‹ Gaspillages des sociétés modernes [microform]; contribution à l'étude de la question socialeChapitre 27 sur 41 · I.’ESPRIT UE CONQUÊTE 1Ô · texte numérisé non relu

I.’ESPRIT UE CONQUÊTE 1Ô

grande nation moderne par les individus d’une autre, ne rentre pas dans le domaine des choses réalisables.

L’appropriation des biens fonciers est donc une chimère. Quant aux richesses mobilières des particuliers, leur confiscation au profit des conquérants, offre aussi des difficultés insurmontables. Restent les richesses publiques. Peu de pays pourraient payer des indemnités de cinq milliards de francs. Mais même cette somme colossale devient d’une insuffisance ridicule, quand on la partage également entre des millions de preneurs.

Tout cela est de la dernière évidence, et pourtant l’esprit de conquête et l’idolâtrie béate des kilomètres carrés sont plus vivaces que jamais dans notre vieille Europe.

Voyons maintenant ce que coûte cette aberration insensée. Commençons par les pertes directes.

Cncontinent entier de notre globe, deux fois grand comme notre continent, avant 19 800000 kilomètres carrés et 80000 000 d’habitants, l’Amérique du Nord, est partagé en trois dominations politiques ; le Canada, les Etats-Unis, le Mexique. Comme aucun de ces pays ne convoite le territoire de l'autre, sur ce vaste continent il v a seulement 114 453 soldats et marins, soit un militaire par 700 habitants, tandis qu’il y en a chez nous un par 108. La proportion américaine donnerait pour l’Europe 514 28G hommes. Comme nous n’avons pas d’éléments sauvages à contenir par les armes, la moitié du contingent de l’Amérique du Nord nous suffirait certainement pour maintenir Tordre intérieur. L’Europe a besoin de 300 000 soldats au plus. Tout le reste est entretenu grâce à Tidolàtrie des kilomètres carrés. Ce reste dépasse 3 300 000 hommes et coûte 4 milliards 508 millions de francs par an. Telle est la perte directe itrovenant de l’esprit de conquête. C’est un joli denier. Mais c’est encore bien peu de chose en comparaison des pertes indirectes.

D’abord il y a les 3 300 000 hommes qui sont sous les drapeaux. S’ils n’étaient pas soldats et se livraient à des besognes lucratives, en gagnant seulement mille francs par tête, ils pourraient produire 3 milliards 800 millions de francs. Les 4500 mil-

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lions absorbés aujourd’hui par les dépenses militaires, rapporteraient bien O p. lOü, s’ils étaient placés en entreprises agricoles et industrielles. Gela fait encore millions. Les vingt-buit jours des réservistes peuvent bien s’évaluer 200 millions, au plus bas mot. Voilà donc 4 223 000 000 absolument palpables. Mais combien de pertes colossales échappent à toute évaluation! Les capitaux produisent des capitaux. Si 9 milliards étaient économisés tous les ans sur les dépenses militaires et versés dans des entreprises nouvelles, ils produiraient des bénéfices qu’il est absolument impossible d’évaluer.

Poui se lendre un compte exact des maux provenant de l’esprit de conquête, il faut jeter un regard sur le passé.

Nous ne remonterons pas au delà du moyen âge et nous donnerons quelques exemples peu nombreux, pour ne pas abuser de la patience du lecteur.

L’.\rtois fut saccagé de fond en comble, plus de trente fois, dans le courant du siècle. A l’époque des croisades, les petits souverains de 1 Europe et même les républiques se crevaient obligés de faire une expédition de pillage tous les printemps Nulle part la destruction des richesses produite par la guerre, n’a été aussi épouvantable qu’en Espagne. En 1073, les Castillans \oulurent prendre lolède. Avec les engins militaires de l’époque, il était absolument impossible de venir à bout, par une attaque ouverte, d’une place aussi admirablement fortifiée par la nature et par les hommes. Alors le roi de Castille, Alphonse VI, ravagea le pays pendant trois années consécutives.

