CONCLUSION
Le journalisme ne tient qu’une petite place dans la carrière de Gozzi puisque l’écrivain ne lui consacra que deux années de sa longue existence de labeur. Nous avons vu pourquoi il avait abandonné, en 1762, la rédaction de ses périodiques. Ce qu’il faut dire aussi, c’est que cela coïncidait assez exactement avec la place d’Inspecteur des Livres et de l’Imprimerie qu’obtenait Gasparo Gozzi. Peu de-temps après cette date, il était également chargé par les autorités de Padoue, de rédiger un travail sur la réforme des écoles (1). Dès lors, il demeura presque constamment dans cette ville. Les aspérités de sa route commençaient enfin à s’aplanir. Ce n’était plus la lutte quotidienne, à coups de plume (si nous pouvons ainsi nous exprimer) pour la vie.
La deuxième moitié de son existence fut occupée par une figure féminine, incarnation la plus typique de la grande dame vénitienne du dix-huitième siècle, Caterina Dolfin, épouse de ce fameux procurateur Tron a qui les vénitiens décernaient le titre de « Padrone della Repubblica ». Cette patricienne fut son ange tutélaire. Il l’aima d’un amour qui avait
(1) Cf. A. Viglio, op. cit., p. 86-96, et O. Bassi, op. cit., p. 76-92.
quelque chose de paternel. Il l’appelait sa « très chère fille » et signait les épîtres qu’il lui adressait de la manière la plus étrange (2).
Cependant, le dégoût de toutes choses qui l'avait envahi, l’exaltation ou le délire de la fièvre poussèrent Gozzi à un acte désespéré qu’il n’eût jamais tenté en pleine possession de son esprit sain et réfléchi (3). Un jour d’été 1777 se répandit brusquement dans Padoue la nouvelle de sa tentative de suicide. Aussitôt retiré du Bacchiglione dans lequel il s’était jeté, il fut porté dans le palais du procurateur Tron qui le recueillit. Après la terrible secousse, la convalescence devait être longue; elle fut éclairée du sourire de deux amies : Caterina Dolfin Tron et Sarah Cénet, jeune française qu’il connaissait depuis quelque temps. Toutes deux l’entourèrent de soins attentifs : lumineux arc-en-ciel dans la tempête. Il guérit enfin.
Un an plus tard, sa mère, très âgée, mourut. Il la pleura de tout son cœur. Il parut bien moins ému à la mort de sa femme Luisa Bergalli, survenue le 18 juillet 1779. Il écrivit à son frère Almord une lettre étonnante de sécheresse et de froideur (4). On ne sait au juste combien de temps après (la date de son
(2) « Padre accademico >» ou bien «Pare nonno e bisnonnos»,
(3) Cf. Magno : « Angelo Dalmistro e il tentato suicidio di Gozzi> (Archivio Veneto, 1887.)
(4) &«E’ piaciuto a Dio chiamare a sè la povera mia moglie… Le cose fatali mi nascono l’una dietro all’altra, che mi sono accostumato a non sentirle quanto farebbe uno a cui succedessero di rado. » < -
second mariage n’est indiquée ni dans ses lettres, ni dans les « Memorie Inutili >» de Carlo), il épousa Sarah Cénet pour la remercier de son dévouement. Auprès d’elle s’écoulèrent paisiblement les dernières années de sa vie (5).
Son esprit vif, sa curiosité toujours en éveil trouvaient encore à s’exercer. Il déclarait lui-même qu’il avait noté de quoi écrire un « Osservatore padovano », mais sa santé devenait de plus en plus précaire; appuyé sur sa canne, il allait par les rues de Padoue, tremblant et boitillant (6). Il avait une haine farouche des médecins : « Ici, il y en a plus que de malades », disait-il. Il recherchait la solitude, « parlait avec les oiseaux du ciel », se sentait encore poète : de plus en plus épris de la Nature, il retrouvait alors la gaieté d’antan. Son petit verger était sa joie et son orgueil. Il n’était pas de traité d’agriculture qu’il ne sût presque par cœur. Il décrivait sa passion champêtre dans les vers pleins d’amertume, dédiés à l’abbé Cherubini (7). Le poids de treize lustres pesait
(5) « Madamigella è alquanto bruttetta, lunga e magra, ma ha uno spirito pieno di grazie, intende i libri a meraviglia parla squisitamente, ha un’educazione che qui non si vede nelle signore. La sua vita è un lavorare continuamente.»> (Lettre de Gasparo Gozzi.)
