‹ GastronomieChapitre 51 sur 132 · RS AR DRE SR TRES · texte numérisé non relu

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monsieur. — Alors il faudra lui dire que c’est ta nrère qui est venue nous demander tout à coup à diner, en traversant Paris pour aller d'Amiens à Nice.

MADAME, — À quoi bon? Tu as l'air d'avoir peur de Lemadru.…

MONSIEUR. — Moi? peur! que ce pilon m’étouffe, si j'en ai peur ! Il faudrait un autre homme que lui! Avec ça que, depuis trente ans, je n’ai pas été à même de le juger ? c’est un bon garçon, oui; mais un courageux... autre affaire !

MADAME. — Je m'en doutais ; il fait trop parade de sa bravoure.

MONSIEUR.-— Îl est si menteur!

MADAME. — Tu ne sais pas ce que nous pouvons faire ?

MONSIEUR. — Quoi ?

MADAME. — Mangeons aussi le croupion; nous

dirons que ma mère était accompagnée de mon frère.

MONSIEUR. — Mieux que cela! détachons de suite le bonnet d’évêque, et nous ajouterons que ton frère était aussi avec sa femme.

MADAME. — Convenu ! seulement nous ne toucherons pas aux lruffes.

monsieur. — Nous les garderons toutes pour notre vieil ami. |

(Moment de silence, qui n’est troublé que par le bruit des mâchoires.)

MADAME. — Quel vin ferons-nous boire à Lemadru

avec sa poularde? j'avais songé à notre vieux beaune.

MONSIEUR. — Ÿ penses-tu ? 1l nous en reste à peine six bouteilles! mieux vaut les garder pour quand nous aurons des étrangers. — Si nous devons nous ruiner pour cette poularde, elle n’est plus un cadeau.

MADAME. — Mais 11 me semble que Lemadru vaut bien la peine. :

- MONSIEUR, interrompant. — Alors, s’il faut se gêner

avec un vieux camarade ce n’est pas la peine d’avoir des amis.

MADAME. — Oui, mais un verre de bon vin fait toujours Pete

monsieur, — Il se soucie bien de ton bon vin! — et pour cause ; 11 y a longtemps que sa très-mauvaise santé lui commande l’eau rougie.

MADAME, — Lui! il a l’air de si bien se porter…

MONSIEUR. — Îl fait semblant... par vanité. Ah! on ne passe pas impunément vingt bonnes années de sa vie à ripailler et à troubler les ménages, sans payer cela tôt ou tard; — s’il en était autrement, le ciel ne serait pas juste.

MADAME. — Îl a peut-être troublé des ménages, mais je dois dire qu’il ne m'a jamais adressé un seul mot plus haut que l’autre. |

MONSIEUR. — Parce qu'il savait que j'avais l'œil sur lui! — Et madame Rocamire, lui a-t-1l adressé un mot plus haut que l’autre, à celle-là ?

MADAME. — Oui, mais elle était veuve.

MONSIEUR. — Aussi, bien sûr de l'impunité, l’a-t-1l

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assez affichée par son cadeau d’une broche de 9,000 francs ! |

MADAME, — (inq mille francs à cette poupée à Jeanneton! ! ! Et le jour de ma fête! à moi! la femme d’un ami... de

MONSIEUR. — D'un ami de trente ans!

MADAME. — Îl ne m’a donné qu’une bague de vingt louis !!!

MONSIEUR. — Oui, mais nous sommes simplement ses amis, nous ! On trouve bon de nous préférer des étrangers. — Il peut avec fa Rocamire…

MADAME, avec fierté. — Je te défends de dire ma Rocamire | |

MONSIEUR. — Alors, avec sa Rocamire !

MADAME, avec mépris. — Oh! la sienne... et à beaucoup d’autres.

MONSIEUR. — Bref, 1l peut, avec la Rocamire, aller crier sur les toits: « Je donne cinq mille francs à ma maitresse, moi ! » Cela vous pose un homme sur le marché.

