CHAPITRE V
L’KOL’ILIBRE ÉCONOMIQUE
II n y a pas plus de chimie, de biologie, et de sociologie dans la nature, qu’il n’y a de provinces sur le globe terrestre. C’est nous qui établissons les divisions par des lignes idéales. Nous disons : ceci s’appellera Lorraine, cela Alsace. C'est nous qui marquons les bornes, et non la nature. De même nous disons : tels phénomènes sont chimiques, tels autres biologiques, tels autres sociaux. Encore ici notre esprit place des bornes imaginaires.
C est faute d’avoir bien compris l’unité des phénomènes naturels que les sciences sociales sont encore si arriérées. Quand les économistes, dans leurs traités, commencent par des abstractions insaisissables et vagues, comme la définition de la valeur , ils provoquent une vive répulsion et une profonde défiance chez le lecteur. Il sent que toutes ces théories sont des constructions dialectiques, des châteaux de cartes qu’une théorie contraire, aussi abstraite et aussi vague, peut renverser d’un seul souffle.
Si l’on veut s’appuyer sur un terrain solide, il faut partir des données de la biologie dont l’économie politique n’est qu’un simple prolongement.
Pour bien comprendre la question du salaire, il faut remonter aux phénomènes primordiaux de la vie. Nous savons que cette proposition provoquera de l’opposition et même des plaisanteries. Mais qu’importe.
Le phénomène vital le plus élémentaire est l’irritation. Quand un muscle ou un nerf est excité par une action extérieure, il produit un mouvement. La vie est une série d’actions du milieu sur l’organisme et de réactions de l’organisme sur
le milieu. L’action du dehors au dedans prend le nom d’irritation en physiologie, de connaissance en psychologie, de vente en économie politique.
Les phases diverses des phénomènes vitaux peuvent se représenter comme il suit :
En physiologie. . . .
En psychologie . . .
En économie politique
Adaptation passive.
Action du dehors sur l'individu.
Irritation.
Science.
Vente (revenu).
Adaptation active.
Action de 1 individu sur le dehors.
Mouvement.
Enseignement.
Achat (dépense).
Il est à peine nécessaire de nous arrêter sur les phénomènes psychologiques. Tout le monde comprend, en effet, qu’apprendre signifie s’incorporer des notions et des idées venant du dehors, qu’enseigner, ou faire de la propagande, signifie communiquer nos idées à nos semblables.
Mais le fait économique est moins simple et demande quelques mots d’explication.
Quand un individu accomplit un travail en vue d’un salaire, ou produit un objet quelconque en vue de le vendre, il le fait parce que d’autres hommes désirent ce travail ou cet objet. L’ouvriei-, pour gagner sa vie, accepte la besogne imposée par ceux qui l’emploient. L’industriel se conforme au goût de ses acheteuis et se soumet à leurs fantaisies. Il livre souvent des articles, qu il trouve mauvais, mais que sa clientèle trouve bons. Sous peine de ruine, il est obligé de se conformer aux exigences du marche. De même, quand un homme fonde une entreprise nouvelle, il doit s’enquérir des besoins à satisfaire, c’est-à-dire, agir selon les désirs des autres. Par la vente, le producteur subit 1 action, souvent tyrannique et capricieuse, du milieu économique. Mieux il sait s’y adapter, plus il prospère.
La totalité des ventes opérées par un producteur, constitue
son revenu. La vente et le revenu représentent donc l’action du dehors sur l’individu.
L achat, au contraire, représente l’action de l’individu sur le milieu. De même que la totalité de nos ventes forme notre revenu, la totalité de nos achats forme notre dépense.
Un homme préfère le pain de blé au pain de seigle; par cela il force d’autres hommes à planter une céréale plutôt
que 1 autre. Quand la mode s’attache à un objet, les industriels sont poussés à le fabriquer. Quand nous commandons un tableau à un peintre, nous le forçons à réaliser une idée qui nous est personnelle, donc à s’identifier à nous dans une certaine mesure. Un homme se bâtit un hôtel ou se fait tracer un parc. Il rend donc un certain ensemble d’objets extérieurs conformes à une image qu’il avait préalablement dans son esprit. Mais, pour opérer cette transformation, il doit faire une dépense. Quand on publie un livre, en vue d’instruire ses semblables, il faut d’abord débourser de l’argent pour l’impression, la distribution, la réclame etc. En un mot, c’est par l’achat, c’est-à-dire la
dépense, que s’exerce notre action individuelle sur le milieu social.