Il déti uisit les récoltes, massacra les habitants et le bétail, en un mol, ht le désert autour de l’antique capitale des Wisigoths.

^ Cette manière de faire la guerre devint systématique chez les Espagnols. Les campagnes de 1 Estramadure lurent si bien ravagées, (ju elles n ont pas pu se relever jusqu’à nos jours, üpvès six siècles/

« De 1110 à 181o, sur /Oo années, il y en a eu 272 de guerre entie la hraiice et 1 .Vngle terre ■. » Voilà près de quatre-vingts ans que ces deux nations vivent en paix. Cela ne les empêche

(1) A oir sur l:i Lombardie, Sismondi, llisloire des réuiibliques italiennes. Pans, Fume, 18i0, t. II, p. 173.

|2) E. de l.aveleye. Les Causes de guerre en Eurone. Paris, Guillaumin, 1873, p. 44.

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pas de prospérer. Quelle meilleure preuve que toutes les guerres précédentes étaient inutiles.

Nous ne parlerons pas des massacres de la guerre de Trente ans qui tirent périr le tiers de la population de l’Allemagne, ni des épouvantables hécatombes de Napoléon P’’. Ces faits sont dans toutes les mémoires.

Essayons une évaluation des pertes causées par l’esprit de conquête, au moins depuis la guerre de Trente ans. Ici encore nous procéderons par analogie. De 1700 à 1813, l’Angleterre a dépensé 173 millions de francs par an pour la guerre L Supposons que les frais des autres grandes puissances : Allemagne (v compris la Prusse), Autriche, Espagne, France et Russie, aient été analogues. Cela ferait (sans compter les petits Etats, comme la Savoie, Venise, etc.) un milliard 30 millions pour l’Europe entière. Comme la guerre ne coûtait pas aussi cher à la Russie ' id à la Prusse qu’à l’Angleterre, diminuons ce chiffre d’un quart.

Cela fait, pour la période de 1700 à 1813, une dépense annuelle de 787 300 000 francs - et une dépense totale de 90 362 300 000 fr. Evaluons les frais des guerres du xvip siècle à une somme encore inférieure ; porlons-les seulement à 300 millions de francs par ati pour toute l’Europe. Cela fait encore 41 000 000 000, soit pour la période entière de 1618 à 1813, 131 362 300 000 francs.

Nous avons des données plus certaines pour le xix® siècle. Les guerres de Crimée, d’Italie, de llolslein, d’Amérique et de 1866 ont coûté 46 830 000 000 3. La guerre de France a coûté 13 milliards, au plus bas mot. Celle de 1877 au moins 4 000 000 000. Ajoutons pour la guerre de l’indépendance de la Grèce, pour les expéditions française et autrichienne en Espagne et à Naples,

( pour la guerre de Pologne, en 1830, pour la guerre lurco-russe

del828-29, enfin, pour les guerresdel848, encore trois milliards, ce qui est bien modeste, il faut en convenir. Nous arrivons déjà a un total de 68 830 000 000. Aucune des compétitions extra-euro-

(1) Voir Seely, Expansion of England. Londres, Macmillan, 1885, p. 21.

(2) Ce cliill're est très modéré. De 1802 à 1813, la Fi-ance seule a dépensé 498 millions par an. Voir Laroque, La guerre et les armées permanentes. Paris, M. Lévy, 1870, p. 203.

(3) Voir P. Leroy-Beaulieu, Recherches économiques sur les guerres contemporaines. Paris, Lacroix, 1869, p. 181.

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péeimes n’est comprise dans ce cliilTre : la guerre entre la Russie et la Perse, en 18“27, celle de Méhémet-Ali contre les Turcs, la lutte contre les montagnards du Caucase et contre les Arabes de l’Algérie, les campagnes des Anglais dans l’Afghanistan, etc., etc. Sur tout cela nous manrpions absolument de chilfres.