MADAME. — Tandis que l’horinête femme dit simplement : « Merci, » et ça ne va pas plus loin.

Monsieur, — Dis donc, chérie, si fous mangions une ou deux aiguillettes du bonnet d’évèque ?

MADAME, — La Rocamire n’a pas dû se faire beaucoup prier pour les 5,000 francs!

Monsieur, — Quand je te répète que c’est un vaniteux et un égoiste. Tiens, je suis certain que tout le quartier sait déjà qu'il nous a fait cadeau de cette poularde:..

MADAME, vivement. — Qui ne lui coûtait rien!

MONSIEUR. — D'il n'était pas égoïste, aurait-il ainsi agi avec nous? Est-ce donner une poularde que de dire : « Je la mangerai avec vous, » — surtout quand on à un estomac aussi délabré que le sien. S’il était venu diner ce soir, je te demande ce qu'il en aurait mangé? Un rien, large comme une aiguille ; — et pour ce rien, 1l aurait fallu entamer la pièce, l'abimer ! !! Sans lui, la bête attendait parfaitement jusqu'à dimanche, où nous avons du monde à diner ; et au moins, nous aurions pu mettre sur table une belle volaille nous faisant honneur! Je te le dis, c’est un égoïste. Depuis trente ans, il m'en a donné mille preuves pareilles.

MADAME, — [| nous à cependant rendu service dans notre commerce.

MONSIEUR. — Ah! oui, les 50,000 francs qu’il nous a prêlés ; mais c'était pour avoir le droit de fourrer le nez dans nos affaires; 1l est si curieux et si chipotier !

MADAME. — Îl nous à trouvé aussi un bon acquéreur pour notre fabrique.

MONSIEUR. — Pourquoi? te l’es-tu demandé? par jalousie! I craignait, si nous restions dans les affaires, de nous voir devenir plus riches que lui. Il est si heureux d’écraser les autres de sa fortune ! {Avec ironie) Sa fortune! avec ça qu’il aime à la prodiguer ! Qu'on vienne me dire que Lemadru ne sait pas compter, je répondrai carrément : « Henri IV n’est pas mort. » — Tiens! en nous envoyant cette pou-

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GASTRONOMIE. +0 300 larde, qui ne lui coûte rien, je gage qu’il s’est dit : «Ils me fourniront linge, potage, madère, deux plats de légumes, dessert, etc., etc., etc., etc. ! » — Ah ! moi, je voudrais avoir toujours à faire des générosités à si bon compte, je serais bien sûr de ne pas me rumer! — Vois-tu, ton Lemadru est un pingre qui ne donnerait pas un sou à un pauvre pour aller en omnibus.

MADAME. — Cependant, les 5,000 francs à La Rocamire ? | MONSIEUR, — Oui, mais c’est pour ses indomptables | passions. C’est un satyre qui tournera mal ; il finira | dans les mains d’une jeune bonne.

MADAME. — C’est tout de même beau, à son àge, d'être aussi... vert.

Monsieur. — Vert, soit! mais à quel prix? Tu ver- | |

ras demain comme il va se précipiter sur les truffes ; c'est sa planche de salut.

Mapame. — Est-ce que, vraiment, les truffes? | MONSIEUR. — On le dit. | MADAME. — Tu devrais bien manger celles-ci.

MONSIEUR. — Crois-lu ? :

MADAME. — Tu le sais aussi bien que moi.

MONSIEUR. — Alors, pour te faire plaisir. — Après tout, Lemadru n’a dit que de lui garder une aile. MADAME. — Aussi je vais manger l’autre.

