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pures, telles qu’elles sortent du tube, presque sans mélange de blanc. » Comment voyez-vous cet arbre, avait dit Gauguin devant un coin du Bois d’Amour : il est bien vert? Mettez donc du vert, le plus beau vert de votre palette; et cette ombre plutédt bleue? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. »
« Ainsi nous fut présenté, pour la premiére fois, sous une forme paradoxale, inoubliable, le fertile concept de la « surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». Ainsi nous conntimes que toute ceuvre d’art était une transposition, une caricature, l’équivalent passionné d’une sensation recue. Ce fut Vorigine d’une évolution a laquelle participérent immédiatement H.-G. Ibels, P. Bonnard, Ranson, M. Denis. Nous commencames de fréquenter les endroits de la Maison Goupil, sur le boulevard Montmartre, ot. Van Gogh, le fréere du peintre, nous montra, en méme temps que des Gauguin de la Martinique, des Vincent, des Monet et des Degas; la boutique du pére Tanguy, rue Clauzel, ou nous découvrimes, avec quel émoi, Paul Cézanne...
« Il (Gauguin) nous libérait de toutes les entraves que V’idée de copier apportait a nos instincts de peitre. A l’atelier ou le réalisme le plus grossier avait succédé a l’académisme falot des derniers éléves d’Ingres; ot l’un de nos protesseurs, Doucet, nous conseillait de relever l’intérét d’un sujet d’esquisse, emprunté a la Passion de J.-C., en utilisant des photographies de Jérusalem; nous aspirions a la joie de « s‘exprimer soi-méme », que réclamaient si instamment aussi les jeunes écrivains d’alors. La théorie des équivalents nous en fournissait les moyens; nous l’avions tirée de son imagerie expressive; il nous donnait droit au lyrisme: et par exemple, s’il était permis de peindre en vermillon cet arbre qui nous avait paru, a tel instant, tres roux, pourquoi ne pas traduire plastiquement) en les exagérant ces impressions qui justifient les métaphores des poetes; affirmer jusqu’a la déformation la courbure d’une
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belle épaule, outrer la blancheur nacrée d’une carnation, raidir la symétrie d’une ramure que n’agite aucun vent?
« Cela nous expliquait tout le Louvre et les Primitifs, et Rubens et Véronése. »
C’est vers 1891 que Gauguin, eut lidée de copier lOlympia qu’il tenait pour un des chefs-d’ceuvre du siécle. Copier, et copier quoi que ce soit, lui était insupportable. C’est également pendant cette période qu'il grava sa seule eau-forte. Avec des instruments prétés par Léon Fauché, Gauguin, employant d’ailleurs une technique assez désordonnée, fit une planche que Delatre, rue Campagne-Premieére, mit sous presse. C’était un portrait de Mallarmé, fait de mémoire autant que d’aprés le dessin de Manet que reproduit Edmond Bazire dans sa monographie de l’auteur de l’Olympia. On ne tira de cette planche que douze épreuves.
Matériellement, la vie ne s’adoucissait pas pour Gauguin, Il est sans argent, sans gite bien assuré; souvent seul, il mange n’importe ol, mal; passe de longues heures au café Ganglofif, rue de la Gaité. L’endroit a de la grandeur a force de banatité populaciére; un orgue a vapeur y beugle des rengaines et les billards sont occupés en permanence. Gauguin silencieux fume et boit. Son ame était celle d’un métis de conquistador. Les cieux étroits, la nécessité de compter, l’étouffent. Le nouveau « milieu », comme on dit, dans lequel il vit ne lui semble plus inédit. La chimere s’éloigne. I] va donc se lancer encore dans son sillage, a la poursuite d’un impossible bonheur.
Une brochure relative & Tahiti lui tombe sous la main. Elle éveille le souvenir des anciennes croisiéres, qui sommeillait en lui. Les prestiges des archipels verts perdus, 1a-bas aux antipodes, parmi l’éternelle et ber¢ante houle du Pacifique, les nuits polynésiennes évoquées jadis par le second, a bord du Luzitano pendant les quarts étoilés, sont, au fond, les
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vrais motifs de sa soudaine impatience. Gauguin fait un choix parmi ses toiles et décide de les mettre en vente a l’hétel Drouot. Elles sont trente. Octave Mirbeau, qu’a sollicité Mallarmé sur la demande de Charles Morice, fait la préface et la publie d’abord dans l’Echo de Paris du 16 février 1891. Le total de la vente atteignit 9860 francs. Gauguin, sur l’intervention d’Ary Renan, obtint du Ministére de ]’Instruction Publique le titre de « chargé de mission artistique ». Titre tout platonique et que nul émolument ne souligne. Le 23 mars ses amis organisérent au Voltaire un diner d’adieu. Jean Dolent, au dessert, unit dans un bref discours improvisé les noms de Gauguin et de Carriére (qui avait pris part au diner). Adolphe Retté récita du Mallarmé. A quelques jours de 1a, le Théatre d’Art organisa au Vaudeville — dont le foyer s’orna pour un moment de toiles signées Gauguin — une représentation au bénéfice de Verlaine et du voyageur. Enfin, le 4 avril, accompagné jusqu’a la gare par quelques amis, Gauguin prit le train pour Marseille.
On connait presque jour par jour l’existence de Gauguin a Tahiti. I] en a lui-méme noté les détails dans un trés précieux manuscrit, Noa-Noa, que son actuel possesseur, Daniel de Monfreid, Ame aussi choisie que peintre remarquable, destine au Cabinet des dessins du Louvre. Relié en vieux cuir velouté, le volume in-folio porte en téte une petite gouache, au-dessous de laquelle se lit, en larges caractéres, « Noa-Noa », mot qui, dans le dialecte tahitien, s’applique 4 toute idée de parfum; et en maniére de sous-titre: Voyage a Tahiti: Il contient 346 pages de papier Ingres, couvertes d’une écriture trés réguliére et trés nette. A maints endroits le texte est remplacé par des gouaches, des épreuves en noir et superposées, tirées par Gauguin d’aprés des bois qu’il taillait lui-méme, par des