‹ Gaspillages des sociétés modernes [microform]; contribution à l'étude de la question socialeChapitre 24 sur 41 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les sociétés humaines ont une , origine physiologique : la bande, formée par le lien de parenté. Agrandie successivement, elle est devenue le clan, la horde, la tribu puis la cité. La solidarité régnait au sein de ces dilférenls groupes; donc la symbiose y prenait le dessus. Les relations établies entre les tribus et les cités voisines, auraient formé peu à peu des associations de plus en plus vastes, englobant à la lin tous les groupes de l’humanité. Une symbiose universelle aurait uni l’ensemble des individus composant notre espèce.

Mais le phénomène perturbateur du parasitisme vint empêcher la marche dans cette direction.

Forcément, l’homme a dû commencer par le parasitisme. .\vant de savoir produire lui-même, il n’a pu vivre qu’en absorbant les réserves alimentaires accumulées par les plantes et les animaux. Le parasitisme étant la condition même de son existence, l’homme s’est imaginé qu’il était aussi avantageux de le pratiquer à l’égard de ses semblables qu’à l’égard des autres espèces. Trop ignorant, trop borné pour comprendre les avantages de la symbiose entre tous les hommes, il lui sembla que le procédé le plus rapide pour atteindre la richesse consistait à s’emparer du bien du prochain. Dès la plus haute antiquité, l’erreur ctésobédonique régna sans partage.

De bonne heure, il se forma donc des bandes de guerriers pour aller piller les voisins, comme il s’en formait pour aller tuer le gibier. Ces bandes étaient composées d’abord d’un groupe de consanguins (de parents). Plus tard, elles furent organisées par

L’état considéré comme propriété 127

des chefs qui réunissaient sous leurs bannières des aventuriers, sans distinction d’origine ni de culte.

Le chef allait guerroyer avec sa bande. Il soumettait des tribus à son autorité et formait un État, c’est-à-dire qu’il s’appropriait un territoire d’une certaine étendue, avec les hommes qui l’habitaient. Il considérait si bien sa conquête comme une propriété, qu’il la partageait entre ses enfants ou la léguait à des étrangers. Très souvent, l’Etat est donc le domaine d’un chef de bande qui vit en parasite sur un certain ensemble de populations.

Mais les relations établies entre les maîtres et les sujets, produisaient les résultantes les plus diverses. Si le conquérant était trop impitoyable et trop exclusif, le parasitisme prenait le dessus. A la longue, il affaiblissait tant le corps politique que celui-ci se disloquait au premier choc. L’histoire enregistre des milliers d’Etats dont la durée a été des plus éphémères. Si, au contraire, le conquérant ménageait ses sujets, s’il les traitait d’une façon plus ou moins équitable et consentait à se fondre avec eux, la symbiose prenait le dessus. La solidarité s’établissait entre les vainqueurs et les vaincus et ils formaient parfois des sociétés vivaces et puissantes, comme l’Angleterre après la conquête normande ‘.

La symbiose ne l’a pas encore entièrement emporté sur le parasitisme dans nos sociétés modernes. Le principe que l’Etat est une propriété, bien qu’affaibli, forme toujours la base du droit public, non seulement dans les monarchies, mais même dans les républiques. Il est universellement admis aux Etats- Unis que les dépouilles appartiennent aux vainqueurs. La fonction publique y est donc considérée comme une source de

(I) Le triomphe definitif de la symbiose est un fait accompli dans celle vaste association de cellules ; le corps humain. Ne serait-il pas étrange d'entendre dire que le cœur appartient au foie, à l'estomac ou au pnumon, ou bien que tous ces organes appartiennent au cerveau ? De même on ne saurait dire d'aucune cellule de notre corps qu’elle est la chose de sa voisine. Cependant la subordination hicrai’chique est très forte dans notre corjis. L'organisme biologique est beaucoup plus parfait que l'oi-ganisine social. Cela provient de la concurrence. Des millions de formes ancestrales, dont nous sommes issus, ont péri dans une lutte sans pitié, et la jdus parfaite, la moins parasitaire, a seule survécu. La même évolution s’accomplira dans les sociétés. Celles que le parasitisme rongera trop périront les premières, celles où la symbiose l'emportera, survivront.

