CHAPITRE XX
Pour atténuer les souflfrances des classes populaires, le seul moyen efficace, l’unique remède vraiment souverain est la fédération du groupe européen.
Nous entendons la réponse : utopie ! C’est un vieux refrain, auquel nous sommes habitués. Mais les sarcasmes et les sentiments de pitié dont on voudra nous gratifier, ne nous touchent guère.
Nous posons nettement et catégoriquement le dilemme : ou anarchie internationale et misère, ou fédération et bien-être. Il ny a pas d’autre alternative. Tant pis pour les aveugles qui ne veulent pas voir la lumière. Souhaitons qu’on n’ouvre pas les yeux trop tard, quand il n’en sera plus temps.
Il faut enfin se décider à regarder les choses comme elles sont ; il faut comprendre ce qui, pour nous, est évident comme la lumière du soleil : la question sociale n’est ni une question morale, ni même, en majeure partie, une question économique, c est avant tout et surtout une question internationale.
Depuis 1 origine de la vie, les espèces ont lutté les unes contre les autres pour se procurer les subsistances. Il en a été de même des groupes humains, dans la sauvagerie primitive. Alors les hordes faisaient la guerre pour manger les prisonniers ou pour acquérir un territoire offrant plus de ressources alimentaires. Les guerres économiques sont un prolongement des luttes alimentaires. Elles ont pour but de procurer une plus grande somme de bien-être. De nos jours, les déshérités de la
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Eh bien! tant qu’il en sera ainsi, la richesse sera médiocre sur le globe et neuf hommes sur dix y auront toujours faim.
Actuellement les spoliations à l’intérieur de l’Etat font plus de mal que les conquêtes de l’ennemi. Mais ces spoliations intérieures sont précisément rendues possibles par l’anarchie internationale.
L’organisation de tout être dépend du milieu dans lequel il vit. Que demain la fédération du groupe européen soit établie, que la sécurité internationale devienne complète, les institutions internes des Etats subiront des transformations radicales.
Le militarisme et le despotisme se prêtent un appui mutuel. Les gouvernements prétendent ne pas pouvoir désarmer à cause de l’insécurité internationale. Les militaires jouent le principal rôle dans l’État. Ils accaparent une très grande partie des sucs nourriciers de l’organisme social. Naturellement, ils ne consentent pas à abandonner leurs revenus. Alors on se sert des mêmes soldats qui devraient défendre la patrie contre les ennemis extérieurs, pour réprimer toute tentative de modifier l’état de choses actuel.
Les peuples, à leur tour, comprennent bien qu’ils doivent résister aux agressions du dehors, et ils se résignent à supporter les charges accablantes du militarisme.
Les gouvernements cherchent à faire croire que les attaques sont imminentes. Aussi évitent-ils avec soin aucune démarche qui puisse mener à une entente internationale. Nous l’aflirmons cependant sans aucune crainte ; avec un peu de bonne volonté, avec quelques concessions, une entente mutuelle serait parfaitement possible. Dans aucun cas, l’opposition ne viendrait des peuples, car la préoccupation quotidienne de l’immense majorité des habitants de l’Europe n’est pas de casser la tête du voisin, mais de s’assurer la plus grande somme de jouissances matérielles et morales.
Le militarisme est entretenu aujourd’hui dans nos sociétés par 1 égoïsme étroit et aveugle d’une caste assez peu nombreuse. Mais les routines et les traditions de longs siècles d’anarchie internationale donnent à cette caste un prestige et une puissance hors de toute proportion avec son importance numérique.
