entre dans le secret de la technique de la pièce pour en découvrir les défauts s’ils existent, ou pour en révéler les subtiles qualités. Le critique, inévitablement, finit par tomber dans des répétitions de phrases, qui à la longue paraissent un peu conventionnelles. La célèbre définition voltairienne de Goldoni, « peintre et fils de la Nature » (28), revient chaque fois que la troupe de « San Luca » présente au public une nouvelle pièce comique. Chaque fois au contraire, que Goldoni abandonne la comédie pour d’autres compositions lyriques, Gozzi le supplie de revenir au genre dans lequel il excelle et où « il ne sera jamais, ni égalé, ni égalable ». Quand le journaliste vénitien entre dans les particularités d’une œuvre, il nous étonne par la richesse de son
(28) En tout pays on se pique De molester les talens, De Goldoni les critiques Combattent les partisans.
On ne savait à quel titre On doit juger ses écrits; Dans ce procès on a pris La nature pour arbitre.
Aux critiques, aux rivaux,
La nature a dit sans feinte :
Tout auteur a ses défauts, Mais ce Goldoni m'’a- peinte.
Gazzetta Veneta (n° XLX, p. 201.) Vers de Monsieur de Voltaire sur les talens comiques de Monsieur Goldoni, au Marquis Francesco Albergati Capacelli, sénateur de Bologne.
argumentation, par la finesse de ses observations ou de ses déductions. Cherchant, par exemple, quel est le principal élément de beauté des « Rusteghi », il constate que c’est d’avoir quadruplé le type destiné à caractériser sur la scène la figure de Rustego. Un seul homme, en qui se résumeraient les aspects différents de quatre personnages, eût paru une insupportable caricature. Gozzi fait ces remarques dans la « Gazzetta Veneta » du 20 février 1760 au moment où la brillante saison théâtrale de « San Luca » prenait fin sur ce chef-d’œuvre qui venait de recevoir le triomphal baptême de l’immortalité (29).
À propos de l’échec de la tragédie goldonienne « Enea nel Lazio », donnée pour la première fois le 24 octobre 1760; Gasparo déplore que l’auteur ait manqué d’audace et, qu’au moment même d’atteindre le haut tragique, il se soit brusquement effondré pour devenir fade et doucereux. Pourquoi ? parce qu’à l’époque, « tragédie » était synonyme d’ennui et son nom seul suffisait à éloigner la foule des spectateurs. Et Gozzi se lamente de voir que les esprits les plus nobles sacrifient ainsi au goût du public (30).
En novembre 1760 était représenté « Zoroastro ». La chute d’une œuvre aussi mauvaise était inévitable. Gasparo l’examine rapidement, reconnaît que quelques scènes sont écrites de main de maître, mais dé-
(29) Gazzetta Veneta (n° V, p. 24-26.) (30) Gazzetta Veneta, mercordi, addi 29 ottobre 1760, p. 324, n° LXXVII.
molit le reste sans pitié. Il cherche ensuite la cause de cet évident contraste entre la perfection des « Rusteghi » et la médiocrité de « Zoroastro » et il l’attribue au caractère même de la « tragicomédie » qu’il « qualifie de monstrueuse » et qui ne peut être à la fois, sublime à l’égal d’une tragédie, et amusante comme une comédie (31). |
Mais, ces deux pièces ne constituent qu’une sorte de parenthèse, assez étonnante, entre les chefs-d’œuvre que sont : « I Rusteghi » et « Casa Nuova ». Ecoutons ce que dit de cette dernière le journaliste vénitien : « C’est véritablement une de ces comédies qui honorent grandement le nom du Dr. Carlo Gol-
doni; l’habileté avec laquelle l’action est conduite la
rend intéressante d’un bout à l’autre; la grâce des dialogues et la soudaineté des coups de théâtre les plus inattendus sont telles, que l’on éprouve le désir de la revoir (39). »
Toutes ces qualités, auxquelles il faut ajouter une extrême simplicité de style, se retrouvent dans la « Bona Mare » (la buona Madre) que Goldoni écrivit cette fois en dialecte vénitien et qui fut représentée en janvier 1760. Elle n’eut pas le succès, qu’au dire de Gasparo, elle méritait pourtant. L’auteur n’en éprouva aucun étonnement : « La Bonne Mère ne fut ni méprisée, ni applaudie; on l’écouta froidement
(31) Gazzetta Veneta (n° LXXXV, p. 360-361.)
(32) Gazzetta Veneta, addi, 13 dicembre 1760, n° XC, p. 394.) La première représentation avait eu lieu deux jours auparavant.