Condensons maintenant l’action récijiroque du milieu sur l’individu et de 1 individu sur le milieu dans une brève formule. Soit i, 1 irritation, et la réponse ou le mouvement. On peut obtenir les trois combinaisons suivantes :
ml
ml
CO
La première série représente l’équilibre complet, la stagnation absolue ; des irritations de même énergie provoquant des mouvements d’une intensité semblable sans discontinuité, La formule I est complètement abstraite. Idle ne se produit jamais dans l’univers. Elle est une pure entité métaphysique. Elle serait la constance de toutes les trajectoires parcourues par les atomes, c’est-à-dire l’absence de toute transformation. Cet état est impossible, parce que la force répandue dans l’univers, est infinie. A chaque moment de la durée, l’action exercée sur un
point donné, varie nécessairement, et le chiffre de l’indice doit se modifier.
La formule II :
représente l’accroissement. Une action du milieu sur l'individu (i‘) produit une accommodation de l’organisme plus complète qu’auparavant ; alors la réaction devient plus forte (m-) : ceci, à son tour, produit une accommodation du milieu à l’organisme qui est plus parfaite ; alors l’action du milieu devient de nouveau plus effective («^) et on obtient une série ascendante.
Le phénomène de l’accélération du mouvement, ou la croissance, est universel dans la nature. Il nous est impossible d’entrer dans des développements que ne comportent pas les limites de ce travail. Disons, en peu de mots, que ce phénomène est bien connu en physiologie. « Il se trouve, par suite de dispositions anatomiques toutes spéciales, dit M. Charles Richet que l’excitabilité du nerf sensitif à sa périphérie est extrêmement délicate... et, grâce à cela, des forces minimes peuvent être perçues par nous. » En d’autres termes, nos centres nerveux emmagasinent la force et « la quantité d’énergie latente va en augmentant à mesure qu’on s'élève dans la hiérarchie des tissus et dans la hiérarchie zoologique ^ ». Il est manifeste que, si l’action du milieu sur l’individu et celle de l’individu sur le milieu, n’allaient pas en croissant, l’emmagasinement de la force n’aurait pas pu se produire. Remarquons, en passant, que ce phénomène est analogue à la capitalisation, telle que nous la verrons se produire en économie politique
On peut suivre le processus de la croissance dans toutes les branches des sciences biologiques. En psychologie, nous observons que plus un homme sait de choses, plus son esprit est ouvert pour en apprendre d’autres. Là où un ignorant n’aperçoit rien, un savant trouve un champ de fertiles études. D’autre part, mieux un homme connaît les individus auxquels il parle, plus vite il trouve les arguments nécessaires pour les convaincre. Enfin, en économie politique, plus une personne est riche, plus facilement elle peut augmenter sa foi’tune. Les premiers 1 000 francs sont les plus difficiles à gagner. En généralisant
(1) Fssni de psychologie générale. Paris, F. Alcan, 1891, p. 125.
(2) Ibid., p. 173.
(3) Un banquier signe un chèque ; immédiatement des ouvriers se mettent à l'œuvre et édifient une usine colossale ou une ligne de chemin de fer. Des i-ésultats prodigieux ont pour impulsion première une action d'une puissance mécanique presque nulle.
mCIIESSE E.\ FONCTION 1)E TEMPS
P'"® induslriel
ocie e es parfait, plus vite il se perfectionne. Une agriculture plus savante produit de meilleures récoltes- les meilleures recolles augmentent les ressources alimentaires et a Iichesse saccroit; cela permet de faire des recherches scientifiques plus profondes qui, à leur tour, produisent une agriculture plus savante encore.