Le militarisme se fonde sur les réflexes sociaux. Quand une
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action a été accomplie un nombre très considérable de fois elle devienl aulomalique, inslincUve. Pendanl des siècles, le danser c es invasions étrangères a été perpétuel. Le besoin de défendre Etat est devenu instinctif. Aujourd’hui les circonstances sont outes differentes. La barbarie est complètement domptée. Les razzias des peuples asiatiques ne sont plus qu’un souvenir du passe. Quand les Européens voudront désarmer, rien ne les empechera de le faire. Ils pourraient s’assurer une immense prospérité par la fédération. Autrefois les armements augmentaient la sécurité. Maintenant ils la diminuent parce qu’ils empec lent entente. Mais les réflexes sociaux sont tout-puissants Les actions, devenues automatiques, ne peuvent être modifiées que par un exercice persévérant. Autrefois on mettait tout son espoir dans les soldats, on continue les mêmes errements par routine et par défaut de réflexion.
Disons d’abord ce que nous entendons par la fédération européenne 11 ne s’agit pas de monarchie universelle, de diminution de autonomie nationale, de centralisation quelconque. 11 s’agit
seulement d’établir en Europe ce qui e.xiste depuis cent ans en Amérique.
Quels résultats peut-on espérer? 11 est facile de démontrer
quavec la fédération, le plus grand nombre des spoliations internes devront forcément disparaître.
Commençons par le protectionnisme.
Après de nombreux efforts, la Prusse était parvenue à organiser I union douanière des Etats allemands. . Enfin le l*”- janvier de 1 année 1834, dit M. Treitschke, arriva le jour fortuné qui annonçait aux populations un avenir meilleur. Sur les routes de 1 Allemagne de longues files de charrettes, pesamment chargées, attendaient aux frontières devant les bureaux des douanes Une foule bruyante et pleine d’allégresse les entourait. Au dernier coup de cloche, sonnant la fin de l’année précédente les barrières furent levées. Les chevaux se mirent en marche aJ milieu des acclamations des assistants et des joyeux coups de fouet des voituriers. On poussa en avant, pénétrant dans un pays désormais libre de toute entrave *. . Oh ! quand viendra la meme heure fortunée pour l’Europe entière ? La suppression des
(1) Cite par "Weber, Wellgesc/iichte, t. XV, p. 207.
douanes entre la Russie et l’Allemagne, ou entre l’Italie et la France, sera aussi profitable à ces pays que l’a été cette suppression entre la Bavière et la Prusse. Pourquoi n’a-t-elle pas lieu ? Parce qu’aucun lien politique n’unit les Etats européens. Dès que ce lien s établit, les barrières de douane sont supprimées. Il n’y a pas de douane entre l’Etat de New- York et la Pensylvanie, il y en a entre l’Etat de New- York et le Canada, parce que ce dernier pays fait partie de l’Empire Britannique. Que le Canada s’annexe à la grande république américaine et, immédiatement, on supprimera la barrière.
Dans la question des douanes, les intérêts économiques se subordonnent toujours aux questions politiques. Ainsi l’Autriche prétend devoir se préserver aujourd’hui de la concurrence allemande par des tarifs très élevés. Mais, de 1849 à 1833, cette même Autriche fit les plus grands efforts pour entrer dans le Zollverein, c’est-à-dire pour établir le libre-échange absolu avec l’Allemagne. La Prusse fit échouer cette tentative, mais uniquement aussi pour des motifs politiques. Quand, en 1879, M. de Bismark établit des droits protecteurs, il n’avait qu’une seule chose en vue : se procurer des ressources pour augmenter les armements de l’empire. Les intérêts économiques de son pays étaient le cadet de ses soucis. Les autres nations, par esprit d imitation, ou suivi le prétendu « génie » et la réaction insensée
du protectionnisme que nous traversons en ce moment, s’en est suivie. '
Si donc le groupe européen devenait une fédération, on pourrait supprimer les douanes entre les différents Etats. Alors la spoliation en grand, qui se pratique aujourd’hui sous le nom de pi otectionnisme, disparaîtrait d’elle-même. La transformation du milieu international influerait donc d’une façon des plus sensibles sur la distribution de la richesse à l’intérieur des Etats. Immédiatement les classes populaires seraient déchargées d’un des plus lourds fardeaux sous lequel elles succombent aujourd’hui L
(1) On dira peut-être que le revenu des douanes est indispensable pour 1 équilibre des budgets. Mais leur suppression complète augmentera la production dans une mesure si immense, que le fisc trouvera le même revenu dans les impôts de consommation, dans ceux de succession, etc. D’ailleurs dans notre idée, la fédération européenne serait accompagnée d'un désarmement général. La perte subie sur les douanes serait comiiensée par la diminution du budget de la guerre.