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revenu, comme un l>énéfice, dans le sens féodal de ce mot. D autre part, aucun Etat n’admet le droit de sécession. Ainsi les Californiens, par exemple, appartiennent à l’ensemble des citoyens de l’Union américaine, puisqu’ils n’ont pas le droit de se séparer d’eux et de former un groupe politique indépendant. Ci’est là une forme particulière de la servitude.

Le principe que l’Etat est la propriété de ceux qui le gouvernent a eu les conséquences suivantes : le produit des impéds a été considéré comme devant servir aux jouissances de quelques-uns ; pour administrer dans rintérêt des gouvernants, ou a été amené à s'emparer de tous les pouvoirs. De là la centralisation à outrance et la bureaucratie, puis, chose cent fois plus funeste, 1 indilférenciation des foncliiins. De même qu’un individu cherche à améliorer son domaine, les chefs d’Etat ont pensé qu ils devaient travailler directement îiu bien de leurs sujets; de la le paternalisme, un des plus terribles obstacles à l’accroissement de la richesse. Enfin, comme tout individu cherche à augmenter son domaine, les chefs d’Etat se sont imaginés que leur bien-être serait proportionnel a l'étendue de leur domination ; de là, l’esprit de conquête qui a couvert notre globe de ruines, de misères et de calamités de toutes sortes.

Pour ce qui est de l’appropriation complète du produit des impôts au profit des conquérants, nous la voyons fleurir pendant de longues périodes historiques. Combien l’excessive fiscalité n'at-elle pas déjà ruiné d’Etats : l’empire romain, l’empire byzantin et tant d autres. Presque toutes les sociétés asiatiques sont rongées de nos jours par cette alfrcuse plaie. En Egypte, avant l’arrivée des Anglais, les neuf dixièmes de ce que gagnaient les malheureux fellahs allaient au trésor du Khédive qui se payait toutes les jouissances imaginables. Ainsi Ismaïl-Pacha dépensa 53 millions de francs pour les fêtes d’inauguration du canal de Suez '.

(1) Un paysan d’.Ai'clian>j:el confie une semence à la terre. L'année suivante il en reçoit trois. Un habitant de la Colombie .«ème un grain de mais. Au bout de (pielipies mois il en recolle trois cents. L’habitant de la zone froide, même ijuand il coimait ce lait, n'é])rouvc aucun sentiment de révolte. Que

Dans les Etats européens, cette mise en coupe réglée des populations est un peu plus modérée, mais elle est encore excessive. Peu à peu la fiscalité, comme un polype immense, envahit nos sociétés et menace de les dévorer. D’après les calculs des socialistes allemands, une famille d’ouvriers, dépensant 613 marcs par an, paye 70 marcs sous forme d’impôts indirects, soit 11 p. 100. Si l’on ajoute les impôts directs (pour ceux qui les acquittent), on arrivera forcément à 20 p. 100 du revenu total. Cette moyenne est épouvantable ! Elle est au moins quadruple de ce qu’elle devrait être. L’Etat est une agence de sécurité. Aucune prime d'assurance n’est avantageuse si elle dépasse

I p. 100. La sécurité est un bien des plus précieux et il est naturel qu’on fasse de grands sacrifices pour l’obtenir. Mais 3 p. 100 de revenu seraient une rémunération plus que suffisante pour les services de l’Etat. Tout ce qui lui est abandonné en plus est un pur gaspillage, un tribut payé à des parasites sociaux. Or très souvent l’impôt prend beaucoup plus de 20 p. 100 du revenu. En Italie, l’impôt foncier dépasse 60 p. 100 dans beaucoup de cas. En .\ulriche, l’impôt immobilier atteint 35 et 40 p. 100. La taxation dans nos sociétés modernes approche du moment fatal où elle diminuera la production. Les gouvernements auront tellement tendu le ressort qu’il se brisera.

