‹ Gaspillages des sociétés modernes [microform]; contribution à l'étude de la question socialeChapitre 23 sur 41 · LE VOL ET LE DOL · texte numérisé non relu

LE VOL ET LE DOL

heureux jeunes gens sont brisés. Quand arrivent les grandes manœuvres, la vie devient encore plus dure. L’existence du soldat est si pénible que tous les peuples européens en ont la plus sainte horreur. Les suicides ne sont pas rares dans les casernes et tous ceux qui peuvent les fuir le font avec délice. Actuellement tous les métiers, l’agriculture, l’industrie, les professions libérales, sont moins rudes que le métier de soldat. L’existence des officiers, non plus, n’est pas oisive ; ils travaillent ferme. Avec les applications scientifiques aux choses de la guerre, on exige maintenant des officiers des connaissances de plus en plus étendues. Un artilleur doit connaître les hautes mathématiques. Le travail mental des officiers n’est donc pas inférieur à leur travail physique. Mais ce sont peut-être les chefs de la hiérarchie militaire qui ont la besogne la plus accablante. Il faut une dépense prodigieuse de labeur intellectuel pour organiser la mobilisation de trois ou quatre millions d’hommes. Certes l’effort cérébral de Napoléon P'' n’a pas été moins intense que celui d’un Stephenson ou d’un Fulton.

Dans les temps antérieurs, une bande d’aventuriers pouvait conquérir un royaume en une campagne de quelques semaines. Il lien est plus ainsi, de nos jours, avec nos nations armées. Si donc la guerre pouvait paraître autrefois un moyen d’enrichissement moins pénible que le travail, ces circonstances sont passées sans retour. Les conditions sociales se sont modifiées.

1 ai malheur, les idées et les illusions anciennes régnent toujours parmi nous : on tient le métier des armes pour le plus noble de tous (bien qu il soit le plus ingrat) et on considère l’appropriation du territoire du voisin comme la plus lucrative des entreprises.

L erreur fondamentale des voleurs, des escrocs, des brigands et des conquérants consiste à méconnaître cette vérité élémenmentaire : quand on vole son prochain, on se vole indirectement s'oi-même, puisqu’on diminue la somme des utilités offertes sur le marché. Ou bien on peut dire que tout voleur, en retardant

l’adaptation de la planète, restreint également sa propre jouissauce.

Les quatre manifestations de l’erreur ctésohédonique sont donc le vol, le dol, le parasitisme et la conquête.

L humanité a fait un grand pas. Il a été reconnu presque universellement que, dans la limite de l'Etat, le vol et le dol sont

un mal social. Il a fallu du temps pour rendre cette vérité évidente. Dans l’antiquité, le vol était considéré comme parfaitement licite et même comme méritoire. De nos jours encore, ily a des pays où les brigands jouissent d’une certaine faveur auprès des masses populaires. Leurs hauts faits sont chantés par les poètes et deviennent légendaires. De plus, le vol est considéré comme un mal, seulement dans les limites de l’Etat. Hors de ces limites, cette grande flibusterie qui s’appelle la conquête, est encore

tenue pour la plus honorable et la plus glorieuse des actions humaines.

Mais enfin, c’est un immense pas de fait. Les gouvernements modernes se sont débarrassés de l’erreur ctésohédonique, du moins pour ce qui regarde les rapports entre les concitoyens. Le

vol et le dol sont poursuivis par la force publique et par les tribunaux.

^ Un certain nombre d’hommes pensent qu’il est avantageux de s’emparer du bien du prochain, mais bien peu s’imaginent qu’il est avantageux de lui abandonner son bien à soi. .\ussi un ensemble de mesures sont-elles prises pour préserver sa propriété des atteintes des autres : les serrures, les coffres-forts, les murs, les gardiens, les signaux électriques. Pour se préserver du dol, il y a les actes de toute espèce, les timbres, les contrats, etc.

L’homme a créé un outillage immense pour se garantir du vol eUu dol. De leur coté, les gouvernements ont créé une organisation pourvue, elle aussi, d un outillage très complexe, pour

les prévenir et les punir : la police, les tribunaux, les prisons, etc.

Ces outillages privés et publics et cette organisation exigent des dépenses colossales. D’autre part, la crainte du vol et du dol produit un gaspillage de temps véritablement prodigieux. Qu’on songe seulement aux légalisations des signatures, aux formalités nécessaires pour la validité d’un contrat ou celle des titres de propriété. Le nombre des affaires qui auraient pu se conclure dans le même temps, aurait peut-être décuplé, si tous les hommes étaient de bonne foi. Un simple mémorandum, pour se rappeler les clauses stipulées, aurait remplacé toutes les paperasseries innombrables sous le poids desquelles nous succombons maintenant.

