‹ Gastronomie: récits de tableChapitre 30 sur 99 · LA LETTRE DE CACHET · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE CACHET

Avant d'entrer dans le drame , — racontons encore quelques frasques de Grimod de la Reynière.

Il arriva qu'un jour le fermier général s'exaspéra tellement des prodigalités de son fits, qu'il prit une résolution énergique: il lui supprima la pension de quinze mille livres qu'il lui faisait par année. Ce n'était pas précisément bien ingénieux, car, avec son nom et ses relations, Grimod, n'avait qu'à parler pour voir aussitôt toutes les bourses s'ouvrir devant lui ; cependant, ce ne fut pas ce moyen qu'il employa. Son père le punissait; il accepta la punition de son père. Il demeura sans argent.

Seulement, un matin, il sortit avec la voiture du fermier général, car on ne l'obligeait pas à aller à pied, et il se rendit chez un de ses amis. Après une demi-heure de conversation : « Sortez-vous? lui dit-il ; avez- vous quelque course à faire? ma voiture est en bas; je me ferais un plaisir de vous conduire.

— Comment! s'écria l'ami, tout le plaisir sera pour moi. »

Ils montèrent en voiture. Jamais Grimod de la Reynière n'avait été plus prévenant. Arrivé à sa destination, l'ami voulut prendre congé de lui. « Non, fit Grimod, je vous attendrai. — Oh ! — Je n'ai rien à faire; ne vous gênez pas. — Bon!

objecta Tami, je ne reste là-haut qu'une minute. »

En effet, il revint en toute diligence.

« Et maintenant, où allez-vous encore? demanda Grimod. — Mais... ce serait abuser. — Voyons, cherchez : n'avez-vous pas quelque autre visite à faire? Je suis à vos ordres. — Vous me rendez confus... Eh bien, au Balais, où je suis attendu entre midi et une heure. — Très-bien ! »

Pendant la route, l'ami ne cessa de se répandre en excuses et en remercîments,

La voiture s'arrêta devant la grille de la rue de la Barillerie. « Serez-vous longtemps occupé ? dit Grimod. — Deux bonnes heures au moins. — Diable!

— Pourquoi me faites-vous cette question? — Eh mais ! ne faut-il pas que je vous ramène? »

L'ami était déjà sur le marchepied.

« Oh! pour le coup, dit-il en riant, je ne le souffrirai pas : adieu, et croyez-moi votre serviteur. »

Il allait s'esquiver ; Grimod le retint.

« Comme vous voudrez, lui dit-il ; alors c'est un écu. »

L'ami resta stupéfait.

« Un écu, pourquoi?

— Pour le prix de la course.

— Quelle plaisanterie est-ce là ?

— Ce n'est pas une plaisanterie ; je fais le service d'un fiacre ; c'est un écu que vous me devez. »

Il répéta ce manège assez de fois pour que le bruit en parvînt aux oreilles de son père. Celui-ci comprit la leçon et le rétablit dans ses quinze mille livres.

On a beaucoup prêté d'extravagances à Grimod, on lui en à trop prêté ^ Nous refusons de croire aux 100,000 fr. qu'il arracha, dit-on, à son père au

* M. Paul Lacroix, dans une Histoire des mystificateurs, s*est fait, croyons-nous, l'écho trop complaisant de ces extravagances. Voici quelques-uns des faits qu'il avance ou qu'il répète;

« Quelquefois, s'il savait que madame de la Reynière se disposât à sortir en voiture avec une amie, il allait s'asseoir sur les marches du perron d'honneur, avec un panier de salades ou de légumes, qu'il épluchait avec une dextérité réjouissante. A cette vue, l'orgueilleuse femme du fermier générel rougissait et se cachait dans ses coiffes. « Madame ma mère, lui disait l'inflexible railleur, ce « qui distingue la salade d'une quantité de gens que nous con- « naissons, c'est qu'elle a du cœur. »

«... Il convoquait dans la cour de l'hôtel une bande de mendiants couverts de haillons; il les faisait ranger en haie sur le passage du financier, qui n'osait les faire chasser par les laquais, et s'avançant vers son père le chapeau à la main : a Monsieur, lui « disait-il, la charité, s'il vous plaît, pour ces pauvres diables qui « -^ont été ruinés ou qui peuvent l'être par les fermiers généraux !

c( Deux amies de sa mère l'avaient prié avant tant d'instance de vouloir bien ôter ses ganis, qu'il finit par se rendre à leur désir, mais il le leur fit payer cher, car en leur montrant ses ma.ins contrefaites, il leur déchira les bras avec ses ongles crochus.

