‹ Gastronomie: récits de tableChapitre 67 sur 99 · LE PETIT PATISSIER · texte numérisé non relu

LE PETIT PATISSIER

Le petit garçon pâtissier est habillé de blanc de haut en bas; il a un pantalon blanc, une veste blanche et une toque blanche.

Sur sa belle toque blanche, son patron a posé une large corbeille où s'étale un glorieux vol-auvent, flanqué de plusieurs douzaines de petitsfours. Le vol-au-vent fume, les petits-fours fumenL C'est un plaisir.

Le patron a dit au petit garçon pâtissier :

« Hâte-toi ; la famille Dubroca a commandé ce vol-au-vent pour six heures ; il en est six et demie ; tu n'as pas un instante perdre! La facture est sous la serviette. »

Le petit garçon pâtissier part comme une flèche ; mais, au détour de la rue, son pas se ralentit, et, après s'être assuré qu'il n'est point suivi, il se

plante en contemplation à la devanture d'un marchand d*estampes. Le vol-au-vent fume toujours: les pelits-fours fument toujours!

Ce n'est qu'au bout d'un quart d'heure que le petit garçon pâtissier se décide à continuer sa route, lentement, le nez aux aguets. — Un cheval de voiture s'abat sur le macadam ; les sergents de ville accourent pour dresser procùs-verbal ; la foule s'amasse. Le pelit garçon pâtissier est au premier rang, avec sa corbeille sur sa loque blanche.

II. va ainsi, s arrêtant à propos de tout : pour une affiche qu'on pose, pour une partie de billes entre gamins, pour un homme qu'on transporte chez un pharmacien, pour un régiment qui rentre à la caserne.

Heurté par tout le monde, c'est miracle si son fardeau conserve l'équilibre. — Le voI-au-vent ne fume plus, les petits-fours ne fument plus.

Cependant la famille Dubroca est dans Tanxièlé. Elle a envoyé trois fois chez le pâtissier. On se penche toutes les cinq minutes sur la rampe de l'escalier; rien- n'arrive. La famille Dubroca maugrée justement.

Sept heures et demie sonnent. Aux premiers jets de becs de gaz, le petit garçon pâtissier s'aperçoit qu'il n'est plus dans son chemin. Il s'informe ; il veut regagner le temps perdu ; le voilà qui court. — Oh ! l'imprudent !

Comme il passe par une rue déserte, un chien aboie après lui et saute sur sa veste, qu'il tire à

belles dénis. Le petit garçon pâtissier veut se débattre. Dans ce débat, la corbeille se renverse et roule à terre avec son contenu.

Les passants rient, le petit garçon pâtissier pleure. 11 ne rentrera pas, ce soir, chez son patron ; il sait qu'il serait battu et renvoyé. Sa mère a la main moins lourde; il rentrera chez sa mère, c'est un bon fils.

I.e petit garçon pâtissier est habillé de blanc du haut en bas : il a un pantalon blanc, une veste blanche et une belle toque blanche.

Il est joli comme un amour, même au milieu de ses larmes, et sa corbeille vide à la main.

Mais le petit garçon pâtissier est trop jeune pour les fonctions importantes dont on l'investit si maladroitement à Paris.

Pour porter en ville un vol-au-vent et des petitsfours, ce n'est pas trop de toute la prudence et de toute la célérité d'un homme fait.

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