‹ Gaspillages des sociétés modernes [microform]; contribution à l'étude de la question socialeChapitre 19 sur 41 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'erreur crysohédonique a été un des lléaux les plus cruels de l’humanité. Tant qu’on identifiait la richesse avec les métaux précieux, elle devait faire l’elfet de quelque chose de fini. Le genre humain possède 18 000 mètres cubes d’argent et oOO mètres cubes d’or, dit M. GerniischiC Par conséquent la nation qui aurait pu s’emparer de ces deux cubes, aurait possédé, selon la conception ancienne, le maximum possible de richesse. Mais, naturellement, si ces deux cubes étaient aux mains des Anglais, ils ne pourraient pas se trouver, en même temps, aux mains des Français. De là la conclusion que, dans un échange, celui qui donne de 1 or et prend une marchandise, diminue son stock métallique, donc s’appauvrit.

Quand la voie du Cap de Bonne-Espérance fut ouverte par \ asco de Gaina, les Espagnols, les Hollandais, les Anglais et les Français suivirent les traces*des Portugais. Ils envoyèrent des vaisseaux aux Indes Orientales et aux îles des Epices pour se procurer les marchandises de ces pays. Selon les idées du temps, si les Hollandais apportaient en Europe mille quintaux fie poivre et obtenaient de l’or en les vendant à des Anglais et à des Français, ils s’enrichissaient. Mais si des Anglais apportaient cette marchandise et si des Hollandais leur donnaient de l’or, ces derniers s’appauvrissaient. De là la conception que le bénéfice n’était pas dans le commerce lui-mème, mais

(1) i: Anatomie de la Monnaie. Paris, Guillaumin, 1886, ji. 3.

dans le monopole du commerce. Aussi les nations de l’Europe occidentale firent-elles les plus grands sacrifices pour s’en emparer. Elles firent couler des flots de sang. Pendant trois siècles, la majeure partie de leurs efforts ont eu pour but de détruire le commerce des nations rivales. Les navires qui se rendaient aux Indes étaient toujours armés. Quand les Hollandais, par exemple, renconi raient des Portugais ou des Anglais,

^ cl 1 1 immédiatement. C’était naturel puisque, d’après les idées du temps, tout chargement débarqué en Angleterre et non en Hollande, constituait une perte pour ce dernier pays. Comment calculer ce qui périt de vies humaines et de marchandises dans ces combats acharnés? Mais les pertes directes ne furent pas le seul mal. La confusion de la richesse a\ec 1 or produisit le svstéme mercantile. Or, par sa législation excessive et barbare, il opposa, pendant trois siècles, les obstacles les plus insurmontables à l’accroissement du bien-être de 1 Europe occidentale. Par ses entraves, il diminua la production, dans une mesure incalculable. Si les hommes avaient pu compiendre que la richesse est l’adaptation de la planète à nos besoins, ils auraient compris, en même temps, qu’elle n’est pas une quantité déterminée, une chose, mais un état de choses. Llle peut s accroître indéfiniment puisque la planète peut être chaque jour mieux accommodée aux nécessités de notre existence. Cette notion seule aurait épargné des flots de sang humain. En effet, la nationalité du transporteur est absolument indifférente. 1 eu importe à un Hollandais desavoir qui apporte le sucre en Europe. La seule chose qui lui importe, c’est que la quantité de sucre offerte sur le marché, corresponde, autant que possible, aux besoins des consommateurs. Par malheur, ces véiités, si élémentaires, ne sont pas encore complètement admises, même de nos jours. Aotez, de plus, une conséquence indirecte du crysohédonisme, plus néfaste peut-être que toutes les autres. Quand on se représentait la richesse comme un bloc d or, on était porté à arracher ce bloc au voisin. On trouvait donc avantageux de le voler. L’étranger étant celui qui avait intérêt à nous dépouiller, était considéré naturellement comme un éternel ennemi. Cela engendra les haines nationales les plus féroces et, à vrai dire, les plus légitimes. Beaucoup de personnes comprennent aujourd’hui .jiie la prospérité du voisin

fait notre prospérité. Mais, hélas ! on ne peut pas dire : sublata causa tolUtur effectus. Grâce au traditionnalisme invétéré de l’espèce humaine, les haines nationales survivent à quelquesunes des causes principales qui les ont fait naître. Et, de nos jours encore, il est difficile de calculer les maux innombrables qu’elles produisent.

Nous avons montré, dans le chapitre précédent, à quel point les ouvriers sont imbus de l’erreur crysohédonique. Les classes supérieures ne le sont pas moins. Le regain de popularité que le système protecteur obtient presque partout, à la fin du XIX® siècle, en est la meilleure démonstration.

Il a paru dernièrement en Angleterre un livre qui a fait beaucoup de bruit. H est intitulé : Xational life and character. A forecast. L auteur, M. Charles l’earson, n’est pas le premier venu. H est L. L. D. (docteur ès lettres) ; il a été ministre de l’instruction publique dans la colonie de Victoria, il a beaucoup voyagé dans l’empire britannitjue. Eh bien! M. Pearson, dont les vues sont très larges en bien des choses, confond encore la richesse avec l’or. H prévoit le recul prochain de la race blanche etvoici pourquoi. Les ouvriers hindous secontententd’unsalaire de 30 centimes par jour. On fonde maintenant de nombreuses filatures de coton aux Indes, pourvues de l’outillage le plus perfectionné. Ces manufactures pourront produire à meilleur marché que celles de Manchester; les cotonnades indiennes envahiront l’Angleterre et ce pays sera ruiné. La population devra forcément y diminuer. Tout l’édifice de cette argumentation est basé sur l’erreur crysohédonique. M. Pearson ne s’aperçoit pas d’un petit détail qui a cependant son importance. Si bas que soit le prix de leurs cotonnades, toujours est-il que les Hindous ne les donneront pas pour rien. Donc, si les Anglais leur prennent i oOO millions de mètres qu’ils consomment annuellement, ils devront donner en échange une autre marchandise aux Hindous. M. Pearson ne fait pas attention à cela. H s’imagine qu’on peut acheter un article sans en vendre forcément un autre.

Tant de fois il a donné de l’or pour obtenir les objets dont il avait besoin. Une association d’idées s’est formée dans son esprit, entre la livraison d’une certaine quantité d’or et l’appropriation d’un article quelconque. H s’imagine donc qu’un pays

/8 ODSiACLES A L’ACCROISSEMEKT DE LA RICHESSE

peut en livrer indéfiniment en échange des produits qu’il reçoit. Or, si r.\ngleterre est ruinée le jour où elle donnera de 1 or pour avoir des cotonnades, c’est qu’il est désavantageux d échanger ce métal contre des marchandises. On le voit, voilà

un Anglais, et des plus cultivés, qui à la fin du xix® siècle conlo!ul encore 1 or avec la richesse

Il n est pas seul de son espèce, hélas ! Le colossal édifice de nos lois douanières, les tarifs aux articles innombrahles, les monceaux de circulaires ministérielles, le travail prodigieux des diplomates qui rédigent les traités de commerce, les assemblées legislatives qui les discutent, tout cet ensemble elfrayant il ellorts et de travail provient de l’erreur crysohédonique,

La posse.ssion de l’or étant considérée comme le bien suprême, les gouvernements se sont efforcés d’en obtenir le plus possible. Alors ils ont pensé qu’en favorisant l’exportation et en restrei-

(1) Les docteurs ès lettres, quand ils i>arlent d’économie politique, sont d une ignorance enlantine. Ils croient au miracle. Ils s’i.naginent qu’on peu

‘l’"» ->^1 ‘^oup de baguette inagique!'

envah > aujuurdlmi 53 millions de broches pour filer le^ coton. Pour

Or Lt iml reiri devraient en avoir autant .

