CHAPITRE XXI
îi
Nous avons montré dans le chapitre précédent que la fédération est le seul moyen de sortir de notre misère. Voyons maintenant ce qui a été fait dans cette direction depuis la fin de l’ancien régime.
Il y a à peu près cent ans la situation de l’Europe était déplorable. L’édifice du moyen âge, vermoulu et lézardé, craquait de toutes parts. Les armements étaient formidables pour les ressources de l’époque. Des diplomates, pleins de rouerie, de finesse et de ruse, épiaient chaque occasion favorable pour tomber sur le voisin et lui arracher une province. Ce brigandage perpétuel passait pour le comble de la sagesse. Parce que Frédéric II avait su voler une province à l’Autriche et une autre à la Pologne, on le qualifiait de « grand ». La sécurité internationale était donc assez médiocre.
A l’intérieur des grands Etats, la situation était encore plus lamentable. Le parasitisme social avait atteint des limites extrêmes. Une aristocratie désœuvrée et brouillonne vivait au détriment du peuple, lui arrachait les quatre cinquièmes du fruit de son travail et le réduisait parfois à manger de l’herbe.
La fiscalité la plus absurde était arrivée à ses fins ; elle paralysait tout mouvement; elle arrêtait, dans une immense mesure, l’essor de la richesse. Les champs les plus fertiles restaient en friche, parce que le cultivateur était frappé d’impôts trop accablants.
Malgré les charges les plus lourdes pesant sur les populations, les finances des Etats européens étaient peu prospères. En Espagne, la cour n’avait pas de quoi payer ses domestiques ;
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Essayons de dégager les ré^nlioi f ^ bourgeoisie. Comntençons parles finances! S»uverneme„t.
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le déficit atteint 145 millions de francs. Bref, un siècle après 1789, la situation financière est exactement la même : la «hideuse banqueroute» est menaçante. L’Espagne et l’Italie sont à la veille de l’accomplir et tous les autres États y passeront infailliblement, s’ils continuent leurs armements insensés. Et non seulement nous avons dévoré les ressources actuelles, mais encore celles de l’avenir. Les dettes des États de l’Europe ont décuplé depuis 96 ans*. Depuis 1870, elles s’accroissent annuellement de i 950 millions de francs et l’on ne voit pas trop qu’on ait envie de s’arrêter, puisque les déficits annuels des seules cinq grandes puissances dépassent 500 millions de francs par an.
On le voit donc, pour ce qui est des finances, la bourgeoisie n’a pas tenu ses promesses. Sa gestion des deniers public a été aussi mauvaise, sinon pire, que celle de l’ancien régime.
Quant aux gaspillages et au parasitisme, celui de nos pères était véritablement un jeu d’enfant. La cour de Louis XVI coûtait 86 millions de livres par an au peuple français. Gela paraissait excessif. L’année même de la fondation de la République, la commune de Paris absorba, à elle seule, 1 400 millions. Il’ est difficile de comparer les budgets de 1788 à ceux de 1893, mais la comparaison peut se faire à des dates plus rapprochées. Selon M.^^MuIhall, - les revenus des budgets européens montaient à 8 750 000 000 de francs en 1810 et à 17 670 000 000 en 1889. Ils ont plus que quintuplé en moins de soixante-quinze ans. Songez ce que cela représente d’extorsions. Après les désastres inouïs de 1871, la France a dû chercher 600 millions de ressources nouvelles. Alors on a fait flèche de tout bois. On a établi quantité de petites taxes, comme par exemple le timbre sur les factures, l’impôt sur les allumettes, etc. En Russie, il n’y a eu aucune invasion et cependant tous ces impôts y ont été aussi introduits. L’ingéniosité des financiers est vraiment extrême. On taxe tout. En France, par l’impôt des portes et des fenêtres, on taxe la lumière. Encore un peu, on nous fera payer l’air que nous respirons.
Quand un ressort est trop tendu, il se brise. C’est ce qui arrive aussi pour les sociétés humaines. Quand la fiscalité devient par
(1) Voir Mulhall, Diction, of Statistics, p. 200.
(2) Ibid., p. 257.
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du 2* décembre J 893, édition du matin ) Débah
1 antagonisme de ces cinq Etats de^alt produire une certaine stabilité et assurer la paix de la péninsule.
Telle était, à peu près, la situation de l'Europe, vers 1788. L Espagne, la maison d’Autriche, la France avaient rêvé, tour à tour, la monarchie universelle. Mais ces rêves s’étaient brisés contre la résistance des autres Étals. On renonça donc à l’espoir de faire des acquisitions territoriales par trop considérables. Après les guerres les plus longues et les plus sanglantes, on revenait au stalu quo ante hélium (comme après la guerre de Sept ans). Arracher une petite province au voisin était le comble des rêves de la diplomatie *. Les souverains de l’Europe avaient fini par constituer comme une corporation. Us se traitaient de frères et de cousins et, sous ces noms hypocrites, il y avait peut-être une petite teinte de vérité. La ruine complète d’une des grandes dynasties historiques de l’Europe aurait été considérée comme une calamité par les dynasties rivales. Une certaine camaraderie s’était établie entre les rois. La politesse était la règle des relations internationales et, il faut bien le reconnaître, la politesse ne va jamais sans une dose de bienveillance. La politique était vieillotte, timide, mais certes les peuples n’avaient pas à se plaindre de ces c défauts ».
N oilà qu au milieu de ces gens bien élevés et cérémonieux apparaissent les grands sabreurs de la bourgeoisie : les Hoche, les Murat et surtout Bonaparte. D un seul coup, ils renversent 1 édifice séculaire des bienséances et des bonnes manières internationales. Ils poussent d’abord la guerre à fond. En 180b, après Llin, 1 Autriche demande la paix. Mais Napoléon ne veut traiter (pTà Tienne U Puis, quand les ennemis sont à terre, ce ne sont plus de petites provinces, ce sont des royaumes entiers qu’on leui enlève. Aussi les haines deviennent-elles féroces. Les Français en ont ressenti les elTets en 1813, 1814 et 1813.
Ainsi le règne de la bourgeoisie débuta par des bouleverse-
(1) Il faut toujour.s excepter la Pologne. Mais ce pays, n’ayant j.as de dynastie, n entrait pour ainsi dire pas dans la grande famille des souverainetés européennes.
(2) Disons, en passant, que cette satisfaction d’orgueil personnel coûta la vie à 30 ou 40 000 hommes qui furent tués dans dillereiites rencontres sur es bords du Danube. Naturellement les seules victimes ne furent pas des Autrichiens. Il périt aussi beaucoup de Français.
.Novicow. — Les Gaspillages. 17
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Les déliés de 1 Europe aug,nenle.'ont d'un tiers'’ l' fo'T’ demander aux peuples un milliard d'impôts nouveaux Nous avons montré que les limites de la » .•
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parenthèse. Ce que nousTLleTmeT''"''' s'adresse pas pour le moment à la pLnce LeT‘“ T
seulement ses droits, et, disons-le'LreLTn't: 'te dr'LL'df":'
justice et de la liberté. Qu on fasse voter les Alsaciens-Lorrains avec toutes les garanties désirables pour obtenir un vote sincère. S ils se déclarent pour l’Allemagne, la question sera jugée. Si, après cela, la franco ne renonce pas à ces provinces, c’est qu’elle sera atteinte, elle aussi, de la folie des kilomètres carrés. Alors elle méritera la réprobation des hommes de progrès, à l’égal de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie.
Nous reprenons maintenant le fil de notre argumentation. Le temps où les peuples civilisés pouvaient être traités comme un vil troupeau de bêtes est passé à jamais. Aujourd’hui l’instruction est si répandue» que les peuples ont pris conscience de leur individualité. Ils ne se considèrent plus comme la chose de
leur souverain. Les annexions violentes ne peuvent plus réussir.
