‹ GastronomieChapitre 15 sur 132 · LE DUEL AU COCHON DE LAIT · texte numérisé non relu

LE DUEL AU COCHON DE LAIT

Il y a des mets délaissés, passés de mode.

Tel est le cochon de lait.

C'est grand dommage, selon mot.

J'entends le jeune et tendre cochon de lait, âgé de moins d’une lune, pur du contact de l’auge, et dont la voix à peine formée tient le milieu entreun cri enfantin et la note plamtive de la clarinette, doux prélude des grognements futurs.

L’humoriste anglais Charles Lamb partageait ce goût et l’affichait volontiers.

«Je maintiens envers et contre tous, disait-l, qu'il n’y a pas de saveur comparable à celle de la peau dorée, délicate, croquante d’un cochon de lait rôti et bien arrosé. Les dents, appelées à vaincreune tümide et fragile résistance, goùtent aussi leur part de plaisir. Gette peau a une aimable doublure de graisse... Mais non, ce n’est point de la graisse, c’est un je ne sais quoi qui la surpasse de tout un infini, c'est une crème, une quintessence, une substance ambrosiaque. »

Qui croirait cependant que le cochon de lait ait été proposé dans un duel comme engin homicide ?

. Voici le fait qui s’est passé à Londres, vers la fin du siècle dernier.

C'était à l’époque où le célèbre Cagliostro y faisait publiquement des cours de physique et de chimie, très-suivis, mais aussi très-discutés. |

Au nombre de ses adversaires les plus passionnés, on remarquait le pamphlétaire français Morande, réfugié à Londres par suite de ses écrits contre madame Du Barry.

Morande rédigeait le Courrier de l’Europe, et y criblait chaque jour Cagliostro de ses sarcasmes, Mais il avait affaire à forte partie ; il ne tarda pas à s’en apercevoir.

Un jour, Cagliostro s’impatienta de ces piqüres d’épingle; 1l saisit sa plume de comte et écrivit tout d’un trait la lettre suivante au « sieur Morande : »

«de vais, monsieur le railleur, vous mettre à portée de plaisanter en connaissance de cause. De toutes les bonnes histoires que vous faites sur mot, la meilleure, sans contredit, est celle du cochon engraissé d’arsenic, à l’aide duquel je détruisis, en les empoisonnant, les tigres, les lions et les léopards des forêts de Médine.

« En matière de physique et de chimie, les raisonnements prouvent peu de chose, le persiflage ne prouve rien, l'expérience est tout. Permettez-moi donc de vous proposer un petit essai qui divertira ie public, soit à vos dépens, soit aux miens.

« Je vous invite à déjeuner pour le 9 novembre

prochain, à neuf heures du matin. Vous fournirez le vin et et tous les accessoires; moi, je fournirai seulement un plat de ma façon. —- Ce sera un petit cochon de lait engraissé selon ma méthode.

« Vous le couperez vous-même en quatre parties, : vous choisirez celle qui flaltera le plus votre appétit, et vous me servirez celle que vous Jugerez à propos.

« Le lendemain de ce déeuto il sera arrivé de quatre choses l’une :

« Ou nous serons morts tous les Re

« Ou nous ne serons morts ni l’un ni l’autre ;

« Ou vous serez mort, et je ne le serai pas ;

« Ou je serai mort, et vous ne le serez pas.

« Sur ces quatre chances je vous en donne trois, et je parie cinq mille guinées que, le lendemain du déjeuner, vous serez mort, et que.je me porterai bien. |

« Vous conviendrez qu’on ne peut pas être plus beau joueur, et qu'il faut nécessairement ou que vous acceptiez le pari, ou que vous conveniez que vous êtes un ignorant, et que vous avez sottement plaisanté sur un fait qui n’était pas de votre com- -pétence.

« Si vous acceptez le pari, je dépose incontinent les cinq mille guinées chez le banquier qu’il vous plaira de choisir. Vous voudrez bien en faire autant dans la quinzaine, pendant lequel temps il vous sera loisible de mettre vos croupiers à contribution.

« Quelque parti que vous preniez, je me flatte que vous voudrez bien l’insérer dans votre prochain numéro.

« Je suis, monsieur, avec les sentiments qu’éprouvent tous ceux qui ont le bonheur d’avoir des relations avec vous, etc., ete.

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