SERMON POUR LES CUISINIÈRES
Une bonne pensée nous conduisit l’autre soir à une église d’un de nos grands faubourgs. Il y avait foule ; je ne dis pas foule choisie. Le tartan dominait et le bonnet à gros rubans coquelicots et bleu de ciel s’épanouissait à fleur de sol : sous ces bonnets se montraient des visages jeunes, mais peu d’une aristocratie souveraine ; béaucoup, au contraire, portaient aux joues le reflet jaune doré d’une batterie de cuisine bien entretenue. L'école flamande aurait trouvé là à saisir plus d’un type : je coudoyais des Mieris, je foulais des Van Ostade, mais surtout des Téniers. "x
Qu'était-ce donc? où m'étais-je aventuré? quel motif avait réuni mille à douze cents femmes dans
1 C’est l'article de Gozlan dont il est question à la page 170. 29."
la maison du Seigneur ce soir-là ? Et qu'étaient enfin
ces femmes où je ne reconnaissais ni lès incomprises : :
du faubourg Saint-Germain, ni les repenties du quartier de Notre-Dame de Lorette, ni l’ancienne grisette d’un monde éteint? Je m’informai autour de moi : ces douze cents femmes, m'apprit-on, étaient des cuisinières ; douze cents cuisinières accourues des
arrondissements proches ou lointains. Elles avaient
étouffé leurs fourneaux, accroché la rôtissoire, lavé leur vaisselle pour consacrer leur soirée à l'audition d’un sermon. Mais pourquoi en aussi grand nombre ? Voilà : le sermon était pour elles ; oui, celui qu'allait prononcer l’orateur, déjà en chaire quand Jj’entrai, avait été médité à leur intention. ,
Ma bonne étoile me donnait done d'assister à cette originale particularité du carême. J'avoue que je n'aurais pas échangé cetle rare satisfaction contre le plaisir d’entendre un discours de lord John
Russell à la Chambre des communes; je ne l'aurais
pas même échangée contre la Joie orgueilleuse d’entendre à Versailles un sermon de Bossuet.
Bossuet, que j’admire, est un baldaquin à grandes franges d’or et de soie; 1l ne se pose jamais que sur des fronts à diadème; 1l lui faut la conversion de Turenne ou la mort d'Henrietie d'Angleterre pour le mettre en mouvement. Il ne se dérange pas à moins. Pour lui, l'humanité commence majestueusement à l’Orangerie et finit à la pièce d’eau des SUISSses.
Le prêtre que j'aime par-dessus tous, c’est Bri-
ie
daine, Bridaine se frappant la poitrine, pleurant en chaire toutes ses larmes pour avoir prêché pendant la moitié de sa vie la simplicité et l'humilité à des gens qui n'avaient pas de chemise, et la sobriété à des pauvres qui mouraient de faim. Quelle prédication et en même temps quelle Hi critique des prédicateurs |
Il y à un mérite réel très-grand à faire fléchir l'éloquence, si l'on peut Abbélet cela fléchir, aux
menues questions de tous les jours, aux affaires de
la vie, aux petites mais incessantes luttes au milieu desquelles se débattent Les intérêts matériels, qui sont bien aussi quelque chose selon le bon Chrysalde, lui qui a dit avec un si admirable bon sens par la plume de Molière : |
Jde vis de bonne soupe et non de beau langage.
La soupe nous ramène naturellement à notre auditoire de cuisinières, et nous allons y revenir.
Nous nous demandons pourquoi les nombreuses professions de la vie active ne seraient pas prises de temps en temps corps à corps et vertement moralisées en chaire, comme allait être attaquée sans ménagements en notre présence celle des cuisinières.
S'il y a des critiques générales faites pour arriver au niveau Commun de toutes les classes, il y en a aussi, et en assez grande quantité, qui, véritablement, ne sont applicables qu’à certaines d’entre elles ; et si on les confond, on tombera dans la faute
du père Bridaine : on tonnera contre les chiffonniers parce qu'ils vont trop souvent en voiture à quatre chevaux, et contre les laboureurs parce qu’ils énervent leur corps et leur intelligence en dormant sous des lambris dorés jusqu'à midi.
