‹ Gaspillages des sociétés modernes [microform]; contribution à l'étude de la question socialeChapitre 5 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

D’après la définition du chapitre précédent, on peut conclure que la richesse est un moyen et non un but. Sauf le cas pathologique de l’avarice, chacun de nous veut acquérir la fortune, uniquement pour le bien-être qu’elle procure. L’homme, comme toute créature vivante, cherche le plaisir et fuit la douleur. Notre activité n’a qu’un seul objectif ; la jouissance. Peu importe ce que chacun de nous entend par ce nom. Chacun de nous veut être heureux, donc il veut jouir.

Dans la classification hiérarchique des sciences, l’économie politique suit immédiatement la psychologie. En effet, la psychologie est la dernière dans la série biologique, l’économie politique, la première dans la série sociologique. L’économie politique étudie les phénomènes physiologiques de la société. .\ussi l’économie politique ne peut-elle s’étudier par une méthode vraiment scientifique, qu’en prenant son point de départ dans la psychologie.

Si le but de toute activité humaine est la jouissance, il faut examiner, tout d’abord, ce qu’elle est et d’où elle provient.

Dans le langage usuel, on distingue la souffrance et la jouissance. Cette distinction n’a rien de bien net ni de scientifique. Elle est comme celle du chaud et du froid. Il nous plaît de prendre un zéro conventionnel et de faire partir de là deux échelles divergentes. Mais, si l’on pouvait placer le zéro si bas que jamais il ne fût possible de descendre plus bas encore, la température pourrait se déterminer par une seule échelle ascendante. Il en est de même de la souffrance. Elle est, si l’on veut, un minimum de jouissance, comme la jouissance est un

minimum de souffrance. Pour simplifier les choses, on peut Considérer 1 échelle des souffrances et des jouissances comme une suite de degrés ininterrompue.

Si 1 on jette un homme dans un four chauffé à deux mille degrés, ses éléments se dissocient sur-le-champ. Aucune organisation physiologique et même beaucoup de composés chimiques ne résistent pas à une pareille température. Il y aura donc, dans ce cas, discordance complète entre l’organisme et le milieu. Plongez un homme dans l’eau, il mourra au bout de quelques minutes. Ici aussi la discordance est trop grande entre un animal fait pour la respiration aérienne, et le milieu aquatique. Enfermez un homine dans une chambre dont l’atmosphère ne se renouvelle pas. Au bout de quelque temps, cet individu deviendra malade, parce que son organisme est fait pour respirer un air qui contient un quart d’oxygène et trois quarts d azote. Sitôt que cette proportion est altérée, il se produit d abord un malaise, puis, dans un délai plus ou moins éloigné, la mort. De même pour la température, sitôt qu’elle tombe audessous d’un certain degré, il y a souffrance. Quand elle se maintient aux environs de 20 degrés, la sensibilité et l’activité vitale atteignent leur point culminant.

Donnez à un homme tous les biens de la terre : la santé, le confort le plus complet, le luxe même, mais ohligez-le à vivre dans une maison sans la quitter; l’ennui va le dévorer; il fera les efforts les plus énergiques pour sortir de sa prison, si splendide qu elle soit. Par contre, les voyages sont considérés par tous les hommes comme un grand plaisir. C’est une jouissance de voir des pays nouveaux, des monuments différents de ceux que l’on a constamment devant les yeux.

Il est difficile à un individu de visiter toutes les parties de la terre. Dans 1 impossibilité d’avoir des représentations directes, c est encore une jouissance d’en avoir d’indirectes par les dessins ou les descriptions. Nos méthodes pédagogiques rebutent un très grand nombre d’individus et nous en concluons qu’ils n aiment pas as instruire. C est une erreur. Il n’y a peut-être pas une seule créature humaine privée de curiosité. Les enfants, particulièrement, sont des points d’interrogation vivants. Le sa\oir est une jouissance et nombre d’hommes ont fait les sacrifices les plus pénibles our l’acquérir. La science ouvre de

vastes horizons et, plus ils sont étendus, plus nous éprouvons de satisfactions. Tout ce qui empêche les hommes de s’instruire : la censure, les lois restrictives contre la presse et les écoles, les castes fermées, est ressenti comme une limitation de droit, donc comme une souffrance. Par contre, la liberté en ces matières est toujours tenue pour un bien et nombre de révolutions sanglantes ont été entreprises pour la conquérir.

Considérons maintenant les circonstances dont nous venons de parler. Elles vont à la mort immédiate et passent par la maladie, la santé, l’ennui, le plaisir, le savoir et le libre développement intellectuel. Elles forment une échelle descendante de souffrances ou une/ échelle ascendante de jouissances. Or, que sont toutes ces circonstances? Une adaptation de l’homme à son milieu. Quand il n’y a pas corrélation entre la température extérieure et la composition chimique de l’air et notre organisme, il en résulte la mort et la maladie. Dans ce cas nous sommes mal adaptés au milieu immédiat. Dans la prison luxueuse, le milieu immédiat est favorable, mais il est étroit. Pour nous, la jouissance consiste à nous adapter à un milieu aussi étendu que possible; la jouissance est en raison directe de l’horizon que nous pouvons embrasser dans l’espace, comme dans le temps. Un être qui aurait l’omniscience éprouverait le maximum de satisfactions possible. D’où l’on peut conclure que le bonheur est en raison directe de l’adaptation au milieu cosmique.

