‹ Gaspillages des sociétés modernes [microform]; contribution à l'étude de la question socialeChapitre 39 sur 41 · JO · texte numérisé non relu

JO

Dans l’organisation actuelle, l’entrepreneur rémunère ses compagnons de travail en leur payant un salaire fixe.

Les socialistes prétendent que ce système est mauvais. Si donc on le supprimait, voici ce qui se produirait.

Quand Pierre aurait conçu une idée et quand il se serait procuré les outils, il devrait se mettre en quête de compagnons de travail consentant à s’associer à lui, pour courir les risques de l’entreprise. N’est-il pas évident que cette nécessité lui ferait perdre un temps considérable? 11 devrait persuader des milliers d’hommes, souvent peu éclairés, et surtout peu au courant des découvertes de la science. Par conséquent, toute entreprise fondée par une société coopérative de production, demandera plus de temps pour sa mise en train qu’une entreprise privée. Donc il se formera moins d’entreprises dans un temps donné, donc le taux d’accroissement de la richesse sera ralenti. Cela seul est la condamnation du socialisme.

De plus, nous avons supposé que Pierre avait déjà ses outils, c’est-à-dire son capital. Mais si la production capitalistique était .supprimée, Pierre n’aurait pas pu l’avoir. Pour se procurer des outils, il devrait aller les demander à des agents de l’autorité ! Il faudrait aussi les convaincre que son entreprise est bonne. Seconde perte de temps. Enfin l’entreprise ne donnera pas de bénéfices (si elle en donne en général) dés le premier jour; il faudra attendre six mois ou quelquefois davantage. Pendant ce temps, de quoi se nourriront les travailleurs ? 11 faut donc qu’ils aient, eux aussi, un capital sous forme de réserves alimentaires. S’ils n’en ont pas, ils devront le demander à l’État et convaincre les fonctionnaires que l’entreprise, dans laquelle ils s’engagent, sera rémunératrice. Cela exigera de nouvelles démarches, de nouveaux pourparlers, bref de nouvelles pertes de temps.

Que des ouvriers s’associent pour exploiter une branche quelconque de production, rien de mieux». Quand bien même toutes les entreprises aujourd’hui existantes pourraient être mises à ce régime, nous n’y verrions pas d’inconvénient. Mais si des entreprises nouvelles ne naissent pas tous les jours, lajouis-

(1) Cela se pratique déjà. L’ouvrier qui achète une action de l’usine où il travaille, devient, dans une certaine mesure, propriétaire de cette usine. Il entre dans une société coopérative de production.

LA DRODUCTION CAPITALISTIQUE 29»

sance est impossible pour les hommes, puisque la somme d’adaptation de la planète à nos besoins ne changerait plus. Or par entreprise nouvelle, il faut entendre trois choses : d’abord l’application de certaines connaissances scientifiques qu’on n’avait pas auparavant. Le téléphone rentrait dans cette définition, il y a une vingtaine d’années. Le navire aérien y rentrera peut-être demain. Ensuite il faut entendre aussi, par entreprise nouvelle, l’application de l’idée la plus ordinaire. Un homme défriche une lande à côté de son champ. C’est une entreprise nouvelle. Enfin, par entreprise nouvelle, il faut entendre une troisième chose également très importante : une économie de temps. Une presse à la main produit 600 exemplaires à l’heure. Une machine rotative de Marinoni 60 000. Le remplacement de la première par la seconde est une entreprise nouvelle.

Or, tout ce qui mettra des obstacles à l’esprit d’invention aura les conséquences les plus funestes pour l'humanité. L’abondance des produits constituant le bien-être, moins vite ils se multiplieront moins vite aussi augmentera la richesse.

Soit la richesse actuelle égale à 1 000. Avec la production capitalistique mettons qu’elle atteindra 2 000 en une année. Avec la production socialistique qui sera plus lente, elle ne pourra atteindre que 1 300 ou 1 500. Donc la somme de jouissances de l’humanité sera diminuée. C’est la condamnation du socialisme.

Mais, disent les socialistes, il nous importe peu que la richesse progresse vite ou lentement. Ce qui nous importe, c’est qu’elle soit autrement distribuée.

Toutes les classes tiennent le même discours. Voyez ce ministre routinier et rétrograde. Il dit : « 11 m’importe peu que mon pays avance vite, il m’importe peu qu’il soit distancé par les autres. Pourvu que j’aie de gros émoluments et des profits directs et indirects pour moi et mes amis, le reste m’est indifférent. * Ce langage est odieux et funeste, quand il est tenu par un ministre, pourquoi pense-t-on qu’il doit être bienfaisant quand il est tenu par les ouvriers? En réalité, l’accroissement rapide de la richesse a plus d’importance pour les pauvres que pour les riches. Tout individu qui gagne 5 000 francs aujourd’hui, a pour ainsi dire déjà atteint le but idéal que nous indiquons dans ce livre. S’il ne va pas plus loin, ses souf-

fiances seront médiocres. Mais, si l’on empêche les pauvres d’y arriver le plus vite possible, on leur fait un tort d’autant plus grand que leur revenu est plus modeste

Après avoir parlé des entreprises nouvelles, occupons-nous de celles qui existent actuellement. Les socialistes prétendent que leur exploitation par le système capitalistique (c’est-à-dire individuel) est néfaste, qu'il faut lui substituer le système collectiviste.

Voyons.

On parle de nationaliser les chemins de fer, les mines ou toute autre entreprise. Mais il faut être logique. Si la nationalisation est bonne, il faut l’appliquera l’ensemble des propriétés individuelles. Examinons cette combinaison.

Prenons la France pour exemple. Selon M. A. de Foville, sa fortune entière peut être évaluée à ^00 milliards L Deux procédés s offrent à nous pour la * nationalisation » : 1“ la confiscation pure ; :2“ le rachat.

En quoi le premier procédé s’écarte-t-il de ceux des Attila et des Tamerlan? Eux aussi s’emparaient d’un pays et spoliaient tous ses habitants. La spoliation socialiste serait un colossal biigandage, et rien de plus. Mais nous ne nous arrêterons pas à cette combinaison. D’abord elle est inexécutable. Chacun opposerait la force à la force pour défendre son bien. Cela serait donc la plus épouvantable des guerres civiles. De plus, nombre de socialistes répudient les moyens violents.

Reste le rachat. Il est clair que le jour où l’on voudra emprunter 200 milliards pour nationaliser la propriété française, le taux de l’intérêt sera supérieur à celui que nous avons maintenant. Il dépassera 10 p. 100 sans aucun doute, peut-être meme lo. Mais abondons dans le sens des socialistes. Admettons qu’il sera de 6. Cet emprunt de 200 milliards coûtera donc 1- milliards d’intérêts annuels. Qui payera cette sonme ?

(1) Ainsi les chemins de fer ont beaucoup plus d'importance pour les

inrcomdr P"" Jouissance de

aicouiu toute 1 Europe au commencement de ce siècle, parce qu’il avait

ne ^mande lortune. Mais, tant qu’on voyageait dans sa propre voiture un

UüL! ne pouvait pas se donner le plaisir de visiter des pays un peu loin-

(2) La France e'conon.iique. Paris, Colin, I8D0, p. 521.

LA PRODUCTION CAPITALISTIQUE

1' De nouveau le peuple français. Toute cette opération se

ramène donc à un simple calcul arithmétique. Si, après la « nationalisation > de la France, le sol de ce pays rapporte 12 milliards de plus, l’opération est bonne ; s’il rapporte la même chose, elle est inutile ; s’il rapporte moins, elle

!se solde en perte, c’est-à-dire par une diminution de jouissance.

On estime aujourd’hui le revenu total de la France à 25 milliards de francs*. Ce pays rapportera-t-il 37 ou 38 milliards, quand il sera « nationalisé »? Oui, si l’accroissement de la richesse était uniquement en fonction de la répartition du capital. Or, ce n’est pas le cas. L’accroissement de la richesse est en fonction du temps. Un homme produisait auparavant 5 hectolitres de blé I en travaillant un an, il en produit ensuite 10; alors la richesse

augmente. Ou (ce qui revient au même) dix hommes produisaient 50 hectolitres et ensuite cinq hommes suffisent à cette besogne ; il y a également accroissement de la richesse. Mais tout cela n’a aucune connexion directe avec la manière dont 38 millions de Français se partageront le capital national. Par cela seul que l’outillage agricole et industriel deviendra la ( propriété indivise du peuple entier, il est clair que la produc-

tion n'augmentera pas nécessairement. Les Français continue- I ront à percevoir 25 milliards. Mais ils devront en déduire aussi-

I tôt 12 pour payer les intérêts du capital de la nationalisation.

