‹ Gaspillages des sociétés modernes [microform]; contribution à l'étude de la question socialeChapitre 29 sur 41 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Nous avons exposé dans les livres précédents les conséquences de deux fausses associations d’idées ; celle qui confond la richesse a\ec 1 or et celle qui la confond avec la propriété. Nous allons aborder maintenant trois autres erreurs très graves créant aussi les plus grands obstacles à l’accroissement de la richesse. Ces erreurs sont de l’ordre philosophique. Cependant leur répercussion sur les phénomènes économiques est si directe et si puissante qu’elles causent un mal peut-être peu inférieur au crysohédonisme et au ctésohédonisme.

Ces trois erreurs nouvelles sont le misonéisme, le conservatisme et 1 intolérance. Les deux premières proviennent de la catégorie du temps ; la troisième est produite par l’ignorance des données fondamentales de la psychologie. Ces diverses erreurs combinées avec les erreurs économiques, produisent un des maux les plus funestes de notre temps : l’exclusivisme national. Nous lui consacrerons un chapitre spécial; puis nous

ferons le total des gaspillages dont il a été question dans cette deuxième partie.

Le temps semble le plus grand ennemi des humains. De sa faux impitoyable il détruit tout ce qui est beauté, jeunesse, bonheur, existence. Combien d’amants, dans le délire de leur ivresse, lui ont demandé de suspendre son cours inexorable ! Combien de femmes, voyant « des ans l’irréparable outrage », l’ont supplié d’arrêter sa marche sans pitié ! Mais, hélas ! les prières et les supplications n’y font rien. Les heures, les Jours, les mois, les années passent et nous entraînent dans le gouffre insondable de la mort et du néant. Et tout ce qui subsiste subit, comme nous, l’action destructrice du temps : les arbres séculaires se dessèchent et périssent, les monuments tombent en poussière, les empires s’écroulent ; des régions entières, naguère pleines de vie et de mouvement, se transforment en solitudes mornes et désolées. Quand l’homme contemple les vestiges des civilisations anciennes, une tristesse profonde l’envahit tout entier. Sa propre destinée semble écrite sur ces amas de décombres. N'est-il pas lui-même un être éphémère qui brillera •une seconde et s’éteindra pour l’éternité ? Aussi vaincre le temps, ne pas subir son pouvoir destructeur, tel est le vœu de toute créature animée.

Le mal est ce qui produit la souffrance. Le bien suprême, la perfection absolue serait l’absence totale de douleur. Or, comme la destruction, la mort, est le pire de tous les maux, pour réaliser la perfection il faut être indestructible, c’est-à-dire éternel. D’autre part, comme toute action du temps se manifeste par un changement, 1 être parfait devrait posséder, non seulement l’éternité, mais l’immutabilité.

L’association d’idées entre le parfait et l’immuable est une des erreurs les plus profondément ancrées dans l’esprit humain. Nous venons d’en montrer la génèse. Elle procède d’un anthropomorphisme très grossier. Puisque tout changement produit, à la longue, la destruction du corps humain, le changeinent doit produire, à la longue, la destruction de l’univers. D’où, comme corollaire : le changement est un mal. Ainsi raisonnent les hommes, oubliant seulement que l’univers et eux

sont deux choses entièrement différentes. L’homme est un groupement d’atomes parcourant certaines trajectoires particulières, l’univers est la résultante de tous les mouvements. Les mouvements qui produisent l’individualité de Pierre et de Jean se transforment et nous disons que Pierre et Jean meurent. Mais, pour que l’univers fût détruit, il faudrait la cessation de tout mouvement, ce qui est absurde, parce que matière et mouvement sont une seule et unique chose que nous décomposons seulement par une opération de notre esprit.

11 suffit donc d’une très courte analyse pour comprendre que changement et déchéance ne sont pas deux termes synonymes. Mais, pendant de longs siècles, cette vérité n’a pas été entrevue par l’humanité. Nous vivons presque exclusivement sur l’association ancienne qui considère l’immuable comme parfait, et cette erreur oppose les plus terribles entraves au développement de notre bien-être.