Nous observons également dans la nature le phénomène de la decioissance, représenté par notre formule III :
Ici une irritation d'une plus grande amplitude correspond a un mouvement d’une plus faible amplitude. Après chaque
mnî’eu ■’ “ corrélation entre’ le
milieu et 1 organisme et. sitôt qu'une certaine limite est atteinte
labb.''"*™®”'"’" ‘a raort. devient inévi-
Pourqiioi arrive-t-il un moment on cesse la croissance et où commence le processus contraire? Nous l'ignorons absolument
nrL“.,ir t?", lue la décroissance
produit un déficit, comme la croissance produit un gain, un reliquat. En psychologie, la décroissance se manifeste tout d'abord par un alTaiblissement de la mémoire et de l’entendement. Tandis que dans la période ascendante, le nombre des images conservées par le cerveau (donc son énergie latente) allait en augmentant, maintenant il va en diininuaiit. Tandis que le temps necessaire pour faire un raisoniienient, devient de plus en plus court dans la période ascendante, il devient de plus en
P us long dans la période descendante. De là un ralentissement cie 1 adaptation.
En économie politique, plus les pertes d’un homme augmentent, moins il a de crédit ; donc moins il a la possibilité de parer a a mauvaise fortune. Quand l’outillage industriel d’une nation e.t détruit i faut un temps très long pour le reconstituer,
P m.qu on doit repartir d’un échelon inférieur, toujours le plus ficile a gravir. Quand un champ est resté en friche pendant un siecle, il est plus pénible de le labourer que si la charrue y a\ait passe 1 année précédente. ^
En condensant nos deux séries nous obtenons le tableau suivant :
PHÉNOMèNE
Série II
Biologique Vie.
Physiologique .... Santé.
Psychologique .... Intellectualisation.
Sociologique Progrès.
Economique Enrichissement.
Série III
•Mort.
Maladie.
Abrutissement.
Régression.
Appauvrissement.
Par les mots vie et moi't nous entendons ici un gain de la matière vivante sur la matière inerte ou vice versa. En elTet, nombre de composés atomiques qui existent aujourd’hui sur la terre, à l’état de minéraux, pourraient se transformer en plantes, en animaux et en hommes. Notre espèce peut croître au détriment des autres. On nous excusera de nous être servi du terme, un peu vulgaire, à' abrutissement. Mais il est le seul qui marque un mouvement, c’est-à-dire une diminution consécutive des facultés mentales. Nous avons créé un mot nouveau pour leur croissance, celui intellectualisation ; que l’Académie veuille bien nous le pardonner.
Nos deux séries forment une succession logique : tout bénéfice produit la richesse, la richesse le progrès, le progrès social lait augmenter les lumières, intellectualise les masses; tous ces facteurs réunis produisent la santé, et la santé, en donnant la longévité, augmente la population, c’est-à-dire transforme une plus grande quantité de matières minérales, végétales et animales en matière humaine. Dans la série décroissante, les pertes et les gaspillages ont pour résultat l’appauvrissement, celui-ci la décadence sociale qui prodùit à son tour l’obscurantisme ; alors les maladies se développent, la population diminue et le silence de la mort s’étend sur des régions où la vie débordait d’un flot puissant. Telle est la Mésopotamie, par exemple, autrefois un des pays les plus peuplés de la terre, maintenant séjour désolé de quelques Bédouins faméliques.
Après cette généralisation, occupons-nous plus spécialement des phénomènes économiques. Nous avons vu que l’achat correspond au mouvement en physiologie; la vente, à l’irritation. Si un individu vend peu et achète beaucoup, son travail est
RF
•RICHESSE EN FONCTION DU TEMPS vons ™trc formai II! mouvement, nous relrou-
Il reste un reliquat après chaque terme de cette série dom- '' Va'i*'‘!fr’ l’enrichissement.
est mal payé et on est ramené a la Lniide
V* V*'* v'* yS y6
Ici il reste un délîcit après chaque terme de la série donr une pei e , le résultat est l’appauvrissement ’
Apres ces formules de la croissance et de la décroissanrp ,Ip
en consommant une livre de charbon ‘ .
des machines sur notre planète soit d'un milMon! SM’on fournit
ne ivre de charbon à chaque machine, on obtien un mZn
e chevaux de travail, c'est-à-dire, nn million d'unités Sln tatioïi ou d horo-nrnfliiîfc \io* • 1» 1 ^ U aaap-
'100 000 I • ^ ^^lais SI 1 on donne ToÜ 000 livres à
500 000 '' que 230 000 livres pour les
oOO 000 autres et on obtiendra 7S0 000 horo-produits ol ai l donc un déficit de ooo i , . ^ uuuub. un auia
empêchait “^'10 000 i • ^^°^o~P‘’oduits. C’est comme si on
nié!:i:'::n;fe -
fiéf auriLhiner P'"™"'
II y a, sur le globe terrestre, 338 millions d'adultes en état de
cependant aurSïïrâerranscnuOTls ' sf'nn T™° 0"* “I*»»*'*
choses le lendemain que H venie il vif ^ j^eut acheter plus de
ce but. Eu se res?rS^nant atteindre
4 tiques maniaques, nul n’opargne pour entasser de l’or.