II y a eu, dans ces dernières années, une recrudescence très marquée du brigandage dans l’Italie méridionale et en Sardaigne. C’est un des indices les plus certains que la fiscalité a dépassé la limite supportable. L’histoire de tous les peuples montre que, le jour où le parasitisme politique prend une extension trop considérable, le producteur, accablé, renonce à travailler et s’enfuit dans la brousse pour piller les passants. Eh bien, malgré cette fiscalité excessive, les gouvernements ne sont pas encore satisfaits. .\près avoir dévoré les ressources actuelles, ils dévorent celles de l’avenir. Nous parlerons ailleurs de la lamentable histoire de nos budgets contemporains ’. Mais nous

faire? Telles sont les conditions naturelles de son pays. Quand Timpôt prend au Fellah PO p. 100 du produit de son travail, cela équivaut pour lui à un champ donnant 10 grains par semence au lieu de 100. S'il croit que cet impôt est « conforme à Tordre de choses établi par Dieu », il se soumet comme le paysan d'Archangel. Aussi tout Telfort des gouvernements despotiques consiste-t-il à laisser le paysan dans cette erreur.

(I) Voir le chapitre xxi.

Novicow. — Les Gaspillages. 9

devons signaler ici d’autres perles, provenant de la conception de l’Etat comme propriété.

La bande famélique de parasites, qui se rue sur le bugdet, ne pourra jamais être satisfaite. Il y aura toujours plus de postulants que de places. Quand bien même le malheureux producteur paverait dix fois plus d’impôts qu aujourd hui, il ne pouirait pas rassasier tous les appétits. De là la concurrence enlie les postulants, de là la nécessité de s’organiser en vue de la conquête du pouvoir. Naturellement, toute organisation demande un outillage et une mise de fonds préalable. On crée 1 oiganisalion et on verse les fonds. Nulle part les associations formées en vue de s’emparer des profits du gouvernement, ne sont mieux asencées qu’aux Etats-Unis. Nous ne pouvons pas entrer ici dans des détails ; ils nous mèneraient trop loin L Nous nous contenterons de quelques faits. Dans la grande fédération améiicaine, le président n est pas du tout un souverain constitutionnel. 11 a un pouvoir immense. S’il ne fait pas tout ce qu il veut, par contre on ne peut presque rien faire de ce qu’il ne veut pas. L’élection du président est la clef de voûte de 1 édifice. -Aussi les sacrifices qu’on s’impose pour cet objet, sont très considérables. De riches capitalistes versent des fonds dans la caisse du parti. M. Jay Gould, le célèbre richard, a donné, parfois, jusqu’à .500,000 francs ; d’autres, plus d’un million L D’après les évaluations les plus modérées, l’élection d’un président aux Etats-Unis coûte 2 milliards et demi de francs Toutes les autres fonctions' reviennent aussi à des sommes considérables. Et quand on a obtenu une place, ce n’est pas fini. On veut la conserver. Pour cela, il faut que le parti ne soit pas renversé aux élections suivantes. On doit donc payer encore. De simples facteurs des postes « peuvent être appelés à passer au comité du parti et à remettre, sans aucun contrôle, la moitié de leur traitement... Les compagnies de chemins de fer, les syndicats industriels, les monopoles sont fortement taxés ^ ».

(1) 'Nous renvoyons le lecteur :i l'excellent ouvrajre du duc de Noailles : Cvnl uns de république uu.r Eluls-l itis. Paris, Caliiian-Lévy, 18SG-89.

(2) A'oir la Revue des Deux-Mondes du La octobre 1892, p. 763 et le Journul des Déhuls du 6 octobre 189‘2.

(li) Reviæ des Dea.t'-Mondes. ihuL, p. 779. (4) Journal des DébalSy loc. cit.

L’ÉTAT CONSIDÉRÉ COMME rilOnUÉTÉ 131

Sans doute, dans tous les pays, l’agitation électorale doit coûter de l’argent. Même si les partis étaient seulement divisés par les principes, ils devraient dépenser beaucoup pour leur propagande. En Europe, les frais électoraux ne sont pas si grands qifaux Etats-Unis. Toutefois les politiciens et les agents les plus divers se font allouer des rémunérations de beaucoup supérieures aux services rendus. Ces aimables parasites dévorent des sommes considérables. Combien'? Voilà ce qui est très difficile à compter. Nous croyons, cependant, qu’en évaluant à un milliard de francs par an ce que coûte la conquête du pouvoir dans le groupe européen, nous serons encore bien au-dessous de

la réalité.

