CHAPITRE III
Retournons à Euforie et à Acarpie. Supposons la première vie ces contre'es colonisée par un groupe d’émigrants, possédant nos connaissances et notre outillage actuels. Comme Euforie possède des ports naturels profonds et sûrs, nos colons débarqueront très facilement. Grâce aux rivières navigables, ils se disperseront sans perte de temps dans toute la contrée. Les prairies naturelles offriront une nourriture abondante à leurs bestiaux qui augmenteront avec rapidité. Il n’y aura qu’à passer la charrue pour faire produire de magnifiques moissons à des terres fertiles et bien arrosées. Quand les émigrants voudront bâtir des maisons, ils auront à leur portée de nombreuses carrières et de grandes forêts. Donc l’œuvre de la colonisation ira vite.
^ Représentons par le chiffre 100 le degré d’accommodation d’un pays aux besoins de l'homme, tel qu’il est réalisé de nos jours dans le comté de Kent. Cette charmante contrée est un vaste parc, sillonné de routes et de chemins de fer, parsemé de cluirmants cottages, de maisons de plaisance et de jolies vdlas. Pas un pouce de terrain n’y est perdu. Partout on voit des prairies naturelles ou artificielles, ou des champs cultivés ]u*oduisant d’abondantes récoltes.
Etant donné les avantages d’Euforie, nous supposons que nos colons devront travailler cinquante ans pour amener ce pvays aux mêmes conditions que le comté de Kent.
Si nos colons avaient débarqué à Acarpie, munis des mêmes connaissances, des mêmes qualités physiques et morales, du même outillage et des mêmes capitaux, leur destinée eût été
différente. Comme cette région offre moins d’avantages naturels, ils auraient avancé moins vite. Il leur aurait fallu employer de nombreuses années à creuser des ports artificiels, à canaliser les rivières, à irriguer les champs arides. Ils auraient dû aller chercher au loin des matériaux de construction, c’està-dire employer un temps plus ou moins long à leur transport. Au bout de cinquante ans, leur bien-être ne serait pas représenté par le chiffre 100, mais par le chiffre 33. Ou bien, pour arriver au bien-être 100, ils auraient dû mettre non pas cinquante ans, mais cent cinquante.
En langage économique, on dira que pour amener Acarpie à ressembler au comté de Kent, il faudra trois fois plus de capitaux que pour Euforie. Or capital signifie efforts accumulés, soit les colons eux-mêmes, soit de leurs compatriotes restés dans la mère patrie. Tout se réduit donc à une certaine somme de journées de travail, ou, en d’autres termes, à une certaine durée de temps. A Euforie le progrès sera rapide ; à Acarpie, il sera lent, parce que l’homme pourra plus vite adapter le milieu à ses besoins dans le premier pays que dans le second.
Euforie étant plus avantagée qu’Acarpie, si les habitants des deux régions font une somme d’efforts semblable, la premièie sera toujours en avance sur la seconde. Les deux peuples progresseront, mais la distance restera la même entre eux. Ainsi les villes russes sont mieux aménagées, à la fin du xix® siècle, qu’elles ne l’étaient à la fin du xviii®, mais les villes anglaises aussi ; en sorte que la relation n’est pas changée. La distance reste aussi grande qu’il y a cent ans.
Acarpie pourrait-elle jamais atteindre Euforie? Oui. Dans trois circonstances :
l*' Si la population d’Euforie cesse de croître, tandis qu’à Acarpie il y aura excédent des naissances sur les décès ou de l’immigration sur l’émigration.
Si les Acarpiens deviennent plus intelligents que les Euforiens et
3° Si les capitaux d’Euforie, ne trouvant plus de placement avantageux dans ce pays, s’en vont à Acarpie.
Or il est très facile de ramener ces trois conditions à la catégorie du temps.
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luus les iiisirumeius qui servent a ces travaux seraient inutiles. Il n’y a pas de déserts ni de marais à Euforie ; il y eu a à Acarpie. 31ais, au bout de trente ans de trav^aux persévérants les Acarpiens ont desséché leurs marais et irrigué leurs terres. Leur pays est devenu alors plus semblable à Euforie, mais comme les Acarpiens sont partis d’un échelon inférieur, il leur a fallu
du temps pour rattraper les habitants de la colonie mieux avantagée.
