JE DEMANDE UNE STATUE
Lorsqu'on parcourt Bordeaux, il est une statue qu'on cherche vainement sur ses places : c'est la statue du maréchal de Richelieu.
Il y a là un singulier oubli ou une coupable ingratitude.
Tout le monde sait que le maréchal de Riche!ieU a été pendant assez longtemps gouverneur de la province de Guienne. A cette époque se rattache la période la plus brillante de Thistoire de Bordeaux, période qui comprend principalement Tédification de son magnifique théâtre et la création des su^ perbes quartiers de linlendance et de la Préfecture.
On ne saurait nier non plus l'influence considérable exercée *sur la société bordelaise par le séjour du vainqueur de Mahon, une des expressions les plus séduisantes et les plus spirituelles de son siècle. Il s'en fallait de beaucoup que Bordeaux fût alors la cité enjouée qu'elle est devenue depuis. Son faste était froid et hautain. Le maréchal de Richelieu se mit à la tête d'une renaissance ; il donna des fêtes et en fit donner. Sa galanterie triompha comme partout.
Pourtant ce n'est pas comme gouverneur de la Guienne que je réclame une statue pour lui. Il a un titre plus sérieux à cet honneur, un titre éclatant, incontestable.
Le maréchal de Richelieu a droit à une statue pour avoir mis en faveur le vin de Bordeaux par tout le monde entier.
A peine, en effet, eut-il touché le sol girondin qu'il s'émerveilla du Médoc et du Saint-Émilion (et sans doute aussi du Sauterne), à ce point qu'il ne voulut plus voir désormais d'autres vins sur sa table.
Ne croyez pas qu'il y eût là une adroite flatterie pour ses administrés. Le maréchal était arrivé de Paris un peu fatigué, l'estomac délabré. Au bout de quelques mois, il avait recouvré ses forces et se prétendait môme rajeuni. Il célébra hautement sa reconnaissance; et, comme il était un oracle en toute chose et que sa parole s'entendait de loin, il n'en fallut pas davantage pour donner 'une vogue
prodigieuse à des crus simplement estimés jusqu'alors.
A Paris, où la moquerie ne perd jamais ses droits, on plaisanta sur l'enthousiasme du maréchal ; quelqu'un proposa d'appeler le vin de Bordeaux la tisane de Richelieu. Les Bordelais prirent le mot au bond et l'adoptèrent. La « tisane de Richelieu » s'imposa et s'impose encore à toutes les poitrines délicates, — et Dieu sait si le nombre en est grand !
n faut reconnaître qu'en échange de ce haut et efficace patronage on a décoré une fort belle place du nom de Richelieu. Mais est-ce assez? Je soupçonne que les habitants ont été arrêtés dans l'élan de leur gratitude par de petites rancunes dont le temps n'a pas entièrement effacé le souvenir.
Le maréchal de Richelieu, plus que tous les autres hommes de cour, avait une liberté de langage faite pour effaroucher quelquefois des esprits provinciaux.
On cite de lui des boutades d'une impertinence achevée, et aussi quelques actes d'arbitraire, — parmi lesquels les Bordelais ont eu longtemps sur le cœur l'arrachement nocturne des arbres d'une de leurs promenades favorites. — Mais ces minces ressentiments ne sauraient prévaloir contre l'immense impulsion communiquée par le maréchal de Richelieu au commerce de Bordeaux.
Donc, bien vite, une statue au maréchal de Richelieu.
Alors, Bordeaux sera complet, et je pourrai répéter les vers qu'IIégésippe Moreau lui a consacrés dans une ode pleine de mouvement et d'éclat :
Bordeaux, paradis de mes anges, Olympe de mes dieux, Bordeaux, J'irai te chanter mes louanges, La besace homérique au dos.
Sur le grand chemin noir de pluie Qu'un blanc rayon tombe et l'essuie, Et demain, troubadour piéton, Dans la haie aux grappes vermeilles Où dansent mes sœurs les abeilles.
J'irai me tailler un bâton.
Humble oiseau, ma voix tremble : il neige...
Belle veuve du beau Ducos,
Pour dire tes gloires, que n'ai-je
Un luth fécond en mille échos !
Vers ta rive qu'il a choisie,
Tout mon fleuve de poésie
Bondirait, dévorant ses bords ;
Et chaque vague, chaque rime,
Bordeaux, ferait le bruit sublime
Que fait l'Océaii dans tes ports !