Pour pouvoir mettre le contribuable en coupe réglée, les gouvernements ont essayé de supprimer toute autonomie locale, toute organisation fédéraliste; ils ont brisé les résistances et concentré tous les pouvoirs dans les mains de quelques ministres. L’œuvre n’a pas été facile. Elle a exigé plusieurs siècles d’elforts. Elle est complètement terminée aujourd’hui. La centralisation la plus complète enserre des continents entiers. En Russie, pour changer le nom d’une rue, il faut demander l’autorisation au gouvernement central qui siège, parfois, à 4 ou 5000 kilomètres. Pour les plus petits détails de l’administration locale, on doit recourir à Saint-Pétersbourg. Or cela demande au moins six mois, parfois six ans ! Pour obtenir la formation d’une compagnie par actions, il faut l’autorisation du ministre des finances, c’est-à-dire au moins six mois de travail et des dépenses proportionnées à l’importance de l’entreprise.

Quand l’épouvantable machine de la centralisation a été établie dans les grands Etats européens, les gouvernements n’ont pas manqué de sentir leur impuissance presque complète. Alors, pour se faire obéir et pour ne pas se laisser voler d’une façon trop impudente, ils ont été obligés d’organiser une administration aux instances de plus en plus nombreuses. A la centralisation se superpose un mal plus terrible encore, la bureaucratie. Les rouages de la machine administrative sont multipliés

il tel point que les sociéte's modernes ont presque perdu la faculté' de bouger. Aussi languissent-elles dans une stagnation voisine de la léthargie. Des centres qui étaient autrefois de brillants foyers de lumière, sont habités, de nos jours, par des individus hébétés qui n’achètent pas un livre par an.

La paperasserie administrative a pris des proportions vraiment elfrayanles. .Nous en donnerons deux exemples, l’un tiré de la procédure russe, l’autre de la procédure française.

Voici la série des formalités qui s’accomplissent quand un navire étranger entre dans un port russe :

L’interprète de la douane, le préposé et l’inspecteur des marchandises se rendent à bord. Là ils dressent -un acte. D’après la déclaration du capitaine, ils y Inscrivent les renseignements généraux sur le navire, le fret dont il est chargé, le nombre des colis, leur poids, le nombre des connaissements, la spécitîcation détaillée de la quantité et de la qualité des provisions et des objets mobiliers se trouvant à bord. Un autre fonctionnaire dresse un second acte pour les articles entreposés à fond de cale, contenant les mêmes données que la déclaration. Ces inscriptions finies, le préposé de la douane et ses deux acolytes visitent le navire et inscrivent le résultat de leur examen dans l’acte de déclaration. Ce document, accompagné des connaissements, est envoyé à l’agence maritime de la douane. Là on les transcrit sur des registres spéciaux, puis dans le journal du bureau et on leur donne un numéro d’ordre. ■\lors on fait à la douane un rapport signé par le chef de l’agence maritime. Avant d’être expédié, ce rapport est numéroté et inscrit sur un registre spécial; il est accompagné d’un autre registre où se paraphe l’accusé de réception. Mais tout cela n’est que le commencement des opérations. Les documents du bord passent entre les mains de j)lusieurs fonctionnaires,. Ils les soumettent à de nombreuses manipulations qu’il serait trop fastidieux d’énumérer ici. Enfin l’heureux moment a sonné. On ouvre vos caisses, on examine vos marchandises. Gela fait, le préposé inscrit sa conclusion sur la déclaration. Ce document est copié sur un registre spécial de l’inspecteur des docks; il est envoyé ensuite au préposé de service, inscrit sur son registre et transmis à la comptabilité. Là on en fait une copie, on le timbre et on l’envoie au dock où il est enregistré encore