Représentons par le chiffre 1 000 le degré d’adaptation d’Euforie, au moment du débarquement de ses premiers habitants. Nous devrons prendre un chiffre inférieur pour Acarpie, oOO, par exemple. Admettons la même activité dans les deux pays; supposons que la richesse double en cent ans dans l’un
comme dans 1 autre. Nous aurons alors la progression suivante ;
Au moment de la
colonisation.
Ali bout de 3(io ans.
Richesse à Euforie — Acarpie.
Au moment de la
colonisation
A la fin du premier siècle.
A la fin du deuxième siècle.
A la fin du troisième siècle
A Euforie A Acarpie
De cette façon, au bout de trois siècles, Acarp Euforie, bien que les habitants du premier pav d’un échelon inférieur.
NOvicoM', — Les Gaspillages.
Nous devons faire remarquer également que la richesse n’augmente jamais en progression arithmétique, mais en progression géométrique, parce que les capitaux produisent des capitaux. C’est une conséquence de la loi universelle de l’accélération du mouvement, qui se manifeste quand des forces agissent d’une façon continue dans la même direction. Le taux d’accroissement de la richesse doit se représenter non par :
mais par :
Sans doute, la progression ne grandit pas si vite ; mais, de toute façon, en temps normal, elle est géométrique, parce qu’un homme ayant un capital de 100 000 francs, a plus de puissance productive que dix hommes ayant chacun 10 000 francs.
Nous voyons souvent des nations réserver l’avenir. Les protectionnistes répètent à l’envi : Oui, nous sommes plus pauvres aujourd hui, grâce aux droits de douane, mais nous rattraperons demain le temps perdu. Les Américains du Nord disent : défendons notre territoire aux Chinois et aux Européens; ce sera une réserve pour nos descendants. Cette politique ’ est insensée. On peut le démontrer par une simple progression. Représentons la richesse des Américains par 1 000. Soit cent ans la période de doublement. Nous aurons donc:
1804 1994 tOiH
Mais si la période de doublement était de oO ans, nous aurions ;
Maintenant si, grâce à l’exclusivisme, la période de doublement de la richesse^ reste de 100 ans et, en admettant même qu elle devienne de oO ans après un siècle, on aura toujours :
Donc, pour avoir perdu leur temps au x.v« siècle, leur richesse
n’atteindra que 8 000 à la fin du xxi% au lieu d’atteindre 16 000. Ils seront donc moitié plus pauvres. On peut en conclure qu’une avance perdue l’est pour l’éternité des temps, parce qu’il n’est pas dans le pouvoir de l’homme de créer la millionième partie d’une seconde.
Rien ne prouve qu’en diminuant le taux d’accroissement de la richesse pendant un certain temps, on l’accélérera plus tard. C’est là une simple affirmation hypothétique, sans aucune base. Tandis qu’au contraire, la production de capitaux nouveaux par des capitaux anciens est un fait universellement observé depuis des siècles. Lors donc que les nations réservent l’avenir, elles commettent une sottise, parce qu’elles gaspillent le temps d’une façon absolument irréparable.
Le héros d’un des contes des Mille et une nuits, Aladin, veut épouser la fille du roi. Il frotte sa lampe merveilleuse; le génie apparaît. Il lui ordonne de lui élever un palais magnifique. Le lendemain, on voit celui-ci se dresser sur une des places de la ville. Si nous pouvions adapter notre milieu à nos besoins, en zéro secondes, nous serions tous des magiciens comme le génie de la lampe merveilleuse. Chacun de nos désirs serait aussitôt réalisé et le nombre de nos jouissances serait infini.
Nous appelons progrès une diminution du temps nécessaire pour produire les objets dont nous avons besoin.
Prenons un exemple.