-Mais, en comptant seulement ceux que nous avons pu obtenir, nous avons, pour la période de 1C18 jusqu’à nos jours, 200892 000 000 de francs. Et ce sont là seulement les pertes directes île la guerre; celles qui ont été défrayées par les budgets des dilïérents Etats européens. Comment calculer les pertes indirectes? Entre 1018 et 1018, l’Allemagne a perdu six millions d’habitants. La destruction des richesses a été prodigieuse, les ravages épouvantables. Comment les chillVer en argent? C’est absolument inqiossible. Il y a certaines dépenses provenant de l’esprit de conquête, qui échappent presque complètement à 1 observation. Nous en donnerons seulement deux exemples.

Au moyen âge, l’erreur ctésohe'donique sévissait entre les plus proches voisins. Aucune ville ne pouvait olfrir quelque sécurité, si elle n’était entourée de fortes murailles. Comme elles exigeaient de grosses dépenses, on ne pouvait pas les rebâtir tous les jours. Pour ce motif, on ménageait la place dans les villes et les lues y étaient très étroites. Plus tard, (juand la sécurité s établit, les murailles furent démolies. De notre temps, les besoins de l'hygiène et du luxe ont poussé à ouvrir de larges voies dans les vieilles villes européennes. Il a fallu acheter des maisons et les démolir pour établir les grandes avenues modernes. Sans l’esprit de conquête, il n’y aurait pas en de murailles au moyen âge et l'on aurait établi de larges rues dès cette époque, comme on le fait dans les nouvelles villes de la Russie et de l’Amérique. Or, pour percer ses nouvelles avenues, Paris, par exemple, a dù contracter des dettes dont les intérêts annuels montent au moins a oO ou GO milliuns de francs. (!lette iléjicnse doit être mise au compte de 1 esprit de conquête, ^lais personne n a jamais attribué aux gaspillages militaires, bO ou GO milliuns de francs sur le budget de la ville de Paris. Et combien d’autres villes sont dans le même cas.

Autre exemple. Pendant six siècles, la France et l’Angleterre ont voulu s’enlever des provinces. De là une hostilité permanente entre les deux nations. Plus tard, les circonstances ont

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changé; mais grâce aux routines inhérentes à l’esprit humain, les vieux ressentiments, désormais sans motif, sont restés. Contrecarrer les progrès de la franco était considéré comme un devoir patriotique par des ministres anglais, du genre de lord Palmerston. En 18oo, M. de Lesseps forma une compagnie pour percer le canal de Suez. Comme M. de Lesseps était Français, lord Palmerston et le parlement britannique se crurent obligés de faire de l’opposition à son projet. Cette opposition coûta environ 200 millions de francs. Le canal de Suez aurait pu se faire alors pour 200 millions. Par suite des machinations de 1 .\ngleterre, il en a coûté 400. Qui a jamais pensé mettre cette

perte au compte de l’esprit de conquête ? Elle en provient cependant L

Les pertes indirectes de la guerre échappent à toute évaluation. Mais il faut considérer encore un autre point de vue. Celui des profits qu’elles empêchent de faire. Ainsi la guerre de la Sécession américaine a coûté 35 milliards de francs aux trésor:, des deux confédérations. Mais, sans parler de la destruction des propriétés ^ si l’on considère les bénéfices non réalisés, l’évaluation la plus modérée les porte déjà à GO milliards de francs» pour l’année 1890 et ce chiffre va augmenter tous les ans en progression géométrique.

De plus, il faut prendre nos dettes en considération. La plus grande partie en provient de l’idolâtrie des kilomètres carrés. Cela fait encore une dépense annuelle de 3 224 millions de francs

(1) Signalons-en une encore, à laquelle personne n’a songé jusqu’à présent.

