GORE
et elle ne fut représentée que quatre fois. Voilà une pièce honnête qui est tombée très honnêtement. Et Goldoni croit voir la cause de cet échec dans le titre trop semblable à ceux des trois comédies qu’il avait fait jouer les années précédentes : « La Buona Figlia », « La Buona Moglie », « La Buona Famiglia ».
« La Bonté, dit-il, ne peut jamais déplaire, mais le public se lasse de tout il n’aime pas la répétition des mêmes motifs, et la resssemblance des caractères (33). »
Gozzi prodigue d’ailleurs encore, sous une forme plus détournée, des louanges à son grand compatriote et trouve moyen de l’exalter dans le passage même où il condamne l’abbé Chiari. Il décrit les impressions d’une jolie jeune fille « accostumata a pensare con verità », qui goûte le naturel remarquable des comédies représentées au théâtre San Luca (et qui n'étaient autres que celles de Goldoni), mais dont l'estomac ne supporte pas : « l’eau de la nouvelle source poétique », ici il est facile de voir une allusion à Pietro Chiari (34).
Pendant que l’académie des « Granelleschi >» couvrait l’aimable avocat vénitien de basses injures,
(33) Goldoni, Mémoires (p. 11, ch. XL.)
(Gasparo fait encore l’éloge de quelques autres œuvres de Goldoni, dans la Gazzetta Veneta : « L’unzione del real profeta Davidde» (p. 75.) «Un curioso accidente» (p. 300-301). « L'amore contadino » (p. 344). « L’amore artigiano » (p. 427.)
(34) Gazzetta Veneta, addi 8 novembre 1760 (n° LXXX, p. 335.)
notre Gasparo s’élève seul pour le défendre. Ses louanges cependant, n’ont rien d’exagéré; il reste toujours mesuré, guidé en cela par son bon sens, ennemi de tout excès de geste ou de parole. Il résume les qualités de Goldoni dans une phrase concise : « Natura gli parla al cuore quando medita ».
Quel amusant contraste avec l’opinion de Carlo qui ne craint pas de le qualifier de « Sanglier » et de « pelé » (« Zuccone ») (35).
(35) Tomaseo affirme que Gasparo, dans une de ses « Cicalate », plaça une fois Carlo Goldoni en compagnie de Pietro Chiari, parmi «i cattivi scrittor di commedie ». (Storia civile nelle Letteraria », 1872, p. 204.) C’est étonnant. Il est possible néanmoins que Gasparo ait été choqué par la langue souvent incorrecte de Goldoni. Quoi qu’il en soit, aucune poésie bernesque ou autre, maintenant ensevelie dans le cimetière des « Granelleschi», n’ôtera rien aux articles sereins que la Gazzetta Veneta publia à la louange de Carlo Goldoni.
Carlo en voulait beaucoup à son frère de son attitude envers Goldoni. Il déversa une partie de sa bile dans ce sonnet adressé au <«Gazzettiere » :
« Tosto che fu inventata la gazzetta
Il Dottor se n’è andato al Gazzettiere.
Era sudato fuor d’ogni dovere,
Perch’egli è grasso, ed era corso in fretta.
E disse : «Il foglio è una cosa perfetta Utile al terrazzano e al forestiere,
Ma se quel gran spaccio intendi avere, Convien, s’io tiro un peto, tu vel metta. »
Che ci sono meraviglie più belle Desiate, aprezzate e sospirate Di quelle, ch’eston fuor della mia pelle. »
Cosi fien le Gazzette comperate E il nome mio n’andrà fino alle stelle. »
Disse il buon gazzettier: «Ben ragionate. »
Pubblica sue favate Ed ei fingendo non averle lette Va chiedendo : «che dicon le Gazzette? »
Goldoni avait une vive gratitude pour le rédacteur de la « Gazzetta » et le tenait en haute estime. Jamais il n’oublia la courageuse défense que celui-ci avait faite de sa comédie intitulée : « Il filosofo inglese », qui était par ailleurs combattu avec tant d’acharnement (36). Goldoni mentionne même le nom de Gasparo dans une scène du « Cavaliere di buon gusto » où l’on voit au lever du rideau, un personnage, le comte Ottavio lire un volume qui n’est autre que l’« Osservatore » et en faire le plus vif éloge (37).
Il est aussi bien probable, comme le croit Tommaseo (cf. Storia Civile nella Letteraria, p. 280), que c’est Carlo qui a incité son frère à donner deux traductions de la petite poésie de Voltaire, dont il a été parlé précédemment. Ecrivant la seconde, Gasparo insinuait perfidement que la louange que Voltaire adressait à Goldoni était une satire déguisée.