L auteur a sur sa table la traduction française d’un ouvrage de M. Herbert Spencer, intitulé La Morale des ditTérents peuples. C’est un volume in-8 de 384 pages. Calculons le temps nécessaire pour le reproduire au nombre de mille exemplaires, par les dilTérents procédés en usage dans l'humanité.
En belle calligraphie, il faut au moins 43 minutes par page. Mille exemplaires exigeraient donc “288 000 heures *. Sur
Remington, il faut 13 minutes par page, soit % 000 heures pour l’édition.
Passons à l’imprimerie. Pour composer et mettre en page le livre de M. Spencer il faut compter Ti heures par feuille, "avec
(1) En éci-itui-e courante on peut aller quatre fois plus vite ; mais elle sera
SI peuhsible que le lecteur alors perdra beaucoup de temps. EvalueTle trL
vad d un copiste à 2 irancs par jour. Cela mettra le prix de ^ev^lnt de l’éc;^^: ture seule a o8 Irancs par exemplaire. ‘t-viem ne i ccii-
un ouvrier ordinaire. Le tirage prendra cinq heures par feuille, soit en tout 768 heures de travail. IS'ous négligeons le brochage parce qu’il demanderait à peu près le même temps avec tous les procédés.
Ainsi la machine Remington va trois fois plus vite que la main du calligraphe, l’imprimerie 466 fois.
Nous pensons ne rien exagérer en affirmant que le calligraphe écrit avec notre alphabet, au moins cinq fois plus vile que le scribe égyptien en caractères hiéroglyphiques. L’édition du livre de M. Spencer aurait donc exigé 'i 330 fois plus de temps pour être faite par l’ancienne écriture égyptienne que par nos presses à vapeur modernes. Ainsi la reproduction de mille exemplaires d’un volume de 384 pages demande selon le procédé 1 440 000, 288 000, 96 000 et 768 heures.
Supposez que la fabrication de chaque produit exige zéro minutes, le nombre des produits pourrait être infini, donc la richesse sans limites. Il y a actuellement près de 360 millions d’adultes mâles sur notre globe. Imaginons que chacun d’eux puisse fabriquer un objet quelconque en quantités suffisantes pour tous les autres hommes. 11 pourrait recevoir en échange de son travail 339 999 999 objets élaborés par le reste des producteurs. Dans ce cas, son bien-être atteindrait le maximum possible ici bas. C’est vers ce but, à jamais réalisable, que tend cependant tout perfectionnement de l’outillage. « Avec les presses rotatives, dit M. Leroy-Beaulieu *, dix compositeurs et cinq pressiers livrent autant de travail que 300 000 copistes il y a cinq siècles. » Les 299 983 hommes, rendus libres par l’inveplion des presses rotatives, peuvent s’occuper d’autre chose et augmenter la masse des produits existant sur la terre.
La concurrence pousse constamment vers ce résultat. Soit un marché ayant besoin de cent mille barres de fer par an. X et Z les fabriquent par moitié. Z trouve moyen de faire les barres deux fois plus vite qu’auparavant. Désormais il peut fournir à lui seul tout le marché. Il a intérêt à ce que l’usine de X ferme. Mais il n’a pas intérêt à ce que X ne fasse rien. Pour plusieurs raisons : 1“ X cessera d’être un client pour Z ^ ; 2° X
(1) Précis (l'Ecunomie politique. Paris, Delagrave, 1888, j). 84.
(2) Car directeinent ou indirectement, X aura besoin de barres de fer.
CSi
ne pourra rien échanger avec Z, d’où diminution de la masse des produits, offerts sur le marché, ou, en d'autres termes, diminution du bien-être de Z, et enfin, S** X tondjera à la charge de Z comme indigent. En un mot, l’intérêt de Z est que X cesse de produire des barres de fer, mais non qu’il cesse de pro- <luire en général. L’intérêt de Z est que la fabrication de chaque objet de consommation se fasse dans le temps le plus court possible.
C’est la nécessité de ménager le temps qui a amené la création de la grande industrie. En effet , plus le nombre des produits similaires à fabriquer est considérable, plus vile va la besogne, car les travaux préparatoires se font d’un seul coup en vue d’une quantité plus forte. On peut employer plus de machines et des machines plus efficaces. Une édition tirée à 100 000 exemplaires ira plus vite que cent éditions à mille exemplaires.