ü o3 m liions de broches rei.resentent un capital de 4 milliards de francs

( Angleteire 1 etablissement d’une broche revient à 75 francs environ)

. üus ne comptons meme pas les métiers à tisser. Où les Hindous prendraient-

les coniTroc =^d'nettant même qu’ils puissent le tî-ouver, tous

les animes et des années pour fournir ce colossal outillage. 53 millions de

.•apUaux'Tl Suri” f"*adie! Et puis il n’y a ]ms seulement les

capitaux, il faut 1 instruction technique et l’esprit d’entreprise. Or. la société

idoue, au point de vue des capacités mentales, est jilongce dans un état . enfance des plus navrants. Pour certains grands sligimurs de cë pa5 angci de la graisse de porc paraît un péché horrible. Quelle initiatfvè attendre d individus de cette espèce? Les filatures de coton qui existent actuellement aux Indes, ont été fondées, en majeure partiL pa^ÏÏs

ifhbord our^l’A^’ f mouvement peut continuer, dira-t-on.

ëdës ol; 1 ‘^"Pilaux aux

Indes ou a Manchester, c est toujours l’Anglais qui gagne. Mais les place-

ments aux Lides ne sont pas toujours faciles. « Si les capitalistes anglais

ouissrt àXr'^'l le même sentiment de sécurité dont ils M Te ë « r 'les Indes pourrait se faire sentir, . dit

itnün 887^"%^^ P traduction de Baille, Paris, Guil-

me T’cl , ’ K- 1^ Peosperito du monde civilisé, nous souhaitons

sSleë ënZr M '«''intienne aux Indes pendant de longs

stcles eimoie. Mais il faut bien reconnaître que les Anglais eux-mêmes

éprouvent des craintes à cet égard. Il est donc peu probable qu’ils veuillent

L3r “ ■‘""r'*'” ‘■‘"■‘“‘■■i» d» cotai ù, G*

établie, comme on le voit, a donc encore lavenir devant elle.

gnant l’importation, on pourrait obtenir une différence en métal. Puis on a supposé encore qu’en procurant le moyen à un producteur de blé de l’échanger contre 7 grammes de métal jaune plutôt que contre 4, la nation serait plus prospère. Nul ne pourra contester que le but du protectionnisme ne soit d’obtenir une augmentation de prix en faveur du produit national, c’est-à-dire la possibilité de l’échanger contre une plus grande quantité de métal. On a beau entasser sophisme sur sophisme, c’est là le but, car si un article national se vend meilleur marché que l’article étranger, il n’a pas besoin de la protection douanière. Aus.fi, quand elle est établie, ses effets se font sentir immédiatement. Dans ces dernières années, le (juintal de blé se vendait en France o francs de plus qu’en Angleterre et en Belgique. La différence est égale au droit de douane. D’autre part, quand le papier-monnaie d’un pays subit des fluctuations, les protectionnistes demandent toujours une augmentation de droits, proportionnelle à la hausse de la monnaie fiduciaire. En Russie, en 1890, on avait même proposé un tarif à échelle mobile, variant avec le cours du rouble papier. 11 s’agit donc toujours d’obtenir une plus grande quantité d’or en échange des produits nationaux.

La richesse d’un pays n’est pas en fonction de la quantité de monnaie métallique qui s’y trouve en circulation. Si demain on démonétisait l’or, comme on a démonétisé l’argent, l’adaptation de la France aux besoins de sa population ne serait pas modifiée. Parce que l’or aurait disparu, les maisons ne s’écrouleraient pas, les champs ne perdraient pas leur fécondité, ni les ouvriers parisiens leur supériorité artistique. Inutile de démontrer l’erreur des protectionnistes au point de vue du marché intérieur. Si un agriculteur vend son blé oO p. lüO plus cher, mais s’il achète son pain majoré de la même différence, sa situation reste la même qu’avec le libre échange. La proportion dans laquelle les produits s’échangent entre eux n’a aucune action sur la richesse d’un pays.

Une transposition générale de tous les prix, soit en hausse, soit en baisse, si elle laissait subsister tous les rapports précédents, n amènerait aucun changement économique j elle agirait seulement comme une transformation de la monnaie. On a appelé franc 0'‘‘,32:2 d’or. Si on avait donné ce nom à une

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pièce pesant O^^lOO, tout ce qui coûte un franc aujourd’hui en conterait deux ; voilà tout. Imaginer qu’on puisse augmenter la richesse d’un pays en prenant 20 francs à Jean poulies donner à Paul, puis 20 francs à Paul pour les donner à Jean, est l’ide'e la plus saugrenue qui soit jamais entrée dans une cervelle humaine. A ce comple,tout individu pourrait s’enrichir en mettant son argent de la poche gauche dans la poche droite, puis de la droite dans la gauche.

Considérons le résultat définitif du libre échange. Il se traduit en dernière analyse, par un abaissement du prix des fermages, parce que les matières alimentaires et un grand nombre de matières servant à l’industrie, sont tirées de la terre. La répercussion dernière de tous les prix frappe toujours la propriété agricole. On dit, par exemple, que la concurrence des blés américains ruine la France. Qu’est-ce que cela veut dire ? .Mais tout simplement ceci : grâce au bon marché du blé, .M. X., qui recevait autrefois trois mille francs de revenu de sa terre, n’en recevra plus que deux. Qu’importe cependant, si ses deux mille francs, par suite du bon marché universel, lui assurent autant de bien-être que les trois mille? L’erreur crysohédonique l’empêche seule de voir qu’il n’y aura aucune différence.

Il est vrai qu’un autre élément entre ici enjeu : le fisc. Le fermage étant de 3 000 francs, s’il faut payer oOO francs d’impôt foncier, il reste 2 300 francs au propriétaire; mais, s’il faut payer 300 francs sur 2 000, il n’en reste que 1 300. On dit alors que l’agriculture est atteinte. Mais comment ne voit-on pas que le mal vient de l’excès de fiscalité et non de l’abaissement du prix des fermages. D’ailleurs, que fait le droit de douane en pareil cas ? Il rejette la charge de Paul sur les épaules de Jean, ou de plusieurs individus, mais c’est toujours le pays qui paye. 11 est vrai que ce système ollre l’immense avantage de faire paver le pauvre pour le riche !

Chose singulière, on admet que le bon marché des produits alimentaires, des articles industriels et des capitaux, est avantageux pour le peuple, mais, par une contradiction vraiment incompréhensible, on croit que le bon marché du loyer des terres est un mal.