Par malheur, les aristocrates et les bourgeois ne veulent pas voir ce fait dont l’évidence crève pour ainsi dire les yeux. Leur aveuglement confine de bien près à la démence.
31. Schaeffie (un sociologue, cependant, hélas !), après avoir calculé lui-même que la guerre future coûtera trente milliards de francs, arrive à la conclusion suivante : « L’Allemagne doit se résigner à de nouveaux sacrifices, augmenter les effectifs et les cadres, voter le projet de loi de Id. de Caprivi, faire des préparatifs inouïs pour que nul n’ose l’attaquer »
N’avions-nous pas raison de dire que c’est de la pure folie. Ainsi la violence brutale commise à l’égard de 1 500 000 Alsaciens-Lorrains, oblige de maintenir quatre millions de soldats sous les armes. Le funeste esprit de conquête nous ruine ; il tarit les sources de notre bonheur et de notre prospérité. La cause du mal est là et pas ailleurs. C’est clair, net, évident pour tout le monde. 11 semblerait si logique de conclure : il faut guérir cette plaie, il faut laisser les Alsaciens-Lorrains libres de disposer de leur destinée ; il faut mettre fin à la brutalité et au militarisme. Nullement. Un savant, un sociologue conclut : il faut continuer à violer les droits des hommes, il faut prolonger le règne du despotisme, il faut doubler le nombre des régiments, fondre des milliers de nouveaux canons, accabler les peuples de nou-
(1) Eu Alsace-Lorraine les illettrés ne font pas le dixième de la populaÜon.
(2) Journal des Débats du 6 avril 1893, édition du matin.
1 fl
veaux impôts! Tel serait un médecin disant à un malade: un
cancer hoirible ronge votre corps, vous dépérissez à vue d’œil
eh bien! inoculez-vous un second cancer. Si telle est la logique
de aiistocratie et de la bourgeoisie, il faut avouer que ces
deux classes méritent la haine et la réprobation de tout homme
de cœur, de tout esprit qui ose regarder l’avenir, de toute intel-
igence qui n est pas embourbée jusqu’au cou dans les survivances de la barbarie.
L’empereur Guillaume II a visité Metz en 1893. Selon ses habitudes, il s’est cru obligé de prononcer un discours. Il coulent entre autres la phrase suivante : . L’éclatant enthousiasme les visages sympathiques, les paroles de joie émue qui m’ont’ accueilli me font un devoir de vous remercier du^fond du cœur. * Lhomme est un animal dur et cruel. L’histoire est pleine, helas ! des récits les plus atroces. Bien des fois les vain eus ont été exterminés jusqu’au dernier. Mais on nous avait épargné, au moins, jusqu’à ce jour, les railleries hvpocrites nielees a la brutalité. On avait opprimé les faibles sans se moquer d eux. Le discours de l’empereur Guillaume, à Metz eepas.e les bornes des banalités conventionnelles, de cette eau’ benite des cours qu on se croit obligé de distribuer dans les circons ances officielles. Il est difficile d’outrager plus complètement la \ ente, de porter un plus violent défi aux plus simples conN enances. Mais si l’empereur Guillaume II est sincère, s’il voit es choses comme il les dit, il faut avouer que son aveuglement atteint des limites stupéfiantes.
liésumoiis-nous. Depuis cent ans, certains pays de i’Eurone son gouvernés par la bourgeoisie, d’antres par l’aristocratie soulenne par la bourgeoisie. Qu’est-ce qu’ont fait ces deux classes . intérieur de l’Etat, nous voyons les finances dilapidées de la façon la plus déplorable, et les nations marclianf à grands pas vers l’insolvabilité. Le parasitisme est plus fort crue sous ancien régime, les peuples sont plus accablés d’impcHs.
La sitiiatioii inlemalionale est aussi plus mauvaise qu’au siècle deinier : le militarisme plus pesant. En 1740, il y avait en Europe, sur pied de paix, un soldat sur 107 habitants, inainteuaiil 1 y en a un sur 108. Mais, tandis que sous l’ancien régime le pied de paix était a peine doublé en cas d’hostilités, il est quadruple aujourd’hui. Malgré cela, la sécurité n’est pas plus
grande, puisqu’une guerre, plus formidable que toutes les précédentes, reste suspendue sur nos têtes comme une épée de Damoclès.
Enfin 1 état moral de nos sociétés est certainement pire que sous l’ancien régime. Que sont devenus les rêves de palingénésie dont on se berçait vers 1789 ? Que sont devenus ces élans généreux qui ont'pu faire une nuit du 4 Août? Les haines les plus profondes sont soigneusement entretenues entre les nations européennes. L’exclusivisme le plus rogue semble le comble de la sagesse. Le présent est des plus sombres. L’avenir immédiat s’annonce si ténébreux, que bien des esprits se prennent à douter du progrès et tombent dans le pessimisme le plus désespéré. Ainsi, après cent ans, le gouvernement de l’aristocratie et de la bourgeoisie finit, au point de vue matériel, comme au point de vue moral, par une banqueroute presque complète.
CIIAPIÏRE XXII
Ainsi 1 aristocratie et la bourgeoisie ont failli à leur mission. Elles n’ont pas réformé les vices de la société. Cent ans après li89, notre situation est à peine meilleure. De grands progrès ont été réalisés, sans doute, mais nous les devons beaucoup plus aux perfectionnements techniques et aux découvertes de la science qu’aux législateurs des sociétés. Ceux-ci, loin d’avoir avancé, ont même reculé parfois. Le tarif de M. Méline est moins libéral que celui du marquis de Vergennes >.
Comme à la fin de l’ancien régime, la vis medicatrix naturæ fait surgir maintenant des entrailles populaires un parti nouveau qui prétend, lui aussi, supprimer les vices de nos sociétés et nous débarrasser de nos souffrances. On l’a qualifié tour à tour de « quatrième état », de » nouvelles couches », de parti socialiste.
Qui sont ces hommes ? Sortent-ils vraiment de la classe inférieure ? Pas tous. De même que le marquis de Mirabeau est devenu le chef du tiers état, en 1789, nous trouvons des bourgeois parmi les socialistes contemporains. Les ouvriers des villes forment plutôt le gros de l’armée ; les chefs se recrutent aussi dans les couches supérieures, et possèdent, parfois, une haute culture intellectuelle. M. Liebknecht, par exemple, est bien plus instruit que M. de Bismarck, dont le bagage scienti-
(1) Ce ministre négocia, comme on sait, le traité de commerce de 1786 outre la France et l'AnijleteiTe,
lique est des plus médiocres. A vrai dire, les socialistes sont moins une classe qu’un groupe politique à idées très avancées. Ils se confondent insensiblement avec les radicaux, les collectivistes, les communistes et les partis encore plus extrêmes.
Le parti socialiste commence à s’affirmer dans tous les paj’s de 1 Europe occidentale, mais c’est en Allemagne seulement qu’il est parvenu, jusqu’à présent, à se donner une organisation complète. Aussi, dans ce chapitre, ce sont surtout les socialistes allemands que nous aurons en vue.
Examinons maintenant ce que proposent les socialistes, pour guérir les maux dont nous souffrons. Comme l’anarchie internationale est la principale source de nos misères, c’est par elle que nous commencerons.
Sous ce rapport, les déclarations des socialistes sont d’une netteté qui ne laisse rien à désirer. Ils se prononcent sur les relations internationales en toute occasion favorable.
Le programme des socialistes allemands, élaboré à Erfurt, en octobre 1891, contient les articles suivants : « Remplacement de l’armée permanente par la garde nationale ; la décision de la paix et de la guerre est réservée au peuple; les conflits internationaux sont résolus par l’arbitrage. » Voici, d’autre part, les propositions présentées au congrès socialiste de Zurich, en août 1893 : * 1“ La guerre est abolie; 2’ dans tous les pays annexés depuis moins de cinquante ans, les populations sont invitées à dire à quelle nationalité elles veulent appartenir; 3’ les parlements d’Europe désignent pour trois ans un délégué par chaque million d’habitants pour constituer le tribunal arbitral international; 4“ ce tribunal s’occupe du désarmement, des plébiscites sur la question de nationalité, des différends entre les peuples L » On le voit, les socialistes proposent la vraie et la seule solution : la fédération européenne.