Ce que notre esprit conçoit comme une qualité se ramène aussi, dans certains cas, à une question de temps. Un bon cheval est celui qui marche vite; une bonne roule, celle qu’on peut parcourir rapidement. Une locomotive pouvant faire (avec la même dépense de charbon) D™,3 par minute sera déclarée meilleure que celle qui peut faire un seul kilomètre. Un bon habit est celui qui dure longtemps. Supposons qu’A travaille 100 heures pour se payer des vêtements ; s’il en achète demain qui soient deux fois plus durables, il ne travaillera plus que cinquante heures pour cet objet. Un savant dont la bibliothèque et le cabinet de travail sont à des étages différents, doit perdre un certain temps toutes les fois qu’il a besoin d’aller prendre un livre : il est donc mal logé. Une maison bien bâtie est celle qui exige peu de réparations. Un bon maître, est celui qui enseigne par des méthodes expéditives. Un bon élève, celui qui apprend vite. Dans ce cas il y a deux combinaisons : le bon élève travaillant dix heures par jour et ayant besoin d’une demi-heure pour apprendre un fait, connaîtra vingt faits par jour, le mauv'ais, ayant besoin d’une heure pour chaque fait, n’en retiendra que dix. Dans l’autre combinaison, s’il y a dix faits à apprendre, le bon élève emploiera cinq heures, le mauvais le double.
La sociabilité économise le temps par la spécialisation du
vw
travail et le troc. Un individu fait une paire de bottes par jour; il l’échange contre un certain nombre d’autres articles. Mais s’il pouvait faire deux paires de bottes, il pourrait obtenir plus d’objets. En d’autres termes, le salaire est en fonction du temps.
Moins il faut d’heures pour produire un article, plus forte est la rémunération du travail, parce qu’il y a un plus grand nombre d’utilités à partager entre le même nombre d’individus.
Le troc direct des marchandises a cessé depuis des siècles, dans les pays civilisés. Tous les produits s’échangent contre un seul qui sert d'intermédiaire : la monnaie. La complexité des phénomènes économiques est extrême, le nombre des facteurs qui font varier les prix immense. En tout premier lieu il y en a deux qui causent de grandes perturbations ; l’envie qu’a X des objets produits par Z, envie qui peut varier dans une mesure considérable, le désir qu’a Z des objets offerts par X, qui peut aussi se modifier à tout moment. Ces faits obscurcissent le phénomène fondamental. L’offre et la demande sont des perturbateurs. Pour bien comprendre les choses complexes, il faut les simplifier, les ramener à leurs éléments derniers. Faisons abstraction un moment de la variabilité des désirs humains. Supposons une série d’objets également demandés. Dans quelle proportion vont-ils s échanger entre eux? Il est évident que le temps nécessaire à leur fabrication établira celle proportion. Toutes choses égales d’ailleurs, le prix d’un oltjet est en raison directe du temps nécessaire pour le produire. Quand ce temps est réduit à zéro, I objet n’a aucun prix. Ainsi le canal de Suez coûte üOO millions de francs. Il a exigé dix ans de travail. S'il en avait exigé seulement cinq [ceteris paribus), il n’aurait coûté que ;2o0 millions. Le Bosphore, par contre, ne coûte rien parce qu’il a exigé zéro jours de travail. Il en est de même de tous les I roduits, si on néglige l’élément perturbateur de l’offre et de la demande.
On parle toujours de l’heureux mineur à qui il a suffi de se baisser pour ramasser une pépite d’or qu’il échange contre des articles représentant des milliers d’heures de travail. Sansdoute ce lait peut se produire. Mais combien de fois par siècle et pour combien d’individus? Si on devait compter sur un accident de
ce genre pour subvenir à ses besoins, des millions d’hommes devraient mourir de faim tous les jours.