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-iO MOYENS D’ACCROITIIE LA RICHESSE
La centralisation est aussi un produit de l’anarchie internationale.
Quand les Etats européens, comme l’Espagne, la France, l’Ang eue et Autriche, se sont formés au xv-^et au xvi« siècles, ils ont donne, pour ainsi dire, l’échelle générale. Les sociétés qui n ont pas su se grouper en unités aussi vastes, sont tombées à la iiscietion des grandes puissances. L’Italie et l’Allemagne où espri particulariste l’a emporté, n’ont pas su, jusqu’à’ des
de bataille aux grandes puissances et les droits de ces deux nations ont été violés de la façon la plus inique. La leçon a été bonne. L Italie et l’Allemagne se sont unies et ont formé de glands Etats. Grâce aux formidables armements de notre époque
qn r"n la securité d’une nation comprenant moins de
dü a aO millions d hommes est des plus précaires. Les petits
Ltats modernes ne subsistent que par la tolérance et les rivalités des grands. 'aine»
De plus comme le danger de la conquête était terrible, les nations ont senti l’absolue nécessité d’avoir un pouvoir fort et obéi sans aucune hésitation. Les peuples qui n’ont pas su établir comme la Pologne), ont vu démembrer leur teri itoire.
L echelle sur laquelle ont été construits les Etats modernes et la nécessite d’un pouvoir central, obéi sans aucune hésitation, ont créé notre épouvantable centralisation. Nul ne contestera les charges qu’elle impose. Nul ne contestera qu’elle est un des plus grands obstacles à l’accroissement du bien-être de la richesse. Eh bien ! si l’anarchie internationale a créé ces maux si intolérables, il faut comprendre enfin que la fédération seule pourra les guérir.
Le processus social est analogue au processus biologique, ne que. animaux de l’epoque secondaire et tertiaire ont essayé de se défendre par une taille gigantesque (l’Atlantosaure avait oo métrés de long) et par des carapaces d’une grosseur qui rappelle les cuirasses de nos navires de guerre ainsi que nos gigantesques canons de cent tonnes. Eh bien ! tous les animaux ainsi ou illes ont succombé sous les coups d’espèces relativement plus faibles, mais vivant en société. La sécurité (donc la survi- ^ance) a cte obtenue, non pas par l’outillage biologique individuel, mais par 1 association. Si l’homme veut vaincre complète-
ment les autres espèces animales et végétales, les soumettre à son empire, s’il veut que le globe terrestre lui donne vraiment toutes les ressources qu’il peut fournir, il doit faire aujourd’hui en grand ce que ses ancêtres ont fait en petit. Notre prépondérance sur les autres espèces vivantes provient de ce que des individus humains se sont groupés autrefois en hordes et eu tribus. Si nous voulons nous subordonner entièrement le milieu physique, c'est-à-dire sortir de la misère, il faut que nos sociétés politiques s’unissent dans une vaste fédération.
11 y a une profonde analogie entre les animaux gigantesques de l’époque tertiaire, le dinocéras, le mégathérium, le ptérigotus, et nos Etats modernes. Les uns et les autres sont également lourds, informes, stupides. Quand on regarde les images de ces animaux, on voit d’emblée que le développement de leur cerveau était minime, que leurs extrémités, peu agiles, devaient obéir avec peine aux commandements des centres nerveux, que la vie de ces êtres grossiers devait être lente, monotone, presque végétative. C’est exactement ce que nous voyons dans les grands Etats modernes. La centralisation détruit tout. Des régions entières vivent dans le plus sombre marasme. En Russie, en dehors de Saint-Pétersbourg et de Moscou (deux villes sur 2:2 millions de kilomètres carrés), on ne trouve même pas une bibliothèque publique contenant les ouvrages les plus indispensables à la culture intellectuelle.