Quand l’homme conçut l’idée de Dieu, il le revêtit de la qualité qui lui paraissait la plus enviable pour lui-même : l’éternité et, comme conséquence logique, l’immutabilité. Les dieux de l’Olympe sont toujours jeunes. Plus tard, quand on supposa que Dieu avait créé le monde, on pensa que l’œuvre devait naturellement porter l’empreinte de son créateur, et être immuable comme lui.

Cependant l’observation quotidienne démontrait diamétralement le contraire : tout se transforme sans trêve et sans répit. Alors l’idée préconçue rendit l’homme aveugle, il ne voulut pas voir le changement. Ou bien pour échapper aux contradictions, il inventa un antagoniste de Dieu qui, en dépit de lui, produisait toutes les transformations. Le diable devint un grand révolutionnaire, haï précisément parce qu’il voulait modifier l’ordre établi.

Pour trouver des confirmations à son erreur, l’homme s’attacha d’abord à considérer ce qui était immobile et négligea de faire attention à ce qui ne l’était pas. Les étoiles, appelées fixes, gai'dent toujours les mêmes positions relatives les unes par rapport aux autres. Aussi les « deux incorruptibles » furent-ils considérés comme l’image même de la perfection divine. la vérité, le lever et le coucher périodique des astres, les courses de planètes, les comètes et les étoiles filantes semblaient con-

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L’ILLUSION DE L’IM.MOIULITE ICO

aveuglé par la conception antique de l’univers, ces faits deviendraient immédiatement manifestes à ses yeux.

D’abord, il n’y a pas de race immuable. Il faudrait pour cela que les fils fussent exactement semblables à leurs pères. Or, M. Pearson sait bien qu’il n’en est pas ainsi. Chaque enfant a sa physionomie particulière et ne ressemble pas absolument à ses parents. Ces petites variations individuelles, en s’accumulant, produisent des races nouvelles. La transformation morphologique est plus ou moins rapide selon les circonstances. Quand les éléments ethniques hétérogènes se mêlent, les variations s'accélèrent. Les Péruviens modernes appartiennent à trois races à la fois : blanche, rouge et nègre. Mais aucune de ces races ne se montre plus dans ses traits primitifs*. On sait que, même sans croisements, le type anglo-saxon se modifie aux Etats-Unis^.

Maintenant quant à la prétendue immutabilité mentale des Chinois, elle est une pure chimère. M. Pearson n’a qu’à s’observer lui-même. Est-ce qu’il pense aujourd’hui comme il y a vingt ans ? Et il pourrait faire la même observation sur tous les autres hommes. S’il est une chose instable parmi les instables, c’est la pensée : elle change à tout moment. M. Pearson dit lui-même que les Chinois s’approprient avec une grande facilité nos sciences et nos procédés industriels. C'est précisément ce qui les rend si dangereux, selon lui. On voit dans quelles contradictions tombe M. Pearson. 11 affirme que la civilisation occidentale sera détruite parce que les Chinois sont immuables et que, pour cette raison, ils ne s’assimileront jamais à nous. Puis il affirme que la civilisation occidentale périra précisément, parce que les Chinois sont susceptibles de progrès, donc de changement. La première affirmation vient de la conception biblique de l’univers; la deuxième, diamétralement opposée, de l’observation directe des faits.

Un autre exemple. On sait combien les haines nationales ont pris d’acuité dans ces dernières années. II y a beaucoup d’Allemands dans les provinces occidentales de la Russie. Quelques-

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(1) Voir E. Reclus, Nouv. Géof/r, Univer.y t, XVIII, p. rî55.

(2) Si les races étaient immuables, il n'y aurait jamais eu d'Anglais. Les hommes qui habitaient la Grande-Bretagne :i la lin de Tepoque iniocone étaient morphologiquement bien diÜerents de ceux qui l'habitent aujourd'hui.