Les pertes, causées par le vol et le dol, doivent se chiffrer par

LEVOLETLEDOL jjj

milliards ’ . Les bénéfices qu’ils empêchent de réaliser doivent se chiffrer par des milliards encore plus nombreux. Combien ? Nous savons tous que c’est beaucoup, mais nous manquons absolument de données pour indiquer un chiffre. Nous nous risquons cependant à en proposer un. Voici notre hypothèse. Il nous semble que le gaspillage, produit par le vol et le dol,' ne peut, en aucune façon, équivaloir à moins de vingt journées de travail par an. Que le lecteur songe un peu à sa propre existence. Est-ce qu’il ne dépense pas ce temps pour garantir sa propriété? Chaque soir on ferme la porte de sa maison. Mettons que cela demande seulement deux minutes. A chaque instant on ferme ses tiroirs. Comptons une demi-minute pour cela. Eh bien ! deux minutes et demi par jour font quinze heures par an ; soit une journée et demie de travail. II reste donc seulement dix-huit jours pour tout le reste: dépenses supportées pour la sûreté publique, les tribunaux, les formalités judiciaires, les procès, etc., etc. On le voit, il semble que nous n’exagérons rien. Eh bien! vingt jours de travail pour l’humanité entière représentent iO milliards 760 millions de francs par an®. Telle est probablement la somme que nous font perdre le dol et le vol.

Y a-t-il un remède contre ces deux manifestations de l’erreur ctésohédonique ? Oui, un seul. Les hommes cesseront d’attenter à la propriété d autrui, le jour où ils comprendront que cela est contraire à leur intérêt. Ce jour est loin, s’il doit venir jamais.

Dans les sociétés les plus civilisées, le nombre des individus comprenant que le ctésohédonisme est une erreur, et ceux qui respectent la propriété, par action réflexe, va en augmentant.

S il a augmenté dans le passé, il n’y a aucune raison de penser qu’il n’augmentera pas dans l’avenir. Mais, à coup sûr, l’unanimité est impossible. Il faudrait pour cela que tous les hommes fussent raisonnables et sages ; ils ne le seront jamais, pas plus que tous ne seront jamais bien portants. Les cas de pathologie physique (maladie) et les cas de pathologie mentale (crimes) dureront aussi longtemps que I humanité.

Comme le corps humain a dû créer une organisation spéciale

Bourse'^ rappeler ici les colossales escroqueries qui se font parfois à la (2) Le vol sévit plus cruellement chez les barbares que chez les civilisés.

pour combattre les microbes pathogènes qui sont dans l’air, les sociétés ont dû créer une organisation spéciale pour combattre le vol et le dol. Jamais cet organe de défense ne deviendra inutile, jamais, hélas! il ne devra s’atrophier. Les dépensesproduites par le vol et le dol, pèseront toujours sur nos épaules. Ces crimes diminueront notre bien-être et seront une soustraction à nos bénéfices. Que faire ? 11 faut se soumettre à ce qui est inévitable. Si nous avons parlé ici du vol et du dol, ce n’est pas pour prêcher une morale, hélas ! complètement vaine, mais pour montrer seulement que notre misère est en raison directe de nos erreurs. Nous sommes pauvres parce que nous voyons fau.x.

ClIAPITUE XI

LE PARASITISME SOCIAL

Le vol comporte de nombreux degrés. X peut prendre une marchandise à Z et ne rien lui donner en échange. C'est une conüscation totale. X peut prendre une marchandise à Z et lui en donner une autre d’une valeur inférieure. C’est une confiscation partielle. X peut obtenir de Z un service et ne lui en rendre aucun ; c’est la servitude totale. X peut obtenir de Z un service et lui en rendre un autre d’une valeur inférieure ; c’est une servitude partielle.

Quand des individus échangent entre eux des marchandises et des services de valeur égale, c’est-à-dire quand règne la justice, il s’établit un état de choses qui, en biologie et en sociologie, prend le nom de symbiose ou mutualité. Si l’échange n’est pas de valeur égale, il y a injustice. Alors apparait le phénomène qui porte le nom de parasitisme.

D’autre part, on peut employer des procédés très variés pour s'approprier le bien d’autrui : la violence, la ruse ou la fraude.

Ces rapports peuvent se condenser dans le tableau suivant :

NOYicow. — Les Gaspillages.

SYMBIOSE ' Echanger des objets de valeur équivalente ( Echanger des services de valeur équivalente Prendre sans par force Brigandage,

rien, donner en > ruse Vol, dol.

échange. , fraude Parasitisme.

Donner en /

échange un objet \ ” Privilège,

d’une valeur in- i * Monopole,

férieure. " Exploitation.