« Les toits de Thôlel de la Reynière étaient hérissés de paratonnerres ; une nuit, il les^fit peindre en rouge et il voulut persuader à son père que c'était là un effet de la foudre. Une autre fois, il les fit peindi^e en bleu et en vert, pour égayer lé paysage, disait-il. p (Histoire des mystificateurs et des mystifiés.) [Le Pays des 11, 12 et 13 mai 1855).

moyen des plus irrévérencieuses menaces ; nous ne savons sur quelle autorité s'appuie celte fable, et nous la repoussons comme tant d'autres qui nous semblent inventées dans un méchant but. On a tant d'ennemis lorsqu'on donne à dîner! Sous l'enveloppe d'un paradoxe, cette vérité ^'en est pas moins élémentaire: j'en appelle à tous les amphitryons.

Ce que nous pouvons moins contester, ce sont les torts qu'il eut envers le poêle Saint-Ange, le traducteur des Métamorphoses d'Ovide. Cette affaire, que nous allons rappeler , valut à Grimod de la Reynière un blâme presque unanime. Des vers à la louange de M. Fariau de Saint-Ange parurent un matin dans l'Almanach littéraire ; ils étaient signés Duchosal et se terminaient ainsi :

Ovide chantait comme un ange, Saint-Ange chante comme un dieu.

Cette hyperbole qui égayait tout Paris, sentait d'une lieue la mystification. En effet, M. Duchosal désa^•oua publiquement ce morceau poétique. Grimod de la Reynière vit dans cet épisode matière à plaisanterie ; il transforma la réclamation de M. Duchosal en une plainte au Châtelet, et composa un Mémoire à l'appui, où il estime gravement que son client est en droit d'exiger des dommages et intérêts, applicables d'ailleurs à œuvres pies. Griuiod de la Reynière avait beau jeu avec M. Fariau de Saint- Ange^ taillé sur le patron de Poinsinet, mais plus

turbulent el plus altier. Son mémoire fit grand bruit : il eut deux éditions en quatre ou cinq jours ; après l'avoir vainement fait rechercher à la bibliothèque des avocats, d'où il aura sans doute été exclu comme une parodie indigne de la gravité de cet ordre, nous avons fini par le rencontrer dans un cabinet de province. C'est un pamphlet amusant, mais d'une impertinence sans égale ; l'auteur commence par plaisanter le traducteur des Métamorphoses sur son pseudonyme de Saint Ange. Avant lui déjà, Gilbert s'était écrié :

Saint-Ange, sous ce nom, a-t-il plus de génie?

Ensuite Grimod prend à partie son visage, sa taille, ses infirmités (il était un peu boiteux), ses vantardises et ses querelles au café du Caveau et au Musée de Paris; il va jusqu'à raconter son mariage dans uno note ainsi conçue : « Un honnête tapissier, homme d'esprit cependant, vient de faire épouser sa fille à notre adversaire, et ce, pour l'amour de la poésie. Cette union singulière a été célébrée au mois de novembre 1785, et sous les auspices les plus heureux. La jeune dame est douée de la plus gracieuse figure, et, ce qui vaut mieux encore, d'un excellent esprit. Il faut espérer de ses conseils et de ses soins la conversion de M. Fariau. 11 en est épris au point de former toujours avec elle (dans les promenades) un angle de 45°, aimant mieux la considérer de loin que de la côtoyer de