uns pensent qu’ils constituent un mal et un danger pour ce pa\’s. M, Issaef, professeur d’économie politique à l’université de Saint-Pétersbourg, proposa dernièrement, dans un article de journal, de racheter toutes les terres appartenant aux Allemands, dans l’empire des ïsars, et de les distribuer à des Russes. Ce projet montre que son auteur est complètement dominé, lui aussi, par la croyance à l’immobilité. Supposons le plan de M. Issaef réalisé. Le l®*' janvier 1901 par hypothèse, la dernière propriété allemande a passé aux mains d'un Russe. Mais tous les phénomènes sociaux vont-ils s’arrêter à cette date fatidique 1 La vie va-t-elle suspendre son cours ? Quelques-uns des nouveaux possesseurs feront de mauvaises affaires et voudront vendre leurs terres. L’Allemagne étant plus peuplée que la Russie, il se trouvera plus facilement un acheteur allemand qu’un acheteur russe et l’invasion recommencera. M. Issaef n’a pas pensé à cette circonstance, parce qu’il s’imagine que ce qui sera le 1®’’ janvier 1901 devra durer toujours. La croyance à l’immutahilité dans le passé fait croire à l’immutabilité dans l’avenir. Un très grand nombre d’individus s’imaginent qu’on arrivera un jour à un état définitif et stable qu’il n’y aura plus besoin de modifier. C’est une des plus grossières erreurs de l’esprit humain.

La plupart des hommes actuellement vivants se représentent l’univers à l’état statique. Or l’univers est un ensemble de tourbillons animés de mouvements vertigineux. Beaucoup de choses nous paraissent immobiles, mais en réalité tout se meut avec des vitesses d’une rapidité (jui confond l’imagination. 11 n’y aura jamais d’arrêt, jamais de trêve. Le changement est l’essence de la nature, par conséquent le changement n’est pas une déchéance. Les composés organiques sont plus instables que les composés inorganiques, les groupes sociaux plus instables encore (jue les groupes biologiques (corps animaux). Plus haut on s’élève sur l’échelle des êtres, plus le mouvement s’accélère. Par conséquent, loin que le mouvement soit une déchéance, on peut dire, au contraire, que la supériorité, la perfection individuelle et sociale, sont en raison inverse de l’immobilité! Ainsi donc, au point de vue social, \n\ philonéiste est un individu supérieur au misonéiste. Aujourd’hui l’opinion publique est en majorité misonéiste et, à priori, avant tout

examen, une idée nouvelle est tenue pour mauvaise. Cet état d’àme est la condition la plus défavorable pour le développement du bien-être. Quand l’humanité aura fait volte-face, quand une idée nouvelle sera tenue, tà priori, pour plus vraie qu’une idée ancienne, 1 accroissement de la richesse s’opérera avec la rapidité la plus grande possible.

Nous sommes loin d’affirmer que toute idée nouvelle est vraie et que toute idée ancienne est fausse. Nous voulons dire, simplement, que le jour où les hommes n’éprouveront plus de défiance ni d’hostilité à l’égard des idées nouvelles , ils atteindront la plus grande somme de bien-être réalisable sur notre planète.

Le cerveau humain ne peut pas conserver le souvenir de toutes les impressions extérieures. Une lutte se produit entre elles. Les plus faibles disparaissent les premières les plus vivaces subsistent plus longtemps, quelquefois toute la vie. Les impressions les plus p'énibles et les plus agréables laissent les plus fortes traces dans notre esprit. Mais, plus le temps passe, plus les mille petites circonstances particulières qui ont accompagné nos joies et nos douleurs, s’effacent de notre pensée. Il reste une impression générale simple et une. Le souvenir d'une souffrance est une souffrance atténuée. Aussi tâchonsnous de ne pas nous y arrêter. Par contre, le souvenir d'une jouissance nous fait plaisir et nous nous y arrêtons avec complaisance. Quand nous évoquons un bonheur ancien, il n’est pas accompagné pour nous des mille petits désagréments accessoiies d un bonheur actuel, parce que la mémoire ne les a pas retenus L Donc une jouissance ancienne nous semble plus complète qu une jouissance actuelle. Ainsi, grâce à la constitution de nos centres nerveux, le passé nous paraît plus brillant, plus beau, plus agréable que le présent. C’est une pure illusion, mais nous ne pouvons pas nous en défaire.

(1) Par exemple on lait une excursion dans un beau pays de montagnes, üa admire le paysage, mais on a soil* ou bien on est l’atij^uc.

D autre part, le plus bel âge de la vie est la jeunesse. Quand nous 1 avons perdue, nous la regrettons avec la plus profonde amertume. Pour cette raison encore, le passé nous semble plus

brillant que le présent, puisque nous étions jeunes alors et que nous ne le sommes plus.