(6) «Pensate io, pover ’uomo che figura ho fatta per le strade andando quasi zoppiconi… E per farmi più disperare a questi di, ho veduta sempre gente a correre, chi a cavallo, chi a piede, tutti furia fretta, cavalli, lacchè e fino le femmine per tutte le strade parevano Atalante, »
{7) «Ecco del lauro l’onorata fronda
Di ch’io credetti inghirlandar le tempie:
Ecco l’umana speme in che si fonda :
Ho nudo il capo e’l verde il corpo m’empie. »
ogg
sur ses épaules. « Je suis vieux comme le péché mortel, avait-il coutume de dire. Une seule chose nous différencie, c’est qu’il se renouvelle de temps à autre et que moi je reste le même; ou plutôt, je m’affaiblis de plus en plus, et lui, est de plus en plus vigoureux. »
C'était un pressentiment. Carlo appelé en hâte, accourut au lit d’agonie de Gasparo qui s’éteignit le 27 décembre 1786 dans la maison appartenant aux comtes Ferri, via « Borgo Vignali, appelée depuis : via Galileo Galilei » (8).
Il mourut en fervent chrétien. Son attitude désinvolte à l’égard de la religion n’était qu’apparente et ne traduisait pas sa pensée intime.
Nous avons beau entendre les redites habituelles sur la décadence vénitienne, sur le spectre de la mort qui interrompait le carnaval perpétuel du peuple de « San Marco », sur l’apathie de Gasparo Gozzi, si nous pensons à tout ce que celui-ci publia (aussi bien en vers qu’en prose) entre 1750 et 1762, nous ne pouvons que l’admirer sincèrement et regretter que sa personnalité de journaliste, pourtant si attachante, n’ait pas été mieux comprise de ses contemporains. Il avait tenté d’imiter Addison; s’il ne réussit pas à l’égaler, il ne faut pas voir la cause de son infériorité,
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(8) Les biographes de Gorri n’étant pas d’accord sur la date de sa mort, il n’est pas inutile de reproduire ici son acte de décès: « Addi 27 dicembre 1786. Gasparo Gozzi passé da questa ad altra migliore vita nell’età sua di 73 anni c* per infermità di due anni continui e fu sepolto nell’Oratorio della Scuola del Santolo Giô. Toldo. ° S. Giorgio. »
avant tout, comme l’a fait Zanella, dans les infortunes de sa vie privée (9), mais bien plutôt dans la différente ambiance où furent créées les œuvres de chacun des deux écrivains.
Gasparo Gozzi est le digne précurseur de Baretti et de Parini. Il est un des auteurs du « Rinnovamento » de la littérature italienne. Il annonce déjà l’œuvre d’Alessandro Manzoni, combattant la rhétorique au nom de la « toscanité » classique, comme le grand Lombard devait la combattre plus tard au nom de la « toscanité >» moderne.
Parmi les pages de Gozzi, beaucoup présentent à nos yeux le double intérêt d’évoquer le passé et de faire pressentir l’avenir.
Le premier, il posa et résolut le problème, sans doute le plus ardu de la littérature, mais essentiel : celui de la rendre populaire, tout en conservant la grâce, la pureté et la noblesse du style. Car, s’il est l’érudit de la langue pure, il est en même temps le journaliste que tous peuvent lire sans éffort, le conteur qui amuse, le critique plein de délicatesse, l'homme qui étudie les coutumes des anciens et qui observe celles de ses contemporains pour les blâmer doucement. Cet esprit, nourri de prose et de poésie grecques et latines, rempli d’idées philosophiques, qui médisait avec Lucien des dieux et des hommes, goûtait cependant le comique un peu vulgaire de Berni et s’abaissait même à contempler la vie sous
(9) Paralleli letterari, Vérone, 1885, p. 233-47.