Or, dès que la sécurité internationale sera plus grande, dès que la fédération sera établie, les hommes briseront ces moules informes. Ils se grouperont selon leurs affinités véritables. Nos grands Etals-mastodontes se disloqueront par la décentralisation. Il s’en formera de plus petits, mais possédant la vie et le mouvement le plus intense et cet ardent amour du progrès, que la centralisation étouffe maintenant d’une façon systématique.
La sécurité internationale pourra seule pousser la concurrence politique au degré d’acuité nécessaire pour se jiréserver du parasitisme et du paternalisme. Aujourd’hui, quand un peuple est rongé par la fiscalité, au point d’en être presque exsangue, il se décide difficilement à la sécession. D’abord, pour l’obtenir, il doit combattre. D’autre part, en se détachant du groupe de sa nationalité, il court des dangers beaucoup trop grands. Un petit Etat risque d’être dévoré par les gros et, de nos jours, la Novicow. — Les Gaspillages
fi.
MOYExXS D’ACCROITRE LA RICHESSE
domination de 1 etranger met en question les intérêts fondamentaux des sociétés humaines : le droit de propriété, la liberté religieuse, cm e et politique. Il suffit de penser aux souffrances endurees par les Polonais en Russie et par les Alsaciens en
nation perd en passant joug d une autre. Mais supposez une fédération européenne, ,1 n en sera plus ainsi. Les plus petits Etats jouiront
une secuiite complété. Alors le droit de sécession sera pratiqué sur une grande echelle. Les gouvernements seront tenus\n
gouverne^'
Les ingénieurs et les fabricants ont enfanté des merveilles. En moins de 68 ans, ils ont réalisé une économie de oOO n lOü sur les prix des cotonnades L Pendant ce temps, les frais des gouvernements en Europe ont augmenté, au contraire, de 400 p. 100-. Pourquoi ces résultats .diamétralement opposés ’st-ce a dire que, par un miracle incompréhensible tous es hommes politiques sont plus stupides que les in^ trie s . Nullement. La cause en est très simple. Les industriels sont soumis a la concurrence, les gouvernements ne le sont presque pas. Avec la fédération et le droit de sécession, Ta oncurrence politique deviendra aussi forte que la concurrence economique et produira les mêmes résultats. La fédération diminuera le parasitisme et ie paternalisme autant q„ ”
“““ " " les gaspiliages de la produetion Idus!
La fédération emportera aussi l'intolérance et resclusivisme Quand les nations européennes se seront unies en un seul groupe politique, l'égalité des droits s'établira entre les qui les coinposenl. Aujourd'hui un Sicilien, qui va s'établir au lemont, jouit exactement des mêmes prérogatives dans l’une province que dans l’autre. Quand la fédération européenne se sera constituée, un Andalous fixé en Ukraine, et un Lscovite - e d Grenade, seront dans le même cas. L’Europe comprenant
(1) iiii 1820) un miilG de cotonnade coiif^îf i* * -i
Jouj^qbui, il n’en coûte plu. que 19. Voie Mulhall.
IVanL enTonc'e.^en
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un grand nombre de races, de langues et de religions, devra les respecter toutes dans la même mesure. Alors toutes ces chinoiseries enfantines, mais si funestes, hélas! comme la limite de résidence des Israélites en Russie, comme les restrictions légales frappant les non-conformistes, les hérétiques, les allogènes et les étrangers, devront forcément disparaître. Un Russe sera indigène en Espagne, au point de vue légal, comme un Nevv^-Yorkais l’est en Californie. Avec la fédération du groupe européen, l’exclusivisme et l’intolérance se dissiperont, comme se dissipent les ténèbres quand apparaît le soleil.