On le voit, même en supposant les circonstances les plus favorables, la moyenne du revenu de chaque Français n’augmentera pas.

Mais il est clair que les choses ne se passeront pas ainsi. D'abord les dépenses administratives nécessaires pour opérer la nationalisation, absorberont des sommes considérables dont il faudra aussi payer les intérêts. Puis il est évident que l’exploi- ' tation par l’Etat coûtera plus cher que l’exploitation par les

particuliers. Il en a été ainsi depuis les temps les plus reculés; il en sera toujours ainsi. D’abord, parce que le fonctionnaire ne ^ sent pas l’aiguillon de l’intérêt, ensuite parce qu’il ne possède

(1) Foville, ibid., p. 509.

(2) Songez seulement un peu à ce que coûte le cadastre d’un grand pays. Pour opérer la nationalisation, il faudra évaluer des millions de jiropriétés. Cela demandera des dépenses ell’rayantes.

pas la liberté d initiative, enfin pour une troisième raison que nous allons indiquer.

11 y a aujourd’hui des socialistes dans nos sociétés capitalistiques. Demain, dans les sociétés collectivistes, il y aura évidemment des individualistes. Ils seront peut-être une minorité, mais ils existeront tout de même. Jamais tous les hommes ne penseront la même chose. De plus, le système individualiste a la science pour lui, et il faut avouer que ce n’est pas une force à dédaigner. 11 y aura donc des partis dans la société collectiviste. Comme dans la nôtre, ces partis lutteront entre eux avec des alternances de victoire et de défaite. On dit que l’administration de la France-est désorganisée par l’ingérence des députes. Or, que veut dire * désorganisée » ? Gela signifie que l’administration française rend de mauvais services et coûte très cher*. Eh bien! cette même ingérence aura lieu dans l’État collectiviste. Mais comme ses fonctions seront beaucoup plus nombreuses, le mal sera plus grand. Supposer que les hommes deviendront des perfections absolues, parce qu’on aura seulement décrété la production collectiviste, est la plus folle de toutes les chimères. C’est tout simplement la foi au miracle.

Aujourd’hui le fonctionnaire français a deux préoccupations • son chef hiérarchique et le député de son département. S’il n’en avait qu’une seule, sa besogne irait beaucoup plus vite. Gela saute aux yeux. Quand les économistes demandent de restreindre les attributions de l’État dans la mesure du possible, c’est pour économiser le temps. En effet, qui n’est pas distrait par des préoccupations politiques produit davantage 3Iais le fonctionnaire de l’État collectiviste ne pourra pas se soustraire aux préoccupations politiques. Donc, par la nature des choses, le sol de la France, une fois nationalisé, ne produira pas ce qu’il produit aujourd’hui. La nationalisation se soldera donc inévitablement en déficit. Au lieu de 2o milliards de revenu, les Français n’en auront alors que ou lo, et encore ! Leur bien-être sera donc moindre qu’avec la production capitalistique.

Ce qui trompe les socialistes, c’est que, de nos jours, la spoliation enrichit effectivement certaines personnes. Mais c’est jus-

'^**'\.û**e prenons simplement la France comme exemple

mauîm seI2?u «**,^***=****e son administration soit plus

mau\aise que celle des autres pays. ^

LA PRODUCTION CAPITALISTIQUE 29ô

tement parce qu’elles sont peu nombreuses. Une compagnie de chemins de fer fait de mauvaises affaires. Elle obtient une garantie de l’État. Alors mille ou deux mille actionnaires qui percevaient auparavant 1 p. 100 de dividende, en perçoivent désormais cinq ou six. Le malheureux contribuable est spolié, mais quelques individus éprouvent un accroissement de bienêtre. Les choses changent d’aspect, quand il s’agit de faire bénéficier la nation entière. Que chaque Français donne un franc par an à M. X, celui-ci devient milliardaire. 3Iais que les Français échangent un franc entre eux, ils n’en seront ni plus pauvres ni plus riches. Les socialistes voient que la spoliation profile à quelques-uns, ils en concluent qu’elle serait également avantageuse si elle était généralisée. C’est une profonde illusion.

Examinons maintenant si la production capitalistique a pour conséquence inévitable une injuste répartition des bénéfices. Les socialistes alfirment, en effet, que l’injustice est inhérente à ce système.

Mais d’abord comment établir ce qui constitue la juste rémunération d’un travail ? Quelle autorité indiquera le chiffre pour chaque cas particulier ? Et d’ailleurs, quand bien même le gouvernement aurait cette compétence, sera-t-il obéi ? Depuis Dioclétien jusqu’à nos jours, l’État a commis mille fois la folie de vouloir régler le prix des denrées et des services au moyen de la loi. A quoi cela a-t-il servi ? Le vent a emporté tout ce fatras. L’expérience de tant de siècles n’est-elle pas encore décisive ? Tous les futurs édits réglementant les prix, resteront lettre morte comme les anciens.

Pour établir la. juste rémunération de chaque service, il faudrait posséder l’omniscience. C’est donc une chimère. Prenons un exemple ; le livre qui est en ce moment sous les yeux du lecteur. S’il s’en vend seulement 500 exemplaires, les frais d’impression ne seront même pas couverts et l’auteur n’aura aucune rémunération matérielle de son travail. Mais s’il se vend un million d’exemplaires, l’auteur réalisera une grosse fortune. Or à quel moment finit la juste rémunération du travail de

rameur Commence-t-il à devenir un voleur après avoir touché e benelice du d.x millième exemplaire ou du cent millieme. Mais pourquoi pas du cinq millième? Oui pourra .ndiquer le cinirre ? Si rauteur gagne un ,„iiii„;;, aL-t™

: ommis un vol . Mais s’il gagne cinq cent mille francs, non ?

Uui pourra jamais fixer la limite ?

La véritable solution est ailleurs. Si l’auteur vend un million

; d’hommes trouvent utile

ou agréable de se payer son volume. Mais si un gouvernement

quelconque envoyait d’office un million d’exemplaires à un million de personnes avec ordre de l’acquérir, le bénéfice réalisé par 1 auteur, serait une contribution prise sur ses concitoyens, donc une injustice. La justice cesse à partir du moment où la Molence et la coercition entrent en jeu.

60^r'‘inn <>" gagnent jusqu’à

h- 'af'f douanier. Comment réalisent-ils ce

enefice . Par 1 appui du gendarme qui force le contribuable à payer le sucre au double de sa valeur. Ce bénéfice n’est donc pas la rémunération d’un travail, mais un butin. Que les ouvriers de ce fabricant viennent lui dire : « Vous avez pris un ribu sur nos compatriotes; partageons. » On n’aurait aucune objection a faire. Mais supposons la suppression de toute violence, c est-a-dire le libre échange absolu, la scène change entièrement. Le sucre se vend partout au prix du marché universel La concurrence ramène les bénéfices du fabricant de sucre au niveau du taux moyen de l’intérêt; il cesse donc de prendre un butin et reçoit la. juste rémunération de son travail.

Un industriel achète les membres d’un parlement et se fait accorder des droits prohibitifs L II devient un malfaiteur public i^ans doute les capitalistes profitent souvent de leurs richesses* pour commettre cette action criminelle. Alors le spoliateur e[ e capitaliste font une seule et même personne. Ils méritent res légitimement la haine des classes exploitées. Mais il faut bien comprendre que, dans ce cas, ils font du mal en tant que parasites et spoliateurs, mais nullement en tant que capitaistes. Encore ici, comme c’est le gendarme qui assure leur

cainJ ont fluelques richissimes manufacturiers améri-

Mac Kiully Pouv empêcher l’abolition du bül

LA rRODUCTION CAPITALISTIQUE 29/

privilège, nous sommes en présence d’un fait politique et non économique.

