‹ GauguinChapitre 3 sur 8 · GAUL GOU TEN · texte numérisé non relu

GAUL GOU TEN

dessins d’aspect géométrique, des photos collées. Il y a la tout le roman de sa vie.

Nous savons par Noa-Noa que Gauguin, aprés soixantetrois jours de traversée, arriva a Tahiti, le 8 juin 1891. Sa mission lui donne un air d’importance dont l’administration locale est visiblement impressionnée. Mais Gauguin, 4me inquiéte, ne saurait jouir d’une satisfaction si tout ne s’harmonise pas exactement selon son idéal. La splendeur douce du climat et des sites tahitiens ne l’empéche pas de voir la mesquinerie morale de l’existence que ménent, a l’autre bout du monde, les européens, les fonctionnaires. Ce petit noyau de paperassiers en exil qui se serrent autour de leurs cartons plus verts que le feuillage tropical suffit pour tout lui gater. Et puis, autour de Tahiti, la civilisation s’étend lentement sur la belle race maorie comme une morne tache d@’huile. Sur cette terre bénie des dieux (et que jadis un gouverneur, plus poéte que plumitif, réva, bien vainement, de rendre a son antique et pure liberté), les missionnaires catholiques et les pasteurs protestants se livrent, au nom de leurs doctrines et de leurs ordres, un incessant combat. Les uns et ies autres préchent avec la méme vigueur déplorable leurs morales importées. Bien loin d’ailleurs de modifier au fond les mceurs si natureillement tolérantes des indigénes, elles les rendent hypocrites et leur enseignent nos sales roueries, nos plus déprimantes habitudes.

Pourtant il reste des ilots que l’infection occidentale n’a pas atteint. Gauguin va donc fuir le centre administratif, Papeete. Il s’installe a quarante-cing kilométres de la capitale au district de Mataiéa, dans une case qu’il vient d’acheter. Dés le début de son séjour a Tahiti, Gauguin, dit M. Paul Jamot, « sent que, sur cette terre immémoriale et pourtant sans passé, les formes de la nature et les gestes des €étres vont ‘se préter docilement aux ordres de son réve » (1).

(?) Paut Jamor. Le salon dautomne, dans la Gazette des Beaux-Arts, 1905. ?

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Gauguin écrivit dans Noa-Noa des pages d’une grande puissance d’évocation et d’une poésie profonde, par exemple celle qui nous montre le site dans lequel il vient dese fixer : « D’un cété la mer, et de l’autre la montagne, la montagne béante; crevasse formidable que bouche, adossé au roc, un groupe énorme de manguiers. Entre la montagne et la mer s’élevait ma case en bois de Bourao. Et, prés de ma case, il y en avait une autre petite : faré amou (maison pour manger). Jallais, ce soir-la, fumer une cigarette, sur le sable, au bord de la mer. Le soleil, rapidement descendu sur Vhorizon, était & demi caché par l’tle Moréa, que j’avais 4 ma droite. Les oppositions de lumiére accentuaient nettement et puissamment, noires sur le ciel incendi¢é, les montagnes dont les arétes dessinaient d’anciens chateaux crénelés... La nuit tomba vite. Moréa dormait. Le silence! J’apprenais 4 connaitre le silence d’une nuit tahitienne... »

Gauguin, en des chapitres charmants ot l’on trouve pourtant cette saveur un peu amére qu'il communiquait a toute chose, a conté, dans Noa-Noa, son acclimatement, la circonspection souriante avec laquelle, peu a peu, l’adopteérent les maoris de son district. Il vit comme eux, piedsnus, torse nu. Une paix inespérée entre en son coeur: « Je commence a penser simplement, dit-il, 4 n’avoir que peu de haine pour mon prochain, mieux, a l’aimer. J’ai toutes les jouissances de la vie libre, animale et humaine. J’échappe au factice, j entre dans la nature avec la certitude d’un lendemain pareil au jour présent, aussi Jibre, aussi beau, la paix descend en moi, je me développe normalement et je n’ai plus de vain souci. » Il semble que ce soit le langage de quelque Adam pardonné auquel on a rouvert les portes de l’Eden. La femme, élément indispensable 4 sa vie, tient une place importante dans ces étranges mémoires. Hélas! il se met A s’ennuyer; «il est vrai que beaucoup de documents me faisaient défaut, dit-il, mais cest la jo1e surtout qui me manquait ». Alors il résolut de