Rien de plus décevant que l’appréciation de la valeur des produits en argent. Il faudrait trouver une mesure complètement différente. C’est très difficile, sans doute. Mais si l’économie politique ne veut pas piétiner sur place, on devra bien y arriver tôt ou tard. Il faudrait faire un modèle d'habitation, y ajouter une certaine quantité de vêtements, de meubles, d’ustensiles, de subsistances, etc. Cet ensemble devrait être qualifié d’une dénomination quelconque, s’appeler, par exemple, le conforttype n” l.ün second type, comportant une plus grande somme de bien-être, comprenant, outre les objets de première nécessité, quelques autres, servant à la satisfaction des besoins intellectuels : livres, journaux, gravures, etc., serait classé sous le n°2. A ces deux premières classes on pourrait en ajouter une troisième et une quatrième. On calculerait alors combien d’heures de travail il faut pour obtenir ces conforts-types. La difficulté serait grande pour établir celte donnée, parce que certains individus travaillent vite et d autres lentement. Cependant les fortes moyennes égaliseraient les différences. Ceci fait, on aurait une mesure économique qui pourrait s’appeler Vhoro-confort. Comme on a créé le kilogrammètre en mécanique et, récemment, le kilowatt pour les applications de l’électricité, on devrait créer une unité de mesure scientifique en économie politique. Quelques tentatives se font déjà dans cette direction. Les revendications des socialistes ont poussé à ce genre de recherches. On a essayé de faire comprendre à l’ouvrier que le nombre de francs de son salaire n est pas tout. L’important est la somme de produits qu’il peut obtenir pour cet argent. Ainsi, en définitive, tout se ramène à une équation de temps.
L’évaluation du nombre d’heures nécessaires pour atteindre les différents types de confort exigera des recherches minutieuses et patientes. On n’arrivera pas à l’établir, d’une façon suffisamment précise, en un seul jour. De nombreux économistes devront se consacrer à l’étude de celle épineuse question U II faudra
(!) Nous devons faire remarquer, cependant, que les travaux, répondant à cet ordre d’idées, deviennent de plus en plus nombreux dans ces dernières années.
la richesse en fonction du temps
recueillir de nombreux documents sur les salaires. Une difficulté t e plus, c est que le type de confort varie selon les climats. Les appareils de chauffage, nécessité de premier ordre en Sibérie sont mutiles en Egypte. Malgré toutes ces difficultés, on parviendra a déterminer fhoro-confort en chiffres d’une précision sulfisamment exacte. Quand cela sera fait,cette mesure rendra les services les plus considérables à l’économie politique. Alors seulement, on pourra déterminer scientifiquement la richesse d un pays, car elles se déduira d’une seule donnée : le nombre d’heures de travail nécessaires pour atteindre les différents types de confort. Les pays où ce nombre sera petit seront riches, celui où il sera grand seront pauvres*.
Cependant ce terme d’horo-confort est lui-même insuffisant En définitive, comme nous l’avons vu, les outillages du premier, du second et du troisième degré ont pour but unique l’aménao-ement de la planète. Si l’on voulait adopter pour l’économie politique une mesure complètement exacte, il faudrait créer celle c unité d adaptation. Elle serait la somme d’accommodation du monde extérieur qu’on pourrait produire dans un temps donné, en un jour par exemple. Nous comprenons que ce terme est extrêmement vague. Il faudrait les plus vastes recherches et les travaux les plus patients pour le ramener à quelque notion concrète. Cependant si vague que soit ce terme, le lecteur verra plus loin combien il a d’utilité.
Quoi qu’il soit de l’horo-confort et des termes analogues, toujours est-il que, même en ramenant la valeur des objets a 1 or ou à l’argent, leur prix est toujours en fonction du temps employé à les produire.
Nous n avons pas l’intention de courir sur les brisées de Karl Marx et d’affirmer que le travail manuel est la seule source de a richesse. L’intelligence et le capital, sont des éléments indispensables à toute production. Pour ce qui est du capital, il se ramene aussi à la notion du temps, puisqu’il est du travail
accumulé, de la force potentielle produite par une force autretois active.