travailler *. Supposons que chacun d’eux puisse produire une imité d’adaptation par jour (ce qui est égal au cheval-vapeur de la machine) et que l’équivalent de cette unité soit un franc
Si chaque ouvrier reçoit un franc de salaire, il y aura chaque jour o38 millions d’unités d’adaptation de plus sur le globe. Mais si 200 millions d’hommes reçoivent chacun 1 fr. oO, il ne reste plus que 238 millions de francs à donner aux 338 millions d’autres (soit 0 fr. 70 par tête). On obtiendra donc 438 millions d’unités d’adaptation, soit une perte journalière de 100 millions de ces unités, soit un ralentissement de l’adaptation de la planète à nos besoins. C’est comme si l’on avait forcé 100 millions d’hommes à travailler sans profit.
Avec l’égalité de salaire on aura :
o38 000 000 d’hommes,
538 000 000 de francs,
338 000 000 d’horo-produits.
Avec l’inégalité des salaires on aura :
, 338 000 000 d’hommes,
338 000 000 de francs,
438 000 000 d'horo-produits.
Gela fait un déficit de 100 millions d’horo-produits. En effet, pour qu’un article puisse être vendu, il faut qu'il soit acheté. Abaisser la faculté d’achat de 1 franc à 70 centimes pour 338 millions d’hommes, équivaut à empêcher 100 millions d’hommes de travailler.
Mais, dira-t-on, si 200 millions d’hommes achètent des articles pour 1 fr. 50, cela compensera la différénee. Ce n’est pas absolument exact. Il y a une certaine hiérarchie naturelle dans les produits; quelques-uns sont plus nécessaires que d’autres; ils forment comme un premier échelon, sans lequel on ne peut pas gravir les suivants. Pour fabriquer des vêtements et des meubles, l’homme doit d’abord manger, et s’il n’est pas nourri, il ne fabriquera ni meubles ni vêtements. Si l’on
(1) Voir le cliaiiitre vi.
(2) Comme la livre de charbon dans la machine.
abaisse la faculté d’achat des subsistances, on sape par la base l’édifice de la richesse.
Maintenant si les 200 millions de privilégiés, ayant besoin d’une livre de pain par jour, en achètent et en mangent une livre et demie, ils font la même opération qu’une machine à vapeur consommant lo livres de charbon par 1 000 kilogrammètres, quand elle peut les produire en n’en consommant que 10. C’est du pur gaspillage.
La force dont l’humanité dispose chaque jour, est une quantité finie. Un Hindou fabrique 100 mètres d’étoffe. Supposons qu’il faille un temps égal pour produire une livre de pain, une livre de viande et un litre de bière. Au prix du marché universel ces articles équivalent, par hypothèse, à 80 centimes. Si l’ouvrier hindou obtient 1 franc de salaire, il rentre dans la formule H :
yl y 2 y3 yV y5
Mais s’il obtient seulement 70 centimes, il tombe dans la formule 111 :
Quand l’Ilindou obtient un équivalent de son travail plus un bénéfice, il y a adaptation croissante ; s’il obtient moins que l’équivalent de son travail, l’adaptation est décroissante.
Quand l’ouvrier anglais reçoit o francs pour un travail que l’ouvrier hindou fait pour 1 franc, c’est comme si l’Anglais donnait dix heures de travail et recevait l’équivalent de cinquante. Cela fait une perte de quarante heures, un ralentissement de l’adaptation. En effet, les quatre francs, que l’Anglais prend en plus, un autre homme doit les prendre en moins. Donc la faculté d’achat et la production, par conséquent, diminueront. D’oü cette conclusion, que l’humanité atteindra le maximum ^ de bien-être quand les salaires se seront égalisés sur toute
la surface du globe, c’est-à-dire, quand se sera produite l’équilibration la plus grande possible.
