‹ Gaspillages des sociétés modernes [microform]; contribution à l'étude de la question socialeChapitre 18 sur 41 · LE SALAIRE ET LES GRÈVES · texte numérisé non relu

LE SALAIRE ET LES GRÈVES

Les ouvriers comprennent mal la puissance de l’idée. Un trait de lumière qui se fait dans un cerveau et qui dure un dixième de seconde, peut produire des milliards. Si l’inventeur et le capitaliste en retirent un bénéfice considérable, les ouvriers les qualifient de voleurs, parce qu’ils s’imaginent que toute richesse provient uniquement du travail manuel.

Quant à la haine de la machine, elle est justifiée dans une certaine mesure. Les grands transatlantiques modernes ont besoin de 84 cbaulfeurs et de o7 porteurs de charbon ; qu’on introduise le chaulfage par les résidus de pétrole, une vingtaine d’hommes suffira peut-être, et U21 individus seront congédiés. S’ils trouvent un autre travail, rien de mieux. .Mais s’ils n’en trouvent pas? Or que faut-il pour qu’ils en trouvent ? Que l’esprit d invention et l’esprit d’entreprise mettent en œuvre, tous les jours, des exploitations nouvelles*.

Ce qui faitl épouvantable misère des malheureux Hindous ist piécisément le manque d’initiative. Quand la population agricole augmente, elle reste sur place, faute de nouveaux débouchés. Un champ qui, auparavant, nourrissait dix hommes, doit en nourrir quinze ou vingt. Naturellement la part de chacun devient plus petite K

Les ouvriers ne voient pas non plus que le seul moyen d’augmenter leur bien-être est l’accroissement des capitaux. Plus ils seront abondants, plus le taux de l’intérêt sera bas et plus les entreprises nouvelles seront nombreuses. Le taux moven de l’intérêt étant de o p. 100, toute entreprise donnant un revenu inférieur ne se fera pas ; le taux étant abaissé à 3 p. iOO, les

entreprises donnant 5 p. 100 deviennent lucratives et peuvent se fonder.

Comment développer l’esprit d’entreprise, seul agent qui puisse augmenter le bien-être de l’ouvrier? L’esprit souffle où il veut. Par malheur on ne peut décréter les inventions de génie. Les grands inventeurs, comme les grands poètes, sont des météores dont on ne peut ni prévoir le nombre, ni régler la venue.

(1) Dapi-ès M. Edison, les Etats-Unis possèdent environ 150 inventeurs serieux dont les decouvertes font gagner à ce pays de 500 niilüons à un milliard de Irancs par an,

(2) En langage usuel ou dit : les salaires sont bas, pour caractériser cet état de choses.

Cependant la moyenne de l’esprit d’invention est fort honorable à notre époque. On n’éprouvera, nous le pensons, aucune déception de ce côté. Mais, outre l'inventeur, toute entreprise nouvelle a besoin d'un capitaliste. Pour que celui-ci offre ses services contre la rémunération la plus petite possible, il faut lui donner avant toute chose la sécurité.

Un homme a la probabilité de gagner 100 francs dans une entreprise, avec un capital de 100 francs. S’il a la certitude, que l’entreprise sera détruite dans une année, il voudra retirer tout son apport dans ce laps de temps*. .Mais, s’il sait qu’elle pourra durer vingt ans, il peut se contenter de recevoir 5 francs par an. Eu d’autres termes (vérité banale d’ailleurs), le tau.x de l’intérêt est en raison directe de la sécurité du placement.

C’est ce que les ouvriers ne voient pas. Ils parlent constamment de supprimer la propriété privée. Us traitent les liommes entreprenants, qui créent des exploitations nouvelles, de véritables malfaiteurs. La sécurité de l’industriel européen diminue tous les jours et, naturellement, aussi l’esprit d’entreprise. Alors, par une répercussion fatale et inévitable, la stagnation des affaires restreint la quantité des produits olferts sur les marchés, par suite la faculté d’achat de l’argent et le bienêtre des ouvriers.