Les phénomènes de notre âme ont été, de nouveau, projetés dans 1 univers. Si le mirage du passé paraît plus beau que les tristes réalités du présent dans la vie individuelle, le passé

doit être aussi plus beau dans la vie sociale. Alors riiomme se prend à regretter :

• . . Je temps où le ciel sur la terre Marcliait et respirait dans un peuple de dieux,

comme dit Alfred de Musset. Pour le poète, la Grèce, à l’aurore de sa civilisation, le moyen âge européen et la Renaissance paraissent des époques infiniment plus belles que celle où il a

vécu, La plupart des hommes pensent comme lui : l’expression « le bon vieu.x temps » en fait foi.

D’autre part, si la jeunesse est le plus bel âge de l’homme, la

jeunesse de 1 humanité a dû être l’époque la plus heureuse de Thistoire.

IVesque tous les peuples de la terre croient à un âge d’or qu’ils placent dans la plus haute antiquité, à l’origine de la société humaine. Pour les Israélites, Adam et Ève ont d’abord habité le paradis terrestre. Mais, comme les misères de la vie actuelle sont bien différentes des splendeurs passées, on a admis que l’homme est déchu de sa perfection première. De là, chez les Israélites, le récit du péché originel. Pendant des milliers d’années, l’homme a cru qu’il tombait de plus en plus dans le vice et l’abjection. Horace dit ; i

Aetas parentum, pejor avis, tulit |

Nos nequiores, mox daturos \

Progenie7n vitiosiorem *.

(h Odes, livre III, 6. Ce n est pas a dire que les anciens n’aient pas eu la notion de la sauvagerie primitive. Des faits extrêmement nombreux la démontraient d’une façon incontestable. Ils n’ont pas échappé à l’attention des philosophes grecs. Epicure enseignait que les hommes avaient commence par vivre dans les forêts comme des animaux. Nous trouvons des traces de ses doctrines dans les fameux passages d’Horace (satires, I, 3, 100)

Encore cette fois, nous avons été pris au piège de l’anthropomorphisme. De ce que l'homme est jeune à une époque de sa vie, il ne s’ensuit pas que l’univers a jamais été jeune. L’homme (en tant que groupement spécial, en tant que forme particulière) a un commencement et une fin. .Mais il n’en est pas de même de l’univers; il y a mille milliards de siècles, il n’était ni plus jeune ni plus vieux qu’aujourd’hui, parce que le temps n’existe pas en réalité.

Quant à l’humanité, aucune génération vivante ne s'est certainement jamais sentie jeune. A l’époque où un être s’était assez différencié d’une forme ancestrale antérieure pour rassembler plus ou moins à ce que nous sommes aujourd’hui, il avait derrière lui un passé d’une durée pour ainsi dire infinie. La civilisation hellénique, à son aurore, est le résultat d’une évolution de plusieurs centaines de siècles. Les contemporains d’Homère devaient sentir le poids des générations précédentes autant que nous le sentons nous-mêmes; ils devaient se croire les derniers venus parmi les hommes. Ils devaient se représenter leur état social comme définitif aussi bien que nos conservateurs actuels.

Non, l’humanité n’a eu ni âge d’or, ni jeunesse. Nous pouvons hardiment relever la tête. Nous ne sommes pas des avortons vicieux provenant d’ancêtres divins. Horace a tort. Nous sommes meilleurs que nos pères. Vers l’époque miocène, notre ancêtre l’anthropopithèque devait regarder avec dédain les mammifères inférieurs dont il était issu cependant. De même nos aïeux doivent nous inspirer aussi une médiocre admiration. Ces hommes rudes et impitoyables considéraient la conquête brutale, c’est-à-dire le brigandage, comme la plus glorieuse des entreprises humaines. Notre idéal doit être diamétralement opposé.

Le dogme de la déchéance a orienté notre esprit vers le passé. On admire tout ce qui est vieux. Une ruine informe, mais de l’époque romaine, attire plus de visiteurs que les plus beaux édifices bâtis par nos contemporains. Un vers de Virgile, où

et de Lucrèce (De natura rerum, livre V, 925 et suivants). Par mallieur cette idée ne tomba pas alors dans le domaine public. Elle ne • s’incorpora pas dans la religion. Le christianisiiie lit triouqiher Topiiüon contraire, celle de la perfection primitive suivie de la déchéance.

