L’ESPRIT DE CONQUÊTE
Aou!^ arrivons maintenant à une autre conséquence des plus néfastes de l’erreur ctésoliédonique : l’esprit de conquête. Elle produit un gigantesque ensemble de calamités et de souffrances.
Un très grand nombre d’individus considèrent encore les conquêtes d’un œil très favorable. Or, que signifie faire une con- (luête? C’est armer une bande de soldats et aller s’emparer d’un territoire. Tant que ces expéditions paraîtront utiles, lucratives, légitimes et même glorieuses, le bien-être de nos sociétés restera à un niveau très bas. Car, malgré tous les euphémismes, ces expéditions militaires n’en restent pas moins un vol et rien de plus.
Les esprits généreux qui parlent de supprimer la guerre, font un grand tort a 1 humanité. En se mettant à la poursuite d’une chimère, ils abandonnent la voie qui conduit à des résultats concrets et positifs. Les réalistes traitent les partisans de la paix perpétuelle de rêveurs utopiques et refusent de les suivre sur leur terrain. Les efforts les plus nobles et les plus généreux sont ainsi complètement perdus. La direction de l’opinion publique reste aux empiriques et aux rétrogrades, aux gens à l’esprit étroit, qui se contentent de vivre au jour le jour, sans avoir le courage de regarder en face les problèmes sociaux de notre temps. On n’abolira jamais laguerre de même qu’on n’abolira jamais 1 assassinat. Ce n’est pas de ce côté qu’il faut diriger la propagande. Cequ il faut combattre, c’est l'esprit de conquête.
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Et il faut combattre cette colossale erreur, non pas au nom d’une fraternité vague et insaisissable, mais en faisant appel à 1 intérêt égoïste de chaque individu. Il y aura toujours des guerres, parce que l’homme ne sera jamais absolument sain (1 esprit. Par moments, la passion, la folie l’emporteront sur la raison. La guerre sera éternelle. Mais l’idée, que la conquête est le moyen le plus rapide d’accroître son bien-être, ne sera pas éternelle, parce qu’elle est complètement fausse.
L’homme agit conformément à ce qui lui paraît être son intérêt. L’idée qu’il s’en fait dépend de ses connaissances. Celles-ci varient tous les jours et l’objectif des désirs (Tintérêt) aussi. Une seule méthode est efficace pour opérer des transformations sociales: modifier les désirs, amener les hommes à avoir un objectif nouveau, différent de l’ancien.
Un grand nombre d’Allemands disent aujourd’hui : « Nous donnerons la dernière goutte de notre sang, mais nous ne rendrons pas l’Alsace-Lorraine. » Pourquoi disent-ils cela ? Parce que la possession des provinces annexées en 1871 leur procure, évidemment, certaines satisfactions réelles ou imaginaires. Si cette annexion leur causait, au contraire, des soulTrances intolérables, les Allemands diraient : « Nous donnerons la dernière goutte de notre sang pour nous débarrasser de l’Alsace-Lorraine. » Or si les Allemands (ou tout autre peuple) pouvaient comprendre à quel point l’esprit de conquête diminue la somme de leurs jouissances, ils tiendraient certainement le dernier langage. Les apôtres de la paix perpétuelle font donc fausse route. Leur effort devrait porter sur cet unique objet : démontrer que 1 appropriation du territoire du voisin n’augmente en aucune façon le bien-être des liommes. Les pessimistes nous opposent qu’il faudra de longues années pour faire admettre 1 inutilité des conquêtes. Eh bien ! 1 humanité restera de longues années dans la misère, voilà tout.
Quand viendra le jour où on ne trouvera plus avantageux de s emparer des territoires du voisin? Nous n’en savons rien. La seule chose que nous puissions affirmer avec une certitude absolue, c’est que ce jour-là notre prospérité quintuplera ou décuplera L
(1) Les pessimistes se trompent d’ailleurs. L’idée que la conquête est funeste, même au vainqueur, est très répandue dans les sociétés modernes.
