MÉMOIRES DU VIN
*— Ces Français, ont-ils de l'esprit ! s*écriaitlé comte de Pœlnitz, en sortant avec le prince de Ligne d'une petite orgie de bonne compagnie, qui avait eu lieu entre auteurs, courtisans et jolies femmes.
— Parbleu ! c'est bien malin, répliqua le prince ! quand on a des vins comme ceux-là !
Ainsi commence un riant petit livre, intitulé : Vins à la mode, par M. Albert de la Fizelière, un aimable homme, dont l'érudition a le bouquet léger et spirituel du meilleur médoc.
C'est une histoire pétillante de la vigne depuis Noé, — et même avant Noé. On y apprend que cet arbre fut toujours en grand honneur par le monde, à ce point que chez les anciens le sarment était considéré comme un bois noble, et que l'homme qui avait été frappé d'une canne taillée dans un cep n'encourait aucune infamie.
Excusez !
D'après M. de la Fizelière, la vigne aurait été introduite dans les Gaules, l'an 580 avant Jésus- Christ, par un marchand dii nom d'Élicotius.
a Cet homme, revenant de Rome, où il avait séjourné, traversait les Alpes avec un chargement considérable de vins, de figues, de raisins, d'olives, etc. Il entra dans une bourgade un jour de grande fête, tandis que le peuple était rassemblé; il étala sa marchandise, et les Gaulois goûtèrent le vin. Ce fut un succès d'enthousiasme. »
Autant cette légende qu'une autre ! Va donc pour Élicotius !
Henri IV ne pouvait être oublié dans un tel ouvrage, lui qui prenait pompeusement la qualification de a roi de Gonesse et d'Aï, » c'est-à-dire, roi du bon pain et du bon vin
Il y figure pour ce couplet, qu'il improvisa un
soir, sans doute à la table de Gabrielle :
Ça, petit page, verse à moi !
Si le sceptre est chose pesante,
Mon verre, plus léger de soi.
Jamais vide ne se présente.
Ce vin n'est chrétien comme moi ;
Néanmoins, pas un ne blasphème
Pour ce qu'il n'eut onç le baptême.
Voici que je bois
De mon vieil arbois !
Chantons, messieurs, à perdre haleine :
Uosanna, Bacchus et Silène !
En chemin, ce petit livre, aussi fringant qu'on peut le souhaiter, touche à une foule de questions et sème les renseignements à poignées.
C'est ainsi qu'il révèle l'origine du titre de Cordon blev, appliqué aux excellentes cuisinières.
Il le fait remonter à MM. de Souvré, d'Olonne, de Lavardin, de Mortemart et de Laval, fameux amphitryons, auxquels leur qualité à la cour donnait le droit de porter le cordon bleu. La renommée de leurs tables était telle qu'on s'accoutuma à dire en parlant d'un bon repas : « C'est un repas de cordon bleu! » Puis, d'une cuisinière émérite : « C'est une cuisinière de cordon bleu ! » Et enfin, par abréviation : « C'est un cordon bleu ! »
Le nom resta.
Suit une longiie et intéressante liste des cabarets fameux dans Paris.
Un d'eux subsiste encore : il est situé rue Neuve- Saint- Augustin, à la hauteur de la rue Louis-le- Grand, et porte au-dessus de sa grille cette glorieuse inscription : « Maison fondée en 1635. »
« Quelle noble date ! — s'écrie M. Albert de la Fi- .zelière, — et quel bon temps pour lea buveurs ! Les cafés n'étaient pas encore inventés. Les gens d'espril, dont on obscurcit aujourd'hui le cerveau par les vapeurs nauséabondes d'une bière frelatée, par l'horrible absinthe, par plus de cent mélanges de spiritueux de mauvais aloi, pouvaient et savaient entretenir leur verve aux feux divins du beaune et du pomard. L'hippocrène des poètes était alors une vérité, et la source inspiratrice jaillissait rouge et parfumée des tonnes ventrues de la Croix de Lorraine et de la Pomme de Pin. »
Bravo, la Fizelièi^e !
Après ces deux cabarets classiques il aligne sous sa plume :
Le Cormier fleuri, près de S^aint-Eustache ; le Gaillard-bois, près de THôtel-de- Ville; la Fosse-aux- Lions, rue au Pas-de-la-Mule ; le Chapelet^ derrière le Luxembourg ; VÊcu, à côté de l'Arsenal ; le Berceau, sur le pont Saint-Michel ; VAnge, à l'hôtel de Bourgogne; la Corne, place Maubert; VÊcharpe, au Marais; la Croix-Blanche, rue de la Savaterie; la CroiX'de-Fer, rue Saint-Denis ; la Croix-Verte, au préau du Temple ; le Pressoir d^ or, rue Saint-Martin; les Deux Faisans, rue Montorgueil ; les Deux Porches, au cimetière Saint-Jean.
Et encore :
Les Trois Maillets, les Trois Suisses^ les Trois Pigeons^ les Trois Entonnoir^ , les Trois Cuillers ^ le Riche Laboureur, la Cage, ÏÉpée debois^'le Grand Cornet, la Grosse Tète, le Petit Voisin^ la LamproiCy lai Lanterne , Vlmage Notre-Dame, la Toison, les Quatre Vents, la Tour d'argent, le Cygne de la Croix, le Petit Saint' Antoine, etc., etc, — Ouf!
Le Treillis vert, rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, fournissait les couvents d'alentour. Les bons moines — style Grassot — donnaient volontiers l'accolade à la dive bouteille, ainsi que le témoigne ce couplet en proverbes :
Boire à la Capucine, C'est boire pauvrement ; Boire à la Célestine, C'est boire largement ; Boire à la Jacobine, C'est chopine à chopine; Mais boire en Cordelier, C'est vider le cellier !
La Révolution eut le respect du vin.
Quand elle transforma le calendrier, elle fit commencer, l'année républicaine au premier jour du mois de la vendange, vendémiaire^ et elle consacra ce jour au raisin.
Ledixième jour, correspondant au 1®" octobre, fut consacré à la cuve, et le vingtième au pressoir.
Pour qu'il soit bon, un livre doit toujours laisser au lecteur une inquiétude, un désir, une rêverie.
Tout ne doit pas être fini, une fois les feuillets achevés. Je veux être conduit par Técrivain sur la lisière 4e Vau delà.
Eh bien ! le plus grand éloge qu'on puisse faire du livre de M. Albert de la Fizelière, c'est gu'il donne envie de boire. 11 altère profondément. Il donne l'idée d'une table chargée de toutes sortes de flacons. On étend le bras, en le lisant, comme pour chercher-un verre; on lève les yeux, on a cru voir une treille au plafond. Un vent guilleret semble tourner les pages. L'œil s'attendrit, la lèvre se dessèche. La pensée, doucement voltigeante, va d'Érigone à Rabelais ; un bruit de chanson et de cristal se mêle à des physionomies enluminées comme des roses rouges. On a soif, vraiment, on a soif! Que voulez-vous que je vous dise de plus?