faire le tour de Vile. I) s’arréte un instant au district de Faoné. La, il se marie. Au milieu d’une douce gravité, les accordailles furent ébauchées, conclues, consacrées en quelques heures. La nouvelle épouse se nomme Tehoura. Gauguin ou mieux Koké, comme l’appellent les Tahitiens, regagna Mataiea avec sa femme-enfant, délicieuse jusque dans l’aveu de ses infidélités, et dont il semble s’étre épris un moment avec une ferveur assez peu conforme a sa nature. Il était devenu trés vite un sauvage excellent. Naguére, chez les civilisés, il avait développé sa vigueur native en faisant des armes chez Grisier. A Pont-Aven, le peintre Bouffard, expert en boxe, l’avait initié aux rudes secrets de la self-défense. Comme ancien matelot de la flotte, il connaissait «la savate ». I] nageait merveilleusement, et un jour il traversa, pour le plaisir, semblet-il, d’émouvoir Tehoura, un grand lac souterrain d’un aspect dantesque et terrifiant avec son eau noire et silencieuse, ses parois ot des lianes pendaient comme de longs serpents, lieu fort apeurant en somme et maléficieux.

L’artiste n’était pas moins actif que l’>homme. Dans ses lettres &4 Daniel de Monfreid, Gauguin raconte également sa vie, mais sur un mode moins lyrique. I] parle de ses travaux : « J’ai fait un tableau, une toile de 50 : un ange aux ailes jaunes indique 4 deux femmes tahitiennes Marie et Jésus, tahitiens aussi. Du nu, vétu du paréo, espéce de cotonnade a fleurs qui s’attache comme on veut a la ceinture. Fond de montagne trés sombre et arbres a fleurs. Chemin violet foncé, et premier plan vert émeraude. A gauche des bananes. J’en suis assez content. » Mais, a Paris, les ceuvres de Gauguin se vendent moins qu’il n’eut pensé ; et lentement. L’artiste s’en irrite. En partant il avait neuf mille francs en poche. Ils furent trés vite mangés. La vie intégralement sauvage séduisit Gauguin tant qu’il se sentit en mesure de la mener en amateur. Il se cabre dés qu’il apeigoit le fond de sa bourse. Les lettres qu’il adresse a son fidéle correspondant Daniel de Monfreid sont décon-

certantes. L’influence apaisante du climat, des sites splen-' dides, d’une existence pauvre et facile n’y apparait absolument pas. C’est d’argent qu’il est constamment question. I] est vrai que pour Gauguin la situation était décevante. Parti de Paris sur un succés qui lui permettait des espoirs de sécurité, il écrit 4 Daniel de Monfreid en fin décembre 1892: « En dix-huit mois, je n’ai pu voir un sou de ma peinture, c’est-adire que j’ai vendu moins qu’avant. La conclusion est facile a tirer. Et comme je n’ai pas grand héritage en espérance, avec quoi puis-je manger et méme acheter mes couleurs ?... »

Il était naturel que Gauguin ett l’orgueil de sa puissance inspiratrice, mais cet orgueil fut toujours entaché d’amertume; c’est que des critiques mal informés la lui contestaient sans y penser, par le fait méme qu'ils le contondaient avec ceux dont Gauguin avait mis la pensée en marche. A certains jours, il écrira 4 Daniel, non sans une nuance d’aigreur : « Je recois une lettre de Joyant qui me dit : « Vous ne pouvez vous imaginer combien tout votre coi est arrivé »; ou bien: « Aujourd’hui, toute une jeune bande @ ma suite se remue, prospére, dit-on : comme elle a pfus de jeunesse, d’atouts dans la main, et plus d’habileté, je serai peut-étre étouffé dans le chemin. » Plus tard. dans ses mauvaises heures tahitiennes, il écrira méme a Ch. Morice : « Certes toute cette jeunesse d’aujourd’hui qui profite me doit bien cela (l’achat d’un grand tableau par un mécéne); par cela méme qu'elle te doit, elle ne le tera pas. Ils ont beaucoup de talent: beaucoup plus que moi qui nal pas eu comme eux toutes les facilités d’apprendre et de travailler. Mais peut-étre sans moi existeraientils, — sans moi le monde les accepterait-il? »

