RECHUTE AMOUREUSE
Sans être un égoïste, Grimod de la Reynière ne fut jamais heureux que par lui-même. Trop enclin à la raillerie pour provoquer la confiance, l'amour ne vint jamais au-devant de lui, ce fut lui qui alla perpétuellement au-devant de Tamour. S'il obtint quelquefois un peu d'affection, il ne le dut guère qu'à la curiosité ou au désœuvrement ; ce qu'il prenait pour de la tendresse n'était le plus souvent que delà charité. Heureux qui donne l'aumône, malheureux qui la reçoit ! Grimod de la Reynière la reçut toujours. Quelque chose qu'il imaginât, il ne put jamais faire qu'on se passionnât pour lui. 11 accusa sans doute de. rigueur le destin et de fatalité son étoile ; il ne devait accuser que lui-même. Qii'avait-il en effet pour passionner ? Rien, absolument rien . Il avait au contraire tout ce qui repousse et éloigne, — nous ne cessons pas de parler au point de vue des femmes : — d'abord une difformité
physique, particularité toujours choquante et de laquelle détournent difficilement leur pensée celles qui n'ont jamais pu pardonner son pied-bot à lord Byron ; ensuite Tamour de la gastronomie, rivalité irritante et honteuse, ou du moins qui leur semble telle. Avez-vous jamais connu un gourmand aimé? Enfin, premier ou dernier grief, c'était un homme d'esprit ! L'esprit, vice souverain, que les femmes n'absolvent à peine que dans les romans, monstre par qui elles redoutent toujours d'être vaincues. Soyez tout ce que vous voudrez pour réussir auprès d'elles, môme honnête homme, mais ne soyez pas homme d'esprit. Elles ne sont faites, vous le savez bien, que pour les luttes où elles triomphent, c'est-à-dire pour les luttes de cœur ; le reste n'est qu'accessoire et chose importune. La première qualité qu'elles demandent à un amant, c'est le renoncement à tous ses goûts favoris, c'est le sacrifice, partant c'est l'esclavage. Grimod de la Reynière n'avait aucune de ces faiblesses chéries qui sont des flatteries indirectes, de ces lâchetés qui gagnent si bien un cœur féminin. Pour loger l'amour, il ne lui convenait point de chasser les autres hôtes de sa maison; il prétendait à la fois aimer et bien dîner, aimer et écrire des livres, aimer et rester un original.
Aussi toutes ses ressources contre la misanthropie et l'abandon, il ne les tirait que. de lui-même, de son invention féconde. Il animait la vie autour de lui et éperonnait les événements, autant pour s'é-
tourdir que pour étourdir les autres. C'était faire le bruit pour ne pas sentir le vide. Et encore ce bruit, il le faisait à froid comme un comédien : ses farces, il ne les improvisait pas, il les préparait de longue main, il les raisonnait.
Rétif de la Bretonne n'est pas le seul avec qui Grimod ait correspondu pendant son séjour à Domèvre. Un amateur des plus raffinés et des plus méfiants, nature de sybarite et de diplomate, M. Joubert, avait conçu le projet d'aller le surprendre au milieu de ses moines ; sa santé et ses occupations l'en empêchèrent ; il lui en témoigna son regret dans les termes les plus suaves que pût lui suggérer sa science du monde. Un autre homme de lettres, bien différent, et qu'un trop ardent caractère jeta dans tous les excès antireligieux et démagogiques, Sylvain Maréchal, un des habitués des déjeuners philosophiques, s'empressa également de lui faire parvenir l'expression de sa sympathie. On voit, par la rencontre de ces deux noms et de quelques autres que nous n'avons pas relevés à leur lieu, qu'aucun esprit de parti ne guidait Grimod de la Reynière dans le choix de ses liaisons. N'ayant besoin de personne, il était affable avec tous, et, n'abéissant qu'à sa bienveillante curiosité, il laissait de côté les systèmes pour ne s'inquiéter que des individus.