Pour ce qui est de l’Alsace-Lorraine, nœud central de la poli-
(1) On sait que les députes hollandais ont soumis au congi proposition suivante ; « En cas de déclaration de guerre, répondent par une grève universelle ». Le congrès ne Ta (li nations se sont prononcées contre et 4 pour). Mais c’est rable d’avoir tait une proposition de ce genre. Cela serait un rain. Si personne ne consentait à faire la guerre, il n’v conquête, plus de brigandage international. Les socialistes de dent avec le comte Tolstoï.
*cs de Zurich la les socialistes pas approuvé, déjà fort honoremède souveaurait plus de Zurich s accor-
tique actuelle. 31. Engel, l’ami de Karl Marx, interviewé récemment, a dit : « Dans dix ans les socialistes auront la majorité au Reichstag et la direction des alTaires. Ils feront alors voter les -\lsaciens-Lorrains et la question sera résolue sans un coup de fusil. . M. Liebknecht s’est exprimé dans le même sens. Il a toujours soutenu que la conquête de l’Alsace avait été un crime. « Retenez bien ceci, a-t-il dit en mai 1893, à un Alsacien : « l’Allemagne militaire vous a conquis; l’Allemagne socialiste « vous délivrera. » Enfin M. Bebel a demandé en février 1893, l’établissement de tribunaux pour régler les conflits internationaux. « Il faut que l’Allemagne montre à l’Europe qu’elle sait aussi se remuer pour la paix, » a-t-il dit ce jour-là i.
On le voit encore ici, les socialistes proposent la seule chose raisonnable : se conformer aux vœux des populations, traiter les hommes comme des hommes, et non comme un vil troupeau de bêtes.
Les socialistes se sont [placés depuis quelques années sur le tel rain de 1 internationalisme. Ils disent que l’ouvrier français, par exemple, est solidaire de l’ouvrier allemand, mais que tous les deux sont hostiles aux capitalistes, qu’ils soient compatriotes ou étrangers. Bref, au groupement par nationalités, ils prétendent substituer le groupement par classes. Ils voient l’ennemi au dedans, non au dehors. Ils proclament que l’Europe est une et se disent * sans patrie «.
Ces idées ont provoqué la plus vive opposition dans le camp des boui geois. Les « sans patrie » ont soulevé l’indignation la
plus profonde, presque le dégoût parmi les conservateurs routiniers et vieillots.
Eh bien ! nous qui sommes pour les nationalités jusqu’à la moelle de nos os, nous applaudissons de toutes nos forces aux aspirations des « sans patrie ». Nous y voyons la seule espérance d’un avenir meilleur pour l’humanité. MM. Bebel et Liebknecbt ne pourront pas amener du jour au lendemain cinquante millions d’Allemands à parler l’anglais ou le français. Ils ne
(D On sait la réponse du comte Caprivi : « Nous verserons la dernière goutte de notre sang, mais nous n’abandonnerons pas l’Alsace-Lorraine parce qu’elle est allemande. >> La logique de ces esprits gothiques est vraiment étrange . bi les Alsaciens ne veulent pas être Allemands, c’est qu’eux-mêmes ne se considèrent pas comme tels. L'Alsacien devient un animal d'une espece particulière, un Allemand, sans le savoir et sans le vouloir.
supprimeront donc pas la nationalité*. 3Iais, parce qu’on parle des langues différentes, faut-il se massacrer comme des animaux féroces? Eh bien! l’agitation de MM. Bebel, Liebknecht et de leurs émules dans tous les pays, fera enfin comprendre aux peuples que ces tueries ne sont pas du tout indispensables.
Les socialistes français s’exprimaient comme il suit dans un de leurs récents manifestes : « La patrie française n’est pas organisée contre les différentes provinces. Au contraire, elle les arrachait à un antagonisme caduc pour rendre leur vie plus large et plus libre, pour les solidariser. De même, la patrie humaine que réclame l’état social de la production, de l’échange et de la science, ne s’opère pas et ne peut pas s’opérer aux dépens des nations, mais à leur bénéfice et pour leur développement supérieur. »
Les intérêts des groupes européens sont désormais entièrement solidaires. Pour satisfaire des besoins nouveaux, il faut des institutions nouvelles. Les classes supérieures auraient dû les établir depuis longtemps. Hélas! elles font juste le contraire. Elles poussent à la haine et à la division. Les ouvriers, eux, cherchent à propager la solidarité internationale. Seuls ils comprennent nos intérêts véritables. Peu nous importe quels sont nos alliés. Nous nous mettons du côté de ceux qui veulent diminuer les souffrances, et qui nous font entrevoir un meilleur ' avenir international.
Au fond, l’indignation contre les « sans patrie » provient, en France, de l’.Alsace-Lorraine. Par cette conquête brutale, les droits d’une grande nation ont été violés de la façon la plus inique. Tant qu’il leur restera un souffle de vie, les Français devront revendiquer la justice. L’erreur de la bourgeoisie est uniquement de croire que la guerre seule peut résoudre cette question. On ne voit pas une chose élémentaire, cependant. Si les principes socialistes parviennent à triompher, si le peuple allemand se sent un jour solidaire du peuple français, la question de r.Alsace-Lorraine sera réglée immédiatement par un plébiscite.
L’internationalisme ouvrier sonnera le glas funèbre de l’idolàtrie des kilomètres carrés.
(I) Une chose curieuse, qui montre combien c’est vrai, c'est qu’aux congrès socialistes internationaux on vote par nations^
^’-^^CROlTRE LA RICHESSE Louis XIV écrivait au maréchal de Villar« • . j-
la plus digne et la plus agréable occupation d’un souverain es austocrates et les bourgeois suivent les vieux errements ■ » croient que le bonheur est en raison directe de l’étendue du’
mtoireet que l’unique préoccupation des citoyens doit être de conquérir des provinces sur leurs voisins.
Heureusement les socialistes vont se charger bientôt de tirer les classes supérieures de cette illusion.
11 n y a pas que les frontières au monde. II y a aussi des mil ions d hommes qui ne mangent jamais à leur faim Les rou Unes iineterees qui caractérisent les classes supérieures l’illu sion de l'immobilité qui les domine leur fnm ^ ’
1 idolâtrie des kilomètres carrés sera éternelle. *^°**^^
m.P constamment à son ordre du jour des
I stions nouvelles. Les souverains considéraient l’a-randisse menl co,nme la plus agréaMe des oceupalions. Aussi lonKle^ns que les ,-o,s élaienl tout et les peuples rien. I’idol4lS “L ji oraeires carres eta.t compréhensible. Mais avec le mouvement démocratique qu, entraine les sociétés modernes, d'autres que" bons passeront au premier plan. Un jour il sera aussi impossible leinuer les passions populaires sur la question des fron
la ""’isr.
L’aristocratie et la bourgeoisie sont aveugles. Elles ne oar
viennent pas a comprendre que l’internalionalisme, c'est la' Lélation européenne, c’est le salut.
te nationaliste, mais on ne peut être patriote, dans le .sens eiitable de ce mot, qu’en devenant internationaliste. La fédéation européenne assurera le bonheur de toutes les nations Ceux qui travaillent contre le fédéralisme, travaillent en défini’ tne, contre leur propre patrie. Parce qu’on est Lillois ou Tou langeau, cela n empêche pas d’être Français. Au contraire on e peut 1 etre véritablement qu’en mettant les intérêts de la patrie au-dessus de ceux de sa ville.
Les conservateurs embourbes dans' les tradilions du grand roi ne peuvenl nous faire entrevoir dans l'avenir que des massacres
*'«'«• Turin,
suivis de massacres encore, comme il y en a eu tant, hélas ! depuis des siècles.
