JAUNE-D'ŒUF
en orme
Auriez-vous connu par hasard, au café H..., un garçon qu'on appelait Jaune-d'œuf ?
C'était un individu alerte, empressé, toujours l'air de bonne humeur, malgré la cravate blanche et les escarpins.
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Il devait ce sobriquet de Jaune-d’œuf à la nuance étonnante de ses cheveux et à la coloration hollandaise de son teint. |
Lui-même avait accepté ce surnom ; il ne se donnait plus la peine d’en rire. Nous ne l’appelions jamais autrement.
— Jaune-d’œuf, une demi-tasse !
— Jaune-d’œuf, l'Événement !
— Des cigares, Jaune-d’œuf!
— Le-jacquet, Jaune-d'œuf!
Et Jaune-d’œuf d'aller et de venir, en répétant :
— Oui, monsieur Paul! Voil, monsieur Gombaud ! Tout de suite, monsieur Émile !
Ce n’était pas lui qui nous eût jeté du sable à travers les jambes pendant une partie de dominos; ce n’était pas lui qui, lorsque je lui demandais tout ce qu'il faut pour écrire, m'aurait apporté une plume sans bec et de l'encre blanchâtre.
Il ne nous à jamais rendu une de nos familiarités, — ce qui est beau; il n’a jamais laissé échapper une marque d’impatience, — ce qui est rare.
Bref, c'était un garçon modèle.
L'autre jour, entrant au café H..., je ne vis point Jaune-d’œuf.
Je ne m'en inquiétai pas, pensant que c'était peut-être son Jour de sortie.
Le lendemain, pas de Jaune-d’œuf encore. Cette fois, je demandai au nouveau garçon qui me servai :
— Où est donc Jaune-d’œuf?
— Mais, monsieur, vous ne savez donc pas!
dit-il en hésitant.
— Non. Quoi?
— Jaune-d’œuf est mort.
Je fus tellement surpris par cette nouvelle que | J'eus de ces phrases qui dénotent ce qu'on appelle |. des absences. | | — Comment... Mort... lui, Jaune-d'œuf... Et pourquoi ?
— Dame! monsieur.
— Mort? | | — Oh! bien mort; d'avant-hier soir.
Jaune-d’œuf était mort. Qu'est-ce que cela signifiait ? Lui, si athlétique, si constamment joyeux ! Je demeurai immobile devant mon café qui refroidissait. J'aurais appris la mort d’un parent, d’un . ami, d’un homme célèbre, que j'en aurais été plus affligé — cela va sans dire — mais moins étonné. On s'attend toujours à perdre ceux qu’on aime ou qu'on admire; on s’y prépare chaque jour un peu, | — tandis que le trépas d’un indifférent, tel qu'après il tout était pour moi ce pauvre garçon, vous prend ii parfois au collet, vous étourdit, vous laisse troublé, . là embarrassé, comme j'étais alors. Li El je revenais toujours à mon pourquoi.
Jaune-d’œuf n'avait aucun molif de quitter le monde. C’était là une mort bien inutile, et qui me faisait tort d’une habitude. On s’habitue à une chose, à un arbre, à un meuble, à un vêtement, à un ani-
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mal, à une canne, à une enseigne, à un mets. Moi, je m'étais habitué à Jaune-d'œuf.
. Je m’y étais habitué petit à petit, sans m'en douter, et plus que je ne le croyais, — je m'en aperçois bien aujourd’hui. Il allait me manquer maintenant. Serai-je compris, et ne Jugera-t-on pas mon chagrin trop puéril? — Ilamlet a bien eu un regret pour Yorick. Mon Yorick à moi s’appelait Jaune-d’œuf. |
Les habitués du café IT... me parurent révoltants d’insensibilité. J'allai à eux leur disant :
— Jaune-d’œuf est mort!
Ils levèrent les veux, sans lâcher leur journal ou leur verre, se contentant de murmurer : « Ah! »
Un d’entre eux, le meilleur, poussa jusqu’au : « Pas possible! » |
Il était évident que cela ne les touchait guère.
J'interrogeai le maitre du café, espérant trouver en lui plus de compassion pour ce pauvre Jauned'œuf.
— Ah! on vous a dit... fit-1l en dirigeant ses regards de tous les côtés, la serviette sous le bras.
— De quoi est-1l mort ?
— Jl buvait.… Georges ! voyez done au numéro 4.
Le monde est froid.