C’est l’àpre lutte pour l’existence qui a perfectionné les espèces animales. Toutes celles qui étaient le moins bien organisées ont dû périr. Or la perfection de l’organisme consiste dans une différenciation des fonctions poussée toujours plus loin.
Nos sociétés modernes sont des êtres informes, précisément parce que la différenciation des fonctions y est encore très faible. Les gouvernements, loin de se restreindre au seul exercice de la justice, se croient obligés de s’occuper de la production et de la distribution de la richesse (protectionnisme), des idées et des sentiments, et même du salut des âmes. Aussi longtemps qu’il en sera ainsi, les sociétés humaines seront des organismes informes, à vie toute végétative. Si l’on veut que la richesse s’accroisse avec rapidité, que le globe terrestre soit mis tout entier en exploitation dans le plus bref délai, il faut que l’Etat réduise ses fonctions à une seule : la justice. Alors l’intensité vitale décuplera dans nos sociétés.
Il est aisé de comprendre que la fédération contribuera, dans une immense mesure, à la différenciation des fonctions sociales. Supprimez les droits de douane, et l'Etat cesse de s’occuper de la production et de la distribution des richesses. Faites que l’Anglais, l’Espagnol et le Russe jouissent des mêmes droits dans toute l’étendue du territoire fédéral, vous enlevez toute raison d’être à l’exclusivisme et à l’intolérance, c’est-à-dire que vous mettez l’Etat dans l’impossibilité de s’occuper des fonctions intellectuelles et religieuses. Aujourd’hui, par exemple, les Russes veulent russifier les Polonais. De là un amas de mesures législatives et administratives, réglant l’instruction publique. Mais si les Polonais jouissent des mêmes droits que les Russes, ces mesures deviennent absolument inutiles. Ainsi, grâce à la fédé-
ration, l’instruction devient affaire privée et la différenciation des fonctions sociales fait un nouveau progrès.
En résumé, une seule chose pourra tirer nos sociétés de la misère : la fédération. C’est le remède souverain.
Voudra-t-on l’appliquer? Les conservateurs répondent que non, sous prétexte qu’elle est une utopie. Alors, à notre tour, nous dirons aux conservateurs : Vous ne voulez pas du seul remède qui puisse nous guérir. Eh bien alors! nous périrons. Les catastrophes suivront les catastrophes, les ruines s’amoncelleront sur les ruines. Les haines internationales multiplieront les massacres, les haines de classe feront couler le sang dans nos rues. Alors, ou bien l’espèce humaine devra disparaître de la face du globe, ou bien elle réagira contre le mal. Réagira, veut dire comprendra enfin la vérité. Le jour où cela sera, on fondera la fédération. Car, nous le répétons, il n’y a pas d’autre alternative ; l'alliance et le bien-être ou l’anarchie et la misère.
Quand comprendra-t-on cette vérité? C’est ce qu’il est impossible de dire. Qui la comprendra le premier? A cela nous pouvons répondre hardiment : les classes populaires.