Imposer un ser- » force Asservissement total

vice sans récipro- » ruse Exploitation.

* fraude Exploitation

Rendre un service , > force Asservissem. partiel de valeur inlé- » ruse Exploitation.

\ » fraude Exploitation.

Heure.

Commerce.

Association.

I Confiscation S totale.

/ Confiscation \ partielle.

I Servitude \ totale.

Servitude partielle.

La symbiose et le parasitisme sont deux phénomènes simultanés et parallèles. Chaque cellule, au sein d’un organisme hioogique, et chaque individu, au sein des sociétés, ont une tendance mnee a devenir parasites. Au point de vue purement ohieclif le parasitisme et la symbiose sont des phénomènes également normaux. Mais, au point de vue subjectif de l’homme le parasitisme peut etre considéré comme un cas pathologique ou s^ l’on ^ eut, comme un phénomène perturbateur. Toute l’évolution biologique est en somme un combat entre la symbiose et le para sitisme^Dans les cas où la première triomphe, il y a santé pour

I individu et survie pour l’espèce. Dans le cas où le second Lem porte. , y a maladie pour Imdividu et exlinclion pour l-espéce

II en est exactement de même pour les sociétés ' leur

Dans l'organisme individuel, toutes les fonctions n'ont pas la même impor lance. Chez l'homme, la pensée et le sent ment pr, ment tout le reste, .^ussi le cerveau reçoit-il une alimellon super, cure aux autres organes. De même dans la société

d°,mFd' e'’““ “"«''K'™'- «quivalenle. Le travail’ d un Edison produ, inllmmenl plus de i-icliesses pue celui d’un

simple ter, -ass-er. Il est donc juste que le premier soit mieux

rémunéré que le second, li est très diflieile de déterminer à

chaque moment I équivalence des dill'ércnls labeurs. Aussi nos

A’- J -Àjf — r

LE PARASITISME SOCIAL 115

opinions sur le parasitisme ou la symbiose varient-elles tous les jours. A mesure que nos connaissances scientifiques deviennent plus complètes, telle action, considérée auparavant comme utile et profitable, peut être considérée plus tard comme nuisible et ruineuse. Ce que nous considérons comme parasitisme subit et subira d’éternelles transformations.

Comme au sein de l’organisme biologique chaque cellule cherche à vivre au détriment des autres, c’est-à-dire à devenir parasitaire, de même au sein des sociétés chaque individu et chaque groupe cherchent à vivre au détriment du voisin. Les classes sociales revendiquent constamment des privilèges. Elles tendent au parasitisme. Ce mouvement s’accuse aussi, de nos jours, chez les ouvriers. Ils demandent non le droit commun, mais une situation exceptionnelle. De même que la noblesse et la bourgeoisie ont exploité les classes populaires, les ouvriers veulent exploiter aujourd’hui la noblesse et la bourgeoisie L Mais les ouvriers se font de cruelles illusions en s’imaginant que la poussée de bas en haut s’arrêtera jamais. Déjà, de nos jours, nous voyons les revendications de ï’unskilled labour- se poser en face de l’aristocratie des métiers les mieux rétribués parmi les travailleurs. Aussi longtemps qu’on réclamera non pas la justice, mais le privilège, les plus misérables voudront toujours spolier les plus riches, ou les moins capables, les plus capables. Il n’y a qu’un moyen d’arrêter ce mouvement, c’est de crier halte-là : plus de spoliation, la libre concurrence pour tous.

Quand le parasite triomphe d’un animal, ce dernier languit et meurt au liout d’un temps plus ou moins rapproché. Le décès de la victime entraîne, nécessairement, celui du bourreau ; l’exploitant subit le sort de l’exploité. Comme une mort prématurée empêche la reproduction, les organismes dans lesquels une juste répartition des fonctions biologiques ne s’est pas établie, ont péri en plus grand nombre. Ceux où la symbiose (équité de distribution des substances alimentaires) a pris le dessus, ont

(1) Il y a de singuliers retours ici-bas. On avait fait au xiv” siècle en Angleterre, une loi pour imposer un salaire inininium aux travailleurs. On parle aujourdhui de laire la même chose en France. Seulement il s’agissait autrefois de fixer ce minimum au-dessous des prix du marche, maintenant il S agit de le fixer au-dessus.

(2) Les Anglais appellent ainsi le simple travail manuel oui n'exi->c aucune préparation teclmu^ue.

116 OBSTACLES A L’ACCIIOISSEM ENT DE LA BICllESSE

survécu. Après une période d’une longueur iininenso, des combats innombrables et des millions d’avortements ont eu pour résultante la formation d’un organisme aussi parfait que le corps humain.