Ce qu’ils ne parviennent pas à comprendre, c’est que la compétition des frontières est un pur enfantillage. Les sociétés humaines auront à s’occuper bientôt de questions d’une toute autre gravité. Les intrigues des diplomates vieillots, travaillant sans cesse à s’arracher des provinces, feront l’eflet des anciennes querelles de préséance qui nous font sourire de pitié aujourd’hui, mais qui ont fait verser tant de sang autrefois.
Pline se plaignait de la scélératesse des esclaves de son temps.
11 disait qu’on risquait chaque jour d’être assassiné par eux, même si l’on était un maître clément et doux. Ce cas était bien rare. Dans l’antiquité, les esclaves étaient traités avec une barbarie épouvantable. Aussi, quand ils perdaient patience, ils se vengeaient sur leurs maîtres ou se révoltaient. Cependant il n’est venu à la pensée d’aucun Romain que s'il n’y avait pas de maîtres (donc pas d’esclaves) la vengeance n’aurait pas eu lieu de s’exercer. On ne se représentait pas alors une société sans esclavage, et, si quelque novateur hardi en avait proposé l’abolition, les conservateurs de l’époque lui auraient dit : « On peut déplorer l’esclavage, mais il est conforme à la nature des choses.
Si nous cessions de le pratiquer à l’égard des autres, les autres,, immédiatement, s’empresseraient de le pratiquer à notre égard à nous. Le mal ne disparaîtrait pas. Seulement, grâce à notre mansuétude, nous serions les victimes au lieu d’être les bourreaux, voilà tout. » Eh bien ! l’événement a donné tort aux conservateurs romains. La société est parfaitement possible sans esclavage, et les nations qui l’ont aboli, n’ont pas perdu ellesmême la liberté.
Comme les Romains, nos conservateurs ne peuvent pas se représenter un monde où l’esclavage collectif (la conquête violente) ne serait plus pratiqué. Ils déplorent la guerre, mais ils disent qu’elle est conforme à la nature des choses. « Si nous déposons les armes, si nous n’essayons pas de nous emparer des provinces de nos voisins, ces voisins s’empareront de notre pays et nous soumettront à leur domination. »
Les conservateurs de notre époque se trompent grossièrement, comme les conservateurs de l’époque de Pline. L’esclavage collectif sera supprimé comme l’a été déjà l’esclavage individuel, et
1 honneur de cet immense bienfait reviendra probablement aux socialistes.
A cheval entre les questions internationales et les questions intérieures, est la douane. Les socialistes allemands se sont aussi prononcés là-dessus. D’emblée ils ont donné la seule solution rationnelle et logique. Au congrès d'Erfurt on a voté la suppression complète droits de douane et l’union douanier^ de 1 Europe. Encore ici, même phénomène. Pendant que leC classes aristocratiques sont embourbées jusqu’au cou dans l’erreur crysobédonique, pendant qu’elles soutiennent le parasitisme industriel et agricole, les .socialistes se lèvent et proclament : que chacun achète ce qu’il lui plaît et où il lui plaît. Comment ne pas reconnaître que sur ce point les socialistes sont de cent coudées plus haut que les classes supérieures ? Seuls ils voient la vérité et osent la dire. Seuls ils ont le courage de proclamer que prendre l’argent des pauvres pour le donner aux riches est une injustice llagrante et qu’il faut y mettre un terme le plus tôt possible, en établissant le libre-échange absolu.
D autres réformes, proposées par le congrès d'Erfurt, sont parmi les plus désirables : rétablissement de la femme dans une situation égale à celle de l’homme C gratuité de la justice, indemnité aux personnes injustement condamnées, suppression des impôts indirects, etc. Quelques-unes de ces réformes (la dernière surtout) ne sont pas faciles à accomplir. Mais nul ne contestera
Sr. tin une survivance de la sauvagerie.
Scuten.i ,)ue la le.nme est toujours moi.is intelligente que l'homme, est un
î cloute il y en a dont l'intelligence est des plus mé-
ti s. . .Ils il \ ,a aussi des hommes dans le même cas. On peut établir un cens pour les lonctions politiques, mais il ne doit pas être^basé sur le sexe. Les conservateurs disent que la femme doit rester à la maison pour Mugnei les entants C est fort bien. Nous estimons même qu'une famille ayant cinq mille Irancs de revenu, jouira d’un bien-être supérieu; sl la lemme soigne le ménagé, plutôt que si elle gagne trois autres mille francs au dehors. Le jour ou la tenirne jouira de l’égalité la plus complète, beau-
i,r^' • W " n cette division du travail plus conforme à leur
mtcret (comme elles le trouvent aujourd’hui) et la pratiqueront. Mais il y a
des feimnesqui préfèrent le célibat, comme beaucoup d’hommes aujourd'hui De quel droit leur lerine-t-on, dans ce cas, l’accès de la plupart des carrières
’êmnîl I politiques, nous ne voyons pas pourquoi une
lemm. devra mal soigner ses enfants, parce qu’elle ira voter deux ou trois lois |)«ir un.
(ju’elles seraient bienfaisantes dans une immense mesure. Certes, tout esprit vraiment libéral y applaudirait des deux mains.
L'n petit exemple montrera combien les simples ouvriers sont plus avancés que les classes supérieures. Au congrès de tradeunions de Belfast, en août 1893, on a volé une motion pour demander l’introduction du système métrique en Angleterre.
Voilà une réforme qui devrait être accomplie depuis cent ans.
Eh bien ! elle n’est pas demandée par les lords, l’élite de la société anglaise, mais par de simples ouvriers. Les lords devraient se voiler la face !
Enfin, un des articles du programme d’Erfurt porte la sépara- i
lion de l’Eglise et de l’État. Encore ici, les socialistes marchent en tête du progrès. Seuls ils indiquent la vraie voie : la dilTéi-encialion des fonctions qui mène au perfectionnement de j
l’organisme. Supposez l’Etat complètement indifférent en 1
matière de religion. Combien de souffrances atroces seraient i
épargnées aux hommes actuellement vivants. Les malheureux Israélites traqués aujourd'hui en Russie d’une fa<;on si inhumaine, respireraient enfin ! Les gaspillages épouvantables, pro- {
duits par l’intolérance, cesseraient. Les hommes se sentiraient '
vraiment solidaires et combattraient tous ensemble contre le |
pire des fléaux : la misère.
Jusqu’à présent, les socialistes sont dans la vérité ; mais, si nous passons à leur programme économique, nous les verrons j
tomber dans les erreurs les plus complètes. }
Disons d’abord que, dans le programme d’Erfurt, sur trente- (
huit articles, un seul est purement économique : celui qui concerne la monopolisation de toutes les assurances ouvrières |
par l’Etat. Dans ce programme, il n’est question ni de la '
suppression de la propriété privée , ni de la nationalisation i
du sol, des mines et des instruments de travail, ni de la confiscation des capitaux, ni du travail collectif sous la surveillance de l’Etat, ni de la répartition des bénéfices au moyen de bons, etc. , etc. ^
Depuis Saint-Simon et Fourier, jusqu’à nos jours, les plans de réorganisation sociale ont été innombrables. Nous avons maintenant les écoles communistes, collectivistes et anarchistes, loutes ces sectes sont loin d’être d’accord entre elles. Elles se traitent mutuellement de « bourgeoises » et de «: réactionnaires ». Le parti socialiste allemand n’est pas solidaire des sectes plus avancées, comme les conservateurs modernes ne sont solidaires des idées émises par Hobbes dans son Léviathan. En stricte équité, un parti ne peut être tenu responsable que de son programme officiel. On n a pas le droit de le condamner et de le persécuter pour les élucubrations des premiers venus. Cependant, comme nous 1 avons dit dans notre avant-propos, tous les paitisqui tiennent du socialisme dans une mesure quelconque, sont presque d’accord sur ce point : les maux de la société viennent de la production capitalistique, qui a pour conséquence inévitable une répartition injuste des produits du travail. Nous examinerons cette question dans le chapitre suivant. Ici nous
présenterons des objections contre le socialisme, à d’autres points de vue.