Si ce que Jean paye au profit de Paul est égal à ce que Paul paye au profit de Jean, le système protecteur fonctionne d’une

façon équitable. Mais alois il esl complèlemeiU inelllcace, donc inulile. Il fail perdre seulemenl, sans profil pour personne, les frais de perceplion des droits el ralenlit l'accroisseineni dè la richesse par le temps gaspillé à surmonter mille entraves de tout genre. Le système protecteur peut procurer des bénéfices à quelqu un seulemenl dans le cas où Jean paye plus au profil dc taul que Paul au profit de Jean. A partir de ce moment, Paul vieil unprm egie un spoliateur, Jean un persécuté, un spolié.

simnUcita 'ïèT" t "" Pl‘«™mène d'une e.vlrème

simplicité . le troc. Le commerce international n'est autre chose

qu un échangé de marchandises. Mais cette vérité élémentaire

est encore generaleinenl méconnue. Le directeur d'un des

flCùler" ? Je l'empire russe disait

a 1 auteur . . Si nous introduisons le libre échange, nous acliè-

icroiis tous nos articles à l'étranger, alors avec quoi les paye-

l'Tnôic°ir ' ’ '■ »“ s'imagine aussi que

I Angleterre pourra acheter des colonnades indiennes sans donner une autre marchandise en échange'. De plus, un m-and nombre de personnes se représentent l'or comme un objet de consoiiimalion pareil au blé. Elles croient qu'une fois hors 1 fiontiere, il est perdu i tout jamais, ^eumall Spallart évalue commerce international du monde à 80 milliards de francs

e u 0,1 pour I année 1885., Si donc, comme le pensent le haut

monnaie les acheteui-s ont dù donner 40 milliards de francs Or, tou le stock métallique du globe (en or elen argent moii-

‘>f/,n ll T , 'époque, seulement à

commérchta transactions

commerciales sans remuer une pièce de monnaie. Celles de la

le ‘hveuveion sur la surêlévalioii des drails sur

hige Nous verrionsTTnS «nlliùme lois, cet eni-mtil-

blë l'ir-ilÎA ôf l'v 1 lAustivhe nous prendre la culture du

les étrangers ne .•(m/eniPnr jouissances, sans aucune peine. Si

Françai^n onH-ierrS leurs pcotluits pour rien,^t si les

Hustralien, ni vin es].agnol. ^ échange, les Français n'auront ni blc

,1er llettiriite/io/-;. Slultgert, Meier, 1887, p. i29elù5l.

Novicow. — Les Gaspillages.

chambre de compensation de Londres se sont élevées à 193 milliards de francs en 1891. Or tout le stock métallique du Royaume- Lni monte à peine à 3 milliards 314 millions de francs.

Il n est pas vrai que la balance du commerce se solde en monnaie, pour la raison toute simple fju’elle ne se solde jamais. On s’imagine que la vie s’arrête sur le globe à la date fatidique du 31 décembre. II n’en est rien. La vie ne s’arrête à aucun moment. Quand un négociant envoie ses comptes de fin d’année à ses correspondants nationaux ou étrangers, il écrit l’avoir sur une page, le doit sur une autre, puis au bas de l’une d’elles : .solde débiteur ou créditeur, à nouveau... tant. La vie ne s’interrompt pas parce qu’on s’est livré à cette opération de double écriture. Il en sera ainsi jusqu’à la lin des siècles. Jamais les comptes ne seront réglés définitivement ni entre particuliers, ni entre nations. L’inextricable écheveau des soldes débiteurs et créditeurs durera aussi longtemps qu’il y aura des hommes.

L erreur crysohédonique a fait croire aussi qu’un pays se mine quand il a un solde débiteur. C’est absolument faux. Avoir des dettes n’est rien. Tout dépend de l’emploi que l’on fait de 1 argent emprunté. S il rapporte un intérêt supérieur a celui qu on paye, il y a bénéfice. Un pays nouveau peut importer sous forme d’outillage, servant à mettre en œuvre ses ressources naturelles, plus de marchandises qu’il n’en exporte,

sans se ruiner ; au contraire. Et cela peut durer de longues années.

Dans la question de la balance commerciale, une seconde erreur vient se superposer à l’erreur crysohédonique. C’est une confusion des phénomènes économiques avec les phénomènes politiques.

Prenez trois vases : l’un carré, l’autre cylindrique, le troisième hexagonal. Remplissez-les d’eau. Exposez-les à une température de dix degrés au-dessous de zéro. L’eau gèlera. Mettez-les ensuite sur le feu, la glace fondera. Il en sera de même pour tous les trois vases, parce que le phénomène de la congélation et de la fusion dépend de la température et non de la forme du récipient. De même les phénomènes économiques ne dépendent pas des frontières politiques. Autrefois les 'souverains partageaient leurs domaines entre leurs enfants. L’électeur de Saxe, Frédéric le Bon, mort en 14G4, laissa ses Etats à

ses deux fils. Ernest, l’aîné, eut la Thuringe, Albert, le cadet, la Misnie et l’Ostermark. Est-ce à dire que les habitants de ces deux pays avaient intérêt à échanger librement leurs marchandises avant 1464, et, qu’après 1464, la douane devait favoriser leur prospérité? Mais si Frédéric le Bon n’avait eu qu’un seul fils, le partage n aurait pas eu lieu. Qui pourra démontrer que la tichesse de la Saxe dépendait de cette circonstance ?

Aujourd’hui le Parisien trouve avantageux de trafiquer avec Bordeaux, sans aucune entrave. Supposez que demain Bordeaux

soit uni à 1 fc.spagne. Au point de vue économique, les relations lesteront exactement les mêmes entre le Parisien et le Bordelais. Mais le Parisien considérera alors le Bordelais comme étranger. C’est une considération politique qui n’a rien de commun avec les atlàires. Si donc une douane était nuisible entre ces deux villes, quand elles faisaient partie du même État, elle le sera, dans la même mesure, quand elles feront partie de’deux Etats difféients. Si une douane était utile dans ce dernier cas, il faut reconnaître qu’elle l’aurait été aussi dans le premier.’

11 aurait donc fallu l’établir, malgré l’union politique des deux villes.

Dans le domaine économique, il n’y a pas d’étrangers ni de compatriotes ; il y a de bonnes et de mauvaises alTaires. Les individus qui font les premières s’enrichissent, ceux qui font les secondes s’appauvrissent. Quand un grand nombre de personnes font des spéculations lucratives, la richesse générale d’un pavs augmente. Mais peu importe avec qui elles se font : avec un compatriote ou avec un étranger. Si l’on est volé par son propre Aère, cela n empêche pas qu’on ne subisse un dommage. Aon seulement la concitoyenneté, mais la parenté même, n’a rien à voir dans les affaires économiques.

Certaines abstractions sont le fléau de l’humanité. Elles empêchent des millions d’hommes de vivre dans l’aisance et le confort. On entend toujours parler du « commerce de la France du « commerce de l’Angleterre ». Or ces mots n’ont pas un <atame de réalité concrète. La France ne fait aucun commerce, ni l’Angleterre, non plus. Mais Brown achète des marchandises à Durand et Smith vend des marchandises à Dupont. S’il plaisait demain aux Français et aux Anglais de s’unir en un seul Etat, les relations mutuelles de Brown et Durand, d’une part, et

8i OnSTACLES A L’ACCROISSEMENT DE LA RICHESSE

celles de Dupont et Smith, de l’autre, resteraient exactement ce qu’elles sont aujourd’hui.

La funeste abstraction qui est libellée « commerce national » empêche de comprendre la véritable nature du phénomène économique. Ainsi le peuple russe consomme annuellement M-’O millions de kilogrammes de sucre indigène. Qu’est-ce que cela veut dire en réalité? Que Pétrof achète du sucre à Ivanof. Si Pétrof achetait son sucre à Muller, en Allemagne, ou à Alvarez, à Cuba, il ferait exactement la même spéculation commerciale. Il donnerait une marchandise et en prendrait une autre. Mais on pense que si Pétrof échange avec Ivanof, la Russie seia riche; s il échange avec Muller ou Alvarez, la Russie s appauvrira. Et puis revient l’éternel cliché, où la Russie prendra-t-elle l’argent nécessaire pour acheter son sucre à rétranger? Pétrof, Sidorof, et 124 9!)9 998 Russes trouvent bien 400 millions de francs, aujourd’hui, pour les donner à Ivanof et à d autres fabricants de sucre. Ils donneront exactement ces mêmes millions à Muller et à Alvarez. Ils se les procureront là où ils se les procurent maintenant. Pourquoi pense-t-on que les Russes ne trouveraient plus cet argent, le jour où ils achèteraient leur sucre à Cuba ? Mystère impénétrable ! Jamais Mes- •sieurs les protectionnistes n ont pu nous expliquer cela.

