LA POULARDE
M. Levanru, célibataire sans maison montée, ayant reçu une magnifique poularde truffée, l’a envoyée aux époux Dubourg, vieux amis de trente ans, chez lesquels 1l va diner tous les jeudis. — Placée sur la cheminée du salon, la bête a müri peu à peu, à la grande joie des deux époux, qui, d’heure en heure, l'œil humide et la langue rôdant sur les lèvres, viennent suivre les progrès de cette gangrène embaumée que développe la truffe.
Le bienheureux jeudi est enfin arrivé!!!
On procède à la toilette de la poularde qui, à quatre heures précises, voit le feu. |
MT
Au moment de débrocher, les deux époux reçoivent le billet suivant :
« Mes bons amis,
«Une affaire importante me prive du plaisir d'aller diner chez vous. Je viendrai demain vous
demander à déjeuner ; gardez-moi une aile de la volaille.
« Votre vieil ami,
€ LEMADRU. »
À cette lecture, les époux s'écrient aussitôt avec un sincère élan de cœur :
— Nous lui garderons la bête entière !
— Un ami de trente ans! dit madame Dubourg.
— À qui nous devons notre fortune ! ajoute le mari.
— Qui t'a sauvé la vie!
— Qui nous à donné cent preuves d'affection!
Et les deux époux de répéter ensemble :
— Oui, oui, nous lui garderons la bête entière!!!
Mais ce fâcheux contre-temps a coupé net Pappétit des Dubourg, qui dinent du bout des lèvres. Le soir, c’est presque à jeun qu'ils se mettent au lit, après avoir été faire un dernier et pieux pèlerinage à la poularde placée sur le-buffet.
Au milieu de la nuit, M. Dubourg, que la faim tient éveillé, s'aperçoit, à la lueur de la veilleuse, que sa femme ne dort pas.
MONSIEUR. — Je pensais à...
MADAME. — Et moi aussi.
MONSIEUR. —; La sens-tu ?
MADAME — l'odeur des truffes arrive par les Luyaux du calorifère.
MonsIEUR. — As-{u bien fermé les portes? car si le ELLE NEA
MADAME, — Ciel! tu m’épouvantes !tu devrais aller VOIr. (Le mari saute du lit et revient avec la poularde, qu'il place sur la table de nuit.)
MONSIEUR, — Plus de peur que de mal! j'en ai eu froid dans le dos !
MADAME. — Comme elle a bonne mine !
MONSIEUR. — D'autant bonne mine que nous mourons de faim.
MADAME. — Volontairement ! car Lemadru nous à
bien laissés maîtres d’en disposer entièrement. MONSIEUR. — Sauf une aile! 1l est vrai que c'est le meilleur morceau.
MADAME. — Lemadru a du goût. |
MONSIEUR. — Tu pourrais bien dire de la gourmandise. MTS
MADANE. — Soit! mais 1l se contente simplement d’une aile, tandis que toute la bête est à lui.
MONSIEUR. — La colonne aussi est à l'Empereur; seulement on peut y toucher! |
MADAME. — Mais nous pouvons toucher à la poularde !
MONSIEUR. — Allons donc! Je connais mon Lema-
dru ! Il a l’air comme ça bon garçon, mais au fond il est susceptible au possible.
MADAME. — Non, non! je suis sûre qu'il ne soufflerait mot si nous mangions un simple petit pilon.
MONSIEUR. — Chacun ?
MADAME. — Naturellement !