Au point de vue strictement économique,. un capitaliste est un individu qui produit de la richesse, fait des épargnes et les fait fructifier ou bien fait fructifier les épargnes de ses ancêtres. Mais si un individu s’occupe de spolier ses voisins, il ne peut pas, dans le même temps, s’occuper de produire de la richesse. Par conséquent, il cesse d’être un capitaliste, pendant tout le temps qu’il s’occupe de spoliation.

La juste répartition des hénéfices se réalisera naturellement quand les causes perturbatrices, provenant des facteurs politiques, seront éliminées, quand l’Etat ne se mêlera plus de réglementer la production.

Que verrons-nous alors ? Un certain nombre d’entreprises seront exploitées par des sociétés coopératives de production. Un certain nombre d’autres (surtout les nouvelles) resteront capitalistiques avec des salariés i. Comment se réglera la rémunération de ces derniers ? Eh bien ! il faut l’affirmer, malgré tous les socialistes du monde, elle se réglera par l’olTre et la demande.

Soit X, fabricant de drap. La concurrence a réduit ses bénéfices aux taux moyen du loyer des capitaux^. Mû par un sentiment de bienveillance à l’égard de ses ouvriers, il les paye plus cher que Z, autre fabricant de drap. Quelle sera le résultat de sa conduite ? Il sera ruiné et devra fermer son usine. Allons plus loin : tous les industriels, d’un commun accord, majorent les salaires de 100 p. 100. Qu’arrivera-t-il ? Simplement ceci : les ouvriers perdront, comme consommateurs, le -surplus du bénéfice qu’ils auront empoché comme salariés. Leur bien-être ne s’accroîtra donc pas.

Malgré tous les sophismes dont on embrouille cette question, le juste prix d’une denrée est celui qui est établi par la concurrence universelle; la juste réniunération du travail est le

(1) Nous entendons par ce mot non seulement les simples ouvriers, mais encore tout le personnel : ingénieurs, contremaîtres, buralistes, etc.

(2) Sans doute quelques entreprises nouvelles, conçues d’une façon très habile, pourront donner un revenu supérieur pendant quelque temps. Mais, vraiment, la société ne devrait pas lésiner là-dessus. On ne saurait trop récompenser l’esprit d’invention. Malheur aux sociétés où il est faible. Elles sont condamnées à une décadence irrémédiable.

taux moyen des salaires du globe entier. La justice, comme

nous 1 avons montré dans notre première partie, est l’équilibre economique. *

On voit donc que la production capitalistique n’empêche pas a juste répartition des bénéfices du travail. L’essence de l’injustice n est pas dans le capitalisme, mais dans la spoliation violente provenant des facteurs politi({ues.

.Mais les ouvriers ne veulent pas entendre parler de la loi de 1 offre et de la demande. Ils disent qu’à l’économie politique oHhodoxe il faut substituer une économie politique nouvelle. Is oublient seulement, comme le dit si bien.M. Vilfredo Pareto qu U n y a pas de science orthodoxe ou hétérodoxe. Il y a seulement une science vraie et une science fausse. Quand les économistes actuels se trompent, il faut simplement redresser leurs erreurs. La passion aveugle les socialistes. Parce que certains capitalistes sont, hélas ! des spoliateurs de la plus belle eau, on déduit que la production capitalistique est nécessairenie^U spolatrice. On affirme que l’ouvrier reçoit des miettes, on demande pour lui le pain tout entier. Supposons leurs vœux accomplis. Un leur fait cadeau (on voit que nous allons loin) de toutes les entreprises agricoles et industrielles. Que vont faire les ouvriers^ Tout d abord que feront-ils de celles qui donnent actuellement clés pertes . Ils les supprimeront, à coup sûr. Mais alors un grand nombre de salariés, qu’elles nourrissent aujourd’hui, vont être je essur le pavé. Et puis même les entreprises lucratives, quevontel es devenir ? Nous sommes toujours et inévitablement ramenés a la question de la production. Si une fois nationalisé, le sol de la France donne, par exemple, loO millions d’hectolitres de blé au lieu de 100, il y a accroissement de bien-être ; sinon, non.

en est de même de toutes les autres exploitations. Là est le fin fond de la chose. Mais les ouvriers ne songent pas à tout c^ela Ils disent que les bourgeois ont exploité le peuple et qu’à son tour le peuple doit exploiter les bourgeois. Or que veut dire exploffer . Gela veut dire se faire attribuer une rémunération supérieure a la moyenne générale , c’est-à-dire , en d’autres eimes, evenir parasite. Mais ici les socialistes tombent dans une contradiction complète. Comment, ils affirment que tous e:^ raau.x viennent de la spoliation et c’est sur cette même spoliation qu Ils comptent pour les guérir ? Répétons les paroles du

ministre concussionnaire : « Je cause, il est vrai, du mal direct

et indirect à mon pays, mais que m’importe, puisque j’ai plus !

de bien-être personnel. » Quand les ouvriers veulent pressurer

les bourgeois ils disent également ; « Que nous importe de

vivre en parasites, pourvu que nous vivions bien. » Par malheur,

ils se trompent de la façon la plus grossière. C’est surtout pour

les masses populaires que le revenu minimum a une importance

de premier ordre. Que ce revenu soit de 1000 ou de 5000 francs,

.M. de Rothschild s’en soucie peu. Mais les milliardaires ne sont pas cent sur le globe entier tandis que les familles ouvrières se Ji

comptent par dizaines de millions, si l’on y comprend les agriculteurs. Que M. de Rothschild ait vingt millions de revenu ou )

cinquante, le train de sa maison ne changera guère. Mais si, grâce au parasitisme des ouvriers, la moyenne des revenus des masses populaires baisse seulement de 1000 à 800 francs, les pri- '

valions les plus cruelles frapperont un nombre immense de familles. Ce qu’il faut bien comprendre c’est ceci : le corps social 1

sera aussi malade (c’est-à-dire les souflrances seront aussi grandes) quand le compagnon X sera un parasite que quand le duc Z le j

sera. Ce qu’il faudrait, pour la santé du corps social (c’est-à-dire •

pour ramener la souffrance au minimum), c’est qu’il n y ait plus ;

de parasites du tout, ni en haut, ni en bas. Or, il n’y en aura plus quand il n’y aura plus de violence et il n’y aura plus j

de violence quand la fédération unira tous les peuples de la \

terre.

CIIAPIïUE XXIV

La fédération est le véritable remède aux maux de nos sociétés. Il est aisé de comprendre qu’elle ne portera aucune atteinte aux intérêts des classes supérieures. Au contraire, elle augmenlera leur richesse dans une mesure immense. Les propriétaires terriens en profiteront surtout. Leurs domaines acquerront une plus-value très forte. Par malheur, les routines des classes supérieures sont si invétérées, leur aveuglement est si incommensurable, qu’elles résisteront probablement pendant fort longtemps à l’établissement de l’ordre de choses le plus conforme à leurs intérêts véritables. Pour se réserver des avantages très minimes, mais immédiats, elles s’opposent aux réformes et renoncent a des avantages infiniment plus grands. Elles prahquent sur la plus vaste échelle, la politique qui consiste à lâcher la proie pour l’ombre ; politique d’autant plus inexcusable que l’expérience du passé a démontré son absurdité L La

n£l Lerda, devait s’armer de

ivcurston T-"" entreprenait la moindre

o\cuision. Il devait soigneusement éviter les châteaux de ses ennemis lo-er

d«ins de niîiuvaises <iiiber‘^es Bref s*i viV ® .

diorrp^ * i ? *• olhcUt des jouissances assez ine-

cZnîL uT jouit de la sécurité la plus

compltte. 11 ou bon lui semble, sans faire le moindre nrénaratif S'il

habite un grand centre urbain, il a à sa disposition “i e dTs a'J it des

pm-cs des niusees. des bibliothèques ; pour une somme mo^ue R va at

c leî Si Ton ‘^‘^ûtaient e.xcessivement

chei. Si I on avait dit alors a ce baron qu’il viendrait un jour où Ton irait

t ente heures de Pans à Rome, commodément établi dans un wagon-lit,

fédération se fera par conséquent, non par les classes supérieures qui en profiteront le plus, mais contre elles.

