‹ GastronomieChapitre 59 sur 132 · LA MARÉCHALE DE M · texte numérisé non relu

LA MARÉCHALE DE M

Ce billet flatta infiniment l’amour-propre de ma: demoiselle Héimel, qui, comme toutes les personnes de théâtré, était fort sensible aux avances des gens dé cour. |

Elle le relisait pour la quatrième ou cinquième fois, lorsque Vestris se présenta chez elle.

— Vous arrivez à merveille, mon cher maître, lui dit-elle ; voici ce que je viens de recevoir.

— Je sais, dit Vestris.

— La maréchale me fait beaucoup d'honneur ; on n’est pas plus aimable qu’elle, en vérité.

— Ajoutez qu'elle a un grand crédit auprès des directeurs de l'Opéra, et que sa protection peut vous

être extrêmement utile. Avez-vous tépongu à sa lettre ?

— Pas encore.

— Pourquoi ? demanda Vestris.

— Je suis un peu embarrassée.. Est-il bien convenable que j'aille seule avec vous à cette fête ?

— Une élève avec son maitre, rien de plus convenable.

— Si nous emmenions ma mère ? interrogea mademoiselle Heinel.

— Ce serait me faire injure... ét puis, votre mère n'est pas sur le programme. |

— Eh bien, Vestris, je me fie à votre chevalerie.

— (C'est ce que vous avez de mieux à faire, ma déesse.

— Vous avez plus que moi l’habitude de ces partes du grand monde. Faites dire à madame la ma- réchale que je me rendrai à son invitation.

— Très-bien, Soyez prête à midi. Je viendrai vous chercher. Surtout, ne mangez pas trop aupavant ! La maréchale a un cuisinier incomparable.

— Que vous êtes étrange, Vestris ! dit mademoi- . selle Heinel avec un haussement d’épaules.

— Mignonne, on connait votre péché mignon.

En effet, mademoiselle Heinel était connue pour sa gourmandise, défaut rare chez une danseuse !

Elle mangeait comme Louis XIV et donnait dans les viandes solides.

Cela expliquait l'air malicieux de Vestris, et pourquoi, avant de franchir le seuil de la chambre, il se retourna une seconde fois pour répéter sa recommandation :

— Ne mangez pas trop !

Le lendemain, à l'heure convenue, une voiture les’emportait tous deux sur la route de Bagnolet. Une toilette de bon goût rehaussait les charmes de

la belle Hoïllandaise. Vestris ne pouvait se lasser d'admirer son écolière. Il essaya, pendant le trajet, de remettre son amour sur le tapis, ainsi que ses propositions de mariage ; mais ce fut inutilement. On l’éludait, on lé plaisantait, on ramenait la con- versation sur la fête à laquelle on se rendait.

La voiture s'arrêta, au bout de trois quarts d'heure, devant une habitation isolée, d'apparence gentille, mais ne répondant pas à l’idée que mademoiselle Heinel s'était faite de la maison de plaisance d’une maréchale.

Un domestique vint ouvrir la grille.

— J'ai vu‘ce domestique quelque part, murmura mademoiselle Heinel.

— Vous ne vous trompez pas, dit Vestris ; 1l a été

pendant quelque temps à mon service. Je l'ai cédé à la maréchale. |

Ïls montèrent un petit perron, etils'se trouvèrent dans une anfichambre déserte. Mademoiselle Heinel s’étonna qu'il n’y eût personne pour les recevoir.

— Suivez-moi, dit Vestris en s’engageant dans un corridor ; je connais la maison par cœur. |

— Informons-nous plutôt auprès du domestique, répliqua mademoiselle Heinel.

Mais le domestique avait disparu.

— Parici, continua Vestris, par ici... nous allons trouver du monde. Er

— Voilà qui est singulier ! pensa la danseuse.

Vestris poussa une porte qui donnait sur une pièce décorée dans un style tout à fait galant : glaces partout, ottomanes faisant face à toutes les glaces, panneaux ornés de peintures mythologiques.