une fois. Il repasse alors à la comptabilité pour le calcul des droits. La somme à payer est inscrite sur la déclaration. Alors le propriétaire de la marchandise rédige une espèce de requête qu’il présente au comptable. Celui-ci vérifie le calcul des droits, inscrit la somme dans son livre et passe le document à la caisse. Ici un fonctionnaire l’enregistre encore, et le communique au trésorier. Celui-ci donne l’ordre d’écrire une quittance. Elle est remise avec la déclaration à un garçon receveur; le propriétaire de la marchandise est appelé et acquitte les droits. La somme reçue est inscrite sur trois registres et marquée dans la déclaration. Alors on délivre un laissez-passer pour la marchandise. 11 est vérifié et signé par l’adjoint du comptable et transmis au préposé de service ; celui-ci l’inscrit aussi sur son registre et le renvoie à la comptabilité ! Mais le lecteur nous pardonnera ! Nous sommes à bout ! 11 y a encore trois formalités à remplir avant la livraison de la marchandise : nous les passons sous silence.

On dit : rien de plus éloquent que les chiffres ; peut-être faudrait-il dire rien de plus éloquent que les faits. La personne qui aura eu le courage de lire le paragraphe précédent tout entier en aura éprouvé certainement un agacement insurmontable. On peut se représenter quel a été celui de l’auteur qui a dû l’écrire. Mais on peut se figurer surtout le plaisir des infortunés négociants qui, en Russie, ont des marchandises à recevoir de l’étranger î

Cela ne va pas beaucoup mieux en France, On peut en juger par l’échantillon suivant. Nous l’empruntons à laBevue enajclopédique de 1892, page 1329 :

« Un arbre est renversé par l’orage sur une route nationale. Le matin, en venant à l’ouvrage, le cantonnier aperçoit le dégât, et l'on pourrait supposer qu’une fois le conducteur des ponts et chaussées averti, il ne reste plus qu’à mettre l'arbre en vente. 11 n’en est rien, et voici l’incroyable filière par laquelle doit passer l’alfaire avant d’arriver à son dénouement si simple.

« Aussitôt prévenu, le conducteur des ponts et chaussées consulte ses registres pour reconstituer l’état civil de l’arbre. Celui-ci avait été planté en 1879, entre le septième et le huitième hectomètre du kilomètre 47. C’était le troisième arbre à gauche de la route après le septième hectomètre.

« Le conducteur adresse un rapport à l’ingénieur d’arrondissement et copie la lettre sur son livre de correspondance.

< L’ingénieur transmet le papier au commis d’ordre, qui le rend au chef de bureau, après vérification des assertions du conducteur relatives à l’état civil de l’arbre mort.

< L’ingénieur signe un rapport en double expédition, dont une pour l'ingénieur en chef et l’autre pour le préfet du département.

« Le rapport passe dans divers bureaux de la préfecture et le tout aboutit à un arrêté du préfet ordonnant la vente de l’arbre dans les formes réglementaires.

« Un exemplaire de l'arrêté préfectoral est envoyé à l’ingénieur en chef et un autre au directeur des Domaines.

« On peut croire que, celte fois, l’identité de l'arbre mort, ayant été administrativement établie, il ne reste plus qu’à procéder à la vente ordonnée par arrêté préfectoral. Ah ! bien oui ! nous sommes encore loin de compte. Aux termes de l’instruction générale de l'Enregistrement, il ne reste plus à remplir que les formalités suivantes :

« Rédaction d’un inventaire en double expédition.

* Remise aux Domaines constatée par une prise en charge sur l’inventaire.

« Demande d’autorisation de vendre adressée par le receveur intéressé à son directeur.

« .Uutorisalion de vendre accordée par le directeur.

» Demande adressée par le directeur au préfet pour que celui-ci fixe le jour de la vente.

€ Arrêté du préfet fixant le jour.

« Transmission de cet arrêté au directeur et au receveur.

* Affiches faites à la main sur papier non timbré.

« (Le projet d’affiche est soumis par le receveur au directeur qui l’approuve.)

« Apposition des affiches.

« Rédaction d’une quittance par l’afficheur.