Le jour où elle serait réalisée, quel incommensurable progrès ! M. .Mulhall évalue ào milliards de francs, en moyenne, les capitaux engagés tous les ans, sur notre globe, dans des entreprises nouvelles. Si l’on y plaçait seulement dix milliards, sur les cinquante que nous coûte aujourd’hui l’anarchie internationale, quel immense demande de travail cela produirait ! Des centaines de milliers de malheureux, dans toutes les classes de la société, cherchent de l’occupation sans pouvoir en trouver. Parfois, pour une place, il y a jusqu’à deux mille postulants. En ce moment, 800 000 ouvriers sont sans travail aux États-Unis. Versez sur le marché dix ou (juinze milliards de plus qu’aujourd’hui et immédiatement des entreprises nouvelles vont surgir de toutes parts. Abaissez les barrières de douane, traitez l’étranger en compatriote, assurez-lui une sécurité et une liberté complètes, et la moitié du globe, qui reste en friche jusqu’à nos jours, va produire d’abondantes richesses. En Russie en Asie, en Afrique, presque tout est encore à faire. Non seulement les ressources naturelles les plus précieuses n’y sont pas mises en exploitation, mais elles n’y sont même pas connues. En Russie, on découvre tous les jours ici de la houille, là du cuivre, plus loin du pétrole ou même de l’or. Le limon fécondant des capitaux viendrait rendre partout la demande du travail supérieure

sans escorte, sans armes ; qu’on enverrait une lettre de Turin à Syracuse pour 10 centimes ; que tous les vilains porteraient une chemise, qu’ils sauraient presque tous lire et écrire, qu'il ii’y aurait plus de suzerains, de châteaux, d’investitures et que le monde ne s’en jiorterait pas plus mal, notre baron aurait commencé par pousser un •^rand éclat de rire et puis, qui sait, peutêtre aui*ait-il fait pendre cet impudent rêveur. » (CrUîca sociale du 16 mai 1893, p. lo2.) On ne saurait mieux dire, La sécurité internationale du groupe européen est aussi avantageuse que la sécurité au sein de l’Etat. Mallieureusement les classes supérieures ne veulent pas le comprendre. M. Lerda, lui non plus, n’attend rien de leur profonde cécité. Cependant, comme il le dit très bien, le baron du moyen âge était jilus excusable que nos barons modernes, parce qu’il était inüniment plus ignorant. Eh bien! de même que les petites souverainetés italiennes se sont fédérées en un seul royaume, les États européens se donneront un jour certaines institutions communes. Le même processus se renouvellera sur une plus grande échelle.

(1)11 n’y a peut-être pa.s plus de 20 villes de cet empire qui soient éclairées au gaz ! Des centaines pourraient l’être maintenant â l’électricité. De ce seul

chef, combien d’entreprises productives !

MOYENS D’ACCROITllE LA RICHESSE

à l’offre. Une grande partie des misères humaines pourrait disparaître rien que par ce fait.

Mais pour que l’esprit d’entreprise puisse atteindre son point culminant d’intensité, pour qu’il puisse accomplir son œuvre merveilleuse, il faut, avant toute chose, la garantie complète de la propriété.

Sans voler ses semblables par des privilèges d’aucune sorte, un individu a accumulé honnêtement une grande fortune. Alors on vient lui dire que, sous prétexte d’égalité, on va lui confisquer les trois quarts de ses richesses. Une confiscation est une peine. Elle est appliquée aujourd’hui contre les individus qui ont commis des délits. On punira donc un homme parce qu’il s’est enrichi. Dans ce cas, l’adaptation de la planète aux besoins de notre espèce sera regardée comme une action criminelle. N’est-il pas évident qu’un point de vue de ce genre ralentira cette adaptation (ou en d’autres termes augmentera la misère). Et puis, quand un homme aura été puni pour avoir vécu par ses propres efforts, il aimera mieux, sans doute, passer dans le camp des parasites et vivre par les efforts d’autrui. .Mais quand tous deviendront parasites, qui sera le producteur véritable qui les nourrira ?

Une expérience plusieurs fois séculaire et renouvelée mille et mille fois, montre que toute société où la propriété n’est pas respectée, tombe immédiatement dans la décadence la plus profonde.

Ce n’est pas à dire, cependant, que les formes actuelles de la propriété ne pourront pas être modifiées et améliorées. La possession de la terre, entre autres, est une question d’une difficulté et d’une complexité à nulle autre pareille. Un voyageur passe dans l’intérieur de l’Afrique. Il plante un pieu avec le drapeau de son pays. Est-ce à dire que jusqu’à la fin des siècles cette région doit appartenir exclusivement à ses compatriotes ? Des spéculateurs accaparent des terres vierges au Dacota ou ailleurs. Est-ce à dire que, s’il leur plaisait (à eux et à leurs descendants), de les tenir en friche pendant des générations, leur droit serait intangible. La terre doit être appropriée, sans doute ; sans cela elle ne sera jamais bien cultivée. Mais, en toute circonstances, l’abus est possible. La terre est une propriété d’un genre spécial. Elle doit être accompagnée, dans une

llÉPARTmO): DES RICHESSES ET DIMINUTION DE LA MISÈRE 303

mesure quelconque, par la mise en valeur effective. Ce sont là des matières extrêmement délicates. Peut-être ne eomportentelles pas de solution absolue et systématique. Elles doivent varier selon les circonstances. Nous n’avons pas la prétention de les examiner ici. Nous voulons montrer seulement que nos idées actuelles sur la propriété ne sont pas immuables. Elles se transforment aussi pour s’adapter à des circonstances nouvelles.

Mais le fondement inébranlable sur lequel s’élèvera toujours la prospérité sociale est, celui-ci : à chacun le produit complet de son travail. Sitôt que cette condition n’est pas remplie, la propriété cesse d’être respectée et la désorganisation commence.

La première chose à faire est donc d’assurer la production la plus grande possible. Car, si le trésor à distribuer est trop petit, peu importent les parts. Quand on aura supprimé tous les obstacles qui empêchent aujourd’hui l’accroissement de la richesse, la question de sa répartition passera au premier plan.

Une remarque avant toute chose. Les ouvriers ont tort de penser que leurs souffrances proviennent de la dureté et de la scélératesse des capitalistes. La bonté n’a rien à voir dans les grandes questions économiques qui ont le globe entier pour théâtre. Un chef d’usine, voulant le bien de ses ouvriers, leur distribue des salaires plus élevés. Ses voisins ne l’imitent pas. L’industriel est ruiné; il doit fermer sa fabrique.

Le prétendu antagonisme entre le capital et le travail est une phrase à effet dont les socialistes usent le plus en ce moment. Il ira rejoindre un jour, au pays des vieilles lunes, la fameuse loi d’airain dont on a fait tant de bruit depuis Lassalle. Des faits innombrables en ont démontré la fausseté. Alors les socialistes ont bien été obligés de la jeter par-dessus bord, parce qu’elle devenait compromettante.

11 en sera de même de l’antagonisme entre le capital et le travail. C’est un pur fantôme sans aucune réalité. Au contraire, s’il est au monde deux choses solidaires, ce sont bien le capital et le travail. D’abord l’un procède de l’autre. Aucune réserve n’est possible sans effort, donc aucun capital ne peut se former sans

travail. Puis l’un n’a aucune valeur sans l’autre. Un individu a accumulé des fonds dans sa caisse. S’il ne trouve pas à les placer, c’est-à-dire s’il ne trouve pas d’individus qui les fassent valoir par le travail, à quoi peuvent-ils lui servir ? D’un autre côté, il est absolument impossible d’entreprendre la moindre exploitation sans une mise de fonds préalable, c’est-à-dire sans capital,

En réalité, l’antagonisme n’est pas entre le capital et le travail, mais entre le vendeur et l’acheteur. L’ouvrier a de la force musculaire et mentale à placer, l’entrepreneur qui en a besoin, offre, en échange, une certaine quantité de produits (par l’intermédiaire de l’argent).