Goldoni, parlant de cette version, dit à Albergati : « Vi è stato un bello spirito, o per meglio dire uno spirito malizioso, cattivo, che ha preteso di convertire in senso ridicolo il testo e la traduzione.» («Lettere di Carlo Goldoni, con proemio e note» di E. Masi. Bologna, 1880, p. 134-135.)
(36) Voici ce qu’écrivait Gozzi dans une poésie en dialecte, estimant que cette forme était là un instrument efficace dans une querelle littéraire :
«Come anderà più avanti el teatro nascente Se ai poveri poeti ghe fichè addosso el dente?
Aspetava la scena d’aver el so decoro Giera prima Venezia a darghe sto restoro;
El popolo coreva, el bateva le man, Al bon seme chiapà che cresceva pien pian.»
(Codice Cicogna, 2395 autrefois: 1882 du Musée Correr.)
Par ces vers, le poète veut dire que Venise, grâce à Goldoni, avait renouvelé la gloire du théâtre italien.
(37) « Questo libro è si bene scritto, ch’io lo reputo testo di lingua, e in oggi veramente pochi italiani scrivono in questo stile.» («Il cavaliere di buon gusto », Acte I, scène I.)
Plus tard, de Paris, Goldoni dédia même à son ami en signe d’admiration, une de ses comédies. Il Iui écrivait des lettres où il avouait sincèrement avoir largement tiré profit des critiques de la « Gazzetta Veneta », et avec son inlassable bonhomie, il le priait ardemment « pour l’amour du, Ciel > de ne pas déprécier aux yeux des femmes qui étaient l’objet de sa satire le caractère de « Semiramide » de « Zoroastro ».
La « Gazzetta Veneta », qui se proposait de ne pas provoquer de polémiques littéraires, devient pourtant le champ clos de ces luttes ardentes et haineuses.
Dans le numéro du 8 octobre, une note sèche et brève au possible, apprend aux lecteurs que la représentation au théâtre « San Giovanni Grisostomo », du « Padre amoroso », n’a pas eu de lendemain. Gozzi a une manière bien amusante de laisser entendre que cette « nuova comedia, non più rappresentata, del signor abate Pietro Chiari » a été un véritable four (38). Cette courte annonce décide un anonyme à s'informer des idées du journaliste sur les « comédies pensées et écrites par l’auteur et apprises par cœur par des artistes », et sur celles « que les comédiens improvisent d’après un canevas réduit » et à persuader un autre anonyme de publier
(38) Gazzetta Veneta, 8 ottobre 1760 (n° LXXI, p. 291.)
Cette comédie était précédée d’un prologue en vers intitulé « Notte critica per introduzione alle recite autunnali dell’anno 1760. »
(39) Ibid. (n° LXXII, p. 297.)
quelques « dubbi » sur la « Notte Critica (40) ». Au premier, Gasparo répond par toute une théorie sur la « Comedia dell’Arte » et, aux dubbi si pleins d’hu-. mour du second qu’ils trahissent presqu’à chaque mot la plume qui les écrit, et qui n’était autre que celle de Carlo, l'abbé Chiari répond lui-même. Et voilà la polémique amorcée. Gasparo s’en amuse énormément. Si elle paraît languir, il l’alimente à nouveau. À la première riposte de l’abbé, il écrit : « Je m’imaginais parfaitement que l’auteur du « Prologue » se serait fâché. Je regrette profondément de constater qu'aujourd'hui, on ne peut plus parler d’une œuvre littéraire, parce que les esprits s’échauffent et là où la critique devrait apporter une aide aux arts et contribuer à les faire resplendir toujours davantage, il n’y a que brüûülantes invectives (41). »
Dans cette fameuse « Notte Critica >», on invitait le public à venir toujours au même théâtre pour se nourrir de bonne et vraie poésie. Suivaient des dialogues prétentieux et vides entre la lumière et les ténèbres, les étoiles et les éléments.
Et Gasparo de conseiller ironiquement : « Toutes les fois qu’au théâtre « San Giovanni Grisostomo » l’on vous représente quelque production du fécond cerveau de J’auteur du « prologue », tâchez d'y aller (42). »
(40) Ibid. (p. 299.) (41) Gazzetta Veneta, Sabbato addi 18 ottobre (n° LXXIV,
p. 307.) (42) Ibid. (N° LXXVI, p. 319.)