« Ecritures pour porter en dépense les frais d’apposition d'afliche (l franc environ).

* Lettre du receveur au maire le priant d’assister à la vente.

« Procès-verbal de vente. Ce procès-verbal est rédigé sur

timbre. L’adjudicataire paye o p. 100 en sus du prix et celte

TÉ

somme est employée à l’acquittement : 1“ des frais de publicité ; 'i" du timbre du procès-verbal de vente ; 3'’ de l’enregistrement de la vente.

« Si les O p. 100 en sus du prix ne suffisent pas à acquitter les frais en question, la différence donne lieu à un mandat de régularisation.

« Pour en finir avec les paperasses, le procès-verbal de vente est enregistré, consigné sur un sommier spécial, la recette est inscrite sur un troisième registre, avec délivrance d’une quittance à souche, enfin les frais sont passés définitivement en écritures sur un quatrième registre.

« Le dernier mot de celte véridique aventure (car il ne s’agit nullement d’une fantaisie de chroniqueur), c’est (jue, lorsqu’on voulut procéder à la vente, après avoir soigneusement fait toutes les écritures, jusqu’à la lettre d’invitation pour le maire, on s’aperçut que l’arbre avait disparu. 11 n’y avait plus qu’à saisir le parquet et recommencer la paperasserie, mettre en mouvement le garde champêtre, les gendarmes, le commissaire, le substitut. Par crainte du ridicule, on aima mieux étoulTer l’affaire que de risquer de révéler au public, dans un procès correctionnel, ce qu’il en coûte pour vendre administrativement en France un arbre d’une valeur de 4 fr. oO à 5 francs. »

Cette lecture donne de l’écœurement. Que d’efforts inutiles, que de temps gaspillé ! Si c’était seulement pour les fonctionnaires, passe encore. La plupart de ces sinécuristes n’ont rien à faire; il faut bien qu’ils remplissent leur tonneau des Danaïdes. Mais, hélas ! ils entraînent les malheureux producteurs dans leur épouvantable engrenage. Les tracasseries administratives sont comme multipliées à plaisir. Combien l’auteur n’a-t-il pas vu de malheureux moisir pendant des journées entières dans les antichambres des différentes chancelleries pour obtenir un permis de séjour ! .\ddilionnez ces journées, multipliez-les par le nombre des individus qui les perdent et vous arriverez à un gaspillage de force sociale vraiment effrayant. Nous croyons qu’en évaluant à 10 jours par an le coût de la centralisation administrative en Russie nous serons bien au-dessous de la réalité. D’autres pays souffrent un peu moins de ce mal si cruel et, pour être très modérés, nous porterons les pertes à cin(i journées de travail pour le groupe européen. — Soit :2()o mil-

lions de francs. INous sommes presque honteux de donner un chiffre si bas, car le nombre d’opérations lucratives que la centralisation et la paperasserie administrative empêchent de faire tous les jours est vraiment prodigieux.

Un organisme est d’autant plus élevé dans l’échelle des êtres que ses fonctions sont plus différenciées. C’est une vérité élémentaire de la biologie. Confondez le poumon, le foie, l’estomac et le cerveau dans un chaos informe, vous aurez un être dégradé chez lequel ne se produiront jamais la pensée ni le sentiment. Eh bien ! c’est l’idéal des étatistes et des socialistes. Nos sociétés modernes sont des organismes encore très imparfaits U Au point de vue de la différenciation des fonctions, on pourrait à peine les ranger au-dessus des luniciers. Or, depuis cet embranchement jusqu’à Vhomo sapiens, combien d’étapes n’a pas franchies l’évolution biologique.

Le * laissez-faire, laissez-passer » des économistes n’est qu’une application partielle de la grande loi générale de la différenciation. D’où vient la supériorité physiologique de l’homme ? De ce que certains organes se sont affranchis à tel point de la domination du cerveau que celui-ci n’a même pas la perception directe de leur existence. Voilà l’idéal vers lequel doivent tendre les sociétés. Réduire tous les jours les attributions de l’Etat, les ramener à une seule, si c’était possible : Injustice.