près. Nous l'invitons à réformer encore cette manie, qui, si elle n'ajoute pas aux ridicules de l'époux, peut nuire aux grâces de l'épousée et finir par donner à l'un età l'autre un incommode torticolis'. » Tout le Mémoire est sur ce ton de dérision, et, de plus, Grimod éclabousse en passant les entrepreneurs du Mercure^ ainsi que plusieurs auteurs, Vigée et le marquis de la Salle. La péroraison est écrasante de dédain : « Ainsi donc, monsieur Fariau, remerciez-nous et profitez des leçons que renferme cet écrit, pour n'en pas mériter un jour de plus sérieuses; quittez ce ton dogmatique et tranchant, qu'on ne pardonne qu'au talent supérieur et qu'on siffle chez l'homme médiocre ; laissez là cette prétention d'homme à bonnes fortunes, qui ne s'accorde pas plus avec votre triste figure qu'avec votre frêle conslitution; saôhez respecter ceux même qui se moquent de vous, parce qu'ils le font pour votre propre intérêt; ne prenez plus les épigrammes qu^on vous adresse pour des madrigaux en votre honneur; troquez votre indécrottable vanité pour les manières d'un galant homme; enfin, soyez comme tout le monde, puisque c'est la ressource de ceux qui ne peuvent être eux-mêmes; et j'ose vous répondre qu'alors vous serez admis au café du Caveau; que les comédiens, s'ils ne reçoivent point vos pièces, n'en berneront plus l'auteur;

* Mémoire à cansulteTf etc. ; 40 pages in-^» ; à Paris, chez P.-G. Simon et N.-ll. NyoD, imprimeurs du Parlement, rue Mignon, 1786.

qu'enlin vous coulerez paisiblement des jours dont le silence et Tobscurité doivent .être désormais le partage. »

Certes, les avocats ne se sont jamais piqués de politesse ; cependant il en est peu qui aient poussé l'arrogance aussi loin. Le Parlement s'émut. Les gazetiers éclaboussés se déchaînèrent contre Grimod de la Reynière. Le journal de Bachaumont suivit l'affaire et donna les détails suivants :

« 31 mars 1786. — Les amis de M. de la Reynière, et surtout M. Morcier, l'ont fort chapitré sur son Mémoire, dont il aurait pu faire une brochure polémique seulement. Il a senti son tort et a fait aujourd'hui des avances pour sortir du mauvais pas où il s'est jeté. On a déjà offert douze mille livres à M. de Saint-Ange, qui les a refusées. Le cas de M. de la Reynière est d'autant plus grave que le sieur Duchosal n'a point signé de Mémoire, ne lui a donné aucun pouvoir et qu'il le désavoue môme aujourd'hui. Tout ce que M. de la Reynière allègue pour son excuse, c'est que M. de Saint- Ange l'avait provoqué par quelques vers satiriques et par des critiques sanglantes. Le mezzo termine proposé par les avocats amis de la paix et respectant M. de Malcsherbes, oncle de M. de la Reynière, c'est que celui-ci se désiste de son titre d'avocat : mais la justice n'en sévira pas moins contre le Mémoire cl son auteur.

« 19 avril. — Le bruit court que M. de la Reynière a été enlevé lundi dernier par une lettre de cachet

et conduit dans une maison de moines. Double injustice, en ce. que d'ahord cette punition n'est pas légale, ensuite en ce qu'elle le soustrait aux réparations qu'a droit d'exiger M. de Saint-Ange.

« 27 avril. — M. de la Reynière fils est décidément enfermé dans une maison de moines, près de Nancy. C'est le lundi saint qu'il est parti. On est fâché de ce coup d'autorité, qui n'a pu se frapper sans la participation de M. de Malesherbes, oncle du jeune homme, et qui, dans les principes de justice et de liberté, aurait dû s'y opposer. »

Ce fut dans une abbaye de chanoines réguliers, à Domèvre, que l'imprudent adversaire de M. Fariau de Saint-Ange fut si délibérément transporté. L'ordre de sa détention avait été délivré par M. de Breteuil, lequel passait pour être le cavalier servant de madame de la Reynière, et qui, dans cette occasion, écouta un peu trop le ressentiment que lui inspiraient quelques traits lancés contre lui par le jeune Grimod. Sept ans après, ce dernier, rappelant en peu de mots les causes de son exil, s'exprimait de la sorte sur le baron de Breteuil :