Lne autre erreur provenant de 1 expression « commerce national » est celle de croire que les transactions entre deux pays doivent se solder directement. Si les Parisiens achètent pour 100 millions de marchandises à Bordeaux, est-ce à dire qu'ils seront ruinés si les Bordelais n’achètent pas pour 100 millions de marchandises à Paris? Bordeaux peut ne rien acheter à Paris et se pourvoir à Marseille ou à Lyon, qui, à leur tour, ont des relations avec Paris. Le règlement de comptes peut s’opérer par des intermédiaires. De même 1a Russie peut ne lien \endre à la Chine, et solder ses achats, dans ce pays, par l’entremise de l’Angleterre. La circulation économique est si complexe au sein de l’Etat, qu’on se perd dans le dédale des opérations commerciales. Il en est de même du globe entier. Dès que des relations d’affaires s’établissent entre citoyens d Etats différents, ces Etats constituent un seul marché, au point de vue économique, tout comme s’il n’y avait pas de frontières. Aul ne se préoccupe, en France, de savoir si la balance du

commerce, entre la Touraine et l’.Anjou, se solde au profit ou au détriment de l’une de ces deux provinces. La question de savoir si la balance du commerce, entre la France et l’Angleterre, se solde au profit ou au détriment de l’un de ces deux pays a tout aussi peu d'importance. Des pre'occupations politiques viennent embrouiller les questions économiques. Aos préjugés, notre ignorance, notre manie d’abstraction donnent seuls une importance exagérée à des questions qui n’en ont ‘ aucune. Or, tant qu on confondra des choses différentes, tant que nous n’aurons pas mis un peu d'ordre dans nos raisonnements, tant que nous nagerons dans un océan de pensées incohéi entes et chaotiques, la somme de bien-être, dont nous pourrons jouir, sera toujours fort restreinte.

La richesse est une adaptation de la nature extérieure aux besoins de 1 homme. Eh bien ! il suffit d’observer un peu les faits, pour se convaincre que le système protecteur produit précisément le contraire.

Soit un champ très fertile qui peut donner 30 hectolitres de blé par hectare. Ce blé se vend lo francs. Un ouvrier gagne 3 francs par jour. Donc, en travaillant loO jours, il peut acquérir le pioduit de cet hectare. Alais le droit de douane majore le prix de 5 francs. 30 hectolitres de blé valent désormais bOO francs.

L ouvrier, en travaillant loOjours, ne peut plus acquérir tous les 30 hectolitres, produits par l’hectare, mais seulement 22,3 heclolities. Par conséquent, au point de vue de l’ouvrier, le droit de douane est identique à une diminution de fertilité. Si des hommes, en France, avant de labourer leur champ, l’avaient rempli de pierres de façon à diminuer son pouvoir productif de 23 p. 100, ils auraient fait un acte identique, par ses conséquences, à 1 impôt de o francs sur le blé étranger.

Autre exemple. Euforie possède des havres très sûrs et très profonds. Giàce à cette circonstance, le transport des marchandises de la ville A à la ville B coûte 10 centimes par tonne. Les Euforiens mettent un droit de douane de 100 pour 100 sur les na\iies étrangers. Les frais de transport augmentent pour ce motif et coûtent désormais 13 centimes. Cet acte n’est-il pas identique au comblement de leur port ? A Acarpie, où les havres sont mauvais, les grands bateaux ne peuvent pas aborder à quai ; ils doivent rester en rade et il faut prendre des allèges. Le

pays étant mal adapté aux besoins de l’iioinme, le transport des marchandises y revient à lo centimes la tonne. Eh bien, par les droits de douane, les Euforiens se j»lacent dans des conditions aussi désavantageuses que les Acarpiens.

En Russie, le coût d un kilomètre de chemin de fer est maintenant de 100 OÜO francs environ. Mais les droits de douane le majorent de 20 p. 100. Avec le libre-échange, le kilomètre coiiterak seulement 80 000 francs. Pour établir une voie quelconque il faut, par exemple, oOOOO mètres cubes de déblais, qui coûtent 80000 francs. Si un ingénieur russe commençait d’abord par faire 16 000 mètres cubes de remblais, puis s’il les déblayait et établissait ensuite le tracé définitif, il ferait un

acte identique à la majoration du prix des chemins de fer par les droits de douane.

Dans ces exemples, des conditions de milieu, avantageuses h riiomme sont rendues arti/iciellement désavantageuses.

Considérons maintenant cette même folie à un autre point de vue. Un industriel russe a une machine à vapeur qui brûle 8 kilos de charbon par heure et par cheval. Le charbon entre en fianchise . il coûte 20 francs la tonne. Puis on établit un droit de 10 francs* par tonne : le charbon coûte 80 francs. Avec le libre échange, chaque force de cheval serait revenue à 6 centimes à l’industiiel russe, maintenant elle lui revient à 9. Si sa machine, moins parfaite, avait brûlé 4''f-',o00 par heure et par

cheval, avec le libre-échange, les frais eussent été les mêmes pour lui.

Grâce au génie de nos mécaniciens, les broches qui filent le coton font désormais jusqu’à 1 1 000 tours par minute. En Russie, la douane majore de 88 p. 100 le prix des indiennes les plus ordinaires ! La situation ne serait-elle pas identique pour les Russes, si les broches ne faisaient que b 000 tours à la minute et si les indiennes entraient en franchise de douane ?

Ici le tarif protecteur revient à dire ceci : nous vous défendons d'avoir des générateurs à vapeur brûlant 8 kilogrammes de charbon par heure et par cheval ; nous vous ordonnons d'en prendre de moins bons, qui en consomment 4 kilogrammes et et demi ; nous vous défendons de prendre des métiers à filer, dont

(1) Actuellement le droit est en Russie de 10 l'r. 80 par tonne.

les broches font 11 000 tours à la minute; nous vous ordonnons d’en prendre d’autres, qui font GOOÛ tours. Sans doute, le législateur ne tient pas ce langage, mais le résultat est identiijue pour le consommateur, puisqu’il ne retire aucun bénéfice des perfectionnements techniques. Son moteur lui coûte 9 centimes au lieu de 6 et son indienne 30 centimes au lieu de 80.

Les protectionnistes ne considèrent que le producteur. Ils oublient que chacun d’eux est doublé d’un consommateur, comme chaque médaille est doublée d’un revers.

Pour le charbon et la machine, tout industriel est un consommateur. 11 faut être vraiment frappé de démence pour croire qu’on favorise le développement des manufactures en accablant le producteur d’énormes surcharges. Suivons cependant le protectionnisme dans cette fausse voie. Voyons où nous aboutirons.

En ce moment, on établit des filatures de coton aux Indes, ün y voit même un danger pour la prospérité future de la Grande- Bretagne. Les Anglais ont appliqué le libre-échange absolu dans leur grande possession asiatique. Les machines y entrent libres de tout droit. Si elles devaient cependant acquitter, comme en Russie, des droits de 30 et 40 p. 100, une usine dont l’outillage, à Bomlmy, coûte aujourd’hui 100 000 francs en coûterait

180 000. Les Hindous auraient été placés dans des conditions plus désavantageuses pour établir des filatures. Si, enfin, l’importation des machines étrangères était entièrement prohibée, les Hindous devraient attendre encore de longues années avant de pouvoir établir des filatures de coton chez eux.