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transperce un sentiment un peu tendre, nous fait pousser des cns d adm,ral.o„, landia que les oeuvres de cerlaius Zèle, aelue lemenl vivanls, où il y a cent fois plus de cœur el7hu. manite, ne sont pas portées aux nues par les cent voix de la renommée Co.nbien ne voit-on pas d’hommes, pleins dVimiration devant un Cnnabuc et un (fiolto, qui daignent à peine je ei un regard sur nos tableaux modernes. 11 leur semble qu un pe.ntre du xm« siècle doit toujours produire des œuvres plus leinaïquables qu un peintre du xix^.

Si l’homme est déchu, si nos ancêtres valaient mieux que nous, les Idées et les institutions de nos ancêtres étaient les îonnes. Il faut donc tâcher de les conserver. L’homme qui 4eut les modifier, est un malfaiteur, un mauvais citoyen. Toutes nos sympathies, toutes nos admirations doivent être pour celui qui regarde en arrière, et non pour celui qui regarde en avant II est admis qu’un gentilhomme doit être rétrograde. Le noble t^aubourg Saint-Germain s’honore surtout de sa fidélité aux traditions du passe. Il n’est pas bien porté d’être libre-penseur parce qu on ne l’était pas du temps de saint Louis ou du temps

de Louis \1V -. Un aristocrate, adoptant les idées nouvelles est mal vu. ’

Pourquoi en est-il ainsi? N’est-ce pas une véritable aberration ?

i\ est-ce pas la plus absurde survivance du dogme du péché originel? p

Pendant la dernière guerre, les descendants de l’ancienne arisocratie française ont vaillamment payé de leur personne. Monant a assaut des positions ennemies, pour mériter de leurs ancêtres ils se croyaient obligés de marcher â la tête de leurs troupes. Les premiers en avant, ils donnaient l’exemple.

Mais ces mêmes descendants des preux de saint Louis se croient obliges de marcher derrière tous leurs compatriotes, dès qu’il s agit d un interet d’ordre mental. Ils se croient obligés, pour mériter de leurs ancêtres, d’être plus rétrograde que les derniers

SP citer d’innombrables exemples. Contentons-nous d’un

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L’ILLUSION DU L’IMMOBILITH 175

des manants! Une devrait pas en être ainsi. Levant la bannière de la science, comme sur les champs de bataille, il lève le drapeau du régiment, le véritable aristocrate devrait toujours se tenir en tête du progrès. A lui de montrer le chemin, à lui de formuler les réformes les plus utiles pour la prospérité de la patrie !

Si les noms de <c progressiste » et même de « radical » sont si mal vus aujourd'hui, c'est que, malheureusement, la tourbe

a avilis en s’en affublant. .Mais la liberté n en est pas moins une belle chose, parce que des misérables ont établi parfois le pire despotisme en se servant de son nom. De même, les représentants des plus grandes familles peuvent hardiment se proclamer progressistes sans qu’on les confonde jamais avec la tourbe des parasites de bas étage qui font de la politique un métier et un gagne-pain.

Quand le quinquina fut introduit en Europe, il rencontra la plus vive opposition. Les médecins de l’école ancienne, fervents disciples de Galien, condamnèrent ce remède. Us recommandaient surtout la saignée'. .M. X... a gagné une fièvre. Il sait que le sulfate de quinine peut la lui couper et que la saignée, au contraire, en affaiblissant son organisme, le rendra moins apte â lutter contre la maladie. Mais, par fidélité pour la médecine de ses ancêtres, pour se montrer digne d’eux, il refuse le sulfate de quinine, se fait saigner cinq ou six fois, et meurt. M. X... aura commis un suicide, car il sait pertinemment que la saignée ne guérit pas de la fièvre.