« Un ministre, dont le nom sera longtemps célèbre dans les annales du despotisme et de la brutalité, m'exila dans une abbaye au fond de la Lorraine. Il n'était nullement question du gouvernement dans mon Mémoire, et cet exil fut une vengeance ^personnelle du ministre, auquel, il est vrai, je n'avais jamais pris la peine de dissimuler mon profond mépris. »

Yï

L'ABBAYE DE DOMÈVRE

Grimod de la Reynière demeura deux ans dans cette retraite. Il avait voulu être chartreux, il se trouva presque chanoine. Les soins et les égards ne lui manquèrent pas : il pouvait correspondre avec ses amis et recevoir des visites. Le directeur de Tabbaye était d'ailleurs un personnage très-distingué, qui parvint à prendre de Tcmpire sur son pensionnaire. « Je dois à son amitié et à ses conseils, écrivait Grimod, l'abjuration de quelques erreurs, l'oubli de quelques injustices et le repentir de beaucoup d'écarts. Il s'y est pris en homme d'esprit et qui connaît les hommes. 11 n'a rien brusqué, sachant bien qu'avec moi c'était le moyen de tout perdre. Et avec le temps, la patience et la douceur, il a opéré dans mes idées une révolution dont je m'étonne moi-même et qui pourra tourner au profit de mon existence et de mon bonheur futurs. Ainsi, loin de désirer de quitter cette demeure, je souhaite

au contraire que mon séjour s'y prolonge encore de plusieurs mois. Cela donnera le temps à mes réjsolutions nouvelles de s'affermir; les prétextes de [haines contre moi s'affaibliront, et je reparaîtrai à Paris comme un homme nouveau qu'il faudra juger tout différemment que par le passé *. »

Ces sages déterminations ne se démentirent point; pendant tout le temps de son exil il se montra patient et fort résigné. Comme il n'avait pas été rayé du tableau des avocats et qu'il n'avait pas abandonné les affaires de ses clients, il fit venir de Paris un secrétaire avec qui il travailUa beaucoup. Mercier, qui était toujours par monts et par vaux, aujourd'hui à Francfort, demain à Hambourg ou à Leipzick, vint le voir, et passa une semaine avec lui ; le sensible dramaturge prit beaucoup d'intérêt à son sort, et promit de s'entremettre auprès de sa famille. Grimod de la Reynière se monlrait de fconne composition : il consentait à prendre une charge au parlement de Metz, où on le désirait ; mais, sur l'article des déjeuners et des soupers, il ne promettait rien et n'entendait rien accorder de ce qu'on paraîtrait exiger de lui comme un sacrifice. On conçoit dès lors que les négociations de l'auteur du Tableau de Paris eurent peu de succès, — si peu de succès, qu'on refusa même à Grimod la permission de faire un petit voyage à Strasbourg, où le directeur de Domèvre voulait l'emmener.

* Cette lettre et les suivantes sont extraites du Drame de fa vie, tome V.

Pendant son absence et dans un but qui ne peut être imputé qu'à la malveillance, on publiait sous son nom, dans Paris, une sorte de diatribe dirigée contre madame de Genlis. lien fui beaucoup affecté, car jamais il ne s'iétait permis, non pas d'imprimer, mais même d'exprimer une opinion à propos de cette dame. M. Durozoir, dans une notice sur Grimod, publiée au supplément de la Biographie universelle (t. LXVl, année 1839), écrit ceci : a Le Songe d^Athalie, parodie- satire contre madame de Genlis, que Rivarol et Champcenetz avaient donnée sous son nom, n'est pas de lui, mais il ne réclama pas contre cette supposition. » C'est une erreur. Grimod de la Reynière envoya un désaveu complet de ce morceau à la Correspondance littéraire et secrète de Neuvied; on peut le voir dans le n° 52 bis^.