Comme dans tout marché, chacun des inte'ressés veut donner le moins possible et obtenir le plus possible. Un antagonisme invétéré, fatal, inévitable, a existé de tout temps et existera toujours entre les vendeurs et les acheteurs. Parce qu’un individu veut obtenir le prix le plus élevé possible pour l'article que je désire lui acheter, est-ce une raison d’éprouver de l’hostilité à son égard ? La société ne s’est jamais divisée en deux camps ennemis : les vendeurs et les aclieteurs. i\ous ne voyons pas pourquoi elle doit se diviser en deux armées prêtes à en venir aux mains : les ouvriers et les entrepreneurs. On dira peutêtre que chacun de nous est, tour à tour (et plusieurs fois par jour), vendeur et acheteur, en sorte que les deux camps se confondent, tandis qu’on n’est pas, tour à tour, ouvrier et entrepreneur. Ce n’est pas absolument vrai. D’abord le dernier des manœuvres peut ouvrir un atelier et prendre des salariés. Cela se fait tous les jours. Mais, de [dus, il faut considérer que chaque ouvrier vend son travail, mais achète aussi celui des autres, d’une façon indirecte, puisqu’il y a une certaine somme de travail manuel incorporé dans les objets qu’il consomme.

Si l’ouvrier hait l’employeur parce que celui-ci lui donne un petit salaire, pourquoi l’employeur ne haïrait-il pas l’ouvrier

quand il lui en paye un grand ?

Ou dira encore que l’ouvrier est obligé de vendre son travail. S’il ne le fait pas, il tombe dans la misère. Mais l’entrepreneur est aussi obligé quelquefois de vendre ses produits, sous peine de ruine. L’employeur, disent encore les socialistes, peut attendre, parce qu’il a des réserves. Très bien, mais ces

réserves viennent de ce qu’il a économisé lui-même, ou de ce que son père a économisé. Rien n’empêche l’ouvrier de faire des' épargnes.

Enfin, dernier argument : le capital du riche est mal acquis ; il l'est généralement par la violence. Mais alors il faut s’en prendre au brigandage et non au capital. Car si la fortune a été acquise honnêtement, toutes les objections tombent. Or, il faut bien avouer que dans nos sociétés il y a aussi des richesses bien acquises.

Les classes inférieures sont spoliées aujourd’hui de la façon la plus dure. C’est par suite du brigandage international universel et du parasitisme interne. Certains hommes emploient la force brutale pour confisquer le produit du travail d’autrui. Là est le mal qu’il faut détruire. Il faut mettre un terme, le plus tôt possible, à ces exactions, mais non établir un prétendu antagonisme entre le capital et le travail, qui est un pur fantôme, une funeste aberration de l’esprit humain.

Quelle part doit légitimement revenir au travail manuel dans la répartition des bénéfices ? Redoutable et, ajoutons-nous, insoluble problème. Comment donner un chiffre ? 100 p. 100, disent les ouvriers. Mais ils savent bien que c’est une chimère, puisqu’il faut déduire les risques, les pertes, les assurances, la rémunération du directeur de l’entreprise, qu’il soit un des compagnons ou un bourgeois. La proportion est impossible à indiquer. Elle doit être réglée, pour chaque cas spécial, par des conventions particulières.

Cela ne veut pas dire que l’ordre de choses actuel soit toujours équitable. Tout le monde le comprend. Aussi de nombreuses tentatives ont été faites dans ces derniers temps pour arriver à une répartition conforme à Injustice : les salaires proportionnels aux prix de vente, les parts de bénéfice distribuées de la manière la plus diverse, enfin les organisations savantes et compliquées comme celles des Magasins du Bon Marché à Paris* . Ces tentatives sont assez récentes. Avec le temps, les procédés s’amélioreront. L’expérience fera un triage. L’avenir est là. Des combinaisons impossibles à prévoir aujourd’hui, se montre-

(1) Voir V. Bühmert. La pat'ticipalion aux bénéfices, traduction Troiubert. Paris, GuiUaumin, 1888.

xovicow. — Les Gaspillages.

vont peut-être plus et'fîcaces que celles pratiquées de nos jours. Alors elles deviendront habituelles et finiront par s’introduire dans les mœurs.

La substitution, aussi large que possible, de la production coopérative au salariat est désirable. A une condition cependant : qu’elle s’accomplisse par le libre consentement des parties intéressées, sans aucune violence et sans l’intervention de l’Etat. Car, à partir du moment où la force publique interviendra, on tombera de nouveau dans la spoliation. Or, c’est ce qu’on fait hélas! de tous côtés. M. Goblet n’a-t-il pas présenté dernièrement un projet de loi proposant la nationalisation des mines, sous prétexte que les concessionnaires actuels en avaient joui

assez longtemps ! C’est bel et bien la confiscation pure.

D’autre part, on demande constamment des subventions à l’Etat pour l’établissement des sociétés de production coopérative. Or, en quoi ces subventions diffèrent-elles de celles qu’on accorde aujourd’hui aux sociétés de capitalistes (chemins de ; fer, compagnies de navigation, etc.) contre lesquelles les socia-

listes protestent avec tant de raison.

Il est difficile de prédire comment se modifiera le salariat moderne. Une seule chose est absolument sûre : toute intervention de l’Etat dans la question de la répartition des bénéfices sera désastreuse et funeste à l’ordre social. Si le législateur dit : Jean recevra tant et Paul tant; ou Paul ou Jean sera lésé. Car si Paul et Jean pouvaient s’entendre eux-mêmes \ ils n’auraient pas besoin de recourir à l’Etat. La partie qui se croira lésée subira donc une injustice. Elle souffrira. Elle voudra saisir la première occasion pour se débarrasser de ses entraves. L’hostilité sera entre les classes et la paix sociale impossible. Ainsi, par son intervention, l’Etat aura envenimé les plaies au lieu de les guérir.

L’équité veut que les gens possédant le minimum d’aptitudes et de facultés mentales, possèdent aussi le minimum de conforté I Peu de personnes contestent cette proposition. On la pousse

, même jusqu’au bout. On trouve injuste que des gens, sans rien

(1) C’est-à-dire s ils pouvaient arriver à un arrangement qui leur parût

[ juste à tous les deux.

(2) Bien entendu, ce minimum s'élève constamment avec le progrès de la richesse générale.

faire, vivent dans le luxe et l’opulence, simplement parce qu’ils ont reçu un héritage de leurs parents. L’héritage est encore un de ces phénomènes naturels contre lesquels les socialistes s’escriment en vain. Chaque homme aimera ses enfants plus que des étrangers et il fera tout pour leur assurer le bien-être dont il jouit lui-même. Quelles que soient les lois sur les successions, ou bien elles seront éludées, ou bien la production de la richesse diminuera dans une mesure immense.

Si chaque individu, en venant au monde, trouvait cent mille francs d’héritage, les socialistes pourraient-ils y voir un mal ? Si oui, alors il faut affirmer que la richesse est funeste et tâcher de la détruire. Or les socialistes disent juste le contraire. Ils soutiennent, avec raison, que la misère est funeste. Il en est de l’héritage comme du capital. Loin de le supprimer, il faudrait désirer, au contraire, que tout le monde en eût. Mais les socialistes trouvent injuste que M. X reçoive 5 millions de francs de son père et M. Z zéro. Fort bien, mais alors il faudrait établir un chiffre minimum, au delà duquel tout le reste serait confisqué. Or nous défions qu’on puisse jamais établir ce chiffre. Le standard of comfort varie dans les sociétés humaines. Ce qui est le strict nécessaire d’aujourd’hui ne le sera plus demain.

Nous ne voulons pas même parler des difficultés insurmontables que soulèverait la confiscation des héritages. Voyez d’ici les scènes déchirantes : les employés du fisc se présentant dans les demeures pour enlever le mobilier, les bibelots, les valeurs et l’argent ! Un pareil régime ne pourrait pas durer un an. Il succomberait immédiatement sous la réprobation générale.

Pour ce qui est des gens fortunés , possédant la richesse sans l’avoir produite, ils peuvent parfaitement ne pas être des désœuvrés. Il n’y a pas que la production économique dans la société. Il y a aussi la production des idées et des sentiments. C’est un avantage aujourd’hui pour les Français, que leur langue soit répandue sur le globe entier. Eh bien ! les marquis de l’QEil-de-bœuf y ont contribué dans une certaine mesure. En créant des mœurs, des manières et des plaisirs qui ont été imités dans toute l’Europe, ils ont travaillé à l’expansion de la culture et de la langue française. Nous ne pouvons pas

nous étendre ici sur ce sujet. Nous l’avons traité dans un autre ouvrage ’ .