Le parasitisme est une conduite des plus désavantageuses, punie par la disparition inévitable de 1 individu et de 1 espèce. Mais, naturellement, dans sa phase biologique, ce processus reste inconscient.

Il n’en est pas ainsi dans nos sociétés. L’élément psychique est ici la trame de tous les phénomènes, .\ussi le parasitisme y devient-il conscient. Il revêt la forme de l’erreur ctésohédonique. L’homme peut prévoir. Au fur et à mesure qu’il s’instruit, il peut de mieu.K en mieux sonder l’avenir et se représenter des

états de choses toujours plus lointains.

Dans nos sociétés civilisées, tout parasitisme peut être traité d’aveuglement. En elTet, si le bien-être provient d’une meilleure adaptation de la planète à nos besoins, il est aisé de comprendre ([ue chaque parasite éloigne le moment où nous pourrons jouir du maximum de confort réalisable sur notre globe. Le parasite est l’ennemi de sa propre personne ; il tend à détruire son propre bonheur. Malheureusement l’intelligence d’un très grand nombre d’hommes est très bornée. Aussi nous voyons des individus et des classes entières développer l’énergie la plus opiniâtre et alTronter les batailles les plus meurtrières, pour empêcher l’établissement d’un ordre de choses qui leur assurerait la plus grande somme possible de prospérité.

Parcourons maintenant les différents degrés du parasitisme social ‘.

La première combinaison est de prendre sans rien donner en échange, par force ou par ruse, c’est-à-dire par le brigandage, le vol et le dol. Ce sont là des actes considérés comme nuisibles dans toutes les sociétés humaines; aussi nous n’en parlons pas. On

(l) Voir sur ce sujet un très intéressant opuscule do MM. Massart et A’andovelào: Le parasilisHie urifanhpteel le paraaUisme social, Paris, Carré, ISOli.

LE PARASITISME SOCIAL H

peut encore ranger dans cette catégorie la mendicité de profession. Si un individu nous fait accroire qu’il est pauvre et misérable et tâche d’exciter en nous des sentiments de pitié sans la mériter réellement, il commet une fraude. 11 nous enlève une partie de notre avoir sans rien nous donner en échange. Mais la mendicité est aussi considérée comme une nuisance sociale, i-omme un délit môme, par certaines législations. Inutile donc de nous y arrêter.

Quand il y a confiscation totale, la conscience publique proclame qu’il y a dommage ; mais, si la confiscation est partielle, 1»99 hommes sur 1000 croient encore actuellement qu’il y a bénéfice.

Prendre au moven de la force brutale et donner une valeur inférieure est ce qui s’appelle une conquête. Elle met en présence des privilégiés qui jouissent de tous les plaisirs, et des misérables serfs de la glèbe qui accomplissent tous les labeurs. Aous parlerons de la conquête au chapitre xiii.

Quand, au lieu de la force, on emploie la ruse, on est en présence du monopole.

Ainsi certains individus se font payer 19 francs un hectolitre de blé qui en vaut 1^ en réalité. Ils opèrent dans ce cas une confiscation partielle de T francs. Gomment une injustice .aussi flagrante peut-elle être commise journellement dans des milliers d’opérations entre des millions d individus ? Par ruse. Un certain groupe de meneurs parvient à faire accroire aux masses populaires que celte soustraction quotidienne peut être favorable au bien-être général. Si ces masses pouvaient connaître les honteux tripotages à l’aide desquels .s’élaborent les tarifs de douanes, le système protecteur ne durerait pas un seul jour.

Un million d’hommes donnent chacun un franc. On fait une loterie. On tire un seul lot. Le gagnant a un million. C’est la richesse. Mais si on voulait avantager un homme sur 10, on ferait des lots de 10 francs. Gela serait bien peu de chose. Enfin, si on voulait pratiquer la justice la plus stricte, c’est-à-dire avantager tout le monde, les lots devraient être mis à un franc et il n’y aurait plus de loterie. Tel est le système protecteur. Il ne peut être efficace que s’il y a un petit nombre de gagnants. Un tarif élevé crée, forcément, une aristocratie de privilégiés. Restreindre la concurrence, c’est légaliser le vol, autoriser la spoliation du

1 118 OBSTACLES A L’ACCROISSEME.M DE LA BICllESSE

grand nombre au profit de quelques-uns. Aussi protectionnisme ^ et démocratie sont-ils deux antinomies. On pourrait même dire

que le protectionnisme et la justice sont incompatibles. La justice est le droit pour chacun de jouir du bénéfice de son tra- - vail, le protectionnisme est le droit de spolier son prochain.