11 retourna en Suisse, ainsi qu'il se l'était prorais autrefois, à Lausanne et à Zurich. Dans cette dernière ville, il fut retenu près de quinze jours par
Lavaler, qui voulait sans doute prendre le temps de l'étudier. c< On ne saurait croire, dit Grimod, combien la conversation de cet homme célèbre est animée, belle et intéressante. Il s'exprime en français avec un peu de difficulté, et crée souvent des mots pour rendre ses idées ; mais ce fréquent néologisme, loin de gâter son style, y jette singulièrement d'énergie. Son langage est aussi animé que celui de Diderot, et son âme est bien plus belle. J'ai eu le bonheur de lui inspirer un vif attachement, et je m'en félicite. »
Après une légère excursion en Allemagne, Grimod arriva à Lyon, où il séjourna plus de dix-huit mois, retenu, nous avons tout motif de le supposer, par cet amour mystérieux que l'on a vu se développer au sein même de l'abbaye de Domèvre. Ce fut à Lyon, en novembre 1789, qu'il apprit la révocation de sa lettre de cachet, révocation qui avait suivi de près le renvoi du baron de Breteuil. Cependant il ne se pressa pas de retourner à Paris, sachant que ses parents l'aimaient mieux de loin que de près, et redoutant, d'ailleurs, une fermentation politique à laquelle son inoffensive philosophie ne s'était pas attendue. Voici comment il s'exprime à la date du 27 août 1790 au sujet des événements révolutionnaires : « J'ai vu avec une vive douleur que vous étiez devenu (c'est toujours à Rétif qu'il s'adresse) un chaud partisan de notre exécrable Révolution qui anéantit la religion et les propriétés, la gloire des lettres, des sciences, des arts, qui nous porte au
quatorzième siècle. Vous connaissez mon opinion sur les grands et les riches ; ainsi vous ne me soupçonnez pas, en pensant ainsi, de chercher à défendre leur cause ; mais je plaide celle de l'honneur, de la probité, du savoir et de la vertu, également outragé., dans le nouvel ordre de choses. Est-ce que cet enragé de Mercier vous aurait fait partager ses fureurs?... Quoi de plus atroce, de plus redoutable que cet odieux comité des recherches, qui suppose des crimes pour se rendre nécessaire ! La Bastille et les lettres de cachet n'étaient rien auprès de ces nouveaux inquisiteurs. » De la part d'un homme encore tout meurtri par le despotisme monarchique, l'aveu est bon à recueillir.
Grimod avait à Béziers une tante, sœur de sa mère, madame la comtesse de Beausset, qui était une dame d'infiniment d'esprit et de raison ; il se rendit auprès d'elle et passa dans sa compagnie des journées on ne peut plus agréables. Les premières maisons de la ville lui furent ouvertes, et, comme on connaissait son goût pour la bonne chère (car pendant l'exil, le ver solitaire était revenu), on n'oublia rien de ce qui pouvait le flatter : « Perdrix rouges, veaux de roi, melons des dieux, huîtres larges comme des bénitiers, cailles grosses comme des poulets, lapins nourris d'herbes odoriférantes, fromage de Roquefort qu'on ne devrait manger qu'à genoux... » Après cette éniimération pleine d'enthousiasme, il ajoute : « 11 faut ici marcher d'indigestions en indigestions. » Ses éloges ne tarissent point sur le compte do
M. l'évêque de Nicolaï, frère du premier président de la chambre des comptes, un homme de premier mérite et qui a la meilleure table de Béziers : « La Révolution, qui lui a enlevé quatre-vingt mille livres de rente, Ta forcé de supprimer de grands repas, mais il nous donne de petits dîners de huit à dix personnes, qui ne le cèdent en rien aux festins les plus somptueux^ » Bref, Grimod de la Reynière,
*■ Â cette époque se rattache une série de lettres dont la Revue du Lyonnais a entrepris la publication en \ 855, sous le titre de Lettres inédites de Grimod de la Reynière à un Lyonnais de ses amis. Ces lettres sont fort longues, et traitent de toutes les matières. La politique n'y est qu'effleurée :
a ... J'avais cru que c'était M. Chalier qui était maire de Lyon ; il se trouve que c'est M. Beitrand, son associé. Vous ne me dites mot de ce tribunal érigé par le peuple, et dont je n'ai appris l'existence que par l'exposition que la constitution vient d'en faire. Vous ne me parlez point de la guillotine en permanence et de plus de quinze cents personnes arrêtées. J'ai su tnut cela par les gazettes qui n'entrent pas dans d'autres détails. »
Grimod de la Reynière, dans cette même lettre, s'inquiète Beaucoup de ce qu'est devenu Linguet : « Il est bien étonnant, dit-il, qu'un homme qui a joui d'une aussi grande réputation que M. Linguet, soit tombé dans une telle obscurité qu'on ne puisse savoir s'il existe ou non. Pour moi j'avoue que j'en suis encore à counaitro l'opinion de cet homme célèbre. \\ me semble même que cette opinioii n'a jamais été prononcée d'une rnanière bien marquée dans les numéros de son journal qui ont paru en 1788 et 1790 ; il me semble qu'il se moquait alternativement des deux partis. Depuis ce temps, je ne l'ai pas lu et je ne sais pas auquel il s'est attaché ; mais je le connais personnellement assez pour être sûr qu'il a été révolté de toutes les horreurs de notre Révolution, et qu'il aura pris le parti de se tenir de côté. Il est sûr au moins que s'il avait voulu y jouer un rôle actif, dans le sens des patriotes, rien ne lui eût été plus facile. On n'aurait rien négligé pour s'assurer duu homme du mérite , des talents et de la célébrité de M. Linguet, qui pouvait être d'un grand poids dans la balance.