Plus tard, à ce sujet, il exhala de nouveau son mécontentement dans V Alambic, publié en l'an XI: « Cette petite noirceur, dit-il, qui était un faux caractérisé, et sous ce rapport, justiciable des tribunaux criminels, n'en imposa à personne. Rivarol avait depuis longtemps perdu le privilège d'être cru

* Nous possédons cette pièce. C'est une brochure de 20 pages in-8** avec une épître dédicatoire à M. le marquis Ducrest, signée Grimaud [sic] de la Reynière. Le sel n'y est pas répandu à pleines mains. Entre autres choses, on fait dire ceci à la Reynière: « On sait que, dans Adèle et Théodore, une comtesse de Genlis a fait, parmi tous les portraits des gens de sa connaissance, celui de madame de la Reynière, sa bienfaitrice, sous le nom de madame d'Osly ; de sorte que cette parodie est moins une vengeance qu'un acte de piété liliale. » Gondorcet et Ruffon sont très-attaqués dans le Songe d' A t halte.

sur parole. Pour Champcenetz, plus bête que méchant, c'était, au fond, un assez bon diable. »

Une seconde contrariété vint s'ajouter à celle-ci. Son imprudent ami Rétif delà Bretonne, qui, comme on le sait, écrivait d'après nature et n'a jamais inventé, s'avisa de reproduire tout au long l'histoire des amours de Grimod, dans le premier volume des Françaises. Grimod, quoique très-avide de publicité, ne put s'empêcher de lui en marquer son mécontentement dans une lettre qui nous éclaire sur la véritable nature de ses sentiments filiaux, et qui anéantit en même temps bien des calomnies : « Ce n'est pas sans la plus grande surprise, mon illustre ami, que, dès les premières lignes, je me suis reconnu sous le nom de R^m^to, et que j'y ai vu mon histoire, ou peu s'en faut, avec madame Mitoire. Vous me permettrez cependant de vous dire que la peinture que vous faites de mon caractère et de ma conduite avec mes parents est un peu chargée et pourra fournir à mes ennemis des armes contre moi. Le plus acharné n'aurait pas dit pis, et cette phrase surtout : // cessa d'honorer samère^ s'approche de mes dissensions domestiques, et pourrait me faire leplus grand tort. Si j'ai des opinions, des principes et des façons d'agir différentes de celles des personnes à qui jedois le jour, je n'ai jamais cessé d'avoir pour elles le respect qui leur est dû à tant de titres, et si j'avais eu le malheur de m'en écarter, je désavouerais ces nuages comme des illusions à jamais détestables. Pourquoi donc consigner, dans un ouvrage où je

suis désigna aussi particulièrement que si j'y étais nommé, une façon de penser qui-n'a jamais été et ne sera jamais la mienne? Je vous avoue que je ne puis m'empôcher de vous en vouloir un peu de m'avoir traduit devant le public sous ces odieuses couleurs ; je vous ai abandonné volontiers les divers événements de ma vie qui pourront trouver place dans vos ouvrages, mais je suis fâché que vous me déniiez des sentiments qui seront toujours chers à mon cœur, et que vous m'en prêtiez d'autres auxquels ma conduite extérieure peut malheureusement donner créance dans le public. Si vous voulez faire votre paix avec moi, répondez-moi bien vite; ce n'est qu'à ce prix que j'oublierai ce dont je me plains. »

La réponse de Rétif m*est inconnue, mais on peut supposer qu'elle ne satisfit pas entièrement Grimod de la Reynière, car celui-ci revint peu de temps après sur le même grief, et développa de nouveau le chagrin qu'il en avait: « Ma sensibilité sur le rôle que je joue dans les Françaises n'a rien que de très-naturel ; on m'a prêté à l'égard de mes parents des sentiments trop étrangers à mon cœur pour que je ne sois pas vivement affecté à tout ce qui pourrait donner lieu à de nouvelles imputations. Je voudrais de bon cœur effacer de mes larmes tout ce qui a été écrit contre moi à cette occasion. » Devant une déclaration aussi franche, les reproches des biographes doivent tomber ; mais il fallait connaître celte lettre. Un peu plus loin. Grimod, ramené au