Encore un mot à MM. les conservateurs. Ils sont aussi ignorants du passé qu’ils sont aveuglés sur l’avenir. Eh bien ! voici ce que nous enseigne l’histoire. La société est antérieure à l’humanité. Notre ancêtre l’anthropopithèque vivait déjà en petites bandes comme les singes actuels. Les différents groupes se livraient des combats féroces. Mais si le massacre était la règle dans les rapports extérieurs, il n’était pas pratiqué à l’intérieur. lia toujours existé parmi les hommes, dès la plus haute antiquité, un groupe, si petit qu’il fût : horde, clan ou tribu, entre les membres duquel n’étaient admis ni le vol ni l’assassinat ; bref, un groupe où la solidarité l’emportait sur l’antagonisme. Les recherches des sociologues modernes ont mis ce lait hors de toute contestation Or, ce que les hommes ont considéré comme le groupe social, a constamment varié. Successivement ce fut la bande, la horde, la tribu, la cité
( l) D'ailleurs, on aurait même pu déterminer, à priori, qu’il n'a pas t)u en être autrement. En effet, si les membres d’une même horde s’étalent déchirés comme des bêtes féroces, aucune horde n’aurait pu subsister. Yoiv a ce sujet un excellent travail de M. Mario Morasso, La Evoluzione del Dirilio, Turin, 1891, et un article de M. M. Kovalevski dans la Revue internationale de Sociolo(jle de février 1894,
l’Etat, la nationalité. Les limites des groupes n’existent pas dans la nature, c’est nous qui les plaçons où il nous plaît. Ces limites s’étendent en raison directe de notre horizon mental. Or, depuis l’époque quaternaire, notre horizon mental s’est toujours agrandi. S’il venait à se rétrécir, l’humanité commencerait à rouler sur la pente régressive qui la ramènerait à l’animalité. Mais malgré toutes les misères de nos sociétés modernes, nous ne voyons pas la science humaine restreindre le cercle de ses recherches ; nous la voyons, au contraire, l’élargir de plus en plus. Or si la science continue à faire des progrès, notre horizon mental continuera à s’étendre. On dépassera les limites de la nationalité, comme on a dépassé successivement celles de la horde, de la cité et de l’Etat.
L’esprit obtus des conservateurs ne peut pas concevoir, aujourd’hui, la possibilité et la nécessité d’une fédération européenne. Mais tous nos conservateurs actuels seront morts dans trente ou, au plus, dans quarante ans. D’autres hommes viendront, qui auront des idées différentes des nôtres, comme nous avons des idées différentes de celles de nos ancêtres.
Maintenant, une autre généralisation plus vaste encore. Deux phénomènes simultanés et parallèles se produisent en biologie : la symbiose et le parasitisme. Toute cellule tâche de vivre au détriment de ses voisines. Quand le parasitisme l’emporte dans un corps vivant, il dépérit et meurt ; quand c’est la symbiose (c’est-à-dire un échange équitable de services), le corps prospère et vit longtemps.
La même loi règle les rapports sociaux. Si les nations continuent à considérer le brigandage international comme la plus avantageuse des politiques, le parasitisme sera dominant. Les sociétés seront accablées des maux les plus cruels ; elles végéteront. Si l’on comprend, au contraire, que l’idolâtrie des kilomètres carrés est une folie, la symbiose prendra le dessus. L’humanité formera un seul groupe, uni pour le combat contre les autres espèces animales et contre les conditions défavorables du milieu physique. Alors la richesse et la prospérité atteindront leur point culminant sur la terre et nos souffrances seront réduites au minimum. MM. les conservateurs se trompent grossièrement s’ils croient pouvoir empêcher l’idée de la solidarité de faire son chemin dans le monde. Malgré tous les obsta-
Jl
c es, elle arrivera un jour à la conscience de l’humanité. Alors comme un torrent qui emporte ses digues, elle écrasera, elle pulvérisera les honteux égoïsmes et les stupides aveuglements qui essayeront d’arrêter son flot tout-puissant.
On traite la fédération européenne d’utopie. Mais d’abord examinons ce qu’on entend par ce mot.
Il signifie, en premier lieu, un idéal absolument irréalisable parce qu il est contraire à la nature des choses. Supposer, paiexemple, que nous puissions nous transporter un jour sur les autres planètes est une utopie. La loi de la pesanteur s’y oppose. Supposer que tous les hommes deviendront parfaits est une utopie. Les cas pathologiques se produiront toujours paimi eux ; donc ils ne seront jamais parfaits.
Dans un sens plus restreint, on appelle utopie la réalisation
un état de choses, smon impos.sible, du moins très difficile.