Considérons d’abord la production de la richesse. Tout ce volume a eu pour but de démontrer qu’elle est actuellement insuflisante. Or, il est évident, que l’application complète du svstème socialiste la diminuera encore. M. E. Richter l’a démontré dans une brochure dont le retentissement a été très grand en .\llemagne C II prouve d’une façon irréfutable que la nationalisation du travail diminuera de quatre ou cinq fois la production actuelle. Or comme il faut, au contraire, au moins, la quintupler pour nous procurer une aisance suffisante, cela seul est la condamnation, sans appel, du socialisme. Cela suffit à démontrer <ju il sera incapable de tenir ses promesses et d’accroître la somme de bonheur de l’humanité. Mais nous traiterons plus loin ce sujet. (Voir le chapitre suivant.)
Passons en revue quelques autres erreurs du socialisme. Un
de ses principaux dadas est le prétendu antagonisme du capital et du travail.
Pour que cet antagonisme fût une réalité concrète et non pas seulement une phrase à effet, il faudrait nous dire d’abord où
r "il,™' lil'diet'îisj'" ' 0“ ’“™« •ociab,„e.
commence le capitaliste. Quand un paysan a dix quintaux de blé dans sa grange, qu'il se réserve de vendre à la première occasion favorable, est-il capitaliste? Quand un ouvrier a un livret à la caisse d’épargne, quand il a acheté une obligation de chemin de fer, ou une action de mine, est-il capitaliste? Comment établir une division qui n’existe pas en réalité. chaque moment, on peut devenir capitaliste ou cesser de l’être. On le devient en achetant une obligation, on cesse de l’être en la vendant ; on le devient en versant quelques sous à la caisse d’épargne, on cesse de l’être en les retirant. D’un autre côté, le vêtement qu’un homme porte sur le dos peut être aussi considéré, si l’on veut, comme un capital. Chaque homme est capitaliste dans une certaine mesure, trop faible encore, hélas ! pour l’immense majorité d’entre eux.
Les socialistes vont-il faire une loi pour défendre l’épargne sous toutes ses formes? Et, même s’ils la font, peuvent-ils se bercer du doux espoir qu’elle sera obéie un seul moment? Ils pourront supprimer la circulation des titres et les valeurs, fermer les bourses où ils se négocient, interdire également les dépôts en compte courant dans les banques ; mais alors reparaîtra l’antique bas de laine avec sa réserve de monnaie métallique, et celle-ci sera si bien cachée que les inquisiteurs les plus brutaux ne sauront pas la découvrir.
Les socialistes semblent ignorer que la capitalisation est un fait non seulement économique, mais biologique. La graisse qui se forme dans le corps d’un homme, est analogue au capital. C’est une réserve servant à nourrir les tissus en cas de disette.
Un homme fabrique un article et le vend. Il peut immédiatement transformer son bénéfice en jouissance. .Mais il peut aussi le réserver pour un temps à venir. 11 fait ainsi une provision de jouissance en expectative ou, en d’autres termes, il accumule de l’énergie potentielle. 11 capitalise. Le même fait se reproduit dans les centres nerveux. Les Images externes » sont emmagasinées dans l’esprit ; elles peuvent, à un moment donné, revenir à la conscience et reparaître, évoquées par une sensation ou une volonté ‘ ». L’intelligence est donc, en dernière analyse, une accumulation d’images ou, en d’autres termes, une capitalisation. Si les choses se passaient dans le cerveau, selon les théories
*.iî
socialistes, il n aurait qu une idée à la fois : celle qui serait consciente à chaque moment donné ; toutes les autres devraient être détruites. Nous devrions réédifier à chaque instant l’édifice cntiei de nos connaissances. C’est dire que nous en aurions un nombre extrêmement restreint.
Le processus économique est la continuation directe du processus biologique. L’homme accumule des réserves alimentaires, comme les cellules de notre corps accumulent de la graisse.
l/homme se fait un vêtement, comme les cellules construisent la peau.
La capitalisation est donc un phénomène de l’ordre naturel. Les socialistes ne pourront pas plus la supprimer qu’ils ne pourront supprimer l’affinité chimique ou la capillarité. Il ne faut pas désirer que tout le monde soit prolétaire mais que tout le monde soit aussi grand capitaliste que possible. Voilà I idéal qu il faudrait poursuivre.
Une autre aberration des socialistes est de vouloir supprimer la concurrence.
•Mais d’abord pourquoi veut-on la supprimer? Sous prétexte qu’elle amène la surproduction. Peut-on imaginer une erreur plus colossale ? Quand l’immense majorité des habitants de notre planète ne parviennent jamais à apaiser les tourments de leur laiin, on vient parler de surproduction ! En réalité, s’il y a des marchandises qui ne trouvent pas d’acheteurs, c’est parce que ceux qui auraient désiré les acquérir, n’ont pas assez produit pour fournir une contre-valeur. Essayez de les distribuer gratuitement et vous verrez si elles resteront longtemps en magasin ^ .Mais, en admettant même que la concurrence soit funeste, comment la supprimer? Pour y arriver il faut réglementer la production. Un homme sera chargé de calculer combien il faut de blé, de seigle, de sucre, de cotonnades et de machines, à un moment donné. Quel cerveau sera assez puissant pour faire un pareil calcul ? Et, quand bien même il serait possible, quelle
l) C. Richet, Essai de psychologie générale, p. I4ü. Paris, F. Alcan.
(-) C est-à-dire, en définitive, aussi mal outillé que possible pour combattre les conditions défavorables du milieu.
(■i) Nous parlons en gênerai. Pour certains articles particuliers, les industriels peuvent mal calculer les demandes de leurs clients et fabriquer un objet en quanlitc supérieure aux besoins du marché.
nuée de fonctionnaires seraient indispensables pour contrôler la production de chaque travailleur!
Mais il y a plus : la concurrence internationale. Pour la supprimer entièrement, il faudrait sur tout le globe un seul chef qui réglât la reproduction. Mais qui nommera ce chef? S’il est élu, il y aura des compétitions entre différents candidats. La concurrence reparaîtra donc sous la forme politique.
Si ce chef est héréditaire, il faudra une monarchie de droit divin, s’étendant sur le globe entier. Il faudra que l’autorité de ce monarque ne soit pas contestée un seul moment*. De plus ce monarque, pour régler la production d’une façon satisfaisante, devra posséder l’omniscience et l’infaillibilité.
On le voit, il suffit de se représenter seulement, d’une façon concrète, comment on pourrait supprimer la concurrence, pour comprendre que c’est la plus folle des chimères.
Comme la capitalisation, la concurrence est d’ailleurs un phénomène naturel. Elle se produit entre les atomes d’un même corps, entre les astres, entre les cellules d’un organisme, entre les idées et les voûtions du cerveau, entre les espèces animales et végétales, enfin, entre les individus, au sein des nations, et entre les nations, au sein de l'humanité. La concurrence est un des aspects particuliers de la lutte pour l’existence, ce par quoi l’énergie de la matière se manifeste à nous. Vouloir la supprimer, c’est ne vouloir rien moins que supprimer le mouvement dans l’univers !
Ces quelques observations seraient suffisantes, à elles seules, pour démontrer que le socialisme ne soutient pas la critique. Sans parler de différents essais de production collectiviste, qui ont tous échoué, dès que les socialistes sont sommés de présenter des plans pratiques de rénovation sociale, ils tombent dans les divagations les plus nuageuses. Dernièrement, au Reischtag allemand, M. Bebel a été vivement pressé de formuler des projets positifs. Il s’est tiré d’affaire en répondant : < Vous ne me comprendriez pas ! » H faut bien le dire, c’est un pur escamotage.