C’est d’autant plus nécessaire que l’impuissance de l’Etat est absolue dans beaucoup de cas. Prenons un exemple. Dans la grande fédération américaine, un homme ne peut pas s’occuper des affaires publiques sans que son nom soit traîné dans la fange par les journaux, sans que sa réputation et celle de sa famille ne subissent les plus dégoûtants outrages. Que peut faire l’Etat? Établir la censure préalable? Tous les peuples de l'Europe ont été à ce régime et quelques-uns y sont encore. Qu’a-t-il donné ? Toujours un mal supérieur au bien qu’on dési-

(Ij Cela vient en partie de ce que les sociétés humaines sont encore rela tivement récentes.

rait obtenir. D’abord la censure cause un arrêt du développement intellectuel. Or la stagnation mentale est le plus grand danger que puisse courir une société. Il est mille fois supérieur au tort causé aux individus par les injures de la presse. Puis la censure développe les plus basses passions i 1 hypocrisie, le mensonge, la délation : elle démoralise au lieu de régénérer.

Pour combattre les excès de la presse, il n’y a qu’un remède : la vis medicatrix naluræ inhérente atout organisme. Quand les lecteurs sont révoltés par certaines expressions de leur journal, ils cessent de l’acheter. Alors le journal doit disparaître ou modifier son style. C’est Tunique moyen. Les gouvernements sont impuissants ; ils ne peuvent pas décréter la vertu.

L’intervention de TEtat dans toutes les branches de Tactivilé sociale, sauf Injustice, cause toujours plus de mal que de bien. 11 nous suffit de donner, comme exemple, l’instruction publique.

Les socialistes veulent faire de la religion une affaire privée. Mais si quelque chose doit être une affaire privée, c’est bien l’instruction. Elle se répandrait dix fois, cent fois plus vite, si TEtat cessait de tout contrarier par sa bureaucratie paperassière et bornée L

Mais nous sommes rongés jusqu'aux os par les routines médiévales. 11 nous semble que si TEtat nous abandonne, nous sommes perdus; il nous semble que toutes les calamités vont alors fondre sur nos tètes, que la fin du monde est inévitable. Nous trouvons, dans un ouvrage, paru tout récemment,

(I) Un petit fait entre mille. Une connaissance de Tauteur tient une école de jeunes filles : institution privée sans aucune attache avec le gouvernement, L’auteur proposa à la directrice de faire un cours d'histoire des l>eaux-arts à ses élèves. D’après les règlements existant en Russie, il laut obtenir Tautorisation du curateur de l’arrondissement scolaire, pour une alfaire de cette importance ! On lui adressa une requête. L’autorisation tut refusée, sous prétexte que l’auteur n’avait pas de diplôme de protessenr d'histoire des beaux-arts. Notez l'avantage de l'intervention de 1 Etat : l® Perte de temps pour écrire la requête et donner la réponse. Et combien de millions de requêtes ne faut-il pas présenter tous les ans ? 2® Le cours, n'avant pas eu lieu, une certaine somme de connaissances qui auraient été répandues dans le public, ne l’a pas été. En Russie, il faut des démarches durant des mois pour obtenir l'autorisation d'ouvrir une école primaire. Et encore sont-elles loin d’être toujours couronnées de succès. Supprimez la funeste intervention de l'Êiat, tous ces obstacles disparaissent. Tout ce temps perdu est économisé.

un passage caractérisant bien cet e'tat d’esprit. « Parmi les particuliers, dit M. Borin-Fournet', il y en a de bons et de mauvais. Si les uns s’efforcent de moraliser les esprits, les autres tendent avec non moins d’ardeur à les démoraliser; » par conséquent, conclut ce publiciste, l’Etat doit exercer une surveillance des plus étroites sur l’instruction publique. Nous nous permettrons de poser une question à M. Borin-Fournet. Est-ce qu’il enverrait sa fille dans une école où l’on enseignerait que la galanterie est la plus honorable occupation de la femme? Pourquoi s’imaginet-il qu’un fonctionnaire routinier et ignorant, dont l’unique souci est de quitter son bureau le plus tôt possible, aura un plus grand soin de la moralité des enfants que leurs propres parents? D’ailleurs, nous voyons depuis de longues années les beaux fruits de la moralisation par l’Etat. Peut-on imaginer des agences de dépravation plus parfaites que nos internats modernes? Nos races européennes doivent avoir un fond de puissance morale vraiment inépuisable, si elles n’ont pas encore été gangrenées jusqu’à la moelle par les écoles de l’Etat. Quant à l’ineflicacité de ces écoles ou point de vue de l’instruction, elle est patente. Nos diplômes d’examens, sauf de rares exceptions, sont presque toujours des prix d'ignorance.