Tant que l’économie politique ne sera pas fondée sur les
lois universelles de la nature, elle arrivera constamment à des contradictions inévitables. Exemple : Une famine se produit, les prix des subsistances se relèvent; les économistes disent que c’est un mal. Une crise commerciale amène une grande baisse du prix des marchandises; les économistes proclament, de nouveau, que c’est un mal. On reproche au système protecteur de restreindre le marché international. Les tarifs prohibitifs des autres pays empêchent, par exemple, les soieries de se vendre hors de France et les prix baissent. .Mais on peut dire que c’est tout bénéfice pour l’acheteur français, si on considère le bon marché comme un bien. Quand on proclame donc que le système protecteur est mauvais, parce qu’il restreint les opérations commerciales, on est obligé de reconnaître que le bon marché est un mal. Les prix sont d’autant plus bas que les produits sont plus nombreux. Une bonne récolte est-elle un bien ou un mal ? On devrait s’entendre une fois pour toutes : qu’est-ce qui vaut mieux, l’abondance ou la disette?
Mis au pied du mur, les économistes répondent ; l’abondance, à coup sûr. Ils proclament que le maximum de bienêtre sera obtenu quand les produits seront à bon marché et tes salaires très élevés. Nous nous permettrons de faire remarquer tout d’abord combien le taux des salaires est chose décevante.
.X gagnait auparavant 10 francs par jour. Plus tard on lui en donne io; mais le prix des produits a augmenté dans le même temps de 100 pour 100. Il est clair que le bien-être de X va diminuer. X gagnait 10 francs; il en gagne 15; mais les produits haussent de 50 pour 100; X reste gros Jean comme devant. X gagnait 15 francs, il en gagne 10, mais les produits baissent de 100 pour 100 ; le bien-être de X augmente. On se perd dans ces combinaisons comme dans une épaisse forêt.
11 faut se placer à un point de vue tout à fait différent, si on veut sortir de ces contradictions perpétuelles. Il faut se baser, comme nous l’avons fait, sur une loi de la nature. En réalité, le bien-être est en raison directe de l’équilibration économique.
Dans la Républiijue Argentine, la viande se vend 7 centimes le kilogi'jb.mme ; dans l’Europe occidentale, un franc. De là une double souffrance. L’Arsrentine a trou neu de bénéfice .• l'Eii
la richesse en fonction du temps
ropéeii , trop de dispense. Quand la viande se vendra 50 centimes a Buenos-Aires et oO centimes à Paris, une plus grande somme de bien-être sera réalisée sur la terre. Si la viande
pou\ ait coûter le même prix sur tout le globe, le bien-être serait encore plus grand.
11 en est de même des salaires.
De grandes lilatures de coton ont été établies aux Indes. L’ouvrier indigène y gagne 30 centimes par jour, tandis qu’à -Manchester l'ouvrier anglais reçoit 10 francs dans la même branche de l’industrie. Cette combinaison produit le minimum de bien-être. D une part, 1 Hindou soulfre de gagner si peu; de 1 autre, le consommateur des cotonnades du Lancashire souffre de les payer si cher. Si l’équilibre pouvait se produire dans les salaires, de façon que l’Hindou gagnât o francs et l’Anglais 5, le bieii-êtie serait {)lus grand. Si tous les ouvriers pouvaient gagner le même salaire (à égalité de capacité, bien entendu), le temps nécessaire pour atteindre la plus grande somme possible de bien-être serait réduite au minimum L
Le prix des denrées de première nécessite' est presque équilibré de nos jours. Il y a déjà un marché universel pour les céréales. Grâce à cette circonstance, les famines peuvent être évitées dans les pays pourvus de moyens de communication perfectionnés. L’égalisation des salaires est encore loin d’avoir atteint la même phase, mais on y marche inévitablement. C’est dans cette égalisation que les économistes voient la possibilité de réduire les souffrances au minimum. En effet, si les ouvriers pouvaient être transportés des pays où les salaires sont bas, à ceux où ils sont élevés, et, si ce transport pouvait se faire aussi facilement que celui du blé, un immense accroissement de bien-être serait réalisé sur notre terre 2.
Les migrations des travailleurs nous mènent insensiblement a un autre genre d’équilibre ayant une influence considérable sur celui des prix et des salaires. C’est l’équilibre des populations.