.\joutons, de plus, que la contradiction est flagrante entre les
(I) Car si elle l'était, il se formerait des partis, donc concurrence poli tique, sous un nouvel aspect.
Novicow. — Les Gaspillages, 18
principes politiques et les principes économiques des socialistes. Ils veulent, par exemple, la séparation de l’Église et de l’État, donc une dilTérenciation de fonctions. Ils n’ont pas tort. Mais sitôt qu’ils passent dans le domaine économique, ils veulent que l’État assume la production et la répartition des richesses. Ils cherchent donc à ramener l’organisme social à une condition chaotique et informe où l’indilférenciation des fonctions est complète. Ils veulent supprimer les résultats acquis par une évolution de plusieurs centaines de milliers d’années. Mais, pas plus que les fleuves, les êtres vivants ne remontent à leur origine. Impossible de forcer le poumon d’un homme de digérer les aliments et son estomac de respirer l’air. Chez les polypes hydraires toutes les fonctions s’accomplissent par une seule cavité ventrale. Mais, une fois la différenciation opérée, le brusque retour en arrière est impossible.
Le socialisme est donc un tissu de contradictions et de chimères. 11 provient de l’ignorance la plus entière des lois fondamentales de la nature. Est-ce une raison suffisante pour croire que le socialisme ne triomphera pas ? Hélas, non. L’idée la plus vraie l’emporte à la longue, mais ne l’emporte pas toujours à un moment donné. Le triomphe peut appartenir à celle qui est la plus fausse, mais qui parait vraie à un plus grand nombre d’individus. Un seul exemple. Les astronomes grecs, Aristarque de Samos en tête, avaient compris que la terre tourne autour du soleil. Ils avaient entrevu la véritable structure de notre système sidéral. Cependant leurs idées ne triomphèrent pas d’abord. Le système de Ptolémée l'emporta et se maintint jusqu’au xvU siècle.
L’humanité passera peut-être par l’épreuve du socialisme. Nous sommes attirés dans ce gouffre par une force qui paraît irrésistible. Même les Anglais semblent devoir tomber dans cette funeste erreur. Le vigoureux individualisme, qui caractérisait autrefois cette admirable nation, perd du terrain. Au congrès des Trade-Unions de Belfast, en 18fl3, on a voté l’établissement d’un système de pensions pour les ouvriers, servies par
VÉRITÉS ET ERREURS DU SOCIALISME 27o
l’Etat. Déjà le parlement lui-même, verse tout doucement dans le socialisme. Où s’arrêtera-t-il ?
Nous ne parlons plus des colonies anglaises, comme l’Australie. Elles pratiquent le socialisme en grand. L’épouvantable crise financière qu’on vient de traverser à Melbourne aurait dû ouvrir les yeux. Il est à craindre qu’il n’en soit rien.
Sans doute le socialisme ne sera pas introduit d’un seul coup. 11 se glissera, peu à peu, subrepticement, dans nos législations. Très souvent il i-evêtira le masque trompeur delà philanthropie. Cette méthode est précisément la plus dangereuse. Si l’on faisait, d’un seul coup, la nationalisation de tous les instruments de production, ce système paraîtrait si insupportable que nous trouverions, de suite, le courage du désespoir, pour nous en débarrasser atout prix. Mais si les sociétés sont prises insensiblement dans les embûches du socialisme, il leur faudra ensuite beaucoup de temps pour mesurer la profondeur de l’abîme dans lequel elles seront descendues.
Il faut reconnaitre, d’ailleurs, que les souverains, les aristocraties et les bourgeoisies ont grandement préparé le terrain aux socialistes. Le protectionnisme, la parasitisme, le paternalisme et le socialisme sont bien un peu cousins. Du moment que l’Etat, dans notre régime actuel, se croit obligé d’enrichir X et Z, il pratique la spoliation qui ressemble beaucoup au socialisme. L’Etat prend maintenant l’argent de B pour le donner à C. La brèche est ouverte aux autres revendications et nous ne voyons pas pourquoi celles des ouvriers seraient moins légitimes que celles des gros propriétaires ou des grands industriels.
Nous souhaitons être mauvais prophète, mais, nous le répétons, l’épreuve du socialisme nous paraît bien difficile à éviter.
Les aristocraties et les bourgoisies se sont attribué les privilèges les plus scandaleux. Elles vivent au détriment des classes populaires ; elles mettent les ressources de l’Etat en coupe réglée. Eh bien ! les ouvriers veulent aussi vivre maintenant en parasites sur leurs concitoyens. Si, voyant le danger qui les menace, la bourgeoisie et l’aristocratie venaient à résipiscence, si elles disaient : « Nous allons pratiquer le régime des mains nettes ; plus de spoliations, chacun vivra du fruit de son
travail et non de celui des autres, » le mouvement socialiste pourrait être encore enrayé. Par malheur, nous ne voyons rien de pareil. Au contraire la recrudescence récente du protectionnisme a encore augmenté la spoliation des pauvres au profit des riches. Le peuple reçoit là de beaux exemples. Peut-on lui en vouloir de suivre ses maîtres?
Le socialisme pourra donc l’emporter. Mais, bien entendu son triomphe sera de courte durée. Cela sera un état horrible, absolument contre nature. Il causera les soulTrances les jilus cruelles. Les régimes des Néron, des Robespierre et des Caligula seront des paradis en comparaison du bagne socialiste
On peut imaginer ce que ce régime soulèvera de résistances formidables, quand il sera pratiqué en entier et quand on en aura goûté tous les fruits. Nous avons vu les Vendéens faire une des guerres les plus acharnées et les plus héroïques que connaisse l’histoire, pour garder leur roi. Songez aux sacrifices auxquels se résoudront les hommes et aux batailles qu’ils consentiront à livrer, quand ils devront défendre la lilierté de leurs mouvements de toutes les minutes, l’inviolabilité de leur foyer domestique, les liens et les affections de la famille, c’est-à-dire les choses qui font l’essence et la trame dernière de notre bonheur et de notre joie.
Par malheur, l’expérience directe semble seule efficace pour les hommes. 11 faut sentir sur sa propre personne les effets d’un régime intolérable, pour le prendre en haine et pour acquérir la volonté passionnée de le renverser. Très souvent, hélas! les indications de la science ne servent à rien. Quand les
(I) Quand. Caligula avait besoin d'argent, il confisquait tout simplement la fortune de quelque riche citoyen romain. Ce régime passe à bon droit pour l'un des plus cruels despotismes dont l'iiistoire fasse mention. Il est flétri depuis des siècles par tout ce que l'humanité a eu de moralistes. Mais si l'on vient dire à un entrepreneur ; « Grâce à votre génie inventif, à votre persévérance et votre activité, vous avez gagné 33 p. 100 sur votre capital. Comme le taux de l'intérêt est aujourd'hui de 3 p. 100, nous allons vous enlever tout le surplus pour le distribuer à vos ouvriers. » En quoi ce régime sera-t-il dilférent de celui de Caligula ? Confisquer au profit de l'empereur ou au profit des prolétaires, n’est-ce jias pratiquer dans les deux cas la spoliation la plus inique ? Qui abandonnera sans résistance 1e produit d3 son travail y Jamais une société ne pourra s’organiser .sur la base du vol permanent, puisque le but même de la société est la protection des personnes et des biens.
ouvriers auront senti la misère causée par le socialisme, ils en seront dégoûtés, mais pas avant peut-être.
D’ailleurs le quatrième Etat, s’il triomphe, se trouvera en présence de revendications du cinquième, puis du sixième, et ainsi de suite. Enfin viendront les nations faméliques de l’Asie : les Chinois et les Hindous. Ils réclameront aussi leur place au banquet du parasitisme, et on dev'ra la leur accorder, car ils auront le nombre, c’est-à-dire la force pour eux.