152 OUSTACLES A L’ACCROISSEJIE.NT DE LA RICHESSE
L’erreur ctésohédonique a produit des conséquences, dont nous devons parler maintenant. De même qu’un particulier s imagine avoir plus de bien-être avec des propriétés plus vastes, les peuples se sont imaginés que leurs jouissances, seraient en raison directe de l’étendue territoriale de leurs patries. De là une des aberrations les plus folles de l’esprit humain : l’idolâtrie béate des kilomètres carrés. Nombre d’Allemands se tigurent encore qu’ils auront une plus grande somme de bonheur si leur pays a o40 419 kilomètres carrés au lieu de 52o910'. Il y a peu d’erreurs plus manifestes. Des milliers d’exemples prouvent que le bien-être des citovens n’est nullement en fonction de l’étendue de 1 État. S’il en était ainsi, la Russie serait le pays le plus riche de l’Éurope. Or chacun sait que c’est juste le contraire. En Russie, la centralisation est poussée jusqu’à des limites qu’on pourrait presque taxer de ridicules. Pour cette raison, son étendue est un des plus grands obstacles à sa prospérité.
Un exemple fera comprendre combien est absurde l’idolâtrie des kilomètres carrés. La Californie en a 410 000 actuellement- et 1 200 000 habitants. Supposons que, dans un siècle ou deux, sa population monte à 40 millions. Pour le bon gouvernement de ces hommes, il sera peut-être utile alors de partager ce pays en plusieurs États. Si les conservateurs de l’époque disent : « Nous donnerons la dernière goutte de notre sang pour conserver l’antique unité de notre pays, » ces gens seront adêclés
Ijeaucoup plus ré])aiidue (ju’on ne le croit. 5Jais les rctlexes sociaux jtousscnt les masses à obéir aveuolcmciit à leurs chefs. II suffit d'un seul esprit gothique, comme M. de Bismai'ck, ])ar exemple, pour mettre en branle toute une arnice et pour lui laire taire des choses que chaque olficier et chaque soldat réprouve certainement en i»articulicr.
(1) La diüerence est Ictendue de l’Alsace-Lorraine. Les Allenuinds alfirment à tort quil s'agit ici d'une question nationale. Le sentiment, qui les guide est ridolàtrie des kilomètres carrés, la routine. D'abord eu Lorraine on parle français et non allemand. Mais il y a plus. Si l'Alsace doit laire partie de Tempire, parce qu’on y parle l'allemand, pourquoi le nordest de la Suisse et l'archiduchc d'Autriche ne doivent-ils pas en faire également partie? Or, on sait que les Prussiens sont complètement opposés à une annexion des provinces allemandes do l’Autriche. La possession de 1 Alsace-Lorraine ne tient donc pas à des motifs nationaux, d’autant plus que cette province ne se sent pas allemande.
(2) A peu de chose près, autant que les Iles-Britanniques, la Belgique, la Hollande et la Suisse réunies.
1/ K SI* lu T I»F: GONgiJBTK I.j3
de la folie des kilomètres carrés. Ils seront aussi insensés que les Luropéens d’aujourd’hui. Les divisions territoriales sont faites pour les hommes, et non les hommes pour les divisions territoriales. Le but que les patriotes éclairés doivent poursuivre, n est pas qu une certaine étendue géographique soit afTublée d un seul nom ou de plusieurs, mais que les divisions soient conformes aux aspirations et aux désirs des citoyens. 11 faut que ces divisions gênent le moins possible les progrès économiques et intellectuels des sociétés.
Dernièrement les habitants du Rio Grande ont voulu se détacher du Brésil. Le gouvernement de Rio-Janeiro, affecté comme tous les autres de la folie des kilomètres carrés, n’y a pas consenti. Des hostilités ont éclaté. Supposons que les Rio-Grandiens sortent vainqueurs de cette guerre. Quel en sera le résultat ? Il y aura onze Etats dans l’Amérique du Sud au lieu de dix. Aucun théoricien de la politi(jue moderne ne verra dans cet événement le présage d’une calamité hors ligne. Le nouvel Etat sera reconnu par les autres puissances et les choses iront comme auparavant. Mais si le gouvernement central, respectant les vœux des Rio-Grandiens, avaient consenti à la sécession, sans guerre, les politiciens empiriques de notre temps auraient aflirmé que le inonde était renversé. Cependant la situation serait exactement la même, au point de vue des divisions territoriales : onze Étais indépendants au lieu de dix. 11 faut donc penser qu’aux yeux des politiques modernes, récononiie d’une guerre, le fait d épargner des centaines de millions et des milliers de vies humaines doivent diminuer la richesse, tandis que le gaspillage des capitaux et les massacres doivent rauginenler ! Il est difficile d’ôtre moins logique ou plus insensé.