Les nations sont dominées, de nos jours, par la passion industrielle. Donnez-nous des usines, n’en fût-il plus au monde, semblent-elles dire à l’unisson. Cette folie est absurde. Ce qu’il faut à l’homme, c’est le produit, non la production. Mais puisque la passion de l’industrie existe, elle devrait au moins être conséquente avec elle-même. Qui veut la fin veut les moyens, dit le proverbe. Or, ce n’est pas en taxant le fer, les machines, la fonte, la houille et les matières premières qu’on peut favoriser les progrès de l’industrie ; on ne peut que le retarder. Chaque produit d’un industriel est matière première pour un autre. La houille est produit pour le mineur, matière première pour le métallurgiste ; le fer, produit pour celui-ci, est matière première pour le fabricant de machines et ainsi de suite. Le pain et les

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que'7es'“'ZdUimë“H T l’enfance, parce

q e conditions du milieu leur étaient défavoraMes 11 n’v i

Zlr':r;e laZ“’ <1'"- à plus de iüO 7Z

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P P S \oisin. En Angleterre on peut travailler en nlein

7i7'd'Z''rî’‘'"K ‘ pandant 85 jiurs

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I enaiit du tarif des douanes, on retarde encore plus le nro

eees Iles pays à l’état d’enfance. Un adulte peut uppoiter im

Kids co„sidér,aDle sur ses épaules, mais uië culanrëëccoinëë

ffiaue II ^ protectionnisme est l’opposé delà lo-

8 que Ueinble dire a une nation jeune : - . Parce que vous

etes debile, nous allons vous charger d'un poids de 1^00 kilo grammes, tandis que vos voisines, les naüL vie^T parce ju e es sont fortes, on les chargera seulement d’un poids de oO kilogran^nes. . A coup sûr, ce n’est pas grâce^ à cette ^nnable .olhcitude, que les cadets pourront jamais atteindre les t ou bien marcher d’un pas égal ou bien les dépasser.

La banale comparaison de l’industrie naissante avec l’enfant se retourne contre le système protecteur. En elfet, que font les

zt liZ ^ ieiir’foui:;!!::

é ’iiaiiue V I r , demander en

ange. 1 > leur font une serie de dons ; ils leur facilitent la vie

toutes les manières. Un industriel veut fonder une usine

LA PROTECTION ÜU TRAVAIL NATIONAL 8!t

dans un pays neuf; si on lui donnait les machines, le charbon et les matières premières pour rien, on {igirait comme les parents agissent par rapport à l’enfant. .Mais quand on les lui fait paver plus cher que dans les pays avancés, loin de lui venir en aide, on le persécute. Loin de lui prodiguer des dons, comme les parents a l’enfant, on 1 accable de charges ; on lui rend la vie plus difficile, précisément parce qu’il est plus faible. Gela s’appelle protéger l’industrie !

Les pays neufs souffrent beaucoup plus du système protecteur que tes vieu.\. Plus grande et plus puissante est la production, moinsun tarif élevé est funeste. Un exemple. La Belgique al lokilomètres de chemins de fer par 10 000 kilomètres carrés de territoire, la Russie en a 6. Dans le premier pa}’s on pourrait ne plus construire un seul nouveau tronçon ; le réseau actuel est entièrement suffisant. La Russie, au contraire, aurait besoin, au plus bas mot, de 200 000 kilomètres de lignes nouvelles. A 100 000 francs le kilomètre, cela fait 20 milliards de francs. Qu importe à la Belgique un tarif élevé qui augmenterait le prix de revient des chemins de fer ; elle en a assez. Mais pour la Russie la majoration actuelle, provenant du tarif prohibitif, représente une somme de 4 milliards de francs. Par conséquent, avec le libre échange, la Russie pourrait construire 200 000 kilomètres avec la dépense que nécessiteront maintenant 160 000. Cela fait une différence égale à tout son réseau actuel.

Puisque nous parlons de pays neufs, cela nous fait songer à la Sibérie. Les conditions économiques de ce pays sont une des meilleures réfutations du protectionnisme. En efl'et, si la cherté fait la richesse, la Sibérie doit être le pays le plus riche du monde. Grâce aux immenses distances et au manque de moyens de transport, tout y coûte des prix très élevés. Un citron se paye deux francs à Irkoutsk et le reste à l’avenant. Eh bien !

Il en déplaise à M.M. les protectionnistes, la Sibérie ne confirme pas leur théorie. On y vit de la façon la plus misérable. .Mais voyez la singulière logique des hommes. On va employer filO millions de francs pour le transsibérien. Ainsi, quand* la cherté provient des conditions naturelles d’un pays, on trouve que c est un mal, on dépense des capitaux énormes et on fait des efforts gigantesques pour la diminuer; mais, quand le bon

marché provient des conditions naturelles, on le trouve désastreux et on cherche à le combattre par des tarifs insensés !

Revenons maintenant à la fonction de temps. Parlons d'abord du producteur, puis du consommateur.

Le pétrole russe est transporté par des wagons citernes, de Bakou à Batoum. Là, une partie en est versée dans des bidons qui sont emballés dans des caisses en bois. Ce bois entrait autrefois en franchise. Depuis 189d, il a été frappé d’un droit de 14 fr. 00 par tonne. Gomme on en faisait venir environ 35 000 tonnes par an, les fabricants de pétrole vont perdre de ce chef 511 OOO francs. Diminuer les bénéfices d’une industrie, est-ce vraiment la protéger? Si l’on appelle cela protection’ qu'appellera-t-on persécution? Supposons que l'industrie russe se soit outillée, en 1914, de façon à fournir aux fabricants de petrole du bois, au même prix que l’étranger. Toujours les 10 ^30 000 francs de doits, payés pendant vingt ans auront été perdus sans retour. Les capitaux qui se seraient formés pendant cette époque, par le surplus des bénéfices réalisés sur la vente du pétrole, ne se formeront pas. En 1914, la Russie sera plus pauvre qu’elle ne l’aurait été sans les droits sur le bois. Pour toute industrie viable, les droits de douane sont une cbarse sans compensation. Ils diminuent simplement les bénéfices, donc ils ralentissent le taux d’accroissement de la richesse. Le pi otectionnisme se ramène toujours à un gaspillage de temps.

Quant aux industries artificielles qui ne peuvent pas vivre sans 1 appui du tarif, nous refusons absolument de leur reconnaître le caractère d’entreprises de production. Au moyen âge, les barons féodaux se fortifiaient dans leurs châteaux. Quand des voyageurs passaient sur les grandes routes, ils se précipitaient sur eux et les détroussaient. Eh bien î les industriels protégés font exactement la même opération, mais par d’autres procédés. Au lieu de recourir à la violence, ils recourent à la loi. Ils se font attribuer, par les autorités constituées, le droit de prélever un impôt sur leurs compatriotes. Ces individus sont tout simplement des parasites d’une nature très nocive, qu’on aurait traités en simples malfaiteurs dans des sociétés plus éclairées.

Quant au consommateur, pour lui, la protection éloigne simplement le moment où il aurait pu jouir d’un confort plus grand. Ainsi les constructions en fer ont commencé à se répandre

largement dans l’Europe occidentale, vers le milieu de notre siècle. Le Palais de Cristal est de 1851 ; la grande nef du palais des Champs-Elysées, de 1855. En Russie, c’est à peine si l’on emploie en 1894, un peu de fer dans les édifices, et cela pour quelques poutres, absolument indispensables et dans de très rare.-^ occasions. Tout le monde comprend l’immense supériorité des constructions en fer; elles permettent d’établir des salles de 100 et de 1:20 mètres sans supports intérieurs. La Russie est privée des avantages que procurent les fermes en fer. Pourquoi? Parce que cet article est frappé de droits exorbitants : 195 francs la tonne, représentant dans certains cas jusqu'à 100 p. 100 de la valeur.