Le monde ira ainsi jusqu’au moment où les institutions sociales s’appuieront sur une base inébranlable : chacun doit vivre du produit de son travail et non de celui des autres, plus de parasitisme, plus de spoliation, justice pour tous *.
Combien de temps durera (s’il parvient à s’établir) le régime socialiste ? C'est ce qu’il est impossible do dire. Les classes populaires, après s’être emparées du gouvernement, voudrontelles l’imposer par la force et l’étendre par la guerre ? Lest le secret de l’avenir. Mais, dans ce dernier cas, la vieille Europe présentera un décor nouveau. L’antagonisme des maisons souveraines (comme celui des Bourbons et des Habsbourg qui a fait verser des torrents de sang), la fameuse question d’Orient, feront l’effet de véritables fossiles. Alors on verra l’alliance des Etats socialistes contre les Etats où régnera encore le régime individualiste. Le monde a déjà vu d’ailleurs des circonstances analogues. Les cités grecques se sont fait longtemps des guerres politiques. Il s’agissait de conquérir des territoires. Mais, vers le ii® siècle avant l’ère chrétienne, la question des frontières n’intéressait plus les Hellènes. Les luttes portaient sur le régime interne des cités. Elles étaient entre I aristocratie et la démocratie (autres noms pour indiquer le parasitisme et le socialisme). Les villes démocratiques s’alliaient entre elles pour combattre les villes aristocratiques. Ce spectacle pourra se renouveler en Europe.
Au temps de la Ligue, on a vu des huguenots français alliés avec des Anglais et des Allemands, contre d’autres Français alliés aux Espagnols. L’idée que des hommes sont solidaires, parce qu’ils parlent la même langue, est assez récente dans le monde. Au xvi® siècle, la solidarité provenant de la religion,
(I) Voir la 115.
1 emportait sur celle de la nationalité. Aujourd’hui la nationalité prime tout. Mais nous ne sommes pas en droit d’affirmer qu il en sera toujours ainsi. 11 ne faut pas considérer nos aspirations actuelles comme éternelles *.
Une chose est certaine, c’est que si les socialistes n’ont pas d’autre remède que la spoliation jtour résoudre le problème de la misère, ils sont bien naïfs. Celte politique est vieille comme le monde. La spoliation a été pratiquée des millions et des millions de fois. Tuer ou menacer de tuer, pour s’emparer du bien d’autrui, est une recette des plus connues : c’est tout bonnement le bellum omnium contra onmes ou, pour l’appeler de son vrai nom, l’anarchie sauvage. Mais, hélas ! cette recette n’a jamais diminué la misère. Elle l’a toujours augmentée.
Re'sumons-nous. Le socialisme moderne contient un programme politique et un programme économique.
Le premier est digne de tous les éloges et de toutes les sympathies. Aussi triomphera t-il infailliblement. Par la suppression des droits de douane, les socialistes abattront une des positions les plus formidables du parasitisme. Or, comme Ta dit M. Pasteur, le parasitisme est un des plus grands dangers qui menacent les êtres vivants. C’est aussi un des maux les plus terribles des sociétés.
Par l’internationalisme, les socialistes sapent tous les jours l'idole sanglante des kilomètres carrés ; ils démolissent ce funeste esprit de conquête, source de nos plus grandes souffrances. Les congrès socialistes, déjà périodiques, sont comme un embryon de parlement européen.
Quant au programme économique du socialisme, il est contraire aux lois de la nature, donc irréalisable pour une durée plus ou moins prolongée. 11 échouera piteusement.
(1; Cela montre, encore une fois, que la question de l’ordre du jour des préoccupations sociales se modifie constamment.
Les socialistes ‘ seraient bien sages s’ils voulaient se contenter de travailler à la réalisation de leur seul programme politique. Il est très avancé et nos classes dirigeantes sont embourbées jusqu’au cou dans les traditions routinières et les préjugés gothiques. Il faudra donc un travail dur, persévérant, infatigable pour réaliser le programme d’Erfurt. A chaque jour suffit sa peine, surtout quand il s’agit de soulever des montagnes de traditionalisme.
C’est ce que les socialistes allemands semblent avoir compris. Ils laissent le programme économique dans l’ombre. Cependant ils ne l’abandonnent pas. Ils savent parfaitement qu’il est utopique, mais c’est précisément ce qui en fait le prix. Les tableaux idylliques de bonheur universel qu’ils font miroiter aux yeux des intelligences peu développées, poussent les hommes à l’action. Ils entraînent les masses qu’il est difficile de faire marcher, parfois, vers un but réalisable mais modeste.
Les socialistes, d’ailleurs, agissent comme le christianisme et le mahométisme ont agi autrefois. Ces religions ont entraîné les foules en promettant des félicités futures dans le ciel. Ce qui distingue seulement les socialistes, c’est qu’ils promettent des félicités futures aussi (car aucun homme actuellement vivant n’espère les obtenir pour son compte), mais sur la terre.
La conduite des libéraux à l’égard des socialistes est la moins politique qui se puisse imaginer. Il n’y a pas un homme vraiment éclairé qui (sauf de légères réserves) ne puisse signer des deux mains le programme d’Erfurt. Sa réalisation décuplerait certainement la somme de notre bien-être. Pendant une longue partie de leur route, les libéraux et les socialistes ont à faire le même chemin. Ils devraient s’entendre jusqu’alors, s’aider, se soutenir, s’appuyer, quitte à se séparer, plus tard, à la bifurcation. A lieu de cela, libéraux et socialistes passent leur temps à se dresser des embûches, à se créer des entraves. Naturellement les uns et les autres ralentissent leur marche et éloignent le moment où le but désiré pourra être atteint. Les rétrogrades en profitent; leur régime suranné s’éternise et avec lui nos souffrances.
(1) Ici nous entendons surtout ceux de l’Allemagne.
11 y a dans le programme des socialistes un mélange extraordinaire d’erreurs et de vérités. Aussi les sentiments du public sont-ils très partagés à leur égard. Ils excitent l’inimitié la plus féroce et en même temps la plus ardente sympathie.
Mettons en regard de quelques agissements des classes supérieures les projets correspondants des socialistes.
« La guerre, dit M. de Moltke, est conforme à l’ordre de choses établi par Dieu. » Ainsi le brigandage international, érigé en principe, les massacres les plus épouvantables sur les champs de bataille, l’odieux militarisme qui dévore nos sociétés, les milliards gaspillés qui plongent des millions d’hommes dans la plus noire misère, les haines insensées entre nations si bien faites pour se comprendre, tout cela est divin ! Et c’est un feld-marécbal, un homme, placé dans une des plus hautes situations sociales, qui vient prononcer cet abominable blasphème !
Au lieu de cela, que disent les socialistes? Abolition des armées permanentes, arbitrage international, liberté pour chaque groupe humain de dis[)Oser de ses destinées politiques. Est-il étonnant après cela que tout homme ayant un peu de générosité dans l’àme, tout homme capable de ressentir un peu de pitié pour ses semblables, tout homme que la culture a rendu doux et alfectueux, se détourne avec dégoût du rude feld-marécbal et aille aux socialistes?
Au moment où ces lignes sont écrites, des diplomates réunis à Berlin sont en train de négocier un traité de commerce entre la Russie et l’Allemagne. Toilà plus de trois mois qu’ils sont à batailler autour de chaque article. On dit que les Russes ont lini par obtenir un droit de trois marks par quintal de blé, et les Allemands une diminution de 20 p. 100 sur les fers et l’exemption des charbons. Ainsi il a fallu de longues et opiniâtres négociations pour obtenir du voisin ce que celui-ci aurait dû établir depuis longtemps de sa propre initiative pour le bienêtre de son pays. Taxer le pain et le charbon, n’est-ce pas causer les maux les plus cruels aux populations?
Les diplomates de Berlin font l’effet de vieillards tombés en enfance, ou de petits garçons passant leur temps a s’occuper de puérilités. Ils font sourire de pitié ! Mais, hélas ! quand on songe à la somme de douleurs humaines que produisent les
abominables tarifs actuels, on se sent, au contraire, le cœur serré d’angoisse au spectacle de ces négociations.