Le 8 décembre. Gauguin écrit 4 Daniel qu’un officier d’artillerie vient de se charger d’un paquet de toiles destinées a l’exposition de Copenhague. II] donne. 4 presque tous ses tableaux, des titres en dialecte maori. Certes. 11 a dans Daniel de Monfreid la plus absolue, la plus justifiée des confiances.

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Mais une vague superstition l’incite 4 croire que la présence de l’auteur active la vente. Il souffre beaucoup du trés long temps qu’il faut aux correspondances pour s’échanger. Il produit pourtant, on l’a vu. I] décrit 4 Daniel certaines de ses toiles en train. Elles font penser aux lithos-report d’Odilon Redon, a la série des « réves » particuliérement : « Je viens de terminer une téte de canaque, coupée, arrangée sur un coussin blanc, dans un palais de mon invention et gardée par des femmes, de mon invention aussi. Je crois que c’est un joli morceau de peinture ; il n’est pas tout a fait de moi car je l’ai volé dans une planche de sapin. Il ne faudra rien dire. Mais que voulez-vous ? Quand les arbres et les bois vous dessinent une téte, c’est joliment tentant de voler! »

Le 8 décembre 1892, aprés quelques aubaines qui 1’ont remis a flot deux ou trois fois, Gauguin est de nouveau dans le désarroi. Il n’a plus que cent cinquante francs en poche. « Mon navire dérive, dit-il en son langage d’éternel matelot, et je suis a la cape séche. » I] demande son rapatriement. Pendant que Sérusier s’active a Paris, Gauguin, suivant les nouvelles et les mandats qu’apportent les courriers, passe du découragement al’espoir. Il semble trés réconforté par l’accueil fait, en Danemark, a ses tableaux. D’autres fois, abattu, il écrit : « Quand j’y réfléchis bien, il faudra 4 mon retour quitter la peinture qui ne peut me faire vivre. » Enfin, un beau matin, Daniel recevait, venant de Marseille, une lettre datée du 3 aout 1893, of Gauguin disait : « Je suis arrivé aujourd’hui mercredi midi avec quatre francs dans ma poche. »

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Gauguin passe le mois d’aofit a Orléans, ot, par un de ces hasards qui prenaient soin de le réargenter aux moments les plus critiques, il avait da se rendre pour recueillir l’héritage — 13.000 francs — d’un oncle tout fraichement décédé. Il rentre 4 Paris dans les premiers jours de septembre 1893. Gauguin

veut organiser sans délai une exposition complete des ceuvres qu’il rapporte. Il s’ouvre de ce projet 4 Durand- Ruel qui l’agrée. Le catalogue est tiré. Il s’orne d’un dessin de Gauguin avec ce titre Paraow Hina Tétajow (Hina disait a Téfatou); Charles Morice le préface. Il explique les raisons de l’exil qu’a recherché Gauguin. L’exposition s’ouvre en novembre et comporte quarante-six toiles et sculptures parmi lesquelles il en est qui devinrent célébres par la suite, telles que le fameux Manao Tupapaou (l’esprit des morts veille).

Gauguin a laissé, dans ses Notes éparses, sous le titre « Genése d’un tableau », l’explication d’une de ces toiles tahitiennes, le fameux Manao Tupapaou, précisément:

« Une jeune fille canaque est couchée sur le ventre, montrant une partie de son visage effrayée. Elle repose sur un lit garni d’un paréo bleu et d’un drap jaune de chrome clair. Un fond violet pourpre, semé de fleurs semblables a des étincelles électriques : une figure un peu étrange se tient a cété du lit.

« Séduit par une forme, un mouvement, je les peins sans aucune autre préoccupation que de faire un morceau de nu. Tel quel, c’est une étude de nu un peu indécente, et cependant j en veux faire un tableau chaste et donnant l’esprit canaque, son caractére, sa tradition.