Par malheur, les ouvriers comprennent mal le jeu naturel des forces économiques. Ces phénomènes sont d’une complexité prodigieuse. Ils demandent une longue analyse. Les ouvriers sont plus simplistes. Us veulent un accroissement de salaire ; ils ne voient rien au delà ; ils ne se préoccuj>ent pas de savoir quelle sera la faculté d’achat de l'or qu’ils recevront en plus.

Les ouvriers savent qu’une marchandise hausse de prix quand elle est rare ; on leur a répété, depuis des années, que leur travail était une marchandise comme une autre. Donc, pour le rendre plus cher il n’y a qu’à le faire plus rare... il suffit de se./ mettre eu grève et le bien-être est assuré! C’est simple. Malheureusement, les phénomènes de la nature ne sont pas aussi simples. En premier lieu, le travail n’est pas une marchandise comme une autre. J’ai 100 000 briques en dépôt. Si je ne les vends pas aujourd’hui, je puis les vendre dans un mois, dans un an. Elles

(Ij En langage économique le capitaliste exigera 100 p. 100 d’intcrét.

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seront alors ce qti elles sont maintenant. Un ouvrier est une certaine quantité d’énergie emmagasinée dans un organisme humain. Si, du l®'" janvier au 31 décembre, cette énergie ne s’applique pas à adapter la planète aux besoins de rhomine, cette adaptation sera retardée, et le temps perdu le sera pour l’éternité des siècles. Ensuite l’énergie de l’ouvrier doit être entretenue, sans quoi elle est détruite. Donc, il doit consommer chaque jour, tandis que la marchandise ne consomme rien *. On ne peut donc pas identifier le travail avec les marchandises et il ne suffit pas de le raréfier pour augmenter le bien-être. De plus, il ne faut pas confondre deux choses entièrement différentes : le chômage complet et l’équilibration des salaires.

Soit deux régions voisines, l’une très peuplée (appelons-la Euforie), l’autre presque déserte (appelons-la Acarpie). Si des travailleurs d’Euforie vont s’établir à Acarpie, et s’ils tirent des produits de son sol, il y a bénéfice, parce que la somme des produits augmente sur le globe. Quand les ouvriers des campagnes émigrent dans les villes, il y a très souvent un gain. Des hommes en plus petit nombre qu'auparavant produisent la même quantité de denrées agricoles. Ceux qui sont allés dans les villes font autre chose et la masse des objets de consommation augmente. Peu importe le taux des salaires existant après ces migrations; elles sont toujours bienfaisantes en pareil cas.

Mais il n’en est pas de même des purs chômages. Us diminuent de toute façon le bien-être de ceux qui s’y livrent. De même que la guerre ne peut augmenter la prospérité des vainqueurs, la grève ne peut pas augmenter la prospérité des ouvriers dans mccun cas. Mettons les choses au mieux. Soient 100 ouvriers qui, travaillant 300 jours à 3 francs, gagnent 1)0 000 francs. Us se mettent en grève pendant 100 jours ; mais, pendant les :200 autres, leurs salaires sont doublés. Ils reçoivent donc lâOOOO francs et croient avoir fait une bonne affaire. Us se trompent grossièrement. Voici le résultat de cette opération. Supposons que chaque ouvrier ait fabriqué un objet par jour Nous aurions donc eu sans la grève. — 100 ouvriers travaillant 300 jours et 30000 objets à 3 francs — 90 000 francs. Avec la

(I) Ou plutôt pour être tout A fait exact, il faudrait dire « consomme très Lnte ' consomme, en eliet, Tintérèt du capital qu elle reprc-

grève : 100 ouvriers travaillant 1>00 jours et 20000 objets à 0 francs 120 000 francs. Le nonil)re des objets de consommation étant devenu moindre, grâce à la grève, le bien-être aura donc diminue. L’article qui, sans la grève, serait revenu à 8 francs, reviendra à 6 francs, grâce à la grève. Les individus, qui dépenseront 3 francs de plus pour l’acquérir devront forcément se passer d’un autre article, donc leur standard of comfort baissera d’un échelon.

Aucune grève ne peut augmenter la richesse. Elle peut seulement la répartir autrement. Les ouvriers diront peut-être que cela leur est égal. Ils se trompent grossièrement, car la répercussion de la cherté universelle les frappe comme toutes les autres classes et, d autantplus durement, qu’ils sont pluspauvres. Se priver d acheter un tableau est une médiocre souiïrance; se priver d’acheter des vêtements pour ses enfants en est une terrible.