Ainsi on dit qu’il est utopique de songer à entrer en communication avec les habitants de Mars. Sans doute, à l’heure actuelle nous ne possédons pas la connaissance des phénomènes naturels qui puissent rendre cette communication posbihle. Mais sommes-nous en droit d’affirmer qu’il en sera oujours ainsi? Peut-être découvrirons-nous un jour des forces inconnues qui nous permettront d’établir des relations avec les planètes voisines. Peut-être ne les découvrirons-nous pas. Sur cette question on ne peut se prononcer maintenant, ni par affirmative, ni par la négative. Communiquer avec les habitants de Mars est aujourd’hui une utopie. Nous ne savons pas ce qui sera demain L L’idée de parler avec un individu aux antipodes eût été traitée d’utopie il y a à peine vingt ans. Cependant, grâce au téléphone, cette conversation rentre aujourd hui dans le domaine des choses difficiles, mais pos-
dant '' l'™™»*- ™nu. Il affirmait cenen-
Frauê.Yoirdrouv;;rSh“o‘ 'reS.'”’
Mais on n’est pas en droit de qualifier du nom d’utopie des choses parfaitement réalisables et par des moyens connus.
Ainsi personne ne traite d’utopie la civilisation de l’Afrique, Cette œuvre est voulue aujourd’hui par les nations européennes. Elle est commencée sur plusieurs points. Les Anglais, les Français, les Allemands, les Belges se sont partagé la tâche. Les chemins de fer de pénétration se construisent. Quand ils seront terminés , elle ira beaucoup plus vite. Cependant la civilisation de l’Afrique est une œuvre difficile. Il s’agit d’inculquer à 170 millions de barbares ou de sauvages une niasse énorme d’idées nouvelles. Or, s’il faut beaucoup de peine pour faire pénétrer des idées nouvelles parmi les peuples civilisés , il en faut encore plus pour les faire pénétrer parmi des sauvages.
Cependant on est sûr que cela se fera. Personne n’en doute ; on sait que c’est inévitable. Les optimistes pensent seulement qu’il faudra un siècle, les pessimistes qu’il en faudra dix. Mais il n’y a divergence que sur le temps nécessaire pour accomplir cette œuvre.
La civilisation de l’Afrique est donc considérée comme rentrant dans le domaine des faits positifs. Personne ne traite les hommes qui travaillent à cette entreprise, d’idéalistes, de songe-creux et d’optimistes incorrigibles. On a même l’expérience du passé. Au XVI® siècle, l’Amérique du Nord se trouvait dans la même situation par rapport à l’Europe. De l’Atlantique au Pacifique s’étendaient des régions inconnues et impénétrables, peuplées de sauvages. Aujourd’hui ce territoire est occupé par les Anglo-Saxons, et les États-Unis sont un foyer des plus brillants , d’activité économique et intellectuelle.
Si donc la civilisation de l’Afrique n’est pas traitée d’utopie, pourquoi la fédération européenne est- elle qualifiée de ce nom ?
La tâche est exactement la même. Dans les deux cas, il s’agit d’inculquer certaines idées nouvelles à un certain nombre d’hommes. Et , chose curieuse , la même idée. Que faut-il en effet pour civiliser l’Afrique? Faire admettre à 170 millions d’individus qu’il n’est pas conforme à leur intérêt de se massacrer comme des animaux féroces et de massacrer les blancs qui viennent s’établir parmi eux.
Que faut-il pour établir la fédération européenne? Faire admettre à 367 millions d’hommes qu’il n’est pas conforme à
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.Mais, dira-ton, les classes supérieures sont aveugles routî nieres, misonéistes. Hélas! ce n’est que trop vrfi. kut on
affirmer, cependant, qu’elles ne comprendront jamais leur intérêt? Il faudrait pour cela qu’elles fussent immuables, c’està-dire qu’elles constituassent une exception unique dans l’univers.