Telle est l’image du conservatisme. Il est toujours un suicide, sinon total, du moins partiel, parce qu’il produit une diminution de jouissance. .M. X. possède une mine d’argent. Il connaît les nouveaux procédés chimiques qui permettent d’extraire 80 p. 100 de métal de son minerai; mais, pour rester fidèle aux traditions de ses pères, pour ne pas démériter de ses aïeux, il emploie les procédés anciens qui donnent seulement oO p. 100 de métal. Il perd ainsi la différence. II réduit la somme de ses bénéfices. Il a plus de labeur et moins de plaisir. Il réalise seulement le dixième jour un profit qu il aurait pu atteindre dès le septième. Donc, à la fin de sa vie, au lieu de posséder une somme de

(I) Le ccicbre Guy Patin se la faisait appliquer jusqu a sept fois par jour pour un simple rhume.

bien-èlre représentée par le chifi're 100, il en possède une autre, représentée par le chiffre 70. Le inisonéiste est au point de vue mental ce que le microcéphale est au point de vue physiologique.

Misonéisme et conservatisme sont synonymes de déchéance. Quand un homme accomplit une action, non parce qu’il la croit bonne, mais parce qu’elle a été accomplie par ses ancêtres, il descend tout simplement dans l’animalité, puisqu’il l'emplace la raison par l’instinct.

Mais encore ici la confusion des idées de notre temps cause un très grand mal. Danton, Robespierre et Fouquier-Tinville se disaient réformateurs. Nos anarchistes modernes, qui préconisent la dynamite comme unique argument, se proclament aussi progressistes. Tous ces excès ne doivent pas prévaloir contre la vérité. Le progrès reste beau, malgré les horreurs commises en son nom.

La différenciation des fonctions constitue la perfection de l’organisme. Or, dans les sociétés humaines, les fonctions politiques et économiques sont encore confondues. On veut faire partie du gouvernement, pour gagner de l’argent. Pour que les organismes sociaux fussent plus parfaits, il faudrait qu’il n’en fût pas ainsi. Alors des gens, possédant des fortunes indépendantes, se consacreraient spécialement aux affaires de l'Etat. Ces individus composeraient l’élite sociale, l’aristocratie. S’ils méritaient la confiance de leurs concitoyens, on les laisserait gouverner l’Etat. Mais pour mériter cette confiance, deux choses sont indispensables : il faut que leur objectif principal ne soit pas de devenir des parasites sociaux (des privilégiés) et que leur but constant soit l’amélioration, aussi rapide que possible, de l’organisation de l’Etat. En d’autres termes, une aristocratie doit être équitable et progressiste, sinon elle ne peut pas remplir sa véritable fonction. Par malheur, nos aristocraties ont été et sont encore tout juste le contraire. Elles ont des tendances invétérées au parasitisme et elles s’honorent d’être rétrogrades. Naturellement les peuples n’ont aucune confiance en elles. Aussi cherche-t-on partout à extirper, à supprimer les aristocraties. C’est une erreur profonde. De ce qu’un organe remplit mal une fonction, il ne s’ensuit pas que cet organe est inutile. Quand le cerveau d’un homme est malade, il ne s’ensuit

pas que son corps sera plus sain si on lui coupe la tête ; il s’ensuit seulement qu il sera plus sain quand le cerveau sera revenu à l’état normal. Parce que les aristocraties ont mal rempli leurs fonctions, on les a décapitées, et, de nos jours, les sociétés ressemblent à des corps sans têtes. Il n’est pas étonnant qu’elles se portent si mal.

Le misonéisme a perdu les aristocraties, car, si elles avaient toujours été philonéistes, elles auraient accompli, de leur propre gré, les réformes rendues nécessaires par les circonstances historiques. Comme elles auraient rempli leur fonction d’une façon satisfaisante, personne n’aurait songé à leur arracher le gouvernement.

Pour que les sociétés soient saines, pour qu’elles ne montrent pas des symptômes pathologiques, il faut que les plus hautes classes soient en même temps les plus progressistes. L’aristocratie et la bourgeoisie doivent faire volte-face. Au lieu d’avoir les yeux toujours fixés en arrière, au lieu de se consumer en vains regrets, elles devraient regarder en avant. Dans le passé est l’humanité barbare, sauvage, bestiale. L’avenir seul promet le règne de la raison et de Injustice. Au lieu de considérer tout

changement comme une déchéance, il serait plus vrai d’y voir la rédemption.

Novicow. — Les Gaspillages.

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