Sans doute les riches peuvent ne pas accomplir leurs fonctions véritables, ils peuvent tomber dans le désordre et le dérèglement et devenir ces êtres dégradés qu’on appelle des viveurs, véritable lie de l’humanité. Mais comment la loi interviendraitelle pour confisquer le bien de ces individus? A quel moment un homme est-il devenu un viveur ? C’est un terrain très dangereux et qui prêterait singulièrement à l’arbitraire. La loi est ici impuissante. C’est à laïu's medicatrix naturæ, incorporée dans l’opinion publique, qu’il appartient d’agir en pareil cas. Quand elle traitera le viveur avec un mépris encore plus grand que la courtisane-, ce type, maintenant en honneur, tombera dans le discrédit et sera éliminé peu à peu.

Dans tous les cas, aussi longtemps que le riche désœuvré vit du revenu de ses ancêtres et non <lu revenu des autres, il peut être considéré comme une non-valeur sociale, mais non comme un parasite.

La tendance à une moindre inégalité des conditions est une conséquence de la loi universelle de l’équilibre. Cette tendance s’observe déjà maintenant^. Mais vienne la fédération européenne, sa marche s’accélérera dans une mesure immense. Montrons d'abord, par un exemple, comment cette égalité tend à s’établir.

On sait que les Indes ont été envahies un très grand nombre de fois par des conquérants étrangers. Les uns se contentaient de prendre des tributs, et de rentrer chez eux, les autres s’y établissaient à demeure. Alors ils spoliaient complètement l’agriculteur. Ils lui prenaient la totalité des produits de sa

(1) Voir sur les fonctions de l’Elite sociale notre Politique internationale^ p, 34 et suivantes.

(2) Celle-ci au moins donne quelque plaisir à ceux qui la payent, maLs le viveur, lui, gaspille complètement les forces sociales.

(3) Voir le travail de M. P. Leroy-Beaulieu sur la répartition des richesses.

récolte, sauf ce qui était indispensable pour l’empêcher de mourir de faim (tel est aussi le régime des Fellahs égyptiens 4i

depuis les Pharaons) . 7

Cet état de choses comporte le maximum possible d’inégalité, puisque le peuple conquis travaille et n’a rien et que le conquérant ne travaille pas et possède tout. Mais le peuple hindou est si dégradé que, depuis des milliers d’années, il subit cette exploi- V|

tation sans protester L II semblerait donc qu’elle devrait durer toujours. Car si les opprimés ne se révoltent pas, les oppres- Aj

seurs, certes, ne prendront pas l’initiative d’alléger leur fardeau.

Eh bien ! ce régime est en train de disparaître. Et pourquoi ?

Parce que tel a été l’intérêt des forts. Quand les Anglais ont conquis l’Inde , ils n’ont pas essayé de s’y établir en propriétaires iî

fonciers ^ ni de confisquer les terres de leurs nouveaux sujets.

Le climat de l’Inde ne leur convenait pas. Ils se sont contentés de faire le commerce. Actuellement ils y vendent, entre autres choses, i? loO millions de mètres de cotonnades par an. Si l’anarchie et les guerres intestines qui désolaient l’Inde aux xvii® et xviii® siècles, reparaissaient, les Anglais perdraient un grand nombre de consommateurs. Ils gardent donc l’Inde et y maintiennent la pax britannica, pour les besoins de leur industrie.

Grâce à la domination britannique, de profondes transformations s’opèrent parmi les Hindous. La presse indigène commence à acquérir une importance de plus en plus considérable, l’instruction se répand. Pour peu que cette domination dure encore deux ou trois siècles, les agriculteurs hindous (malheureux qui se sont laissés tondre depuis des milliers d’années sans protestation) s’apercevront qu’ils sont des hommes et qu’ils ont des droits^.

On le voit : l’intérêt forts pousse à établir la sécurité. La sécurité augmente la production ; la production crée les capitaux plus abondants; alors, par une conséquence inévitable, le taux de l’intérêt diminue. Le capitaliste a moins de revenu ; il

i (1) L’emjiereur Baber a conquis l’Inde avec 12 000 hommes. Quelle meil-

leure preuve de la faiblesse incurable de cette société.

(2) 11 y a à peine 100 000 Anglais aux Indes, les soldats compris.

(3) Disons, de plus, que dès maintenant les Anglais ont sensiblement réduit l’impôt foncier dans leurs possessions immédiates.

cherche à créer de nouvelles entreprises pour en avoir davantage, la demande du travail croît et les salaires s’élèvent.

Voyez ce que serait le globe entier, le jour où il formerait un seul groupe politique. Avec l’économie produite par la fédération, le tau.K de l’intérêt tomberait certainement à 1 p. iOO.

Ajoutons, de plus, que l’équilibre des marchés est en raison directe de la sécurité. Aujourd’hui on risque sa vie à vouloir pénétrer dans certaines régions de l’Afrique et les produits y sont chers. Avec des communications faciles et sûres, cela ne serait plus.

D’autre part, l’équilibration des prix tendra à établir une répartition de bénéfices de plus en plus égale entre les différentes nations de la terre.

Aujourd’hui la spoliation établit la plus grande inégalité. Certaines fabriques de sucre, en Russie, ont donné de si gros dividendes, en 1893, qu’on a eu honte de les accuser dans les bilans. Ces bénéfices dépassaient 60 et 70 p. 100, dans certains cas. Supposez la fédération et la suppression complète des droits de douane qu’elle aura pour corollaire; immédiatement ces bénéfices scandaleux cessent. Les Russes achètent leur sucre au prix du marché universel, et l’inégalité sociale diminue.

Les antagonismes nationaux et les mesures, qui en sont 1a conséquence (passeports, expulsion des étrangers, intolérance, etc.), empêchent également l’égalisation des salaires. En 1893, il y a eu une magnifique récolte en Russie. Mais, comme ce pays est très faiblement peuplé, dès que les bras sont devenus nécessaires, le prix de la main-d’œuvre a augmenté dans une mesure très forte. Un simple ouvrier se payait jusqu’à cinq francs*. Pendant ce temps, des milliers d’hommes en Saxe, et en Silésie, devaient se contenter des salaires les plus infimes. Avec la fédération, tous les obstacles, qui s’opposent aux immigrations des ouvriers, seront levés. Une plus égale répartition des salaires assurera partout une plus grande somme de bien-être.

(I) Ajoutez, de plus, qu'en beaucoup d’endroits les récoltes n’ont pas pu être rentrées. Des blés, non fauchés, enterrés sous la neige, ont été perdus. De même, une partie de la betterave a pourri, faute d’avoir pu être portée en temps voulu aus fabriques de sucre. Nombre de propriétaires ont été ruinés dans plusieurs provinces.

La mise de tonds, necessaire pour se donner un confort suffisant est, relativement, très considérable. Il faut une demeure saine, des meubles, des ustensiles de ménage, des vêtements, etc. Quand on n’a pas reçu tous ces biens par héritage, il faut travailler dur, pendant de longues années, pour les acfjuérir. Un très grand nombre d’individus ne pourraient donc les posséder que dans leur vieillesse. Heureusement, le capital permet d’anticiper sur l’avenir. En payant un intérêt et un amortissement, pendant un certain nombre d’années, on peut entrer en possession immédiate de tout ce qui est nécessaire pour se mettre en ménage. On a inauguré dans beaucoup de pays des entreprises de maisons ouvrières. Quelques-unes ont prospéré. Celles, qui sont dues, en Belgique, à l’initiative de M. C. de Næyer sont du nombre. Elles perçoivent 3 p. 100, comme intérêt du capital et 4 p. 100, comme amortissements Dans ces conditions, on devient propriétaire au bout dix-huit ans.

Supposez la fédération établie, c’est-à-dire la spoliation

mutuelle réduite au minimum; les quatre résultats suivants se produiront :

1^" Le taux de l’intérêt sera à 1 ou 2 p. 100.

2 La maison de 1 ouvrier, au lieu de coûter 6 000 francs, n en coûtera plus que o 000 (car les charges qui accablent maintenant la production sont comprises dans ce prix de 6 000).