-Nous ramenons bien entendu l’effort intellectuel de l’entre-
^ Angleterre en
que la Rusïe! ^'^"«leterre sera trois Ibis plus riche
preneur sous le vocable de travail. Mais on doit reconnaître que l’activité mentale échappe, plus que toutes les autres, à l’action du temps. Une idée de génie, capable d’opérer les transformations économiques les plus colossales, peut éclore en une seconde. Non seulement l’importance d’une idée n'est pas toujours en raison directe du temps nécessaire à la produire, mais elle est parfois en raison inverse. Les œuvres littéraires les plus parfaites sont écloses d’un seul jet du cerveau de leurs auteurs. Ilaendel a écrit son Messie en quelques semaines, Rossini son Barbier de Séville en quelques jours. On pourrait multiplier ces exemples à l’infini. Toujours les chefs-d’œuvre naissent par une inspiration rapide et prompte. Comme les hommes rémunèrent les services en raison directe des jouissances qu’ils leur procurent, certains littérateurs de talent peuvent gagner avec quelques pages plus que des ouvriers travaillant pendant des années. Ici la valeur des produits n’est plus en raison directe du temps. Cette proposition s’applique donc plus particulièrement à la transformation des objets matériels ou, en d’autres termes, à la production agricole et industrielle.
Considérons maintenant la richesse au point de vue individuel. Nous verrons qu’elle permet de produire l’adaptation passive et active dans le délai le plus court possible. Son avantage consiste pour ainsi dire à supprimer le temps.
X a une immense fortune. Le climat du pays qu’il habite ne lui convient pas. Immédiatement, il va s’établir ailleurs. X n’aime pas les plaines, elles lui causent de l’ennui. Aussitôt il se choisit un séjour dans les montagnes.
X veut s’instruire. Il peut s’acheter tous les livres nécessaires. Il n’a pas besoin de perdre son temps à aller les chercher dans les bibliothèques publiques. Il peut appeler les professeurs les plus en renom pour lui faire des cours et des conférences.
X a acheté un parc. Mais il ne lui plaît pas. Immédiatement il fait venir un pa}'sagiste, des ouvriers, et le transforme selon ses idées. Il trouve que le mobilier de son hôtel n’est pas conforme à sa fantaisie. Il appelle un tapissier et s’en commande un autre. Enfin X veut propager une idée. Il peut fonder un journal, imprimer un livre à des millions d’exemplaires, le distribuer gratuitement, organiser un vaste service de publicité
pour les faire connaître, etc. En un mot, il peut s’assimiler au milieu physique et mental, et 'adapter dans le temps le plus court ce même milieu à son individualité. Si la fortune de X était infinie, il aurait pu aménager toute la planète conformément à ses désirs et par conséquent rendre la corrélation entre son idéal, et le monde terrestre aussi complète que possible.
Ce qui se donne vite au riche se donne lentement ou ne se donne pas du tout au pauvre. Ce dernier est obligé de gaspiller son temps. Prenons un seul exemple. L’indigent doit aller à pied ; un peu plus d’aisance permet de prendre romnibus, plus d’aisance encore un fiacre, enfin la richesse permet d’avoir ses propres chevaux et d’autant plus rapides qu’ils sont plus chers. Dans les rues d une ville, l’indigent fera quatre kilomètres à 1 heure, le richard quinze. En chemin de fer, le pauvre prend des trains omnibus, le riche des trains éclairs.
I ar la richesse, en un mot, on peut se donner le plus grand nombre de jouissances dans le temps le plus court.
Pour finir, considérons la question sous son aspect le plus général. La proposition que tout progrès se ramène à une suppression de temps est aussi vraie en biologie et en psychologie qu en économie politique. Les êtres placés aux échelons les plus bas de la hiérarchie vitale, sont composés d’une seule cellule, A mesure qu ils se perfectionnent, nous voyons qu’ils forment des associations de plus en plus nombreuses. Le corps de 1 homme est un groupe de plusieurs milliards de cellules. Quel bénéfice procure l’association ? Une économie de temps. Par un repas de quelques minutes l’organisme humain pourvoit a la nourriture de toutes ses unités vitales. Si chacune d elles, vivant séparément, avait dû pourvoir à son alimentation pour son compte particulier, le temps exigé pour cette opération eût été beaucoup plus considérable. Même économie par la différenciation des fonctions. L’homme peut respirer, assimiler les aliments, voir, entendre et penser, du même coup. Or toute simultanéité est un gain : en effet, avoir un grand nombre de sensations dans le même moment revient à avoir besoin d’un temps très court pour chacune d’elles.