Elles sont réparties sur le globe de la façon la plus impar-
(1) Voir le chapitre viii.
(2) Voir un ii-ès intéressant travail de M. de Molinari, les Bourses du iravaiL Paris, Guillaumin, 1893. Partant d’un point de vue diücrent du notre, il arrive aux mêmes conclusions.
faite. Ici la terre manque aux hommes, ailleurs les hommes manquent à la terre.
Le haut bassin du Nil pourrait nourrir cinquante millions d’individus, dit M. Reclus L Le bassin du Zambèse deux cents millions Celui de l’Orénoque autant; celui du Gaporé, dans la haute Bolivie, cent^ Des phrases de ce genre reviennent constamment sous la plume de l’éminent géographe. En effet, la Russie, le Canada, les États-Unis, l’Amérique centrale et méridionale, 1 Asie occidentale et l’Australie sont presque des déserts. Deux cents millions d’hommes pourraient vivre dans les îles de la Sonde, dit également M. Pearson ^ ; quatre-vint-dix dans le Turkestan. Par contre, des régions comme la Chine et le Bengale ne peuvent presque plus nourrir leur population. Celte absence d’équilibre cause une double perte. D’un côté, il y a déficit de production, faute de bras, de l’autre, déficit de, consommation faute de ressources.
Le jour où les prix des produits et des salaires seront égalisés sur tout le globe, le jour où la densité de la population sera la même partout (bien entendu proportionnellement aux ressources des différents pays), l’humanité atteindra la plus grande somme de bien-être. Le maximum d’équilibre économique produira le maximum de jouissance. Mais l’équilibre économique absolu est à jamais irréalisable, comme l’équilibre mécanique de l’univers.
Voyons maintenant par quels facteurs il est rompu constamment.
Reprenons l’exemple de la machine à vapeur. S’il y en avait un million sur le globe et jamais plus; si éternellement on devait leur fournir 300 grammes de charbon par cheval et par heure, l’équilibre de la production serait définitif. Mais il n'en sera jamais ainsi. Un homme, plus intelligent que d’autres, trouvera moyen un beau jour de construire une machine brûlant seulement 400 grammes. Alors l’équilibre sera rompu. L’inventeur de ce perfectionnement réalisera un bénéfice supé-
(1) Nouvelle Géographie universelle, t. X, p. 154.
(2) Ibid., t. XIII, p. 635.
(3) Ibid., t. XVIII, p. 125 et 641.
(4) National life and Character, Londres, Macmillan, 1893, p. 42,
Novicow. — Les Gaspillages, 4
LA RICIIESSIi EN FONCTION DU TEMPS
rieur à celui des autres industriels. Ceux-ci, forcés par la concurrence, seront obligés de faire comme lui et toutes les machines à vapeur, travaillant à SOO grammes, seront éliminées à la longue, c’est-à-dire mises au rebut. Un autre perfectionnement s’opérera plus tard et ainsi de suite.
Y a-t-il une limite ? Sans doute. Mais où est-elle ?
L’homme que nous appelons plus intelligent est, en définitive, celui qui a une connaissance plus approfondie des lois de la nature, donc un horizon mental plus étendu. Evidemment la capacité du cerveau humain a des limites ; mais, comme il nous est impossible de savoir où elles si; trouvent, au point de vue concret, c’est comme si elles n’existaient pas. Les rayons du soleil ne sont pas parallèles, mais pour les calculs que nous faisons sur la terre, nous pouvons les considérer comme tels. 11 en est de même des limites de notre intelligence. Elles existent, mais, pour nos préoccupations terrestres, c’est comme si elles n’existaient pas.