Je voudrais donc des sérmons uniquement destinés aux banquiers, aux administrateurs, aux écrivains, aux juges, aux avocats, aux notaires, aux artistes, aux militaires, ‘aux médecins, aux marchands, aux tailleurs, aux épiciers, aux boulansers, etc... et des affiches annonçant dans les rues, par exemple, que tel jour tel prédicateur prêchera uniquement contre les limonadiers et l’empoisonnement public par l’absinthe.
Je crois au succès de ces enseignements partiels beaucoup plus qu’à l'effet d’un sermon sur la modestie ou la charité qui, s'adressant à tout le monde, ne s'adresse à personne.
Les cuisinières avaient été prévenues la veille que le sermon roulerait entièrement sur leurs devoirs envers leurs maîtres, les services auxquels elles étaient soumises en compensation des gages qu’elles touchent, et surtout sur l'extrême probité dont elles sont tenues de faire preuve si elles veulent mériter la confiance de leurs patrons et une place dans le royaume des cieux, où il n’y a pas deux balances.
À vrai dire, je ne remarquai pas sur leur visage une préparation heureuse à la grande leçon où elles élaient accourues; j'y vis même un certain défi porté d'avance aux rudes atteintes qui les atten-
daient. Il n’y avait pas de feu, mais beaucoup de fumée. C'étaient des regards hautains dirigés vers la chaire, des plis de lèvres retenant mal le poison d’une ironie voltairienne. Ce scepticisme m’effraya pour l’orateur. Il faut des voûtes à la persuasion, comme 1! en faut à la voix pour la transmettre.
À sa place j'aurais eu le vertige, si je m'étais trouvé face à face avec une telle armée hybride qu’il fallait vaincre dans l’intérêt de quinze cent mille Parisiens, dont la santé, l’ordre, l’économie, la fortune, la sécurité et même la vie, sont livrés toute l’année à ces hordes de femmes sans origine avouée, sans famille connue, venues de tous les points obscurs de l'horizon pour s'asseoir à leurs foyers, entrer dans leurs secrets les plus délicats, partager les mets de leurs tables, dormir près de leurs lits, élever leurs enfants sans avoir que des titres vagues à toutes ces confiances qu’on leur abandonne.
Incroyable conduite ou inconduite que celle-là ! Le Parisien ne prendra pas un pauvre petit commis à vingt-cinq francs par mois sans rechercher quels ont été ses antécédents; 1l lui demande presque ses aïeux ; il n’achètera pas un cheval sans consulter plusieurs experts; 1l s’entoure de sûüretés inouïes contre des dangers impossibles, imaginaires ou de nulle valeur; et 1l ne se donne même pas la facile peine de connaitre à fond le témoin intime qu'il va attacher à son existence, l’espion qu'il introduit auprès de Lui, la double clef qu’il rapproche de son secrétaire, l’ombre qui va se cacher sous son ombre!
Pourtant, de ces témoins-là, 1l y en a près de cent mille, de ces doubles clefs, près de cent mille, dans ce Paris qui se croit si bien défendu.
Hâtons-nous de dire 1c1 que la police ne peut rien contre ce danger incessant, perpétuel. Que voulezvous qu'elle fasse? Vous la honniriez, si elle osait pénétrer dans votre sanctuaire domestique pour garder ceux qui ne vous gardent pas. Elle avait bien une arme avant la révolution de 1848, mais on la lui a retirée; nous en parlerons plus loin. Son rôle maintenant est d'attendre, pour vous venir en aide, que vous vous plaigniez d’avoir eu tous vos diamants emportés, votre fille assassinée; tant que les choses ne vont pas jusque-là, vous ne vous plaignez pas, et de son côté elle ne fait rien; car, encore une fois, que voulez-vous qu'elle fasse? 1
Soulevons un peu plus le coin du rideau. La France ne tire sa domesticité que de ses provinces du centre, de l'Est et de l'Ouest. Le Midi ne fournit presque pas de sujets. La majeure partie des domestiques vient de l’Alsace et de la Lorraine, provinces pauvres, têtues, ferrugineuses, indomptables, indisciplinables, excepté à la guerre : les domestiques alsaciennes sont des artilleurs déguisés en femmes pour faire croire qu’il y a deux sexes sur les bords
de la Meurthe et de la Moselle. Les Bretonnes sont
d’une malpropreté druidique, d’une malpropreté que Victor Hugo à immortalisée en parlant des Bretons. Et si les Bretons ne sont pas la fleur de a propreté, que peuvent être les domestiques breton-
à motte Hi ne te dépit dr dd ét, de oué SR
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