On peut condenser dans une formule générale le résultat des chômages produits par la grève.

Soit A la richesse d’un pays et b son accroissement annuel, quand tous les citoyens travaillent. Si une moitié d’entre eux chôme, au bout de l’année la richesse du pays ne sera pas

mais A — . L'autre moitié de b est perdue pour

l'éternité. En effet, prenons une progression de quelques années. Sans le chômage, nous aurons :A+ô-)-6 + 6 + 6, etc. Avec

le chômage, nous aurons A -f +b-\-b, etc. La soustraction

de l’année de chômage se répercutera sur toutes les suivantes. Par conséquent, l'année où le bien-être maximum pourra être réalisé sur la terre, sera reculée.

Si les ouvriers pouvaient comprendre tout cela, leur politique changerait du tout au tout. Ce n’est pas dans les grèves, mais dans la mise en exploitation la plus rapide possible des ressources de la planète qu’ils auraient cherché un soulagement à leurs misères. Par malheur, ils sont complètement dominés par l'erreur crysohédonique, et hélas! comme ils sont les plus pauvres, ce sont eux qui en souffrent le plus.

Aous allons donner maintenant quelques chiffres sur ce que coûtent les grèves. C’est par elles que nous commenceront la revue des gaspillages, causés par les erreurs humaines. Dans ce

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livre nous examinerons les pertes, produites par le crysohédonisme ; dans le suivant, celles qui proviennent de la confusion de la richesse avec la propriété, ou, pour l’appeler d’un mot nouveau, par le ctésohédonisme *.

En juillet 1803, 2oü ÜÜO mineurs anglais se mettent en grève :

« Les fonds de réserve sont considérables ; on compte aussi sur des subsides. Avec ces ressources on espère que la grève pourra se prolonger plusieurs semaines^. »

Eh bien! et après? 11 suffit de poser cette question pour montrer l’absurdité de ce moyen de combat. En effet, ou les patrons céderont, ou ils ne céderont pas. Dans le premier cas les ouvriers souffriront comme consommateurs; dans le second, ils perdront leurs réserves, ils seront privés de leurs bénéfices pendant un certain temps et, enfin, la faculté d’achat de l’or, qu’on leur payera, baissera, par le fait même de leur chômage.

La grève des mineurs de 1893 a été terrible, parce que le mamjue de houille a empêché le travail d’un très grand nombre d'usines. Les hauts prix du combustible ont fait perdre 60 000 000 de francs aux seules compagnies de chemins de fer. Calculez encore les dépenses indirectes. Ainsi rien que pour maintenir l’ordre dans le comté d’York, on a dépensé O 623 000 francs. On évalue à 800 millions de francs, au plus bas mot, les pertes occasionnées par cette grève. Huit cent millions ! c’est-à-dire de quoi procurer l’aisance à 160 000 familles! Ab uno disce omnes! Aux Etats-Unis les grèves ont fait perdre, de 1881 à 1886, 233 millions aux ouvriers et 191 millions aux patrons, soit encore près d’un demi-milliard de francs.

Dans ces dernières années le nombre des grèves est allé en augmentant. Ainsi on en a enregistré en France 108 en 1887, 110 en 1888 et 321 en 1889. En Angleterre et aux Etats-Unis même progression. De 1870 à 1879, 2,332 grèves ont eu lieu dans le Royaume-Uni, tandis que dans la seule année 1888, il y en a eu 309 11 est extrêmement difficile de faire un calcul exact

des pertes directes, occasionnées aux ouvriers et aux patrons.

(1) Du grec jt;, propriété et Y.oovr', jouissance,

(2) Journal des DébatSj du 25 juillet 1893.

(3) Voir G. de Molinuri. Les Bourses du travail^ p. 250.

Quant aux pertes indirectes, provenant du renchérissement des produits industriels, elles échappent complètement à toute appréciation. Cependant, nous ne croyons rien exagérer en évauant a un demi-milliard de francs 2^r an, en moyenne, les

pertes, causées par les grèves, dans l’étendue entière du groupe <le civilisalion européenne.

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