Passons aux services. Faire travailler un homme à son profit et ne rien ' lui donner en échange, en employant la force brutale, constitue l’esclavage et le servage. C’est la servitude totale qui comporte, comme on sait, des degrés très nombreux et des combinaisons presque infinies. Cette forme de l’appropriation de la personne humaine a été abolie dans presque toutes les sociétés civilisées. .\ussi ne l’enregistrons-nous que pour mémoire.

11 n'en est pas de même du procède suivant : l’emploi de la j ruse pour se faire allouer une rémunération supérieure aux ser-

vices rendus. C’est le parasitisme. Cette confiscation partielle lleurit avec une vigueur incroyable dans nos sociétés modernes, j A vrai dire, elle semble constituer la base même de nos institu-

■ tions, puisque, de haut en bas, chaque individu n’a qu'une chose

en tête : devenir un privilégié, vivre au détriment de ses semblables. 31ais, évidemment, comme nul n’abandonne son bien ij sans compensation , un ensemble de sophismes les plus in-

I croyables sont mis en avant pour persuader aux classes popu-

! laires qu’elles ont avantage à être exploitées de la façon la plus

|. impitoyable.

!' Le parasitisme affecte les formes les plus diverses. Parfois

; on a de la peine à le découvrir. 11 sait se dissimuler sous les

j' dehors d’une fonction utile. Nous n’avons pas la prétention

. d énumérer ici tous les parasites sociaux. Leur nom est légion.

II Nous en oublierons, sans doute, de nombreuses catégories.

i. En premier lieu, il y a le parasitisme direct, officiel, non dis-

n si nulé.

Ce sont les innombrables pensionnaires de l’Etat qui ont reçu leurs pensions, non pour des services rendus à la communauté, mais pour des services rendus à des particuliers. Ce genre de ' parasitisme fleurit partout, mais nulle part il n’a atteint des

proportions aussi colossales qu’aux Etats-Unis. Ün sait (jue

(I) Rien est une manière de parler. Il serait plu'^ juste de dire le moins j)Ossible.

l’immense majorité des prétendus invalides de la guerre de sécession se portent comme des charmes. Ce sont des individus, récompensés pour des services électoraux ou autres. En 1868, les pensions militaires montaient cà 1:20 millions de francs. En 1892, on y a affecté 940 millions. On peut hardiment faire la soustraction et affirmer que 820 millions sont attribués à des gens n’ayant absolument rien de commun avec la guerre de sécession. Voilà donc de purs parasites. Il est très difficile de faire le calcul des pensions injustement accordées dans les autres pays du groupe européen. Nous pensons cependant qu’en les portant à 180 millions de francs, nous serons bien en dessous de la réalité. Voilà donc un milliard à inscrire au compte des gaspillages pour les parasites directs.

L’assistance publique est aussi parfois une forme de pur parasitisme. A. Pondichér}', par exemple, tous les descendants d’Européens sont inscrits au bureau de bienfaisance. La colonie accorde des secours, non pas aux indigents, mais à l’aristocratie de l’endroit. M. Barbé, à qui nous empruntons ces renseignements, affirme que si les Anglais étaient chassés de l'Inde, les classes supérieures reprendraient l’exploitation à outrance des classes inférieures L Cela nous paraît certain. La mise en coupe réglée du bas peuple est le régime de l’Inde depuis un temps immémorial.

Mais nous arriverons maintenant à la plus grande manifestation du parasitisme social : le fonctionnarisme. Le nombre des fonctionnaires inutiles est prodigieux dans les Etats civilisés. On pourrait en supprimer le quart, le tiers, ou peut-être même, la moitié sans désorganiser, en aucune façon, les services publics. Nous ne parlons pas des fonctions que l’Etat ne devrait pas exercer (il en sera question au chapitre suivant). Mais, même en lui laissant ses nombreuses attributions actuelles, on pourrait réduire sensiblement le nombre des fonctionnaires. D’abord la plupart d’entre eux ne travaillent parfois que deux et trois heures par jour. Ils arrivent à leur bureau à II heures ou à midi et s’en vont à 2 heures. Une série d’enquêtes entreprises dans différents pays de l’Europe , le démontrent surabondamment. Nous ne parlons pas des pays continentaux comme

(1) Voir la Revue scientifique, du 29 juillet 1893, p. 140.

l’Espagne, la France, rilalie, la Russie, la Grèee. Ils sont rongés par le fonctionnarisme. Les choses ne vont pas mieux dans la libre Angleterre. * Dans une célèbre enquête anglaise, le secrétaire de rAinirauté, M. Forwood, reconnaissait que ses bureaux coûteraient 3b. 000 à 40.000 livres sterling de moins, s’ils e'taient organisés d’une façon commerciale. Mais pourquoi ne le fait-on pas ? Un passage de la même enquête va nous le dire... M. Mac Hardy, directeur des magasins de l’amirauté, se plaignait de l’indolence de ses employés. Il passait son temps à les secouer et à les morigéner. « Je disais aux fonctionnaires du service civil : — Mais que diable, on se remue, on prend de la peine. » Et ils me répondaient : — « Nous ne sommes pas entrés ici pour prendre de la peine. — Et pourquoi alors ? Pour dormir ? — Mais oui * ! » Dans tous les autres pays on obtiendrait la meme réponse. Qui de nous n’a éprouvé, en entrant dans une grande administration de l’Etat, une impression de mortel ennui. On sent que tous ces gens ne font que tuer le temps et manger l’argent des contribuables.