Cependant, trouvant que la lutte entre son frère et l’abbé avait assez duré, il prêche la paix aux deux antagonistes, leur demande de ne plus rien envoyer à son journal et conseille à l’auteur des « dubbi » de venir les reprendre. Il faut dire qu’il n’y en avait pas moins de 15 sur le « prologue » et de 86 sur « II trionfo dell’ innocenza >», tragicomédie du même Chiari (43). k
La polémique ne se termina pas de sitôt et les lecteurs s’amusent des lettres qu’échangent les deux Gozzi et Chiari : celui-ci véhément; Carlo, sarcastique, et Gasparro, courtois; car en combattant Chiari, il ne vise pas tant l'individu que l’école qu’il représente, toute nourrie des littératures espagnole et française qu’elle imite à tort et à travers (44).
(43) Il faut noter, à propos de la lutte «Carlo Gozzi-Chiari », tout un passage de l’Osservatore que l'édition Spagni est seule à reproduire. Le 24 octobre 1761, Gasparo, dans son journal, répont à une très violente critique adressée à son frère Carlo, dans le n° 73 de la Gazzetta Veneta dirigée alors par Pietro (Chiari.
Gasparo prend la défense de son frère et, dans quelques « Versi martelliani » à la manière de l’abbé, tourne ce dernier en dérision. (Cf. Osservatore, p. 314-319.)
(44) Dans les Atti Gsanelleschi, en 1761, Gasparo Gozzi publia, sous le pseudonyme de «Il Velluto », la poésie suivante :
«Chi alla mensa sua vuole un trinciante Che tagli, spolpi, sminuzzi ed affetti Sgroppi, dilombi; scorticchi, sgherretti, Acconci in casa sua questo pedante.
Ha l’arte di tritare un lionfante,
Nonchè leprette, fagiani, e capretti;
Ogni carne par ch’esca de’ guazzetti Quand ’egli trincia e mette altrui davante.
In poche ore di notte l’ho veduto Un monte far di membra di Troiani, Tanto che a dir non mi sarà creduto;
Le 25 janvier 1761 a lieu, au théâtre San Samuele, la première représentation de « la Favola » ou plutôt : « Fiaba delle tre melarance » de Carlo Gozzi. — «Je m'étais proposé de ne plus rien dire des comédies improvisées », note le gazetier (45). Il est vrai qu’il s’agit d’un genre allégorique nouveau. Le personnage de la « Fata Morgana » était une caricature fort ressemblante de l’abbé Chiari; celui du « Mago Celio » représentait Goldoni. Le public friand de satire reconnaît aussitôt l’un et l’autre et s’en divertit infiniment. Par contre, Gasparo feint de ne pas s’apercevoir de cette méchante parodie et découvre une quantité d’allégories dont son frère est le premier à s'étonner. En voici une : Dans le château de la sorcière Creonta, où sont enfermées les trois oranges, Gasparo voit la grossière ignorance des peuples primitifs qui retenaient prisonnières la tragédie, la co-
E di Cartaginesi e di Toscani E udi Enea che gridava: aiuto, aiuto, Fatto in più pezzi che non fanno i cani;
E Virgilio che à brani Vide la sua famiglia in un catino, Disse: non so s’io fui greco o latino. »
(Cité par V. Malamani «Gasparo Gozzi », œuvre citée, p. 42.)
(45) Gazzetta Veneta (p. 468.)
Gasparo y parle abondamment de l’œuvre de son frère, mais non sans une certaine mélancolie instinctive : cette fable ne prélude-t-elle pas au départ de Goldoni pour Paris?
Gasparo a prétendu que la source de «/l’Amore delle tre Melarance » était «le tre cetre»> del Basile (tiré du Cunto dei Cunti ovvero lo trattenemiento de’ Peccerille de Gian Alesio Abbatutis (Anagramme de Giambattista Basile) 1575-1632. C’est aussi l’opinion de Benedetto Croce.