souvenir de son amour pour madame Mitoire , s'attendrit sur cette page de sa jeunesse ; il dit : « Vous avez rouvert une blessure dont mon cœur saignera longtemps, et qu'un intervalle de neuf années remplies d'orages n'a pu encore guérir. Ah! si vous m'aviez parlé de votre projet, je vous aurais donné des lettres de la céleste cousine ; vous auriez pu en imprimer quelques fragments qui n'auraient pas déparé votre nouvelle. » La céleste comsî/ï^/ combien ce mot, tout ridicule qu'on l'ait fait depuis, arrive sincèrement dans ces lignes ! comme il fait croire à l'amour de Grimod !

Restons encore sur cette lettre, où on le voit s'abandonner avec confiance, surtout avec simplicité; écoutons-le parler d'un ton amer de l'indigne attachement qu'il fit succéder à sa passion pour sa cousine : « Ma réserve dans les affaires de cœur,

écrit-il, a toujours été très-grande avec mes plus intimes amis, surtout lorsque l'objet n'était pas de nature à me faire beaucoup d'honneur. Vous ne sauriez croire combien cette malheureuse intrigue, qui m'entraînait malgré moi (j'aurais donné tout au inonde pour en être délivré!) me coûtait de toute manière; j'aurais voulu briser mille fois cette indigne chaîne, et j'étais retenu par un ascendant que je né puis expliquer. Un cœur comme le vôtre, qui a éprouvé l'amour dans toute sa fureur, m'entendra à demi-mot. Enfin l'absence, la retraite, les bonnes réflexions m'ont ramené à moi-même. Je sens plus que jamais la vérité de ce principe, qu'on

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néglige trop pour être heureux : — c'est que le bonheur n'est que dans l'ordre. »

Est-ce bien Grimod de laReynièrequi parle ainsi? Douze mois de séjour chez les chanoines de Domèvre lui ont-ils donc suffi à se dépouiller aussi complélement? On le croirait presque à l'entendre. « J'ai perdu en énergie ce que j'ai gagné en méditation ; mon âme n'a plus de ressort, on ne m'accusera plus d'avoir un caractère. En un mot, je suis devenu comme tout le monde, moi qui me piquais de ne ressembler à personne. » 11 n'aspire qu'à acheter une terre dans un coin de province, et, libre de toutes passions actives, à être renfermé dans la classe des êtres oubliés. Déjà môme, devançant l'œuvre du temps, il chante son abjuration dans des stances dont voici le début :

De l'amour j'ai brisé les armes, Ainsi que je l'avais promis ; Mais loin d'en répandre des larmes, J'en plaisante avec mes amis.

Plaisanter, se rire de l'amour, à vingt-neuf ans, estce bien possible, ou plutôt est-ce longtemps possible? Non, les cœurs les plus éprouvés, ceux-là même qui se disent blessés à mort, ont quelquefois les retours les plus déconcertants du monde. Et dans ce cas, ce sont les philosophes qui souffrent plus que les ignorants : ils souffrent par toutes les plaies ouvertes de leur clairvoyance ; ils mesurent en frissonnant l'étendue et la profondeur du gouffre où ils se

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laissent choir. Il faut être Buffon ou Gœthe pour posséder la grande philosophie insensible. Mais un amateur de théâtre comme Grimod de la Reynière, un courtisan des jolies-lettres (je ne dis pas des belleslettres), un homme qui a toujours vécu la rose à la main ou la serviette à la boutonnière, peut-il raisonnablement venir s'écrier, avant la trentaine : De Vamourf ai brisé les armes !