Supposons que l’industrie russe parvienne à fournir le fer au même prix que l'industrie belge ou anglaise, en 1994. Les Russes atteindront donc \q standard of comforl, réalisé dans la Grande-Bretagne vers 1850, seulement cent quarante ans plus lard. Six générations vivront dans une misère relative, enviant le bien-être des Anglais. Eh bien ! il suffirait de supprimer les droits de douane, pour avoir tous les articles presque au même prix (pi’aux lieux de production, parce que le transport est désormais une quantité négligeable par rapport à un grand nombre de marchandises.

La logique des protectionnistes est vraiment stupéfiante. Les marchands orientaux font souvent des prix en proportion de la fortune qu'ils supposent à l'acheteur. A la bonne heure ! ces gens-là raisonnent.

.Mais les gouvernements européens sont loin de leur ressembler. Ainsi la Russie est un pays pauvre. Il semblerait donc que les droits de douane devraient y être plus cléments. .Au contraire, ils sont impitoyables. Les objets les plus usuels payent des droits exorbitants. Le sucre, par exemple, 97 centimes le kilogramme, soit 200 p. 100 de son prix de revient ! Le résultat de cette politique, c’est que le standart of comfort est en Russie de plusieurs degrés inférieur à celui de l’Europe occidentale. Et il en sera longtemps ainsi, si les Russes ne se guérissent pas de leur folie protectionniste L

(1) En Russie les briques sont chères parce qu’on les fabrique ]>ar des procédés lents. Si l'on avait des machines pouvant faire un million de briques par lieure, elles ne coûteraient presejue rien. Comme les itroccdés de fabri-

rr-N..

Essayons de calculer mainlenanl ce que . la prolcclion du tiavail national » coûte aux pays civilisés.

mi’ln\^ •• P'-™es. Ainsi celles

quon a distribue en !• rance pour « encourager . la marine

seulement, de 1881 à 1890, à / * O r9 000 francs . Les subventions accordées aux compagnies de navigation, les drawbacks, les capitaux distribués à diOérents industriels rentrent dans cette catégorie d’encouragements. Est- 1 necessaire de dire que c’est tout simplement de l’argent jeté à lté n V r cl’argent? Voilà ce qu’il est difficile de

Etats df"i r les budgets des différents

fnipp t , ”"‘;P''' -'^aPieureusement l’auteur ne peut pas le

faire, faute de documents. 3Iais si la seule prime pour l’encoulagement de la manne française monte à 7 500 000 francs nar an auteur pense ne pas exagérer en portant la dépense géné-

énlmetTt'' attribuons le

leme chiffre aux autres grandes puissances industrielles (Allemagne, Italie, Autriche, Russie, Etats-Unis) ^ et que nous portions de ce fait 50 millions de francs par an pour le groupe pmopeen, nous pensons nous tromper en moins plutôt qu’en

rors"" oné'f Pai’Ier des droits, considé-

lons quelques pertes accessoires.

En loul pi-emicr lieu, le cordon de troupes qui garde la fronlieie pour einpeeher la contrebande. En Russie cela occasionne

Cr;”'- ■•'c»n,f„;n„”drrr„r

(1) \ oii* l hcouomlsie fi'unçüis du 18 iiiin ISO-") ''7-) t • . .

eO francs itar tonne pour le.s vapeurs en 1er E'ile ri’aiier ” était de

la marine française fait peu de pro^rL À c use^^l^

doubler la prime! Quelle^ logique ! ° ^ P^POse de

(2) Nous ne comptons ni les petites puissances ni 1’ \nr,mfr. • t

les prunes médiocres. ^ séances, m l .Angleterre qm donnent

LA PROTECTION DU TRAVAIL NATIONAL 9î

une dépense de ^2o millions de francs par an. Prenons seulement la moitié de cette somme pour les autres grandes puissances de l'Europe et les Etats-Unis, et un dixième pour les petites. Cela fait une dépense annuelle * de 130 millions de francs pour le groupe européen .

Maintenant comptez les innombrables formalités douanières. Elles sontunvéritablesupplice. Il faut réellement une imagination des plus fécondes pour trouver tant de complications. Et cela partout, même en Angleterre. Les tracasseries des douaniers sont non seulement ennuyeuses, elles sont parfois révoltantes. Mais ne parlons que du temps perdu. D’après nos calculs, :2I millions de personnes, en chiffres ronds, s’occupent de commerce, dans le groupe européen. Cela donne 4 millions d’hommes adultes. Supposons que le cinquième seulement aient affaire avec les douanes et que ces formalités leur prennent deux jours par an

Nous pensons qu’on peut estimer le travail de ces négociants à 20 francs par jour en moyenne. Cela nous fait donc une perte de 32 millions de francs. Comptez maintenant les marchandises cassées, avariées, détériorées. Les importateurs ne sont pas toujours à même de payer immédiatement les droits. Ils laissent leurs marchandises, en dépôt, dans les magasins de la douane. Elles se gâtent souvent, surtout les substances alimentaires. Combien n’avons-nous pas vu de produits comestibles, devenus putrides, être enterrés dans des fosses. Evaluons ces détériorations, à un millième de la valeur des marchandises importées. Pour le commerce général du globe, qui est de 40 milliards de francs environ à l’importation®, cela fait 40 millions.

Les formalités de douane ne sont pas gratuites. Chaque déclaration est frappée d’un droit de timbre. Nous avons souvent vu en Russie des articles qui acquittaient quelques centimes de droits, coûter plus de deux francs de timbre et de frais

(1) Sis grandes puissances : Allemagne, Autriche, France, Italie, Espagne. États-Unis, et treize petites. L’Angleterre n’est pas comptée. Elle n’a pas de droits prohibitifs.

('2) La plupart des maisons d’importation sont obligées d’entretenir une personne spéciale pour les opérations de la douane.

(3) A'oir Neumann-Spallart, Uebersichten (1er Weltu'irfhscliafl, p. ôôl.

de dédouanement. Comment calculer ces pertes ? Evaluons-les modestement à 2 millions pour le glolie entier C

Arrivons maintenant aux droits de douane. Les pertes qu'ils font subir aux sociétés civilisées sont très faciles à calculer pour certains articles. Ainsi, en 1893, la France a eu besoin d’importer de l’étranger 2i OoO 000 hectolitres de blé. Grâce au droit de douane, tous les 121 800 000 hectolitres nécessaires à sa consommation ont été majorés de la même somme. Cela fait un impôt de 609 millions de francs sur le peuple, perçu au prolit de 142 000 gros propriétaires

En Russie, la consommation du sucre monte annuellement à 320 millions de kilogrammes qui coûtent aux fabricants loO millions de francs, bénéfice compris. Or ils le vendent 230 millions dans le pays, grâce aux droits de douanes. Cela fait donc une dillcrence de 100 millions de francs que doit paver la population de cet empire au profit de 3 à G 000 actionnaires de fabriques de sucre Mais d’autres articles ne se prêtent pas à des calculs si simples. Ils sont possibles à coup sûr. Il suflit de procéder de la même façon que pour le blé. Mettre d’une part la consommation, de l’autre la produclion intérieure, et majorer le tout par le droit de douane G On comprend que des recherches si minutieuses excèdent les forces d’un seul homme. Une société aurait dû se former, en Europe, pour calculer le coût du système protecteur. L’auteur de ces pages ne possède pas, de plus, les documents nécessaires pour donner deschifl'res exacts. Il devra s’en tenir à des approximations, mais elles pécheront surtout par leur modération.