-M. Borin-Fournet ne croit pas que l’enseignementlibre s puisse suffire à la tâche écrasante qui lui incomberait - ». Est-ce que l’approvisionnement (juotidien d’une ville comme Londres n’est pas aussi une « tâche écrasante * ? Que l’Etat s’en charge pendant un seul jour, nous verrons comment il s’en tirera? Nous verrons combien il lui faudra dépenser de millions en fonctionnaires et en paperasses. L’initiative privée se tire de cette tâche colossale à la satisfaction de tous et avec le minimum de frais. Mais, nous le répétons, nous sommes complètement aveuglés par les routines étatistes ; elles nous empêchent de voir des choses aussi évidentes que l’éclat du soleil.

Considérez les progrès réalisés récemment par la navigation à vapeur. En 1846, on faisait 8 milles et demi à l’heure; en 18u6, 13; en 1871), lo; enfin, en 1893, 12:2; dans un avenir

(1) La société moderne et la question sociale. Paris, Guillaumin, 1893, p. 76.

(2; Ibid., p. 73.

L’ÉTAT CONSIDÉRÉ COMME PROI'RIÉTÉ 139

très rapproché on en fera 30 et cela toujours avec une moindie dépense de charbon. « Mais, dit M. D. Bellet*, cela serait mal connaître l’esprit de concurrence qui anime les dillérentes compagnies de navigation, si on croyait qu’elles en resteraient là. » Chaque nouveau steamer, mis en chantier, réalise de nombreux progrès sur ses devanciers. Comparez à ce niagniti(jue élan de l’esprit humain nos méthodes d’instruction : routinières, enfantines, niaises. Non seulement elles ne se perfectionnent pas, mais encore elles semblent plutôt rétrograder. Sans parler des Grecs qui en avaient de meilleures, môme en Italie, au xv® siècle, unVittorino da Feltre était supérieur à tous nos pédagogues modernes.

L’Etat ne remplit pas mieux ses autres fonctions. On cite souvent la poste comme un service public bien organisé. C’est une profonde erreur; il est détestable et coûte horriblement cher. Dans presque tous les pays, les employés des postes sont malhonnêtes et grossiers. Le transport d’une lettre d'un bout à l’autre de l’Angleterre revient à un trente-sixième de penny. « En se faisant payer deux centimes et demi le port d’une lettre, une compagnie privée réaliserait encore de beaux bénéfices, » dit M. Frederick .Millar -. L’Etat se fait payer quatre fois plus cher.

Faut-il parler de travaux publics ? Combien n’a-t-on pas dépensé de milliards pour creuser des canaux sans trafic, des ports où il n’entre jamais de navires, pour établir des chemins de fer incapables de faire leurs frais?

Dans les pays constitutionnels, un grand nombre de travaux publics ont été entrepris pour des besoins électoraux. Dans tous, ils l’ont été, très souvent, pour procurer des bénéfices à MM. les ingénieurs du gouvernement. L’initiative privée s’emparerait de tous les travaux publics qui peuvent rapporter des bénéfices. Même de simples routes peuvent être ramenées dans cette catégorie. 11 y a quelques années, une compagnie fram^'aise a construit une roule de Beyrouth à Damas. Elle prélève une taxe sur les passants ; ses affaires sont très prospères. Ce qui est possible en Syrie le serait à plus forte raison dans les pays

(1) Journal des Économisies, septembre 181)3, p. 385. {2} A Pieu l'or Liber/ y, Loii(li*es, Murruy, 1891, p. 309.

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