MONSIEUR, — Je SUIS Convaincu qu’il a pensé faire

une bonne farce en annonçant qu’il ne viendrait que

demain. Il s’est imaginé que nous danserions devant le buffet en l’attendant,

MADAME, — Il croit donc tout le monde aussi bête que lui! |

monsieur. — C’est bien vrai qu'il n’a pas inventé la poudre ! À la moindre plaisanterie, 1l tombe dans le panneau; on peut lui planter un jupon sur le erand mât, et il suivra le vaisseau à la nage jusqu’en Chine.

MADAME, — Le fait est qu’il est bon nageur.

MONSIEUR. — Parce que, l'an dernier, il a sauvé une charrette qui se noyait? Belle affaire!

MADAME. — Mieux que ça.

MONSIEUR. — Ah! je te vois venir! fu crois aussi que je lui dois la vie ? D'abord, je ne me noyais pas, je réfléchissais. Il s’est imagmé que je restais au fond de l’eau par inexpérience, et il a plongé. Il aurait tout aussi bien sauvé son portier, car, à celte époque, il désirait se marier, et voulait fasciner la jeune fille par une médaille de sauvetage. Avec ça que c’est amusant pour une demoiselle d’épouser un monsieur qui à la manie de se relever la nuit pour aller sauver ceux qui se noient.

MADAME. — Je croyais sincèrement que tu lui devais la vie.

MONSIEUR. — Au surplus, je lui ai amplement

rendu la pareille le jour où, dans notre fabrique,

il s’approchait trop d’une roue à engrenage, et que

je lui ai crié « gare! » — Donc, nous sommes quittes:

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MADAME. — Oui, mais lui s’est exposé pour toi.

MoxsIEUR. — Exposé! à quoi, exposé? Est-ce que je n'étais pas aussi exposé, moi, à passer en justice s’il avait été broyé par la machine?

MADAME. — Je n’y avais pas réfléchi.

MONSIEUR. — Passe-moi encore un peu de carcasse.

MADAME. — [] n’en reste plus.

MONSIEUR. — Comment, c’est fini? (Avec soupçon.) Es-tu bien sûre de ta domestique ?

MADAME. — Oh! elle en ajouterait plutôt de son argent.

Monsieur, — Alors, elle n'avait donc que les os et la peau, cette poularde?

MADAME. — Nous ne possédons plus que l'aile pour Lemadru.

MONSIEUR. — Ça, c’est sacré !

MADAME. — Inviolable ! c’est un dépôt!

MONSIEUR. — Aussi, demain, si Lemadru ne vient pas, nous déposerons son aïle à la Banque. Je tiens à ce qu’il nous estime! Il est plus fin que l’ambre, et comme 1l sait que nous avons beaucoup à nous plaindre de lui, il enrage d’être forcé de nous estimer. Mas nous aurons le beau rôle, et si c’est un piège qu'il a voulu nous tendre, il en sera pour sa malice.

MADAME. — Oh! malice... malice cousue de fil blanc! car si on voulait bien manger son aile.

MONSIEUR, sévèrement. — Ne dis pas cela, Pélagie !

MADANE. — Je fais une supposition.

MONSIEUR, sèchement. — Ne suppose même pas!

MADAME. — Je voulais dire que d’autres, à notre place, trouveraient cent bonnes excuses.

MONSIEUR, avec incrédulité. — Cent excuses! et bonnes, surtout! Cela me paraît difficile, à moins d'inventer des choses impossibles.

MADAME. — Oh! pas si impossibles que ça! Ainsi, par exemple, nous dirions à Lemadru que nous n'avons pas reçu sa lettre.

MonsIEUR. — Pélagie !!!

MADAME, vivement, — (’est une supposition, je te le répète.

(Moment de silence pendant lequel on entend les battements de

cœur des deux époux.) MONSIEUR. — Alors, Pélagie, tirons au doigt mouillé

à celui de nous deux qui mangera l'aile.

Les lecteurs de l’Almanach des gourmands s’amusèrent beaucoup aussi de la fantaisie suivante, sionée de Fulbert Dumonteilh.

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