LE VOL ET LE UOL
j Un artiste va visiter la cathédrale de Florence. Il reste en
j admiration devant sa merveilleuse façade. Si on lui faisait cadeau
I de cette église, pourrait-il en retirer plus de jouissances ? Quand
Ion se promène dans une magnifique avenue, bordée d’hôtels luxueux et pittoresques, on éprouve du plaisir. Faut-il pour cela être propriétaire de tous ces immeubles? Par contre, si on se promène dans une ville dont les édifices sont laids, où ils ont un aspect misérable et délabré, on éprouve un sentiment pénible, fût-on logé soi-même dans le plus magnifique des palais.
Pourquoi tant de voyageurs vont-ils en Suisse et non au Caucase qui offre, cependant, des paysages bien plus grandioses ? Mais parce qu’on jouit de tout le confort désirable dans le
I premier pays et que ce n’est pas le cas dans le second. Partout
on trouve en Suisse d’excellentes voitures, des hôtels qui sont de vrais palais. On n’a pas besoin d'être propriétaire de tout cela pour en jouir.
Dans les grandes villes, comme Londres et Paris, on peut voir des spectacles montés avec le plus grand luxe. C’est une jouis- I sance considérable. Mais qu’importe aux spectateurs que les
théâtres ne leur appartiennent pas? Leur plaisir n’est pas diminué pour cela.
; Enfin, dans la vie privée, avoir des amis, luxueusement ins-
tallés, qui donnent de bons dîners et de jolies fêtes, est un immense avantage. On va chez eux avec plaisir ‘ . On évite d’aller, par contre, ou l’on va, à contre-cœur, chez des personnes dont le ^ train de maison est sensiblement inférieur à celui que l’on pos-
' sède soi-même. Toute chose laide cause une sensation pénible,
toute chose jolie, une sensation agréable, qu’elle appartienne à soi ou aux autres. Or l’accumulation des sensations agréables constitue le bonheur. Quand mon voisin bâtit une jolie maison, il me rend service. Si toutes les maisons, que voit mon œil, étaient belles, la somme de mon bonheur serait accrue.
Encore une démonstration de ce fait que la jouissance ne pro- ^ vient pas toujours de la propriété : le fils d’un homme riche peut
0) Il y a l’envie, sans doute. Mais l’envie n’einpèche pas un laflUte de 185S d’être plus agréable à boire qu’une mauvaise pi«iuette. On peut envier le luxe des autres, mais, tout de même, il pl-ocure de la jouissance.
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vivre dans le plus grand luxe, sous le toit paternel, sans posséder un sou de fortune personnelle.
En un mot, la plus grande partie de nos jouissances vient de choses inappropriables ou inappropriées. Combien ne voit-on pas de gens quitter une ville de province, où ils jouissent d’un confort relativement considérable, pour venir s’installer pauvrement dans une grande capitale. Pourquoi font-ils cela? Précisément, parce que la somme de jouissance provenant des objets
non appropriés, dépasse, dans ce cas, celle des objets appro- P r* 10& •
On peut hardiment affirmer que, dans des pays très civilisés, les jouissances, provenant des objets, qui ne nous appartiennent pas, sont supérieures, dans une immeme mesure, à celles que nous donnent les objets qui nous appartiennent.
Cette vérité économique peut servir de base h la morale. Si la
richesse publique, et celle du voisin, contribuent dans une
mesure si forte à notre bonheur, nous avons tout intérêt à
les voir se développer le plus vite possible, et cela, par pur égoïsme.
Le ctésohédonisme est donc une grossière erreur. Malheureusement, c’est une des plus fortement enracinées dans l’càme humaine. Mais avant de parler des actions qu’elle a engendrées, nous devons examiner une autre de ses sources : le travail.
Une masse de travaux sont pénibles. De là l’homme a fait une généralisation et il a conclu que tout travail est pénible. Or cette généralisation est d’une fausseté manifeste, puisque 1 inaction est le plus cruel de tous les maux. Dernièrement un individu venait supplier l’auteur de lui trouver une place. C’était un jeune homme possédant un revenu très suffisant pour vivre ans 1 aisance. Mais l’inaction lui était insupportable. Il désirait une occupation, même non rémunérée au besoin, mais qui fût un moyen d employer sa journée. Les femmes, dans la classe riche souffrent particulièrement de l’oisiveté. Quelques-unes font les plus grandes folies et s’attirent les plus grandes contrariétés, pour satisfaire ce besoin d’action qui est inhérent à toute créature vivante. Demandez à des hommes entièrement inoccupés : Etes-vous heureux? La réponse n’est pas douteuse. Tous diront ; Non, non ! Sans doute, des millions d’hommes font un travail qui leur répugne. Mais c’est ce travail particulier, et non le