— Personne encore ! dit mademoiselle Heinel,

— Tous les invités ne sont peut-être pas june objecta Vestris ; 1l est de bonne heure.

— Soit, mais la maréchale…

— La maréchale est sans doute dans le parc.

— Allons l’y rejoindre.

— Ne sera-ce pas indiscret?... Mieux vaut l’attendre 1c1.

— Ici ?

Et le regard de mademoiselle Heimel, se promenant autour d'elle, ne put s'empêcher de remarquer le goût érotique qui avait présidé à l’ameublement.

— Asseyons-nous un instant, ma reine, dit Vestris.

La reine se laissa prendre par la main et conduire vers un sofa jonquille. |

— Ce silence... un jour de fête... murmura-telle, peu rassurée.

— Ce silence est complice de mon amour. Le bruit viendra trop tôt, hélas!

I n'avait pas quitté la main de son élève.

— Causons de notre mariage, lui dit-il en s’asseyant à côté d’elle. |

— Encore ?

— Toujours !

— D'un peu moins près alors, dit-elle en tournant la tête de tous Les côtés.

— Que MES dr

— Je ne sais...

— Quand Ma le bonheur fs vous conduire à l'autel ?

Mademoiselle Heinel se leva.

— Tenez, Vestris, dit-elle, conduisez-moi vers

madame la maréchale.

— Nous avons le temps, répondit-il en essayant de la retenir.

— Non, tout de suite!

— Un instant, de grâce.

— Je le veux, reprit-elle en frappant du pied, l'œil étincelant et le bras étendu vers la porte.

— Bravo ! la pose est admirable! s’écria Vestris ; on jurerait que Je vous fais répéter. Belle comme Junon en courroux !

GASTRONOMIE. , 955 — Vous osez sourire ?

Elle se dirigea vers la porte, et la trouva fermée.

— Qu'est-ce que cela signifie ? dit mademoiselle

Heinel en s'adressant à Vestris, qui était resté 1mmobile sur le sofa jonquille.

— Vous avez trop d’esprit pour ne pas vous répondre à vous-même, lui dit-1l en souriant tou- Jours.

— Un guet-apens !

— Oh! non... un piège, tout au plus, un stratagème innocent.

— Innocent !

— Sans doute. Nous agissons ainsi dans l'Italie, qui est le pays de l’imagination par excellence.

— Où suis-je donc ? |

— Îlier, j'aurais pu dire : chez moi... Aujourd’hui je réponds : chez vous.

— Chez vous! répéta mademoiselle Heinel en fureur. |

— La, la... calmez-vous, mon ange!

— Et la maréchale ?

— Elle ne saura jamais que j'ai abusé de son nom.

— Ainsi cette prétendue fête. ?

— Peut en devenir une réelle pour moi, répondit Vestris.

— Napprochez pas !

— Ai-je l’air de bouger ?

— Savez-vous que vous êtes un monstre, Vestris?

— On me le disait en Italie, j'ai fini par le croire en France.

—Qu’espérez-vous de cette détestable plaisanterie?

— Tout simplement vous amener à signer une promesse de mariage que j'ai préparée.

— C'est parfait, dit mademoiselle Heinel d’un ton ironique; rien ne manque à votre scénario. Pourtant, je crois que vous serez obligé de changer le dénoûment.

— C'est justement au dénoûment que je tiens le plus, dit Vestris.

— Tant pis !

— Mais enfin, pourquoi ne FOR -vous pas devenir ma femme ?

— Parce que je veux rester ma maitresse.

Vestris soupira.

— Je vous donne une heure de réflexion, &E il ; dans une heure je reviendrai.

— Comment! vous allez me laisser seule ici!

s'écria mademoiselle Heinel.

— N'y est-on pas aussi bien que possible ? dit Vestris. ;

— Je vous avertis que je vais crier...

— On ne vous entendra pas.

— Appeler à l’arde.…

— On ne viendra pas.