L échelle hiérarchique des êtres commence à une gelée amorphe comme le bathybius et aboutit à l’homme. Toujours l’animal supérieur se distingue de l’inférieur par une plus grande com-
plexité et une plus grande différenciation des fonctions. D’où la possibilité d’exercer up^ plus grand nombre d’actes vitaux simultanés. Les limites de ùotre travail ne nous permettent pas de nous étendre sur ce sujet. Pour la psychologie nous nous contenterons de signaler un seul ordre de faits. Quand une idée évoque trop d’images dans l’esprit, il se produit une confusion, une perte de temps. Par exemple, si, pour nous représenter l’Asie, nous devions songer à tous les pays et à tous les peuples de ce continent, il faudrait un temps extrêmement long. Alors le nombre de nos idées serait très restreint. Heureusement le cerveau fait une synecdoque. 11 prend la partie pour le tout. Il associe l’image de l’Asie avec celle d’un paysage particulier ou avec celle d’une carte. Une seconde opération, encore plus merveilleuse, est la faculté que }iossède l’esprit de concentrer une série d’images innombrables sur un seul mot : comme table, ville, maison, etc.
Eh bien ! toutes ces opérations épargnent le temps. Le processus d’économisalion, inconscient dans les premiers jours de notre vie, devient ensuite conscient et voulu. L’édifice merveilleux des mathématiques a été créé, en partie, pour économiser le temps. Je veux savoir, par exemple, er^combien d’années se double un capital placé à 1 p. 100. Je puis faire la série des multiplications une à une. Mais celte méthode est lente. Au moyen d’une formule algébrique, je puis avoir le chiffre désiré en quelques minutes. La formule a été faite précisément pour me procurer cette facilité.
Le progrès social se ramène exactement au même principe : association, différenciation et simultanéité.
La horde primitive était composée de quelques dizaines d’individus. Aujourd’hui l’empire britannique en compte 381 millions. Comme ces hommes ne se font plus la guerre, ils détruisent moins de richesse et accroissent plus vile leur bienêtre. Dans les sociétés peu avancées le gouvernement se mêle de régler les croyances de ses administrés, il s’occupe de leur activité économique. Il y a une religion d’Etat ; la littérature est sous la protection du roi, le commerce et l’éducation sont réglementés par un ensemble de mesures des plus minutieuses. Dans les sociétés plus avancées, la religion devient affaire privée, la littérature se passe de Mécènes, le commerce est abandonné à
lui-même. En Angleterre, il n’y a pas de droits protecteurs et chaque industriel achète et vend comme bon lui semble et où bon lui semble, sans que le gouvernement s’en mêle. La liberté en définitive n’est qu’une ditTérenciation des fonctions.
En effet, quand un gouvernement n’essaye pas d’imposer un dogme, cela veut dire que les fonctions administratives sont différenciées des fonctions religieuses ; quand un gouvernement ne patronne plus les savants, les littérateurs et les artistes, cela veut dire que la fonction de la production mentale s’est différenciée a son tour. Enfin, quand un gouvernement ne protège plus la production nationale, cela veut dire que les fonctions
economiques ne se confondent plus avec les fonctions politiques.
foute ditférenciation a pour résultat la simultanéité des fonctions, donc un accroissement de l’activité sociale. Ces différenciations diverses s’appellent du nom de libertés, en langage usuel. La liberté produit une économie de temps. Le progrès biologique d’une part, le progrès social de l’autre, ont pour résultat
<1 accélérer 1 adaptation de l’homme à son milieu et du milieu à i noiniue.