Au lieu de cela que proposent les socialistes? L’abolition complète de toutes les douanes. A la bonne heure, voilà des hommes! Voilà des créatures logiques et raisonnables et non des mandarins aveugles, momifiés par la routine. Est-il étonnant après cela que tous les cœurs s’envolent vers le socialisme ?
Voyez les cruelles souffrances des Israélites en Russie. Ces malheureux sont arrachés tous les jours à leurs foyers sous prétexte qu’ils ont dépassé les limites de résidence ; ils sont soumis aux restrictions les plus arbitraires, ils sont exploités de la façon la plus éhontée par les agents de l'administration. Voyez dans les autres pays toutes les basses passions soulevées par l’antisémitisme.
Au lieu de tout cela, le congrès des socialistes allemands, à Cologne, en 189d, a flétri l’antisémitisme et le programme d’Erfurt proclame la tolérance absolue, parce que la religion est affaire privée.
Est-il étonnant après cela que tous les cœurs se sentent attirés vers le socialisme ?
Enfin, quand l’Europe est devenue une mine de dynamite que toute étincelle pourra faire sauter, quand douze millions d'hommes sont prêts à se ruer les uns sur les autres pour quelque accident de frontières, quand les hautes classes tâchent d'attiser et d’entretenir les haines internationales, les socialistes viennent proclamer que les intérêts des peuples sont solidaires.
Est-il étonnant après cela que tous les cœurs aillent à eux ?
Les socialistes promettent d’améliorer le sort des classes déshéritées. Dans tous les cas c’est leur but. Les classes supérieures veulent seulement conserver les routines, les privilèges et les injustices. Agrariens et protectionnistes revendiquent le droit de spolier leurs compatriotes. Qui, parmi ces gens, se soucie du bien public ? Cette seule différence donne un avantage immense aux socialistes. Tous les hommes au cœur généreux, à l’àme haute et tendre, capables de compatir aux souffrances des malheureux et des déshérités, émus par les privations et les douleurs d’un si grand nombre de nos frères, tous ces hommes sont portés vers le socialisme. Un grand nombre d’entre eux connaissent mal ses doctrines, ils ne savent
pas quelles en seront les conséquences. Mais ils savent que les socialistes prennent en mains les intérêts du misérable troupeau des faibles et des muets, et cela leur suffit.
Nous devons le dire hautement, à l’honneur de la nature humaine: une vaste pitié commence à s’emparer de notre génération. Nous éprouvons un insurmontable dégoût, une horreur toujours croissante contre les injustices gratuites, les tortures inutiles, les violences brutales, les massacres sans pitié'. Ces sentiments si dignes d’éloges, (|u’on est heureux de constater chez un si grand nombre d’hommes de notre temps, servent les socialistes mieux que la propagande la plus active de leursdoctrines et de leurs théories.
Aussi éprouvons-nous tous une extrême condescendance à leur égard. Public et gouvernements semblent comme désarmés devant eux. Même, quand les ouvriers commettent les actions les plus abominables, on n’ose pas les condamner, on use de mansuétude à leur égard. De même que les aristocrates, en 1789, accueillaient avec faveur les plans de palingénésie les plus frivoles, nous prêtons une oreille favorable aux projets socialistes les plus chimériques et les plus injustes. D’où vient cette sympathie secréte ? Nous le répétons, du [)rogramme politique des socialistes. Tout le monde comprend qu’il serait bienfaisant, tout le monde voit qu’il décuplerait la somme de notre bien-être. On prend alors leur programme économique par-dessus le marché, bien qu’on le trouve utopique et même funeste.
Comment faire pour échapper au programme économique des socialistes ? Nous ne voyons qu’un moyen : exécuter leur programme politique.
i L’heure est grave. Le temps des remèdes de bonne femme est
I passé à jamais. Si les classes supérieures n’ouvrent pas les yeux,
si elles ne comprennent pas qu’il faut mettre un terme au parasitisme et à l’esprit de conquête, si elles ne prennent pas l’initiative de la fédération européenne, les socialistes feront tout cela contre elles. Les événements suivront la même marche que pendant la révolution française. Quand les socialistes seront parvenus à dompter les résistances des classes supérieures, quand ils seront devenus les maîtres, en vertu de la force acquise, ils voudront aussi appliquer leur programme économique. Pour éviter les souffrances et les ruines dont il nous
menace, nous ne pouvons faire qu’une seule chose, nous le répétons encore une fois, au risque de le redire à satiété : la fédération.
Nous n’avons presque pas parlé dans ce chapitre des sectes révolutionnaires : collectivistes, communistes et anarchistes théoriques ou pratiques. Ceux qui se servent de l’assassinat, n’édifieront jamais rien avec ce procédé. La société opposera toujours contre les assassins les remèdes qu’elle leur a appliqués depuis la plus haute antiquité : la peine de mort ou les galères, selon la législation des différents paj’s. Evidemment toute violence ne fera que renforcer la réaction, jamais elle ne transformera nos institutions actuelles.
Les réformes ne s’opèrent que par des partis politiques organisés, formés en gros bataillons et travaillant avec persévérance pendant de longues années. Peu d'hommes ont le désir de devenir des assassins. Les fanatiques ultra seront toujours une faible minorité. Les crimes politiques se sont pratiqués de tout temps et sous tous les régimes. Comme les crimes de droit commun, on ne pourra jamais les supprimer entièrement. Mais il n’y a pas lieu de s’en effrayer outre mesure. Ces criminels, pas pins que leurs prédécesseurs, ne détruiront la société. Pour détruire la France, il faudrait tuer 38 millions d’hommes. Si l’on n’v parvient pas par nos batailles, où l’on met en œuvre tout ce que le génie humain a pu découvrir d’engins de destruction, les anarchistes n’y parviendront eertainement pas avec leurs bombes.
Ceux d’entre eux qui répudient la dynamite pourront, certes, se constituer en parti politique. Mais les anarchistes théoriciens sont encore peu nombreux. On ne peut pas encore prévoir leur direction future. Le socialisme est, dans une forte mesure, une protestation contre le parasitisme; l’anarchisme, une protestation contre l’étatisme outré qui paralyse les mouvements de nos sociétés. Nous sommes beaucoup trop gouvernés. Les anarchistes veulent que nous ne le soyons plus du tout. Ils vont trop loin. Ils oublient que, presque toujours, la vérité est à mi-chemin entre les extrêmes.
Encore un mot pour finir. Quand on voit les plus grands noms de l’aristocratie allemande combattre avec tant d’acharnement pour renchérir le pain du peuple (peut-on imaginer quelque
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chose de plus odieux que d’affamer ses propres compatriotes ?), quand onles voit entretenir le plus abject militarisme, pour procurer des places d officiers à leurs cadets, quand on voit massacrer des centaines de milliers d’hommes sur les champs de bataille pour obtenir un titre ou une dotation, quels sentiments peut-on éprouver cà l’égard de personnes qui tiennent cette conduite, sinon la haine la plus profonde? Aussi longtemps que les classes supérieures pratiqueront ce genre de politique, le peuple se détournera d’elles avec horreur. Il les considérera toujours comme des ennemis ; et, tant que cette manière de voir régnera dans les masses (et il faut reconnaître qu’elle est bien justifiée aujourd hui), les socialistes feront des j)rogrès, si calamiteux et si insensé que soit leur programme économique.
« 11 faut que l’Allemagne se remue un peu pour la paix, » disait M. Bebel. Nous dirons, à notre tour, il faut enfin que les hautes classes se remuent un peu pour le bien-être des masses populaires. Il est temps qu’on nous délivre des entraves épou- \antables de la bureaucratie, qu’on dt;sarme les régiments et qu on mette un terme à cette impitoyable fiscalité qui menace de tarir bientôt les sources même de notre vie.
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