Il suffit, d’ailleurs, de j’eter le coup d'œil le plus superficiel sur l’histoire, pour s’apercevoir que les conservateurs changent, eux aussi. Si un homme osait demander maintenant en Russie des institutions correspondant au programme des conservateurs français, il serait, pour le moins, envoyé au fin fond de la Sibérie. Cependant le programme d’un conservateur russe de 1894, aurait été traité de radical par un boyard de la cour du tsar Alexis C Les conservateurs français avaient les idées de leurs collègues russes actuels, vers les environs de l’année 1675. Or ils ont fait beaucoup de chemin depuis. On le voit, l’immobilité ne se retrouve pas plus dans le camp des conservateurs que dans aucun autre.
D’ailleurs, même aujourd’hui, beaucoup de personnes, dans les classes dirigeantes, ne sont plus affectées de la folie de kilomètres carrés. Les nombreuses ligues de la paix, fondées dans ces dernières années en Europe et en Amérique, en sont la preuve. Combien y a-t-il d’hommes qui trouvent déjà l’esprit de conquête contraire à leurs intérêts? C’est ce qu'il est impossible de dire. Cependant il doit y en avoir beaucoup. En Allemagne, les socialistes et les progressistes sont de ce nombre. Ils ont réuni 2 886 000 voix aux dernières élections du Reichstag, ce (jui fait 17 300 000 hommes avec leurs familles. En ajoutant les Alsaciens et les Danois, on arrive à près de 19 millions d’individus qui, en Allemagne, seraient plutôt pour la fédération. C est plus du tiers des habitants de l’empire germanique.
Nous n’avons aucune donnée positive pour évaluer le nombre des adversaires de l’anarchie internationale, dans les autres pays. Tout porte à croire cependant qu’ils ne sont pas moins nombreux qu’en Allemagne. L’Angleterre, certainement, est moins belliqueuse que la Prusse.
Évidemment les partisans de la fédération ne forment pas encore la majorité. Est-il possible de produire une évolution mentale qui la leur donnerait? Certes; et, encore ici, le passé
(1) Il régna de 164.5 à 1676.
250 D’ACCROITRE LA «ICHESSE
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Si donc les masses s’instruisent inévitablement, elles acquerront, tout aussi inévitablement, la force mentale qui assurera leur victoire définitive. Alors elles imposeront la fédération parce qu’elle sera conforme à leurs intérêts, comme les nations européennes imposent la civilisation aux sauvages africains.
Mais, nous le répétons, la suppression de l’anarchie internationale pourrait avoir lieu beaucoup avant le jour où elle serait imposée par les classes populaires. Il suffirait qu’elle fût voulue par les classes dirigeantes.
Le jour où il eu sera ainsi, la fédération européenne sera la chose la plus facile du monde. Quelques délégués se réuniront dans une capitale et ils rédigeront un pacte fédéral qui sera appliqué par les différents gouvernements.
Ce pacte ne sera pas parfait, comme toute œuvre humaine, mais les Etats-Unis d’Europe seront fondés. Alors chacun de nous, débarrassé du cauchemar de la spoliation mutuelle, jouira enfin, pour la première fois depuis l’origine du monde, du fruit de son travail, dans sa plénitude complète.
La dépense nécessaire pour faire la fédération européenne, ne dépassera certainement pas 100 000 francs. Elle ne coûtera pas la vie à un seul homme. Il n’en est pas de même de la civilisation de 1 Afrique, qui demandera des centaines de millions et, hélas, d’innombrables victimes.
Nous voyons le sourire se dessiner sur les lèvres du lecteur. Nous le prions de se souvenir de notre expression : c le jour où l'on voudra T>. Mais quand viendra-t-il? Nous n’en savons rien. Une chose est seulement certaine : lorsque ce jour aura lui, la foudre ne tombera pas du ciel et aucun monstre ne sor-
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