D ailleurs, des évaluations ont été faites, dans quelques pavs.

(1) Dejjuls riiitroductioii des tarifs diftërenliels ces dépenses ont encore augmenté. Il faut se munir d’un certificat de provenance (jui coûte au moins cimi francs. Comptez encore le temps employé pour l’obtenir. On voit que notre somme de 2 millions de francs est jieu exagérée ; peut-être faudra-t-il la majorer encore de 10 ou 15 millions pour les certificats d'origine.

(2) Voir le Journal des Economistes, sept. 1893, p. 465. Tout ce passage a été écrit avant la surélévation des droits. Nous le laissons, cependant, sans changement.

(3) Leur nombre atteint à peine ce chitfre.

(4t Quelquefois les producteurs n’usent pas en entier des droits protecteurs ; mais ce cas est assez rare. D’ailleurs dans des calculs exacts cela pourrait être pris en considération.

par des spécialistes méritant toute confiance. Ainsi , dans la colonie de Victoria, le système protecteur coûte 900 francs par ménage soit pour 190 000 ménages ^ 171 millions de francs M. I jéon Say a fait le calcul de ce que le système protecteur coûte à la France. 11 évalue les pertes à un milliard et demi de francs par an, au plus bas mot. Prenons ce chilfre comme base. Depuis quelques années les nations civilisées rivalisent d'insanité dans leurs tarifs de douanes. Elles n’ont rien à s'envier, sous ce rapport. Pour certains articles les droits perçus, en France, par le tarif minimum de 1891 sont de cinq fois et demi plus élevés que les droits anciens ^ !

En Russie, le sucre est taxé à 200 p. 400 de son prix de fabrique, la houille à 200 p. 100 de son prix sur le carreau de la mine ® ! La France pourra donc nous servir de terme de comparaison. En prenant ce chiffre d’un milliard et demi, en proportion avec l’importation des autres pays, nous arriverons à une approximation assez exacte des pertes, que le protectionnisme inflige aux nations modernes.

Nous nous basons sur les données fournies par Neumann- Spallart

L’ensemble de l'importation des États européens est évalué par lui à 39 milliards 100 millions de francs. Nous en déduisons la France, déjà prise en considération, et les pays libres échangistes de notre continent ; l’Angleterre, la Belgique et la Hollande ; mais nous ajoutons les Etats-Unis, le Canada, Cuba, le Mexique et Victoria. Cela donne un ensemble de 17 730 000 000 d’importation en pays protégés. Si la France perd un milliard et demi sur une importation de 4 423 000 000 fr. ", la règle de proportion donne 6 milliards 12 millions de francs qui, ajoutés au milliard et demi de la France, font 7 312 000 000 pour le groupe européen.

(1) Journal des Economistes, juillet 1893, p. 01.

(2) Victoria a 1 140 000 habitants. Nous divisons par 6.

(3) Et cela au bénêlîce de oO 000 ouvriers!

(4) Le vin, par exemple, est taxe à 80 p. 100 sa valeur.

(5) Le simple verre à vitres à 140 p. 100 !

(6) Uebersichfen, p. 549.

(7) C’est le chilïre de 1890, sur lequel s'est base M. Léon Say.

Sept milliards et demi par an! Telle est très probablement la perte directe que nous inflige la folie protectionniste. Mais cette perte directe n est pas même la seule. Hélas ! elle est peut-être inférieure au.K pertes indirectes.

En tout premier lieu, le système protecteur met des entraves aux transactions commerciales. Ainsi, un habitant de Toulouse reçoit une circulaire des Magasins du Bon Marché de Paris. Lue étoffe lui plaît; il envoie une carte postale et, deux jours après, il a son étoffe. Pareille transaction serait impo.ssible entre pays étrangers à cause de la douane. Si l’on pouvait calculer le nombre d affaires de ce genre qu’elles rendent impossible ! C’est par millions qu’il faut sans doute les compter. Or chacune de ces affaires aurait laissé un bénéfice. Dans certains pays, comme la Russie, le confort est des plus élémentaires; les vêtements, le mobilier, des plus primitifs. Bien souvent on se prive de beaucoup de choses, non faute de ressources, mais faute de relations commerciales. Or, dès (jue les étrangers veulent faire des affaires avec la Russie, la douane se dresse devant eux comme un épouvantail devant lequel reculent les plus bra\es. Combien de fois n est-il pas arrivé à l’auteur de faire des reproches aux industriels français : « Vous faites de si jolies choses, leur disions-nous, mais vous ne savez pas les vendre. Pourquoi n’établissez-vous pas des dépôts en Russie? « Nous recevions toujours la même réponse ; « Avec vos tarifs actuels, c’est absolument impossible. »

bit puis, la douane arrête encore les affaires, parce que le marchand doit payer les droits, mais n’est pas sûr de vendre ses articles. Ceci encore empêche des millions de transactions qui autrement auraient pu s accomplir. Si on pouvait renvoyer au fabricant un article non vendu, le commerce prendrait une extension énorme C

(1) C'est ce qui se passe pour la librairie, par exemple. En Russie les livres ne payent p:is de droits. Aussi les éditeurs parisiens envoient-ils d’office deux exemplaires de tout ce quils publient, dans une ville comme Odessa.

L’auteur y a vu un jour une monographie d'un château du Poitou. C’était un gros volume in-iS, publié avec beaucou]) de luxe et cofitant dans les environs de 50 francs. « Avez-vous espoir do vendre un pareil livre ici? demancl.i-t-il au libraire. Mais oui, monsieur, cela arrive souvent. « Eh bien, le libraire odessois se serait-il risqué de faire venir un ouvrage de ce genre s’il avait dû payer des droits de douane ? Il .se serait contenté de demander

Le nombre des transactions arrêtées par la douane est colossal. Chacune d’elles aurait laissé un bénéfice, qui n’est pas encaissé aujourd’hui. Mais ce fait a une importance beaucoup plus considérable qu’on ne se l’imagine. Ce qui fait agir l’homme est le désir ardent de réaliser un idéal quelconque. Dans un pays où le commerce est mal organisé, où il y a peu de boutiques, où les marchandises ne sont pas étalées aux regards des passants, la passion du bien-être ne peut pas naître, et l’activité de l’homme est réduite au minimum. Ainsi, en entravant la circulation des marchandises, on affaiblit le ressort vital ; on diminue donc la production et on ralentit l’accroissement de la richesse.

Mais les maux indirects du protectionnisme sont surtout funestes quand ils retardent l’amélioration de l’outillage. On a calculé en Russie que les machines agricoles procurent une économie de 48 p. 100 sur le semage, de 50 p. 100 sur le battage, et de 58 p. 100 sur le nettoyage des grains. Supposez que ces trois économies représentent seulement 10 copecks par poud ; cela ferait pour les t milliards 345 millions de pouds de blé, que produit la Russie, une économie de 503 millions de francs. Plus d’un demi-milliard ! Les machines agricoles payent des droits très élevés en Russie. Les moissonneuses-lieuses sont majorées de 15 p. 100 par le tarif des douanes, les batteuses de :i23 p. 100, les charrues de :2o p. 100 > !

Les machines , entrant en franchise , supposons qu’elles eussent accompli en plus un dixième des opérations agricoles, énumérées plus haut. Cela aurait toujours produit une économie de 50 millions de francs par an.