On a voulu voir la source de cette fable aïlleurs : dans un conte populaire : «Le tre melarance di Amore.»
médie de caractère et la comédie improvisée. Les deux jeunes filles sorties des fruits ouverts par Truffaldino et qui meurent de soif devant lui, sont : la tragédie et la comédie de caractère (46); la troisième, que Tartaglia libère de son écorce et qu’il abreuve ensuite d’eau contenue dans son soulier de fer, est la comédie improvisée (47). Comme on le voit Carlo avait su maintenir l’importance de la fantasmagorie et de tous les vieux éléments de la « Comedia dell’Arte. »
Le 28 octobre 1761, un certain «Polipragmone» écrit à l’Osservatore : « J'ai été voir jouer une fois et même deux fois, le « Corvo >». Comme l’on voit représenter dans cette comédie beaucoup de choses dont on sait qu’elles ne peuvent arriver... je ne puis vous nier que j'en demeure troublé... Il doit cependant y avoir une raison à l’effet qu’elle produit sur les spectateurs ? »
Gasparo Gozzi répond à ce prétendu lecteur :
« Les choses qui, selon vous, ne peuvent arriver sont telles il est vrai; mais l’homme possède un cerveau ainsi fait qu’il croit souvent ce qui est le plus invraisemblable. Cette faiblesse de notre nature fut bien connue des poètes. Que fit Virgile ? Lui aussi emplit
(46) «in que’ teatri dove recita un buon Truffaldino non possono avere nutrimento, nè vita.» (1bid., p. 468) (parce que cet acteur merveilleux, accoutumé à improviser dans la «Commedia dell’Arte» n’aurait pu se plier à l’obligation de réciter son rôle appris par cœur, comme l’exigeaient la tragédie et la comédie de caractère).
(47) «sostenuta ïin vita dal socco de’ recitanti piacevoli ». (bid.). (Le «socco » était le brodcequin des anciens histrions.)
son poème de choses merveilleuses, comme des navires changés en nymphes… l’Aristote et le Tasse furent jadis très appréciés. On les lit volontiers et on les lira dans l’avenir. Mais, me direz-vous, tous ceux que vous avez énumérés jusqu'à présent sont des poètes épiques. Où me prendrez-vous un exemple de poètes tragiques ou comiques faisant parler des animaux ? — « Si les noms d’Eschyle et d’Aristophane vous suffisent, je puis vous les citer (48). »
Le caractère fabuleux du « Corvo » est aussi celui du « Re Cervo » représenté au théâtre San Samuele le 5 janvier 1762, et accueilli avec un grand enthousiasme (49).
« Ce genre de comédie, déclare l’« Osservatore », est l’un des plus anciens que l’on trouve chez les peuples cultivés qui inventèrent, outre la tragédie et la comédie, le « merveilleux » comme moyen de flétrir les mœurs. Le « Re Cervo » ne doit donc pas être méprisé à cause de son caractère fantastique (50). Ce qui nous paraît étonnant, dans toutes ces appréciations de Gasparo, c’est qu’il y ait si peu d’allusion au jeu des acteurs. Le nom d’un artiste est bien rarement prononcé. Voilà qui différencie singulièrement la critique dramatique du « Gazetier »
(48) Osservatore (n° LXXVII, p. 321.)
(49) «fu rappresentata a giorni passati per quindici sere e poi, di nuovo cominciata a rappresentare ieri sera.» Patriarchi (Lettre datée de Venise, 14 février 1762.)
(50) Osservatore (n° XCVIII, p. 410-413.)
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vénitien, de celle de nos journalistes d’aujourd’hui, où l’on sent parfois un peu trop « la réclame ».. Dans plusieurs numéros de la « Gazzetta Veneta » Gozzi décrit avec minutie deux des œuvres de Metastasio ; l'opéra « Enea al Bivio » (51), le ballet allégorique « Marte e Amore alla Fucina di Lenno » (52). Toutefois, sa critique ne se borne pas aux seuls écrivains vénitiens. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’article inspiré par la comédie de Marivaux : « L'ile de la Raison ou les petits hommes », tirée du roman célèbre de Swift, « les voyages de Gulliver ». C’est une des pièces les plus singulières de l’auteur français que celle-ci où l’on imagine un homme, une femme, un paysan, un serviteur, un philosophe, arrivant dans l’île de la Raison. Dès qu’ils s’en approchent ils rapetissent au point d’avoir la taille d’un doigt; pour grandir à nouveau, il leur faut développer leur intelligence et leur raisonnement; mais, chose étrange, celui qui croît le plus rapidement est le paysan. Viennent ensuite dans l’ordre : le servi- : teur, l’homme et la femme. Le dernier à reconquérir sa taille est le philosophe (53). Gozzi loue le dialogue vif et délicat, qui plaît infiniment à la lecture, mais qui est dépourvu de tout effet scénique. L’auteur confesse lui-même, dans sa préface que cette œuvre ne pouvait plaire au public. Et de fait, « elle
“(61) Gazzetta Veneta (n° LXXIV, p. 308-310.) (52) Ibid. (n° LXXVI, p. 320-322.) (53) Ibid. (n° LXXIII, p. 304-305.)