L'amour n'allait pas tarder à le punir de cette fanfaronnade. Nous avons dit qu'il avait la permission de recevoir des visites à l'abbaye; un jour, il arriva, nous ignorons d'où, des dames, nous ignorons lesquelles, qui soumirent à de nouvelles épreuves sa philosophie encore mal aguerrie. Du moins c'est ce que laisse supposer ce passage mystérieux de sa correspondance : « Le 3 juin, j'ai vu ici des dames que j'attendais depuis longtemps et auxquelles il a fallu faire assidûment compagnie ; elles sont reparties le 11, et pendant ces huit jours, il ne m'a pas été possible d'écrire une lettre. Je viens de passer de bien heureux moments... On achèterait une telle semaine par dix années de souffrance, qu'on ne la payerait pas encore trop cher. Mais, motus l.,. Que ne puis-jç entrer ici dans d'autres détails ! Mon cœur est plein, et la prudence me défend de le soulager. . . Votre pénétration suppléera à ce que ma plume ne peut écrire. Ah ! si les secrets de l'amitié étaient respectés à la poste, je n'en aurais aucun pour vous ! »

Voilà donc le roman de Grimod de la Ueynicre

qui recommence de plus belle, en dépit de ses résolutions et des serments prononcés tout à riieure sur Tautel de l'indifférence. A quoi faut-il rattacher cette inclination, qui ue révèle d'une façon brusquement enthousiaste? Il parait qu'en recevant cette missive, si différente de celle qui l'avait précédée, son confident Rétif hocha la .tête, s'inquiéta, prit des informations, et lui fit entendre que, depuis la rupture de ses relations avec la céleste cousine, il n'était pas très-heureux dans le choix de ses maîtresses. Grimod, incrédule et épris, ne lui répondit qu'en souriant, et avec ce ton d'assurance qui donna toujours tant de poids à ses fautes : ««B***, qui va recueillant tant de sots propos et toutes les calomnies semées contre moi pour en régaler mes amis, B***, à ce qu'il me semble, vous a fait naître des soupçons sur la nature des sentiments que j'éprouve et sur le mérite de la personne qui en est l'objet. Je veux le laisser lui-même les détruire ou les fortifier. Il est depuis huit jours dans le lieu qu'elle habite et bien à môme de l'étudier. Or, comme il voit tout en noir, vous croirez sans peine que le bien qu'il pourra vous en dire n'est pas exagéré. » Qui ne reconnaît là le langage d'un amoureux cuirassé contre le doute et s'aveuglant à plaisir ?

A la fin, c'est-à-dire au bout de dix-huit ou dixneuf mois, il s'ennuya résolument de sa vie sédentaire. Il écrivit à sa famille les lettres les plus soumises et les plue tendres ; mais sa famille affecta

de ne pas le croire sincère, et, animée contre lui par un grand nombre de clabaudeurs, elle conçut même un instant le projet de resserrer les chaînes de sa captivité. Grimod fut anéanti par cette nouvelle. Les lignes suivantes, écrites à la date du 23 novembre, témoignent de son accablement:

H Croiriez-vous que, loin d'accélérer mon retour, on ne s'occupe qu'à prolonger mon exil? Que dis-je? On change ma prison en un cachot. Vous frémirez lorsque vous apprendrez qu'il est question de me tranférer à Maréville, maison de force voisine de Nancy, destinée aux insensés et à ceux qui troublent l'ordre de la société par des délits graves ? Tel va peut-être bientôt être l'asile de votre infortuné ami I C'est ainsi qu'on récompense dix-neuf mois d'une conduite sans reproches. Alors le désespoir achèvera de m'ôter le peu de santé qui me reste ; je tomberai du désespoir dans l'insensibilité, et l'insensibilité me conduira au tombeau. C'est le vœu de mes eïmemis les plus chers ; il ne tardera pas être rempli. Puisse au moins mon souvenir vivre dans la mémoire des lettres et de l'amitié ! Puisset-on honorer ma cendre de quelques regrets, et couvrir mon marbre insensible de quelques fleurs!... »

C'eût été, en effet, punir bien rigoureusement des peccadilles de jeunesse et un pamphlet. Sa famille s'épargna cette honte ; elle lui fit offrir de changer son exil en un bannissement , ce que, de guerre lasse, il accepta. Mais sa lettre de cachet ne

fut pas levée pour cela, et ce fut sous la conduite d'un compagnon de voyage, — un espion gagé, — qu'il quitta Tabbaye de Domèvre et se mit en route un peu au hasard.

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