Autre exemple des maux indirects du protectionnisme. On sait que les incendies sont un des fléaux de la Russie. Ils causent parfois des pertes montant à 250 millions de francs

les romans les plus en vogue ; et encore la vogue de Paris n’est pas la vogue d'Odessa.

Ce qui est vrai des livres, Test de toutes les marchandises. Combien n’en aurait-on pas envoyé en commission dans les pays étrangers, sans les douanes ? Et un très grand nombre se seraient vendues.

fl) Taxer les machines agricoles, dans un pays comme la Russie, semble un crime de lôse-palrie. Mais la folie protectionniste aveugle même les gouvernements les mieux intentionnés.

Novïcow. — Les Gaspillages. 7

par an *. Le mal sévit surtout dans les campagnes, où presque tous les toits sont couverts de chaume. Eh bien! la tôle pour toiture est taxée à 1 56 p. 100 de sa valeur. Supposons la tôle libre de droits et supposons que, grâce au bon marché de ce produit, un dixième des édifices couverts de chaume aient des toitures de tôle, cela ferait une économie annuelle de 25 millions de francs pour la Russie. Ajoutez à cela les primes d’assurance qui sont plus faibles pour les immeubles à toiture de fer.

Ces exemples pourraient être multipliés à l’infini. Toujours ils aboutiront à des chiffres montant à des millions, surtout si Ton considère l’ensemble du groupe européen.

Un tarif de douane ne peut pas être immuable. Il n’y a rien d’immuable dans l’univers et les folies humaines le sont encore moins que tout le reste. Un jour, dans la mêlée d’intérêts égoïstes et contradictoires, c’est un groupe qui l’emporte; le lendemain, c est un autre. Un jour, les gouvernements s’engouent pour un article de production, le lendemain, pour un autre. Les tarifs sont donc modifiés , et cela presque constamment. Or, chacun de ces changements cause la ruine de quelques producteurs

A quel chiffre s’élèvent ces pertes? C’est ce qu’il est impossible de préciser; mais il fautaussi les enregistrer pour mémoire.

Voler 10 000 francs à un homme, ou l’empêcher de gagner 10000 francs revient absolument au même, puisque, dans les deux cas, on prive cet individu d’une certaine somme de bien-être. Quand les protectionnistes entravent le développement de la richesse, il faut leur demander compte, non seulement des pertes qu’ils font subir, mais encore des bénéfices qu’ils empêchent de

(1) En 1882, par exemi)le, 98 600000 roubles ou 247 millions de francs.

(2) Les industriels se plaignent avec raison de l’instabilité des tarifs. Com-

ment être sûr du lendemain et risquer de l’argent dans une entreprise quand un changement du tarif , élevant les droits des articles que l’industriel achète, ou abaissant ceux des articles qu’il vend, modifie, d’un seul coup, toutes ses combinaisons ? C’est même là un des plus funestes ell'ets du protectionnisme. Il fait de 1 industrie une loterie. Certains casse-cou se jettent dans la mêlée, mais les gens prudents s’absti<;nnent de risquer leurs capitaux dans des affaires industrielles. Comme toujours, quand les gouvernements se mêlent de ce qui ne les regarde pas, ils produisent un effet diamétralement opposé au but poursuivi. Ils veulent favoriser l’industrie; ils aboutissent à empêcher son développement. ’

réaliser. Mais comment chiffrer ces sommes? La seule chose que l’on puisse dire, c’est qu’elles sont colossales.

Nous avons parlé jusqu à présent de pertes économiques, mais le système protecteur en cause aussi de financières, qui ne sont pas moins importantes. Ainsi les Espagnols acquittaient la majeure partie des intérêts de leur dette, par les bénéfices réalisés sur la vente de leurs vins. Or les vins qui payaient auparavant 2 francs 1 hectolitre, à leur entrée en France, en payent désormais 12. L Espagne, privée de son principal marché d’exportation, s’est trouvée dans une situation des plus difficiles, qui s est tiaduite par une baisse immédiate de ses principales valeuis. Comme un très grand nombre de ces valeurs sont placées en France, le nouveau tarif protectionniste de M. Méline a fait subir à ce pays une perte qui, en mars 1892, montait déjà à un milliard 20o millions de francs *.

Nous nous en tiendrons à cet unique exemple. Mais on comprend bien que la stagnation des affaires, provenant des entraves douanières, exerce son action sur le cours de toutes les valeurs, et occasionne fréquemment des désastres financiers.

Il est impossible d’énumérer toutes les pertes indirectes du système protecteur 2. Quelques-unes échappent même complètement à la conscience sociale. Maintenant comment risquer une évaluation ? Selon nous les pertes indirectes dépassent les pertes directes. Les petits ruisseaux font les grandes rivières. Mille petites affaires, empêchées tous les jours entre des centaines de millions d’hommes, produisent, à la longue, des soustractions colossales. Si 1 on comptait seulement 10 francs pour chaque adulte du groupe européen, cela ferait déjà 4 milliards 549 millions de francs. Evaluer seulement à 10 francs ce que la stagnation des affaires nous empêche de gagner, en plus de nos bénéfices actuels, nous paraît extrêmement modéré. Cependant, pour desarmer nos contradicteurs, nous irons encore plus loin et nous

évaluerons les pertes indirectes du système protecteur au tiers de ses pertes directes.

(!) Voiries discussions du Congrès de législation douanière d'Anvers, 1892, p. 161, Ces chilires ont cte communiqués par M. E, Davioud.

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100 OBSTACLES A L’ACCROISSEMENT DE LA RICHESSE Nous obtiendrons alors :

Primes

50 millions.

Garde des l'rontières . . ,

Formalité de la douane

Détérioration des marchandises.

Droits de timbre

Pertes directes par le tarif. . . .

Pertes indirectes

Total. . .

Dix milliards de francs par an, voilà, au plus bas mot, ce que coûte certainement le système protecteur!

Toutes les affaires deviennent extrêmement complexes dans les sociétés humaines. Songez seulement aux innombrables Oranches d activité que fait naître un simple plaisir, comme le théâtre. 11 demande le travail des auteurs, des compositeurs, des musiciens, des acteurs, des danseuses, des décorateurs, des machinistes, des costumiers, etc., etc.

Eh bien ! tout 1 immense ensemble d’intérêts, de mouvements, d agitations, de luttes, d efforts, de mesures législatives, de négociations diplomatiques, de paperasses administratives, de discussions, d’articles de journaux, de brochures, de livres, que produit le système protecteur, proviennent d’une seule erreur : la confusion de l’or avec la richesse. Tout, dans l’humanité, prend des proportions colossales, acquiert des ramifications innombrables, parce que les hommes sont très nombreux et leurs besoins très complexes. Quand une erreur s’est logée dans nos cerveaux, nous avons beaucoup de peine à nous en débarrasser, justement, parce que la masse d’intérêts, qu’elle a

engendrés, est en raison directe de la multiplicité des phénomènes sociaux.

A l’époque où l’agitation contre les droits sur les céréales battait son plein en Angleterre, l’opiniop publique était très montée contre les lords. « S ils étaient des démons, ils ne se conduiraient pas autrement, » disait-on. Nous pourrions paraphraser cette idée. Si une divinité malfaisante et cruelle dirigeait les affaires des malheureux humains, elle n’aurait pas pu trouver un moyen plus efficace pour empêcher le développe-

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ment de notre bien-être que la prétendue « protection du travail national ».

On pourrait définir le protectionnisme d’un seul mot : c’est une désüdciptütion artificielle du milieu. Notre planète est déjà très mal accommodée à nos besoins. Mais, dans notre folie et notre aveuglement, nous avons voulu rendre la nature encore plus marâtre et... nous avons inventé le système protecteur !

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