Un fonctionnaire inutile cause quatre maux à la société ; 1" il ne produit pas de richesse par lui-même ; 2'' il reçoit des appointements officiels; 3“ il reçoit des appointements non officiels; 4" il devient un rouage de plus dans la machine administrative, déjà si lourde, et fait perdre le temps le plus précieux aux véritables producteurs. Donc, d’un côté, les abeilles de la ruche humaine doivent gagner de quoi nourrir ces frelons et, de l’autre, ces mêmes frelons gênent le travail des abeilles et empêchent qu’il ne soit plus productif. Il y a donc une somme de richesse gaspillée directement et une autre que le fonctionnaire parasite empêche de gagner. Il ralentit l’accroissement du bien-être de deux façons.

Combien coûtent bon an mat an les fonctionnaires inutiles, les locaux qu’ils occupent, les fournitures de bureau rpi’ils gaspillent à tout moment ? 11 faudrait, pour donner un chilïre exact, soumettre tous les budgets de l’Europe à la plus scrupuleuse révision. Ce serait un travail d’une très haute utilité. Mais on comprend qu’il soit absolument au-dessus des forces d’un seul homme, .\ussi emploierons-nous notre méthode d’analogie, qui

(1) Journal des Débats ûu 20 mars 1893, édit, du matin.

LE PARASITISME SOCIAL I2I

donne des résultats moins sûrs mais toujours vraisemblables.

En Angleterre, les fonctionnaires émargent 4b4 millions de francs d’appointements. En France, en 181)2, 417 millions. Cependant la Grande-Bretagne est le pays où le fonctionnarisme a pris le moins de de'veloppement. En partant des chilTres de ce pays, nous serons, certainement, au-dessous de la réalité. Eh bien ! admettons qu’un quart des fonctionnaires anglais soient inutiles. Cela ferait une économie de 113 millions de francs, soit

0 p. 100 du budget total qui monte à 2 250 millions de francs. Prenons cette même proportion pour les budgets des autres lAats du groupe européen ; nous obtenons le chitl're de 1 milliard de francs '.

Voilà ce que coûtent probablement les fonctionnaires inutiles des sociétés civilisées. Mais il faut encore ajouter à ce chiffre la diminution de production provenant des sinécures qu’ils occupent.

On peut estimer, au plus bas mot, à 5 millions d’hommes le nombre des fonctionnaires du groupe européen^. S’il y en a

1 250000 d’inutiles qui, en se livrant à des besognes lucratives, auraient pu gagner seulement 2 000 francs par tête, cela fait encore 2 500 000 000 de francs.

11 faudrait enfin compter les pertes que ces fonctionnaires inutiles infligent aux véritables producteurs, par les formalités qui proviennent de leur présence dans les administrations.

(1) D'iqtrcs les calculs personnels de lauteur, les budgets des Elat.s euro- ])éens montaient, en 1885, à 15 257 millions de francs. Or, ils ont bien augmenté depuis! Nous en déduisons rAngleterre, qui a déjà été comptée, mais nous y ajoutons 2 8lG millions pour les E^ats allemands (non compris les parts matriculaires), et les Colonies anglaises, qui, selon le Statesman'a yeav-book de Keltie, pour 1893, ont un ensemble de dépenses montant à 1 285 millions de francs et 2 392 millions pour les États-Unis. Comme ce dernier pays est une fédération, il aurait fallu donner les dépenses des différents Etats. Malheureusement, il nous a été inqiossible de nous jirocurev des données sur cet intéressant sujet. Nous n’avons jtas comj>lé les déjienses des autres Etats de l'Amérique, leur budget n'oirrant aucune certitude. Le total que nous avons obtenu est, de 19 5Ü0 millions de francs. Nous n'avons i»as cornjité non plus les finances provinciales et communales qui défrayent aussi un nombre considérable de fonctionnaires inutiles. On peut ])eut-étre évaluer l'ensemble des dépenses oflicielles du seul groupe eurojiéen à 30 ou 35 milliards de francs par an. Alors il faudrait majorer notre cliilVre de 500 millions.

