CHAPITRE XXIII
LA PRODUCTION CAPITALISTIQUE
Nous sommes entièrement d’accord sur un point avec les socialistes : les classes populaires sont exploitées de la façon la plus excessive et la plus inique. Ce sont elles qui payent la majeure partie des cinquante milliards de nos gaspillages. Le but de l’auteur, en écrivant ce livre, était de montrer précisément la grandeur de la spoliation. Mais d’où vient celle-ci? Estelle vraiment une nécessité inhérente à la production capitalistique ? C’est ce qu’il convient d’examiner avec le plus grand soin.
On viendra me dire ; * Voulez-vous donner votre argent pour que M. X, industriel protégé, gagne quatre millions par an au lieu de deux ; voulez-vous le donner pour que M. Z, fonctionnaire, reçoive 50 000 francs d’appointements au lieu de :20 000? Voulez-vous le donner, enfin, pour procurer une grasse sinécure à M. Y? » — Je dirai non, mille fois non'. Que faut-il faire pour prendre mon argent en faveur de ces trois individus? 11 faut le gendarme, il faut la force. Mais pourquoi les hommes s’y
(1) On dira, peut-être, que la réponse serait la même pour tous les impôts. Oui, mais cela ne durerait pas longtemps. On vient me demander de l’argent pour paver ma rue. Je refuse. Ce travail n’est pas fait. Bientôt j'cprouve des souffrances; je coiiipi'ends ([ue je puis m’en débarrasser en donnant ma cotisation pour paver ma rue, et je le fais de bon gré. 11 en est de même pour plusieurs services de 1 Etat ? Si chacun avait à défendre sa sécurité pour son propre compte, elle lui coûterait très cher; chacun s'apercevrait bien vite qu’il est plus économique de payer la police de l'Etat. Mais jamais je ne trouverai avantage à donner mon argent à l'industriel protégé ou au sinécuriste, parce que jamais cela ne me procurera de bénéfice indirect.
ilOYE>'S D’ACCROITRE LA RICHESSE
soumettent-ils? Ici est le nœud de la question. C’est ce point qu’il faut mettre en lumière d’une façon complète.
Supposez un pays sans voleurs et sans assassins, où la sécurité serait absolue. Ce pays n’aurait pas de gendarmes ' et il ne viendrait à l’idée de personne d’en établir.
Dans un pays sans gendarmes, si l’on était venu dire à un citoyen : Donnez 100 francs pour enrichir votre voisin, et s’il avait répondu : Je ne veu.x pas ; on n’aurait eu aucun moyen de l’y contraindre, puisqu’il n’y aurait aucune force publique. Le percepteur n’aurait donc pu prendre que ce qu’on lui aurait donné de plein gré pour assurer la marche des services de l’Etat. Dans ce cas, la spoliation eût été absolument impossible.
Par malheur, il y a des voleurs et des assassins et le gendarme devient indispensable. Alors, quand on vient me demander mon argent pour entretenir la police et les tribunaux, je comprends que je dois le donner, sous peine d’être tué ou volé. Un réflexe social s’établit à la longue. L’impôt coercitif paraît conforme à l’ordre des choses. Quand le gendarme vient aussi me demander mon argent pour un individu beaucoup plus riche que moi, je dois le donner également, bien que contre mon gré. En un mot, la spoliation publique est une conséquence de l’assassinat et du vol, c’est-à-dire des spoliations exercées entre particuliers.
De même que le milieu ambiant a façonné l’organisme animal, le milieu international a façonné la structure de nos sociétés. De temps immémorial on a fait des conquêtes. Elles avaient pour but de spolier, dans une mesure quelconque, un certain ensemble de populations. Au bout de quelques siècles, la spoliation à outrance a semblé conforme à la nature des choses. Depuis l’antiquité le ryot indien, par exemple, a été obligé d’abandonner à l’Etat les neuf dixièmes de son revenu. Il a fini par croire qu’il doit en être ainsi et, fort probablement, il ne se représente pas un pays où il en soit autrement.
Sans la guerre, il ne serait jamais formé de ces États-Leviathans dont les finances sont des abîmes sans fond. L’humanité aurait été une fédération de communes. Chaque citoyen aurait pu y contrôler directement l’emploi des impôts. Alors on aurait
(1) Ce n’cst]i;is absolument un rêve. Une colonie galloise sur les bords du Cliubut, dans la Réimblique Argentine, n’a jias un seul agent de police. Voir E. Reclus, .Vowc. Géogr. Unie., t. XIX, p. 754.
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vite établi la distinction entre ce qui sert aux services publics et ce qui va dans les poches des parasites.