La grande lédération de l’Amérique du Aord est composée aujourd’hui de 44 États, ayant de 3 210 kilomètres carrés* «à 088 000 kilomètres Si demain on y établissait 100 États, ayant chacun 92 000 kilomètres, il ne s’en suivrait pas, nécessairement, un accroissement ou une diminution du bien-être des populations. Les Américains peuvent faire de rapides progrès,
(1) Le Rhode Island (grand comme le SaxeAVeimar).
(2) Le Texas (plus grand que l'empire d'Autriche avec la Bosnie etrilerzôgoviiie).
15i OBSTACLES A L’ACCROISSEMENT DE LA RICHESSE
partagés en quarante républiques, comme partagés en cent. Leurs progrès peuvent se ralentir dans une combinaison comme dans 1 autre. La richesse n’est pas en fonction des divisions politiques. De même l’Lurope. est partagée aujourd’hui en rli États indépendants, ayant de 2:2 kilomètres carrés à o millions. Qu elle se partage demain en cent Etats, ayant chacun 97 000 kilomètres carrés, elle pourra être plus pauvre aussi bien (jue plus riche. Tout dépendra de l’organisation intérieure de
chacun de ces États et de la nature des relations qui s’établiront entre eux.
Bien peu de personnes comprennent cette vérité. Quand on voit les nations les plus civilisées de l’Europe s’imaginer que leur bonheur dépend de 1 4 o09 kilomètres, de plus ou de moins, on reste vraiment stupéfait devant la persistance des vieilles routines. Le seul désarmement de trois corps d’armée procurera dix fois plus de bénéfices au peuple allemand que la possession de l’Alsace-Lorraine. Bref, tant que subsistera la fausse association entre l’étendue territoriale de l’État et la richesse, les progrès de cette dernière seront bien lents.
Bevenons à l’esprit de conquête. Nous avons montré plus haut fiu un grand nombre de choses ne sont pas appropriables. Les territoires étrangers ne le sont pas pour des nations entières. Lu chef militaire avec sa truste peut éprouver un accroissement de jouissances par la comjuête d’un pays, mais une nation, jamais.
Quand Guillaume de Normandie s’empara de l’Angleterre, il commit un acte non conforme à son intérêt bien entendu. Par la guerre, il détruisit une certaine quantité de richesses cl lui et ses barons subirent le contre-coup de la diminution générale de bien-être. Mais ces soutïrances étaient bien minimes et difficiles à apprécier. Des considérations sur la nature de la richesse n’étaient pas accessibles, d’ailleurs, aux cerveaux des hommes du xP siècle. Certes, quand Guillaume et son armée se furent emparés de l’Angleterre, ils éprouvèrent un accroissement de bien-être très évident pour eux. Le roi eut plus de revenu ; chaque soldat normand obtint soit des terres, soit des lécompenses en argent. 11 devint plus riche après llastings qu’il ne l’avait été avant.
Mais qu est-ce que le peuple romain gagna, par exemple, à
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la conquête du bassin de la Méditerranée? Quatre ou cinq cents grands personnages se partagèrent les terres provinciales, aliénées par l’État, mais quels bénéfices les masses retirèrent-elles des sanglantes campagnes de la République? Les distributions de l’annone : 280 grammes de pain par jour et par tête, donnés à 200 000 personnes, sur les quinze cent mille habitants de la ville éternelle '. C’est maigre ! Certes les Romains auraient gagné beaucoup plus, en travaillant eux-mêmes, qu’en pillant les autres nations.