3*^ L ouvrier, au lieu d abandonner un cinquième ou un quart

(1) \ oir E. Gillon, Lü lutte pour le bien-être, Paris, Librairie universelle, 1S89, p. 295. La société fi'ançaise des habitations à bon mai'ché^ présidée par M. Cheysson, construit des maisons très convenables, coûtant six mille francs, L ouvrier en devient propriétaire , moyennant une prime annuelle de 501 Ir. GO, pajabJ*;S pendant vingt ans. L'intérét du capital est compte à 4 p. 100 et Tamortissement à 3,36. Avec un intérêt de 2 p. 100, le temps nécessaire pour devenir propriétaire serait encore abrégé. L'ouvrier peut mourir avant d être entré en possession de Timmeuble. Sa famille peut se trouver alors dans une situation difficile. Les compagnies d’assurances obvient encore à cet inconvénient, au moyen d'une prime annuelle de 60 francs. On le voit, « l infàme capital ■ vient constamment en aide aux

3*2 MOYENS D’ACCROITIÎE LA RICHESSE i

de son revenu, à l’Etat sous forme d’impôts directs et indirects, ‘

ne lui en abandonnera plus qu’un vingtième. 11 aura donc plus d'épargnes.

4° Cinquante milliards de capitaux , gaspillés aujourd’hui , pourront être employés à de nouvelles entreprises. La demande i

de travail sera plus grande, et les salaires plus élevés. |

Par le jeu combiné de ces quatre facteurs, l’ouvrier, au lieu de devenir propriétaire en dix-huit ans, pourrait le devenir en dix ou en sept. Ou bien, au lieu de payer 100 francs pendant dix-huit ans, il ne devrait en payer que cinquante ou quarante.

Des institutions de ce genre, multipliées et perfectionnées, pourront beaucoup contribuer à augmenter le bien-être des classes ouvrières’.

Les miracles ne sont, malheureusement, pas de ce monde.

11 est difficile d’espérer, que, du jour au lendemain, tous les hommes pourront acquérir les réserves nécessaires pour subvenir à leurs besoins en cas de maladie, d’accident ou de chômage. Pendant de longues années il y aura encore un grand nombre d’hommes dont l’unique ressource consistera dans le travail de leurs deux mains. Encore ici l’infàme capital peut venir en aide aux déshérités, par l’organisation de l’assurance.

Si la misère peut jamais être atténuée sur notre globe, c’est, nous le croyons, surtout par cette combinaison. L’assurance est encore à ses débuts. C’est une institution faible et chancelante.

Mais elle a un immense avenir. A proprement parler , elle t

constitue un secours mutuel absolument dépouillé de toute [

exploitation parasitique. Ma maison brûle aujourd’hui. Mon voisin me donne une faible part de son revenu pour la rebâtir. *

Si pareil malheur le frappe, je viendrai à son secours. De 1

même pour la grêle, les épizooties, etc. Enfin l’assurance s’étend j

à la vie de l’homme. Tous les individus ne subissent pas !

en même temps des accidents. Ceux qui sont prospères peuvent,

(1) Ajoutons aussi le perfectionnement de l'outillage. Un des grands maux de nos sociétés modernes, ce sont les taudis où s’entassent les classes pauvres, dans les grandes villes industrielles. L’ouvrier ne peut pas se loger mieux, parce qu’il doit être à proximité de l’atelier où il travaille. Avec le tramway électrique ou le vélocipède capable de taire désormais cinquante kilomètres à l’heure, les travailleurs gagneront du temps, et ils pourront se loger à la

camiiagne dans des conditions infiniment plus avantageuses que dans les centres urbains.

à un moment donné, avec une dépense parfois très minime, venir au secours de leurs semblables frappés par le malheur.

Enfin, par les assurances en cas de mort et les caisses de retraite pour la vieillesse, on organise l’épargne d’une façon automatique.

Supposez qu’elles puissent fonctionner sur une échelle embrassant le globe entier. Supposez de plus que, grâce à la sécurité, la production augmente et le taux de l’intérêt tombe à 1 ou ^ p. 100. Alors la prime d’assurance serait réduite à un chiffre des plus modestes. En effet, lejour où il y aurait famine en Russie, il pourrait y avoir une grande abondance dans la République Argentine, au Natal ou en Australie. Pourvu que l’Etat ne mette pas sa lourde main sur cette institution admirable, pourvu qu’il ne vienne pas en fausser l’économie et en tarir tous les bienfaits, l’assurance est, nous le répétons, le remède le plus efficace contre la misère. Si elle pouvait s’étendre sur toute la terre, les hommes deviendraient vraiment frères. L’humanité formerait un vaste groupe mutualiste L

Par malheur, il y a encore l’imprévoyance et le vice. Si faible que pourrait être la prime, avec l’assurance universelle, toujours est-il qu’elle devrait être payée. Car l’individu qui cesserait de la payer tomberait aussitôt à la charge de ses semblables, et deviendrait un parasite. Or un grand nombre d’hommes sont imprévoyants. Dès que la maladie, les accidents ou les insuccès les accablent, ils font appel à la charité, ou 1a charité va les chercher elle-même. Pour subvenir aux besoins de ces malheureux, nos sociétés ont créé un vaste ensemble d’institutions de tout genre. Elles ont beaucoup fait pour atténuer les souffrances, mais elles n’ont pas extirpé le paupérisme. Qui sait si, encore ici, la solution n’est pas dans l’assurance. L’homme pourrait s’assurer non seulement contre l’infortune qui le frappe luimême, mais contre les charges qui lui incombent pour secourir l'infortune des autres. Les communes urbaines et rurales pour-

(1) Un exemple, pour montrer quelles merveilles peut accomplir l’esprit d’association. Il y a à Munich une compagnie d’assurance mutuelle contre l’incendie. Non seulement ses plus anciens membres ne i>ayent aucune prime , mais ils reçoivent au contraire un léger dividende provenant des revenus des anciennes réserves statutaires. Ainsi, il se produit ici ce fait singulier que, non seulement on a sa maison assurée sans rien débourser, mais qu’on a même un revenu parce qu’elle l’est.

raient s’assurer contre leurs pauvres. Des compagnies organiseraient des hospices, des hôpitaux, des asiles. Aussitôt qu’un individu tomberait à la charge d’une communauté assurée contre la misère, il serait envoyé dans l’institution de la compagnie. On pourrait supprimer, de cette façon, l’assistance publique. Je sais que notre remède paraîtra barbare à un grand nombre de lecteurs. Nos habitudes et nos routines traditionnelles nous font croire que, dans un hôpital à la charge des contribuables, un malheureux doit être bien soigné, parce que le personnel de l’hôpital n’a aucun intérêt pécuniaire dans l’affaire. Eh bien ! c’est là une très grande erreur. La plupart des institutions de charité des villes et des Etats sont tenues de la façon la plus déplorable, précisément parce que le personnel n’a aucun intérêt direct dans l’entreprise*. Supposez, au contraire, un hôpital appartenant à une compagnie, où les primes seront payées par les communes en raison inverse de la mortalité. Immédiatement tout changera. L’intérêt du personnel poussera à bien soigner les malades

D’autre part, il n’y a aucun recours aujourd’hui contre les institutions communales et gouvernementales. Mais si un hôpital appartenait à une compagnie, un malade, mal soigné trouverait ce recours devant les tribunaux. Enfin la concurrence n’exerce aucun de ces effets bienfaisants dans les institutions de charité entretenues aux frais des contribuables. Si elles appartenaient à des sociétés privées, les établissements les mieux organisés, jouiraient de la faveur du public, donne-

(D Nous excluons, bien entendu, toutes les œuvres fondées p.'ir l’initiative individuelle. L’amour du prochain s’y montre sous son aspect le plus admirable et produit, parfois, des résultats cpi’on serait presque tenté d’appeler merveilleux,

(2) De nos jours, par exemple, le secours contre l’incendie est fait par les municipalités. Il coûte terriblement cher et il est détestable. En Russie les pompiers commettent souvent plus de dégâts que l’incendie. On les craint plus que le feu, soit dit sans aucun jeu de mots. Ajoutez qu’ils font main basse sur tout ce qui tombe à leur portée. De plus, les propriétaires doivent leur donner des gratifications, s’ils ont sauvé quelques parties des édifices. La place de chef des pompiers est très lucrative en Russie, Pourquoi ces abus et ces imperfections ? Mais justement parce que les pompiers municipaux n’ont aucun intérêt de préserver les immeubles. Mettez le service des

pompes à incendie â la charge des compagnies d'assurance, il n’en sera plus de même.

raient plus de revenus et feraient disparaître les moins bien organisés.