L action la plus avanta^-euse finit toujours jiar être admirée, parce que le beau n est qu une maniiestation du bien. La gloutonnerie est laide parce quelle détruit la santé. La richesse a toujours été enviée par les hommes. Longtemps on s’est imaginé qu'on pouvait l'acquérir jilus vite par la <^uerre que par le travail. Par conséquent, la conquête paraissant le iirocédc le plus (donc le plus eflicace), a été honorée et le travail paraissant le

procède le plus lent, a été méprisé. De nos jours un grand nombre de descendants des preux du moyen âge conservent les idées de leurs ancêtres et tiennent le travail pour dégradant. Aussi des milliers d'aristocrates ne lont-ils rien. Ils restent donc des non-valeurs sociales qui ralentissent par leur inactivité le taux d accroissement de la richesse.

(2) Sherman, dans sa marche d'Atlanta à Savannah, en a seul détruit pour plus de deux milliards de Irancs. La famine de coton, produite par la "uerre d Amérique, a fait perdre à la Grande-Bretagne 2,4ü0 millions de francs -Qui a jamais mis cette somme au compte du militarisme?

(3) \ oir E. Reclus, Xouv. Géofp\ Vniver,^ t. XVI, p. 810.

Novicow, — Les Gaspillages. .■

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que nous n’aurions pas à supporter sans Terreur ctésohédonique «.

Et nous n'avons pas parlé, jusqu’à présent, d’un autre facteui . les hommes. Les guerres des trois derniers siècles ont fait, au plus bas mot, 30 a 40 millions de victimes. C’est un chiffre bien modéré. Quelques auteurs le portent à 20 millions par siècle. Sans parler des épouvantables souffrances de ces malheureux, ils représentent un capital énorme Ajoutons, de plus, que ces hommes, s’ils n’avaient pas été massacrés, auraient fait des enfants qui n’existent pas aujourd’hui. Sans les guerres de Napoléon F"' et de Napoléon III l’Europe aurait eu 4o millions

d’habitants de plus, qui auraient pu produire 13 500 millions de fr. par an

Après toutes ces considérations, le lecteur admettra, nous l’espérons, que les pertes indirectes des guerres doivent dépasser certainement les pertes directes. Mais, fidèles à notre méthode fl’exagérer en moins, nous les estimons à un chiffre égal. On peut donc affirmer que l’esprit de conquête a coûté depuis 1618, au seul groupe européen, la bagatelle de 400 784 millions de francs! Et si l’on remontait plus haut? Si l’on allait jusqu’à l’antiquité ? L’imagination se refuse à aligner des chiffres aussi gigantesques.

Et ce n est pas tout. Il faudrait aussi compter les guerres

(1) Aoir la justification de ce chitl’re dans nos LuUes entre [es sociétés hitmaines^ p. 220.

(2) Un deiiii-niillicm de nègres sont massacrés tous les ans, en Afrique, dans les guerres de tribus qui ont aussi pour cause l'erreur etésohedonique. Supposons que chacun d’eux eut pu gagner 100 francs par an. Capitalisée à 4 J), lOü cette somme atteint deux milliards de Iruncs.

(3) \oir nos> Luttes^ p. 228. Disons, en passant, que c'est à l'erreur etesohedomque que nous devons, en partie, notre sauvagerie actuelle. Quand on pense que ie iiioyen le plus rapide de s’enrichir est de s’emparer du territoire du voisin, moins ce territoire a de défenseurs mieux cela vaut. Aussi tous les prétendus génies politiques se font-ils gloire d’avoir tué ie plus ^rand nombre de leurs semblables. César se vantait d’avoir massacré un million et demi de Gaulois. Au moment où ces lignes sont écrites, un épouvantable accident s’est produit à Santander. L’explosion d’un bateau, chargé de dynamite, a tué quelques centaines d individus, La pitié a été grande pour les victimes. En E’rance on a fait des collectes pour leur venir en aide. Supposez maintenant la France et l'Espagne en guerre. Si on avait fait sauter des milliers d’Espagnols dans une place forte, on aurait chanté des Te Deum, Oh! logique humaine !

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