11 en est exactement de même de nos jours. En 1871, vingthuit personnes reçurent de l’empereur Guillaume des donations formant un total de lo millions de francs. Mais quel bénéfice le peuple allemand a-t-il retiré de la conquête de l’Alsace-Lorraine? Aucun. En partageant les 1 450000 hectares de cette province entre les 0 400 000 familles, qui vivaient en Allemagne à l’époque du traité de Francfort, cela ferait 220 ares pour chacune d’elles. On le voit, ce n’est pas l’opulence. Quant aux cinq milliards extorqués à la France, défalcation faite des frais de la guerre, il est resté 3 896 250 000 francs qui, partagés entre G 400 000 familles, représentent un gain de 009 francs par famille. A peine de quoi vivre pauvrement pendant quatre mois ! Et c’est la guerre la plus lucrative dont l’histoire ait jamais fait mention ! Considérez de plus au prix de quels sacrifices ont été obtenus ces 609 francs. En 1870, les dépenses militaires de la confédération de l’Allemagne du Nord et des quatre Étals du Sud montaient annuellement à 349 milions de francs. Elles dépassent aujourd’hui 795 millions et, l’année prochaine, elles dépasseront 870 millions. C’est donc un accroissement de 521 millions, soit une charge de 00 francs par famille. Comme 009 francs, même a 5 p. 100, ne peuvent rapporter que 30 francs, c’est donc une perte sèche de 30 francs par famille et par an. On le voit, la conquête de l’Alsace-Lorraine eût été une mauvaise spéculation, même si l’on avait distribué l'indemnité française
(1) Noir Fustel de Coulanges. Les Origines du système, féodal, Paris, Hachette, 1890, p. 90 et Duruy, Histoire des tiomains, ihid., 1881, t. 111, p. loi. On donnait 43 litres de blc par famille et par mois. Cela produisait 42 kilogrammes de pain. En comptant cinq personnes par famille, on obtient le chitii-e que nous indiquons. La consommation est actuellement, à Paris, de 400 grammes par tète e* par jour.
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en parts égales, entre toutes les familles allemandes. Mais, on le sait, il n en a pas été ainsi. En sorte que les CO francs de dépense supplémentaire sont payés sans aucune compensation.
Un dira peut-être que la conquête de l’Alsace-Lorraine n'a pas été dictée seulement par de sordides considérations économiques. I) autres intérêts, plus purs et plus élevés, font vibrer les cœurs des nations modernes. Mais, nous le demandons, tenir sous le joug des populations réfractaires, est-ce grand, noble et généreux ? Au contraire, c’est l’action la plus basse, la plus vile, la plus dégradante ! Il est difficile de comprendre comment la conquête brutale peut encore provoquer des enthousiasmes. Il faut que les routines et les survivances anciennes aient supprimé en nous toute faculté de réflexion.
Autre supposition. Trois millions de soldats allemands pénètrent en Russie. Ils remportent une victoire complète. Comment pourront-ils s’approprier ce territoire. A la vérité les parts seraient ici plus grandes. La Russie a 2188GÜOOOO d’hectares. Mais un tiers, au moins, sont des déserts. Resteraient 14G9 0Ü0Ü00 d’hectares qui, partagés entre les familles allemandes, donneraient 2:29 hectares pour chacune d’elles. Mais, on . se le demande, comment les conquérants prendraient-ils possession de ces terres ? Si chaque famille déléguait seulement un seul de ses membres cela supposerait un exode de huit millions d hommes, allant s’échelonner de la Vistule à l’Amour. Ouel trouble ne jetterait pas, dans les conditions économiques de TAIlemagne, une si grande émigration? Et d’ailleurs chaque délégué allemand voudrait-il quitter ses foyers, sa famille, ses aflaires et ses habitudes pour aller s’installer sur les bords du Volga, en Sibérie, au Caucase ou dans l’Asie centrale? Il acquerrerait 229 hectares, c’est vrai, mais est-il bien sûr que cela lui rapporterait plus qu’il ne gagne chez lui? D’autre part, si les Allemands faisaient administrer leur lot par des agents, pris parmi les indigènes, quelles complications, quels ennuis! Pour s épargner ces difficultés, les Allemands vendraient sans doute leurs terres. Mais à quel prix pourraient-elles se placer quand 1 ‘iG9 millions d hectares seraient offerts d’un seul coup? Qui Ics achèterait? On le voit, il suffit de serrer les faits de plus près (outre une masse de difficultés dont nous n’avons pas parlé) pour comprendre que l’appropriation directe du territoire d’une