Songez un peu à l’épouvantable gaspillage qui se commet dans nos institutions officielles de charité. Si l’on pouvait économiser une partie de cet argent, il y aurait beaucoup moins de pauvres dans le monde. Dans les hospices municipaux, combien de places sont données par protection à des gens parfaitement capables de travailler ? Dès que des sociétés privées se charger raient de les entretenir, cet abus se heurterait contre l’intérêt

J privé de personnes en chair et en os qui lutteraient pour

IJ défendre leur fortune. Enfin, combien de soi-disant infirmes

pourraient produire des travaux modestes mais utiles. Encore ici l’intérêt privé réaliserait des bénéfices et mettrait fin aux

i gaspillages.

Depuis que le monde existe, c’est l’intérêt privé qui a enfanté toutes les merveilles de l’esprit humain, c’est lui qui a réalisé tous les progrès de la civilisation. Nous pensons qu’il serait aussi efficace dans la charité que dans toutes les autres branches.

A première vue, ces idées peuvent sembler un peu dures. Mais si l’on y réfléchit bien, enverra qu’elles sont dictées, non par le j mépris des souffrances de nos semblables, mais justement parla

I considération diamétralement opposée.

Après l’imprévoyance et le malheur immérité, une autre source de la misère est fe vice. Cette source, hélas ! ne sera jamais tarie, parce que les hommes ne deviendront jamais parfaits, t Un grand nombre de personnes ne veulent pas travailler. Elles

j préfèrent vivre en parasites, sur le travail des autres. Ces

individus sont des malfaiteurs et méritent d’être punis. Il ne : s’agit pas, bien entendu, d’exercer la moindre cruauté à leur

égard, mais il faut leur appliquer, d’une façon générale, une mesure qui s’applique maintenant dans des cas particuliers. Dans nos pénitenciers modernes les mieux organisés, le travail est obligatoire pour tous les détenus. Ceux qui ne veulent pas travailler sont enfermés dans une cellule spéciale, éclairée par j une petite lucarne. Ils ont une planche pour lit et du pain sec

I pour toute nourriture. A chacun selon ses œuvres. Ceux qui ne

(■ veulent rienfaire doiventse contenter du minimum de bien-être *.

I (1) Il y a quelques années nous visitions le pénitencier de Louvain. On

i nous montra la cellule des récalcitrants. Le directeur de l’établissement nous

Certaines fonctions sociales ont plus d’importance que d’autres et, par la force des choses, elles doivent être mieux rétribuées. Comment déterminer la juste rétribution qui leur revient? Il est impossible de l’établir sur des principes généraux. Elle se règle, chaque fois, par les conditions particulières du lieu et du moment.

Mais évidemment jamais un homme ne sera content de la rémunération obtenue pour son travail, comme du prix obtenu pour sa marchandise. Chacun voudra avoir des émoluments supérieurs, s’il rend des services, et un prix supérieur, s’il vend des produits.

La solution de la question sociale se fera le jour où chacun sera content de son revenu, c’est-à-dire jamais.

Une seule chose est certaine ; quand tout homme pourra aller, venir et se fixer où bon lui semble sans être molesté (ce qui équivaut à une fédération de l’humanité), la répartition de la richesse se fera de la façon la plus équitable qu’il soit possible d’imaginer, puisque aucun groupe social ne vivra en parasite sur une autre. C’est tout ce qu’on peut souhaiter et tout ce qu’on peut espérer ici-bas. Le reste est illusion et chimère !

Une répartition aussi égale que possible des biens de ce monde est extrêmement désirable. Mais elle se fera beaucoup plus vite par l’absolu respect de la propriété, que par la spoliation’.

L’humanité a besoin de Go milliards de kilogrammes de sucre ; elle en produit à peine 6 milliards. Toutes les autres denrées sont à l’avenant. La moyenne des revenus des habitants de notre globe est de 600 francs par famille ; il en faudrait au moins b 000. La production actuelle devrait donc décupler pour que la misère fût atténuée dans une mesure tolérable. Ce résultat est-il possible ? Notre planète peut-elle offrir ces ressources ? Nous cédons la parole à M. Bourdeau ; il va nous répondre.

C’est d’une répartition satisfaisante des richesses qu’on attend la solution de la question sociale. N’est-ce pas là la plus décevante des illusions? La question sociale est à jamais insoluble. Un simple coup d’œil jeté sur les phénomènes biologiques suffit pour le démontrer.

Comme on l’a vu, la symbiose et le parasitisme sont deux faits simultanés et parallèles. Aucun organisme supérieur n’aurait pu se former sans le parasitisme. Ainsi le cerveau est mieux nourri que les autres organes. Il vit donc, dans une certaine mesure*, au détriment de ces derniers. D’une façon plus générale encore, les animaux vivent en parasites sur les plantes, les carnivores sur les herbivores.

11 en est de même dans la société humaine. Si toutes les fortunes étaient réduites au minimum que comportent les conditions actuelles (600 francs de revenu en moyenne au plus ^), notre civilisation serait encore à un niveau bien bas.

affirma que j^crsonne n’y avait séjourne plus de trois jours, temps, le détenu déclarait consentir à travailler. Alors il était commun qui comporte une cellule claire et bien aérée, que un lit avec un matelat et une nourriture fort substantielle,

(I) Toute dilférenciation des fonctions a ^

Or cela peut être considéré comme constituant

pour corollaire leur hiérarebie.

un parasitisme ^lartiel, puisqu un organe reçoit plus de sucs nourriciers et un autre moins. Ce dernier est donc plus ou moins sacrifié. Sans parasitisme, pas d’organisation supérieure. Mais avec trop de parasitisme non plus. Comme dans tous les autres

cas analogues, le maximum d’intensité vitale est enfermé dans certaines limites.

(2) Selon M. Mulhall {Dictionnary of Stalistics, p. 589), la fortune moyenne de chaque membi*e du groupe européen monte à 144 livres sterling. En multipliant ce chiffre par 5,5, on a 792 livres par famille. A 6 p, 100 cela ferait 1 188 Irancs de revenu par famille. Mais si Ton prend en

considération les Hindous et les Chinois, dont la misère est horrible, et les populations de TAfrique , il faudra certainement diminuer ce chiiire de moitié. Les calculs de M. Mulhall se rapprochent assez de ceux de M. Gide. Voir plus haut p. 2GI.

(1) La sécurité augmente la production; ce fait rend les capitaux plus abondants, et le taux de Tintérét baisse, la tendance à l’égalitc s’accroît. La spoliation produit le résultat contraire. En effet, si un despote enlève à ses sujets les neuf dixièmes du produit de leur travail, la plus grande inégalité s’établit dans la répartition des richesses.

« La surface habitable du globe ne devra pas se partager toujours entre la culture et la sauvagerie. Il nous la faut tout entière et, avec le temps, nous l’aurons. Sans doute nous sommes encore loin du but ; en Europe, même les peuples les plus avancés n’ont guère mis en rapport que la moitié de leur territoire, et, pour l’ensemble du continent, la proportion ne s’élève pas au quart. A considérer le monde entier, l’œuvre paraît à peine ébauchée. « On peut évaluer à 1 milliard 200 millions d’hectares, soit environ à la dixième partie de la superficie des continents, l’ensemble des espaces qui sont cultivés par les mains des hommes et partagés en champs aux contours réguliers. Il est vrai que la plus grande jiartie de cette vaste étendue est plutôt exploitée par une sorte de pillage que mise sérieusement en culture, * dit M. E. Reclus. Notre domaine agricole est donc susceptible de s’étendre et de s’améliorer dans une mesure presque indéfinie. La terre ne manque pas à nos convoitises et, mieux cultivée, elle pourrait nourrir dix fois plus d'habitants qu’elle n’en compte aujourd’hui. On peut rêver et même espérer un état futur où toute la surface cultivable du globe présenterait l’aspect de la ferme la mieux tenue, aucuine plante inutile ne pouvant y pousser en fraude, et toutes les forces de la nature s’épuisant à produire les ressources dont nous vivons *. »

Ce que M. Bourdeau dit du règne végétal s’applique aussi aux ressources minérales de notre globe. Elles sont à peine entamées.

On le voit donc, quand les hommes, au lieu d’employer la plus grande partie de leur activité à se spolier les uns les autres, voudront mettre sérieusement en exploitation le magnifique domaine qui leur est échu, ils pourront vaincre la misère et se trouver à l’abri du besoin.

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