(2) Il y en a GOO 000 en France et 3i2 000 en Angleterre.

uk*i

Quand un fonclionnaire n’a rien à faire en réalité, on lui crée une besogne imaginaire. On augmente l’odieuse paperasserie pour qu’il ait un semblant d’occupation. Mais chaque instance superllue se traduit par un ralentissement de l'activité sociale, par un gaspillage de temps, donc par une perte qui peut se chilTrer en argent. Comment l’évaluer ? Nous serons très modestes. Nous la taxerons à une demi-journée de travail pour l’ensemble des producteurs du groupe européen. Cela nous fera tout de même encore 220 500 000 francs.

Additionnons les trois chiffres précédents. Ils nous donnent 8 720 500 000. Tel est, calculé de la façon la plus modeste, le tribut que nous payons tous les ans à Messieurs les sinécuristes.

Les fonctionnaires de l’Etat se contentent rarement des appointements olliciels qui leur sont alloués. Comme disait Figaro, ils mangent à deux râteliers. Pour obtenir la moindre concession de travaux publics, il faut payer et paver très cher. Les actionnaires de Panama en savent quelque chose. Ce mal in\étéié sévit du haut en bas de 1 échelle du fonctionnarisme. Pour faire passer des élèves d’une classe dans une autre, l’auteur connaît des individus qui ont dépensé jusqu’à 2 500 francs. Dans quelque pays de l’Europe, le personnel de la police est au\gages de certaines catégories de citoyens, même de ceux qui ne commettent aucune action contraire aux lois et aux règlements. 1 our s éviter des tracasseries qui peuvent toujours les liappei, ils préfèrent, s ils sont industriels, par exemple, paver une ceitaine somme tous les ans au ciDinmissaire de police de lem quartier. Les gros négociants ont une volumineuse correspondance. Les employés de la poste peuvent retenir leurs lettres pendant un jour ou deux, et leur causer des pertes. Alors tous les ans on donne un petit cadeau en argent à ces employéspour s’épargner ces désagréments.

Plus les lois sont iniques, plus on a besoin de les éluder. Si I on faisait une loi défendant de manger, tous les citoyens 1 éluderaient trois fois par jour. Mais quelles que soient les mesuies législatives, leur application dernière est faite par de petits employés subalternes. C est en présence de ces derniers que se trouve la population et, très souvent, pour ne pas être molestée, elle les achète. Ce mal sévit avec une intensité toute particulière en Russie. Ainsi les malheureux Israélites sont

LE PARASITISME SOCIAL

pourchassés maintenant comme des animaux immondes. Autrefois on tolérait leur présence dans presque tout l’empire. On veut appliquer, depuis ces dernières années, des règlements tombés en désuétude, qui les continent dans une catégorie spéciale de localités. Pour ne pas quitter leur pays, ils achètent les employés subalternes. Il y en a qui se font payer ce service 2 roubles et demi par mois. C’est une espèce d’impôt de capitation qu’ils lèvent sur les Israélites. Ces derniers, à la lettre, doivent, pour ainsi dire, acheter l’air qu’ils respirent. La police est toute-puissante en Russie. Souvent il n’y a aucun recours contre elle. Aussi doit-on lui donner de larges sommes pour pouvoir rester tranquille, sans parler de ceux qui la payent pour commettre impunément des actes illégaux. On estime que, dans la seule ville d'Odessa, la police gagne quelque chose comme 2 millions ou 2 500 000 francs par an. 11 y a des commissaires qui mènent grand train avec des appointements officiels de i 250 francs. II y en a d’autres qui achètent de magnifiques immeubles au bout de quelques années de service.

Le peuple russe paye officiellement 1 770 000 000 de francs d’impôts. C’est le budget de 1893. Or il faut évaluer, au plus bas mot, au tiers de Cette somme un autre budget occulte : les recettes indirectes des fonctionnaires. Le peuple supporte donc de ce chef une surcharge de 590 millions de francs ! A coup sûr, ce chilTre est difficile à prouver, mais les gens qui s’y connaissent le taxeront peut-être de modéré ‘.

Dans quelques pays de l'Europe les fonctionnaires sont plus intègres, mais, par contre, dans d’autres (l’Espagne, la Turquie) ils sont peut-être encore plus âpres qu’en Russie. Si donc nous prenons la moyenne de ce pays et si nous l’appliquons aux autres Etats du groupe européen, en la diminuant même de moitié, nous ne serons pas bien loin de la vérité. Nous enregistrons aussi sous cette rubrique les retenues de MM. les fonctionnaires sur les fournitures faites à l’Etat. Or, dans tous les pays du monde, y compris la libre Angleterre, tout ce qui se vend au gouvernement est majoré dans une forte mesure, pour couvrir certains frais interlopes.