soumis à toutes soi*tes de séductions, vivant dans un enchantement continuel, au milieu du plus beau et du plus fertile pays du monde, finit par se comparer à Télémaque dans Tîle de Calypso, et à appeler de tous ses vœux un Mentor qui le précipite à la mer. Hélas ! ce ne fut point Mentor qui lui fit abandonner ce délicieux séjour, ce fut Eucharis, la nymphe dangereuse et trop écoutée. Eucharis était une comédienne du Grand-Théâtre de Lyon (quelques-uns
Ce qui m'étonne le plus dans tout ceci, c'est son silence : il me parait ditiicile que M. Linguet existe et qu'il ne fasse point parler de lui. »
Contihuons nos citations: a Je suis vraiment ravi d'apprendre que M. de Fontanes voit madame la comtesse de Beauharnais, et je serais charmé d'apprendre que j'ai contribué en quelque chose à ce rapprochement. Tous les deux étaient faits pour aller ensemble; ils ont les mêmes goûts, les mêmes habitudes, les mêmes penchants. Jaurais pardonné à M. de Fontanes le mariage, s'il eût épousé cette aimable veuve. C'eût été là une union bien assortie et avantageuse aux lettres. Ils aiment tous deux à veiller ; ce goût appartient presque exclusivement aux gens d'esprit; vos bons Lyonnais se couchent avec les poules, tandis qu'à minuit on ne songe qu'à veiller à Paris. Vivent les bougies ! Les femmes mêmes ne sont vraiment jolies, vraiment aimables qu'aux lumières, et les gens de lettres ont cela de commun avec elles. Tous les plaisirs de la vie (je 'parle des plaisirs les plus vifs) se passent aux bougies. Spectacles, soupers, bals, divertissements de toute espèce, sont brouillés avec le soleiL Laissons cet astre faire croître la salade et mûrir les choux. »
Mais ce qui préoccupe par-dessus tout Grimod de la Reyniêre, c'est le théâtre, ce sont les gens de théâtre; il revient sans cesse à ce thème. Que joue-t-on à Lyon? qui est-ce qui joue à Lyon ? « Et cette fameuse demoiselle Jolly est-elle toujours au théâtre des Terreaux ? Sa vertu a-t-elle enfin fait naufrage ? Nomme-t-on l'heureux possesseur de ses charmes? Acquiert-elle vraiment du. talent? » Grimod veut lout savoir. [Revue du Lyonnais^ n"* des 1" février et i" avril 1855.)
il8 GASTRONOMIE.
ont dit que c'était une danseuse) de laquelle Grimod- Tclémaque était épris depuis assez longtemps, depuis certaine visite à Domèvre dont le lecteur n'a peut-être pas entièrement perdu le souvenir. Le théâtre, les comédiennes, voilà ce qui devait être le perpétuel et charmant écueil de ses résolutions ! Il en arrive ainsi de presque tous les hommes dont l'imagination a été doublée de bonne heure par les mollesses de Tart; il leur faut plus taird les surexcitations des quinquets, de la musique, de la foule, Tattrait irritant de la rivalité; il leur faut des femmes en vue, des actrices, des courtisanes renommées. Pour ces hommes si rompus aux roueries de l'existence, il semblerait que ce dût être le contraire, et que leur expérience effroyable leur est une garantie suffisante contre les enivrements de la rampe et du papier doré. Pas du tout. On les voit se prendre, plus aisément que des garçons merciers, aux filets éclatants tendus par ces sirènes, et se déshonorer en mille folies imprévues. Grimod de la Reynière devait subir le sort commun; son amour, augmenté par des difficultés de toute espèce, atteignit un paroxysme où s'effacèrent les premières et les plus simples considérations de la famille et du monde. Il oublia, non pas ce qu'il se devait à lui-même, — car dans la route d'excentricité où il était entré, il ne faisait qu'ajouter un fleuron de plus à sa couronne d'avoine et de perles mélangées, — mais aux contenances sociales, à leur juste susceptibilité. Faut-il le dire enfin? on s'y prend à deux fois pour avouer
ces ridicules, et Ton en rougit comme s'ils nous étaient propres : Grimod de la Rcynière, Tamoureux éploré de madame Mitoire, Tapôtredu célibat, Tami de Lavater et de M. Joubert, Tépicurien de Béziers et l'indépendant de tous pays, Grimod de la Reynière épousa, — entendez-vous, — épousa, légitimement ' et publiquement, l'actrice, l'Eucharis du théâtre de Lyon.
Voilà cependant celui qui s'écriait quelques années auparavant :
De l'amour j*ai brisé les armes, Ainsi que je Tavais promis ; Mais loin d'en répandre des larmes.
J'en plaisante avec mes amis.
YIU