— C'est une indignité !

— Non, répliqua Vestris; c’est une nécessité. Consentez à signer le chiffon que voici, et je vous rends immédiatement votre liberté. |

Il lui mettait sous les yeux la promesse de mariage.

— Jamais! dit impérieusement mademoiselle Heinel.

— Alors, dans une heure, dit froidement Vestris.

Et après avoir salué, comme lui seul savait saluer au monde, il sortit par une porte secrète, avant que mademoiselle Heinel, stupéfaite, eût le temps de faire un pas.

— Qu'est-ce que cela veut dire? se demandat-elle ; est-il sérieux ou badin ? dans tous les cas, il se trompe étrangement s’il croit m’obtenir par la contrainte.

IL y avait quelques livres épars dans le boudoir. Elle se mit à les parcourir en feignant une tranquil- “lité qui était loin de son esprit.

Tout à coup une odeur délicieuse arriva jusqu’à elle. es — Ah! le diner qu’on prépare! dit-elle avec un accent de satisfaction. Il était temps!

Elle ne se trompait pas. Au même instant, un léger bruit se fit entendre : un guichet s’ouvrit dans la boiserie, assez large pour laisser pénétrer le regard dans tous les détails de la pièce voisine, qui était une Jolie salle à manger.

La table était servie.

Deux couverts y figuraient.

Sur des réchauds, entretenus à une température modérée, fumaient discrètement les plats quiavaient.

enchanté l’odorat de mademoiselle Heinel. Le vin rafraichissait dans un seau d’argent.

Un de ces meubles nommés servantes, sur lequel s'étageaient une douzaine d’assieties, indiquait qu'aucun domestique n’était appelé à troubler ce fin repas.

Ce spectacle exerça une vive impression sur les sens de mademoiselle Heinel, dont nous avons fait connaitre les aptitudes gastronomiques.

— Allons! pensa-t-elle, Vestris est décidément un homme entendu en toutes choses. .

Sur ces entrefaites, l’illustrissime danseur apparut dans la salle à manger.

[Il s’approcha du guichet, où ses yeux rencontrèrent ceux de mademoiselle Heinel.

— Êtes-vous décidée à signer? demanda-t-il.

+" Non: SE où

Alors il revint à la table et enleva un couvert.

— Que faites-vous? dit-elle anxieuse.

— Vous le voyez, je m'apprête à déjeuner.

— Seul? |

— Seul, dit Vestris.

— Vous n’y pensez pas!

— Voyez plutôt.

Il s’assit méthodiquement, de manière à lui faire face. Méthodiquement aussi il attira à lui un poulet à la dauphine, dont 1l enleva l’aile droite avec dextérité.

La danseuse n’en revenait pas.

— Exquis ! dit Vestris après la première bouchée.

La danseuse suffoquait.

* Vestris s'était versé du vin. Il leva son verre pour en admirer la riche robe de pourpre.

— Ceci, dit-il, me vient directement du maréchal de Richelieu : c’est une bouteille de son excellent cru deSaint-Émilion, dans le Bordelais. À votre santé, mon adorable!

Les regards de mademoiselle Heinel flambaient de colère et d'envie.

— Ce jeu va cesser, n'est-il pas vrai? dit-elle.

— Quand vous voudrez.

— Vestris. mon cher Vestris... vous que j'ai connu Si complaisant, si aimable.

— 0 le merveilleux pâté! dit VUE sans paraitre l'entendre.

— Ouvrez-moi.

— Avez-vous signé ?

La danseuse ne répondit pas.

-— La promesse de mariage est sur le guéridon, continua Veslris; vous trouverez de l'encre et une plume dans le secrétaire en bois de rose, à votre droite.

La danseuse lui lança un regard boire et elle retourna s’asseoir sur le sofa, le plus loin possible du guichet.

Elle ne voulait plus voir:

Mais elle ne pouvait empêcher que les parfums de là table se répandissent autour d’elfe et l’envelop: passent d’une vapeur séductrice.