Maintenant prenons une autre série. Voilà un homme qui j)Ossède une fortune immense. On lui donne tout ce qui peut contribuer à son bien-être et à ses plaisirs. Mais il lui est défendu de disposer de son argent. Cette homme éprouvera une forte gêne. Il ne pourra pas se sentir pleinement heureux. Quand un individu est parvenu à se créer une grande fortune, il se bâtit généralement un hôtel. Pourquoi? Parce que c’est une jouissance de se créer une demeure conforme à ses besoins, à ses goûts, à ses idées. Priver un individu de la possibilité de s’installer comme il lui plaît, de s’entourer des objets qui lui sont agréables, c’est lui causer une souffrance.

Imaginons maintenant un individu possédant la santé parfaite, une fortune immense dont il dispose à son gré, mais affecté de mutisme. Cet homme sera certainement malheureux.

la richesse en fonction du temps

Mais le mutisme peut être plus ou moins complet. La limitalon des droits politiques impose un mutisme partiel. Dans les pays despotiques, on ne peut parler, ni quand on veut, ni comme on veut. On n’a pas le droit de convoquer des auditeurs de son choix pour leur tenir n’importe quel discours. On ne peut pas imprimer des journaux, des brochures et des livres qui ne plaisent pas au gouvernement. C’est le mutisme partiel de lapresse comme la limitation du droit de réunion est lemutisme paitiel de la parole. Les hommes vivant sous un régime pareil éprouvent de la gène, donc des souffrances.

Supposons maintenant un régime complètement libéral Un publiciste tait paraître un livre. Il produit une forte impression.

est imprime a des centaines de milliers d’exemplaires. Parout 1 auteur est accueilli avec déférence. Ses paroles sont écoutées comme des oracles. Les cent voix de la renommée proclament ses mérites. II obtient de son vivant cette satisfaction supréiïîe rjui s appelle la gloire.

Encore ici nous avons une échelle ascendante de jouissances.

L individu prive de la disposition de sa fortune ne peut pas adapter le milieu physique cà ses besoins; l’individu privé de Usage de la parole ou de la liberté de la presse peut difficilement agir sur ses semblables, c’est-à-dire adapter le milieu social a ses idées.

La jouteance augmente donc en raison directe de l'adapta-

on de 1 mdtvidn au milieu (forme passive) et du milieu à 1 individu (forme active).

Cette loi peut se démontrer par des exemples tirés des faits es plus habituels de la vie quotidienne. Mettez un homme cultive au milieu de gens grossiers ; il souffrira, parce qu’il n’v aura pas de concordance entre sa manière de sentir et de penser et celle de son entourage. Mettez un rustre au milieu de gens raffines, il éprouvera la même souffrance et pour la même raison. Un individu, habitué à vivre dans un pays de montagnes, souffrira dans un pays de plaines, parce que la nature lui paraîtra aide, c’est-à-dire non conforme à un idéal qui est en lui. Inutile d insister sur ces faits connus.

Le changement de milieu agit sur tout être vivant. Il v opère es modifications. En d’autres termes, les tissus, les organes^les appareils, qui avaient auparavant une certaine forme, en pren-

lient une certaine autre. Tout se réduit, en dernière analvse, à de nouveaux groupements atomiques. Mais, pour qu’ils puissent s’effectuer, il faut qu’il s’opère une série de mouvements. D’autre part, toute créature vivante, depuis le plus infime microbe, réagit sur son milieu. Elle cherche à l’accommoder à ses besoins, ou, en d’autres termes, à remplacer des groupements atomiques existants par des groupements nouveaux. Il en résulte aussi un certain nombre de mouvements dans la matière ambiante.

Or, tout mouvement interne ou externe demande du temps. Le temps est ainsi l’obstacle fondamental qui empêche une accommodation complète. En effet, si chaque modification exigeait zéro secondes, le nombre des modifications pourrait être infini, la corrélation entre le moi et le non moi entière, l’adaptation parfaite et la jouissance infinie.

Nous appelons progrès tout ce qui contribue à augmenter notre bien-être. Donc tout progrès est une diminution du temps nécessaire pour nous accommoder au milieu externe (adaptation passive), et pour accommoder le milieu externe à notre organisation (adaptation active).

En langage usuel, l’adaptation passive porte le nom de science ; 1 adaptation active, celui de production. Pour acquérir la science et pour produire, il faut travailler, c’est-à-dire effectuer des mouvements internes ou externes. Pour atteindre un résultat quelconque, on mettait précédemment trois jours; on découvre ensuite le moyen de l’atteindre en un seul. On dit qu’il y a progrès ou, en d’autres termes, économie. Si le contraire se produit, on dit qu'il y a régression ou gaspillage. Comme la richesse est l’adaptation de la planète aux besoins de l'homme et comme l’adaptation, à son tour, constitue la jouissance, on peut en conclure que la jouissance est en raison directe de l’économie de temps.

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