‹ Gasparo Gozzi, JournalisteChapitre 59 sur 69 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

ses aspects les plus humbles : la vie « Goldonienne », comme on serait tenté de la nommer. Toute la personnalité de Gozzi journaliste se trouve contenue dans cette sorte de dualité intellectuelle : gravité du penseur, et curiosité amusée du flâneur vénitien.

Le caractère dominant du génie de Gasparo Gozzi est, ce qu’en italien, l’on pourrait nommer la « venezianità ». Par la vivacité de son esprit, légèrement caustique, la finesse de ses observations, par sa verve malicieuse, sa bonhomie, son bon sens, par son manque de profondeur même, il est bien l'aimable vénitien des derniers temps de la république, ami de la paix et totalement insoucieux du lendemain. S’il est homme de son époque, cela ne l’empéche pas de juger sainement, quoiqu’avec indulgence, ses contemporains. Améliorer les mœurs, purifier la langue littéraire, tout en cherchant à divertir ses lecteurs, voilà ce qu’il voulait faire. La satire cruelle, virulente, était aussi éloignée du tempérament de Gasparo que de celui de ses concitoyens. Idéaliste, sentimental, poète, artiste, il se contenta d’essayer de persuader.

A-t-il atteint le but qu’il poursuivait ? Il serait téméraire de l’affirmer; sans doute, pour arracher les hommes à leur léthargie morale eut-il fallu user de. moyens plus efficaces. Il semble néanmoins que Gozzi n’a pas dû jeter en vain autour de lui tant de noble semence. S'il n’obtint pas un heureux résultat, il faut néanmoins lui être reconnaissant d’avoir tenté

de ramener la vertu, là où régnait la corruption, et la simplicité du style, là où fleurissait la forme vide, ampoulée. Il fit sienne cette pensée de La Bruyère : « Les plus grandes choses n’ont besoin que d’être dites simplement; elles se gâtent par l’emphase : il faut dire noblement les plus petites; elles ne se soutiennent que par l’expression, le ton et la manière (10). »

Il n’y a jamais aucune vulgarité d’idées ou d’expressions dans les écrits de ce parfait gentilhomme qu'était Gasparo Gozzi. Sans doute avait-il été frappé par la justesse du jugement que portait Addison sur les littérateurs italiens d’une époque, il est vrai, un peu antérieure, puisqu'il figurait au cinquième numéro du « Spectator », paru en 1711. « On peut dire, que les meilleurs écrivains d'Italie, parmi les modernes, s’expriment en des termes si fleuris et qu’ils empruntent des circonlocutions si ennuyeuses, qu’il n’y a que nos pédants qui les imitent. Ce n’est pas tout : ils remplissent leurs ouvrages de pensées si grotesques et de ce qu’ils appellent « concetti » que nos jeunes écoliers, après avoir demeuré un ou deux ans à l'Université, auraient honte de les produire (11). » Cette critique qui visait le goût du « baroque », propre au « Seicento » pouvait encore parfaitement s'appliquer au genre maniéré de certains auteurs du « Settecento », tel, Frugoni.

(10) La Bruyère : Caractères, chap. V.

(11) Spectator, V.

Il faut avouer, pour être tout à fait sincère, que Gozzi ne put s'affranchir complètement de certaines affectations de style et, sans doute, était-ce volontaire, tant il lui plaisait de demeurer « con le ginocchia delle mente inchine » devant les grands noms du « Trecento » (12). à

Cependant, il réussit à épurer la langue d’une quantité de mots étrangers, notamment français, dont elle était encombrée (13).

A-t-il diverti ses lecteurs? Je crois bien qu’à cette question, il faut répondre négativement, puisqu'il

renonça de lui-même à son entreprise (17). Certes, il .

y a un don réel d’observation, mais son langage trop uniforme, trop modéré, privé d’accents brusques ou passionnés n’excitait pas suffisamment l'intérêt.

Quoiqu'il en soit, on peut voir dans le journaliste vénitien l’un des premiers et des plus complets qu’ait produits l'Italie. À la fois capable de composer des nouvelles, des fables, des portraits, des dialogues et de rédiger des critiques littéraires et dramatiques, il possédait toutes les qualités que nécessitait son art, d’après la conception vaste et variée qu’il s’en était faite.

(12) Voici ce qu’il dit lui-même de son style : «Ho una mescolanza dell’antico e del nuovo.» (Gazzetta Veneta, mp. 458.)

(13) On trouve, cependant, quelques gallicismes, çà et là, chez Gozzi.

(14) Gasparo Gozzi eut peu d’imitateurs comme journalistes, mais il en eut davantage comme poète des Sermoni. (A. Zardo : « Gasparo Gozzi nella letteratura del suo tempo in Venezia, p. 229- 279, et Fr. Fattorello : «11 Giornalismo Veneto nel Settecento », p. 192, note 12.)

Il n’aspira jamais à la gloire de grand écrivain. Cependant, dans l’allégresse bruyante du siècle, la figure du sage et bon Gasparo est digne d’être pla-' cée aux côtés de celles de ses compatriotes : Carlo Goldoni, Giambattista Tiepolo et Benedetto Marcello, ces nobles esprits qui illuminèrent de l’étincelante lumière de leur génie, le déclin de Venise.

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