« Le paréo étant lié intimement a l’existence d’un Canaque, je m’en sers comme dessus de lit. Le drap d’une étoffe écorce d’arbre doit étre jaune, parce gue de cette couleur il suscite pour le spectateur quelque chose d’inattendu; parce qu'il suggére l’éclairage d’une lampe, ce qui m’évite de faire un effet de lampe. Il me faut un fond un peu terrible. Le violet est tout indiqué. Voila la partie musicale du tableau tout échafaudée.

« Dans cette position un peu hardie, que peut faire une jeune fille canaque toute nue sur un lit? Se préparer 4 l’amour? Cela est bien dans son caractére, mais c’est indécent, et je ne

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veux pas. Dormir ? L’action amoureuse serait terminée, ce qui est encore indécent. Je ne vois que la peur. Quel genre de peur ? Certainement pas la peur d’une Suzanne surprise par des vieillards. Cela n’existe pas en Océanie.

« Le Tupapaou (Esprit des Morts) est tout indiqué. Pour les Canaques, c’est la peur constante. La nuit, une lampe est toujours allumée. Personne ne circule sur les routes, 4 moins d’avoir un fanal, et encore ils vont plusieurs ensemble.

« Une fois, mon Tupapaou trouvé, je m’y attache complétement et j’en fais le motif de mon tableau. Le nu passe au deuxiéme plan.

« Que peut bien étre, pour une Canaque, un revenant ? Elle ne connait pas le théatre, la lecture des romans, et, lorsqu’elle pense a2 un mort, elle pense nécessairement a quelqu’un déja vu. Mon revenant ne peut étre qu’une petite bonne femme quelconque.

« Le sens décoratif m’améne a parsemer le fond de fleurs. Ces fleurs sont des fleurs de Tupapaou, des phosphorescences, signe que le revenant s’occupe de vous. Croyances tahitiennes.

« Le titre, Manao Tupapaou, a deux sens : ou elle pense au revenant, ou le revenant pense 4 elle.

« Récapitulons. Partie musicale : lignes horizontales ondulantes ; accords d’orange et de bleu, reliés par des jaunes et des violets, leurs dérivés,. éclairés par étincelles verdatres ; partie littéraire : 1’Esprit d’une vivante lié a l’Esprit des morts. La Nuit et le Jour.

« Cette genése est écrite pour ceux qui veulent toujours savoir les pourquoi, les parce que.

« Sinon, c’est tout simplement une étude de nu océanien. »

Ce sang-froid, peut-étre feint, avec lequel Gauguin disséque les éléments de sa toile mystérieuse ne rappelle-t-il pas la précision faussement naive d’Edgar Poe racontant comment il composa son poéme du Corbeau dont le fameux refrain «never more » hante encore tant de mémoires ? Entre la genése

d’un tableau de Gauguin, et la genése d’un poéme d’Edgar Poe, la similitude est souvent fort curieuse ; mais dans les explications de Gauguin s’affirme un respect bien plus élevé pour l'art.

On devine la curiosité que souleva l’ensemble de 1’exposition, tant par l’aspect de ces toiles, que par la biographie de leur auteur et par l’étrange intitulé des tableaux. Plusieurs étaient saturées de la mythologie, de la métaphysique océanienne, donc assez généralement inaccessibles. Sur les quarante-quatre toiles, onze seulement furent vendues. Leur mévente fut, en ce temps, moins désastreuse pour Gauguin qu'elle ne l’efit été dans d’autres circonstances. Depuis le I3 septembre, il vivait sur les 13.000 francs légués par l’ancle d’Orléans. C’est alors qu’il meubla ce fameux atelier du 6 de la rue Vercingétorix, au sujet duquel tant de légendes ont couru. Voici comment de Rotonchamp — qui fut un familier de l’endroit — le décrit :