(1) Le gouvernement russe fait tout ce qu'il peut pour combattre cette vénalité. Par malheur, toutes ses mesures n'ont servi à rien jusqu’à ce jour. Le mal est plus fort que jamais.

La dinie des foncUonnaires monte en Russie à 14 francs par hahilant. Prenons -en 7, même o, pour les autres Etats du groupe européen, au sens étroit, cela nous fera toujours une somme de 1 milliard 640 nnllions de francs qui, ajoutés aux 590 millions de la Russie, font 2 milliards 130 millions. Un joli denier ! Et nous ne comptons pas les charges provinciales et communales! Qui ne se souvient encore îles scandales du Tammany-Ring de New-York ! C’est par centaines de millions qu’on y volait l’argent des contribuables. Les sinécures, les bénéfices interlopes et les malversations ne sont [las moindres dans les finances communales, que dans celles de l’Etat, s’ils ne sont pas supérieurs. 11 faudrait peut-être porter la dîme des fonctionnaires au double de la somme indiquée plus haut.

-Mais nous n’avons pas épuisé la liste des parasitismes sociaux.

(Juelques-uns d’entre eux s’introduisent parmi nous sous les dehors les plus honorables et les plus sympathiques. Ils font appel aux sentiments les plus nobles de l’ànie humaine. Ainsi la protection des beaux-arts. Quoi de plus glorieux ? L’art est la plus haute manifestation de la vie nationale, c’est l’essence même de la civilisation. Si Athènes tient encore une place si importante dans tes esprits des hommes cultivés, elle le doit moins à ses politiipies qu’à cette pléiade glorieuse qui va de Phidias à Praxitèle et a Lysippe. Eh bien ! la plupart des gouvernements modernes exploitent notre amour du beau pour créer une série de parasites, pour donner des pensions aux médiocrités les plus manifestes, pour acheter et faire exécuter des œuv^res d’une nawante infériorité. Combien de millions sont gaspillés pour cela tous les ans !

Un autre sentiment des plus honorables est exploité de la façon la plus inique ou, si l’on veut, la plus habile : l’amour du prochain, la charité. Saint-Pétersbourg et Moscou ont des asiles d’enfants trouvés, appartenant à l’administration publique. Ces deux établissements reçoivent, en moyenne, o 175 orphelins. Mais 62U d’entre eux atteignent leur majorité, les 4 555 autres meurent en bas âge. Si 1 on compte les frais de ces établissements, «n proportion des enfants qui ont survécu, on trouve que 1 éducation de chacun d eux revient à 10 000 francs par an ! Les fils de M. de Rothschild ne coûtent certainement pas celte somme à leur père. Ces chiffres démontrent surabondamment

LE PARASITISME SOCIAL

que les orphelins sont seulement un prétexte. La vraie destination de ces établissements est maintenant de donner des emplois à un certain nombre de sinêcuristes, de parasites sociaux. En efl'et le personnel de ces institutions n’est pas autre chose. Si les 10 000 francs que coûte chaque orphelin, n’avaient pas été soustraits aux poches des contribuables, beaucoup plus d’enfants auraient survécu dans les familles, que dans l’établissement public. Ces deux orphelinats dépensent 5 500000 francs par an pour envoyer 4 555 enfants dans l’autre monde. Supposez cette somme restée aux mains des producteurs. A 5000 francs par famille, elle aurait procuré l’aisance à 1100 familles. Si un plus grand bien-être assurait la survie d’un seul enfant de plus par ménage, cela ferait 1 100 enfants, au lieu de 620. On saisit ici sur le vif le processus de la charité parasitaire. Loin d’accroître le nombre des vivants et des heureux, elle le diminue.

Comment évaluer les dépenses de 1 assistance publique, dont un si grand nombre sont, non seulement inutiles, mais même nuisibles? Nous manquons absolument de données. Aussi nous les enregistrons seulement pour mémoire. Mais, très certainement, elles doivent monter à des centaines de millions pour le

seul groupe européen.

Toutes les immenses ramifications du parasitisme social proviennent de l’erreur clésohédonique. Le parasite s imagine qu’en s’appropriant le fruit du travail d autrui, il a plus de bénéfice qu’en produisant de la ricbesse lui-même. Ce n est pas le cas, comme nous l’avons montré plus haut. Par malheur, l’extrême complexité des phénomènes sociaux obscurcit la vérité. Bien des parasites malfaisants dont 1 unique occupation est, en réalité, d’enrayer l’activité sociale, se donnent des airs importants et se croient les bienlaiteurs du genre humain. Comme un grand nombre de véritables producleuis paitagent leur illusion, les gaspillages continuent de génération en génération.

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