Donner 750 grammes à une machine qui peut développer un cheval-vapeur avec 500 grammes, c’est gaspiller, c’est suivre la pente qui mène à l’appauvrissement, à la décadence et à la mort ; trouver moyen de produire un cheval-vapeur avec 400 grammes de charbon, au lieu de 500, c’est remonter la pente glorieuse qui mène au progrès, à fintellectualisation et à l’accroissement de la vie. Or, que signifie obtenir un chevalvapeur avec 400 grammes de combustible au lieu de 500? Gela veut dire, simplement, économiser du temps. Si auparavant mille hommes devaient produire le charbon nécessaire à la société, il en suffira désormais de 800. Les deux cents individus restés libres, pourront produire autre chose et augmenter la somme des utilités. Plus tard on ira plus loin, on aura un cheval-vapeur avec 300 grammes de combustible. Alors on aura encore plus augmenté notre bien-être. Si enfin, on trouvait moyen d’employer directement les 9:25, 603, 114,016,000,000, de kilogrammètres que représente l’énergie solaire déversée sur notre globe pendant une minute, nos moteurs mécaniques actuels seraient jetés au rebut comme de ridicules vieilleries. .Nous les considérerions du même œil que les haches de silex de l’époque paléolithique. Par l’emploi direet de la force du soleil, la richesse de l’humanité ferait un bond si prodigieux, que
tous nos progrès passés seraient un enfantillage en comparaison.
Ainsi, grâce au développement de l’esprit humain, on fait de nouvelles inventions. Chacune d’elles trouble un équilibre précédemment établi. Peu à peu, il s’en forme un nouveau, qui est troublé à son tour, et ainsi de suite, sans trêve ni repos.
Considérons maintenant l’équilibre économique à un autre point de vue.
X a deux ouvriers, Y et Z, qui font le même travail et également bien ; mais X a des préférences : il donne quatre francs par jour à Y et seulement deux à Z. Nous disons que X est injuste. Ainsi l’équilibre économique est aussi conçu par notre esprit sous l’aspect de justice. Rien de plus exact; seulement une certaine part de volonté humaine est toujours impliquée dans cette idée. Par exemple, en Colombie, le maïs donne trois cents fois la semence ; dans le nord de la Russie, le seigle la donne à peine cinq à six fois. Nous ne trouvons pas injuste que le Colombien garde son surplus pour lui-même. Nous disons qu’il a le bonheur de vivre sur une terre fertile. Quand l’inégalité provient de causes naturelles, nous n’y voyons pas d’injustice. Il faut, pour cela, une intervention de l’homme, un effet de sa volonté. En Chine, un simple ouvrier se paye 20 centimes par jour, en Californie, de 5 à 6 francs. Si les Chinois ne pouvaient pas supporter la traversée, s’ils mouraient tous du mal de mer, s’il leur était impossible, par conséquent, de se rendre en Californie, nous pourrions seulement plaindre leur sort. Mais à partir du moment où le Chinois veut débarquer en Californie et où il en est empêché par les habitants de ce pays, nous disons que ses droits sont violés et qu’une injustice est commise à son égard. En effet, quel est le- résultat économique de la défense de débarquement? C’est d’obliger le Chinois à se contenter d'un salaire de 20 centimes afin que d’autres hommes (les Américains) reçoivent des salaires de G francs. L’injustice commence dès qu’un individu, par force ou par ruse, empêche l’établissement de l’équilibre économique. Toute injustice implique deux termes : un privilégié, qui s’attribue une rémunération supérieure à la somme du travail produit ; un persécuté, qui est obligé de se contenter d’une rémunération inférieure à l’équivalence de son effort.
Revenons à notre exemple des machines. Il y en a un million et chacune d elles peut développer le travail d’un cheval en brûlant une livre de charbon par heure. Si oOO OOO machines, par force ou par ruse, se font attribuer 7o() 000 livres de charbon, les 500 000 autres n ont plus qu’une demi-livre par heure pour leur consommation. Les premières machines sont des privilégiés, les secondes des persécutés. Or, comme nous l’avons vu plus haut, l’inégalité de répartition du charbon diminue le nombre des unités d adaptation, produites dans un temps donné ; elle est donc un gaspillage, une perte, une régression. Tout privilège ralentit le progrès économique, parce qu’il produit une consommation supérieure à la production et laisse un déficit pour l’éternité ; tout privilège retarde le moment où un type de confort plus élevé peut être atteint. En un mot, toute injustice est un gaspillage.
La persévérance, la capacité, le génie sont des dons naturels. Si l’homme qui en est pourvu obtient, grâce à eux, un plus grand revenu, il ny a pas d’injustice. Elle commence précisément à partir du moment où on est empêché par les autres de recueillir les avantages de ses facultés. Si tout privilège est un gaspillage, l’absence de privilège, c’est-à-dire Injustice, favorise 1 adaptation la plus rapide de la planète à nos besoins ; elle assure donc le maximum de jouissance.