C’est à cause de l’insécurité internationale qu’il y a avantage à faire partie d’une grande agglomération politique. C’est la guerre qui a fait sentir le besoin des gouvernements forts, car si le pouvoir central n’est pas obéi ponctuellement, la défaite est inévitable. Le réflexe de l’obéissance passive vient de l’anarchie internationale. Conquête et despotisme sont deux termes corrélatifs, comme liberté et sécurité. Un peuple libre est celui qui paye seulement les impôts consentis de plein gré. Si la conquête n’établissait pas la servitude, elle ne donnerait pas la faculté de spolier le vaincu. Elle serait alors sans profit, et par conséquent, ne serait pas pratiquée. D’autre part, sans les conquêtes, la sécurité internationale serait entière. Alors tout peuple mal gouverné se serait retiré du groupe politique, et de cette façon il aurait mis fin à la spoliation.
Les phénomènes sociaux exercent constamment des effets les uns sur les autres. Ils sont profondément enchevêtrés ensemble et forment le plus inextricable des réseaux. Le protectionnisme, la centralisation, l’étatisme, l'exclusivisme et l’intolérance sont le produit des conditions du milieu international, qui est purement anarchique jusqu’à nos jours. Ces différents facteurs ont pour résultante la spoliation dont les classes populaires se plaignent à bon droit. Pline a déjà affirmé que latifundia perdidere Italiam. Nous voyons les latifundia se reformer sous nos yeux en Sicile. Mais ce n'est point par des causes économiques. Treize mille parcelles de terre appartenant à des paysans, y ont été vendues en une année, pour le recouvrement des impôts. Elles n’ont pas pu être acquises par d’autres paysans aussi dénués de ressources que les évincés. Les riches les ont achetées et en ont constitué de vastes domaines '. Mais la cause initiale de ce fait n’est pas la fortune des capitalistes, ce sont les exigences du fisc. C’est donc un phénomène de l’ordre politique qui produit la concentration de plusieurs propriétés en une seule, et non un phénomène de l’ordre économique. Mais les socialistes ne voient pas cela ou ne veulent pas le voir.
(1) Ce phénomène doit se produire toutes les fois que la fiscalité atteint une certaine limite. Si l'impôt dépasse le revenu de la terre, elle doit rester eu friche ou former de vastes domaines.
Toute leur haine est pour l’individu qui a acheté le champ du paysan, tandis qu’elle aurait dû se tourner contre les gouvernements qui les ont fait vendre
La spoliation est toujours un phénomène de l’ordre politique et nullement de l’ordre économique. Et il ne peut pas en être r! autrement. La chose est facile à démontrer.
Jean travaille et accumule des épargnes. Il devient capitaliste. Un beau matin, Pierre vient lui enlever ses économies par la violence. Pendant que Pierre se livre au brigandage, il lui est absolument impossible de produire en même temps des capitaux. S’il fait le brigandage toute sa vie, il n’en produira jamais, puisque son métier est, précisément, de prendre ceux des autres. On appelle phénomène économique une certaine quantité d'énergie dépensée en vue de produire une adaptation plus complète de la planète aux besoins de l'homme. Le brigandage n’est donc pas un phénomène de l’ordre économique, mais politique. D’où l’on peut conclure, qu’en essence, capitalisation et spoliation sont deux termes opposés et contraires , comme vide et plein , comme chaud et froid. L’un implique nécessairement la négation de l’autre. Quand un capitaliste devient aussi un spoliateur (ce qui arrive très souvent, par malheur!), il se transforme en Janus bifrons. Il emploie une partie de son temps à produire la richesse (donc à accélérer la formation des capitaux) et une autre à prendre celle du voisin (donc à ralentir la formation des capitaux).
Tâchons d’isoler le phénomène de la production, pour bien le comprendre. Pour cela, il faut le débarrasser de toutes les influences perturbatrices qui l’obscurcissent aujourd’hui. 11 faut supposer une sécurité internationale complète, la fédération universelle, donc l’absence de toute spoliation.
C’est en se plaçant sur ce terrain, qu’on peut examiner sérieusement si la production capitalistique est un mal par ellemême et si l’on peut la remplacer par autre chose.
Mais, encore ici, il faut établir un point d’une très grande
(1) Ici encore la cause dei-nière est rinsccuritc internationale. Caries gros impôts sont perçus pour entretenir de grosses armées. Si Ton réfléchit bien, on verra que la violence vient toujours, en dernière analyse, de Textcrieur du groupe, puisque précisément le groupement s’opère à partir du moment où des rapports juridiques s'établissent entre un certain nombre d’individus.
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