Elle ne pouvait empêcher non plus les exclama-

tions de ravissement que son bourreau ne lui épargnalt pas.

— Ces petits pois sont la suavité même

— Que cette pêche est fondante!

— Je n'ai jamais rien goûté de paie à à ces croque-en-bouches !

Puis il faisait claquer sa langue, et l’on devinait nulle contorsions de béatitude.

— Sablerai-je le CAES se demanda-t-il ensuite.

Le vin de Chain était la Lo pe de mademoiselle Heinel.

— Oui, se répondit Vestris.

Et bientôt après, le bruit joyeux d’un bouchon sautant au plafond alla porter à son comble l’ exaspération de la danseuse.

Son supplice dura jusqu’à la fin du diner de Vestris, que celui-ci prolongea avec une barbarie raffinée. Il ne lui fit même pas grâce du refrain qu’'amènent invariablement avec eux les pétillements du sillery.

Après quoi il sor tit pour aller respirer l'air pur du jardin.

Mademoiselle Heinel demeura seule une deuxième fois. |

Sa perplexité était grande. Que devait-elle faire? À quel parti devait-elle se résoudre?

L’après-dinéeæs’écoula ainsi.

D’heure en heure, la figure du cruel Italien se montrait au guichet.

— Eh bien? disait-1l.

— Eh bien, quoi? répliquait mademoiselle Heinel.

— Avez-vous signé ?

— Non.

L’obstination de la danseuse croissait en raison de sa faim, — et ce n’était pas peu dire. |

En ours heures, mademoiselle Heinel passa par tous les degrés de la rage, du res de J’abattement.

À l’une des apparitions de Vestris, elle essaya de |

transiger.

— Eh bien, lui dit-elle... OUVreZ..... NOUS VETrons... je ne dis pas non.

— Avez-vous signé? articula Pimphicable dan-

seur. ,

Mademoiselle Heinel haussa les épaules et lui tourna le dos. |

Le soir vint, et avec le soir l’heure du souper.

Mademoiselle Heinel en vit tous les préparalifs, comme elle avait vu DLOUS les préparatifs du diner.

— Oh! murmura-t-elle, je ne pourrai jamais subir cette nouvelle torture !

Lui, Vestris, était calme et rayonnant.

Au moment où il allait recommencer la scène du matin, — aux bougies cette fois, — il entendit une voix dolente qui l’appelait :

— Vestris !

— (Jue voulez-vous, ma chère amie ?

ae oniete en. ÉCURS D

— Vestris, je sens que je vais mourir. Mes forces m'abandonnent... je me meurs, Vestris !

— Rassurez-vous, répondit Vestris, la bouche pleine.

— N'aurez-vous pas pitié de moi?

— ]l n’y a que vous d’impitoyable, ma divine.

Mademoiselle Heinel était étendue sur l’ottomane, dans une attitude propre à exciter Ls piué de tout autre que Vestris.

Elle se redressa subitement.

— Ah çà! c’est donc vrai? s’éeria-t-elle d’une voix qui avait recouvré toute sa sonorité; votre intention est donc réellement de me prendre par la famine ? Vous êtes donc tout à fait décidé à me laisser périr d'inanition? Ce n’était pas assez d’un enlèvement,

d'un rapt! Ignorez-vous, Vestris, que la loi peut

s’armer de toute sx rigueur contre vous ?

— J'ai tout prévu, dit-il tranquillement, tout calculé.

— Savez-vous que vous pouvez être pendu ?

— Je le sais:

— Rompu, écartelé, brûlé ?..

— Je le sais.

— Et cela ne vous fait pas hésitetps

— Que voulez-vous! je ne tiens pas à la vie.

— Et vous êtes disposé à pousser JEU au bout

votre exécrable dessein ?

— À mon grand regret, soupira Vestris:

— Cest qu'il le ferait comme il le dit! dit ma= demoiselle Heinel confondue par ce sang-froid:

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