« Bien des €crivains, bien des peintres l’ont visité. Tous se rappellent la petite entrée dont les vitres, décorées de peintures exécutées par le maitre, offraient cette devise caractéristique : « [ct faruru »:icil’on aime. A gauche de l’entrée était une petite piéce renfermant une cheminée et un lit de fer et qui servait de chambre a coucher. Au bout de l’antichambre se trouvait l’atelier dont une portiére de san Germano masquait l’entrée. Cette assez vaste piéce, entiérement peinte en jaune de chrome clair — chrome n° 1 —, donnait la sensation immédiate de l’étrange et de l’imprévu. Sur les murs balafrés de toiles barbares, s’entre-croisaient des trophées d’accessoires guerriers : casse-tétes, boomerangs, haches, piques, lances, le tout en bois inconnus : rouges, sombres, oranges, noirs... Sur la cheminée inutilisée s’étalaient des coquillages et des échantillons de minéralogie. Au tintement fréle d’une primi-

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tive sonnette s’avancait au-devant du visiteur une superbe mulatresse aux yeux de braise, que Gauguin avait rencontrée a Paris et qui était originaire de Java. Un singe frileux était blotti au milieu des chevalets, et, dans ce décor exotique quit rappelait le pied a terre de l’officier de marine et le home intermittent de l’explorateur, on se sentait loin, trés loin de Paris. Amis et curieux affluérent dans un va-et-vient incessant. Gauguin, devenu talon rouge, eut son jour, tout comme un aspirant 4 la médaille d’honneur. I] donna des soirées, offrit du thé, fit circuler des gateaux, que présentait avec une silencieuse dignité la sombre rivale de Téhoura. » Gauguin ne dédaignait pas, quand il était en fonds, d’adopter les allures vestimentaires les plus somptueuses comme les plus inattendues. Déja, il lui était arrivé, certains jours d’abondance inopinee, — si l'on en croit Armand Seguin — d’arborer un extraordinaire vétement fourré, qui lui donnait, avec ses sabots sculptés et peints jalousement conservés, une silhouette de boyard inoui. En 1893, Gauguin se fit faire un costume aussi singulier que magnifique : une longue redingote de drap leu clair, a taille, ornée de boutons de nacre; un gilet bleu dont les boutonniéres se dissimulaient le long du flanc, au col brodé de soies jaunes et vertes. Un pantalon mastic, un chapeau de feutre gris cerclé d’un large ruban bleu de roi, des gants blancs, une canng sculptée par lui-méme et a ]’extrémite de laquelle s’enchassait une perle. Ainsi fait, c’est-a-dire fait «comme un compére de revue », il se présenta certain jour au ministére des Colonies pour postuler un emploi d’administrateur en Océanie. Faut-il ajouter que sa demande ne fut pas prise en considération ?

Méme vétu d’aussi beaux atours, Gauguin s’ennuya vite ° a Paris. Les 13.000 francs de l’oncle d’Orléans fondaient avec une effroyable rapidité. Il recevait de Pont-Aven des

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lettres d’Armand Seguin, d’O’Connor. Son éternelle inquiétude lui fit alors quitter Paris. Quelques jours aprés il se retrouvait une fois encore 4 Pont-Aven. Cette étape de sa vie lui fut bien funeste. Gauguin, pour son malheur, avait emmené 4 Concarneau sa javanaise, Annah. Un jour, sur les quais de Concarneau, Gauguin, Annah et Armand Seguin rencontrérent une bande de matelots ivres qui les injuriérent. Gauguin n’était pas homme a redouter une rixe. En quelques secondes on en vint aux mains. Gauguin, alors agé de quarante-cing ans, était véritablement d’une exceptionnelle vigueur. [1 mit a bas la plupart des brutaux qui s’acharnaient contre lui. Seguin, pris a parti par un autre groupe, dut sauter dans un bassin proche et s’enfuir a la nage. A ce moment, un des adversaires se glissa derriére Gauguin et lui envoya un formidable coup de sabot qui lui brisa la cheville. Gauguin, sur le brancard qui l’emportait, roula stoiquement une cigarette. L’ingrate Annah, le laissant seul sur son lit de douleur, regagna précipitamment Paris, s’en alla droit a l’atelier de la rue Vercingétorix ot elle fit main basse sur tout ce qui lui plut et disparut 4 jamais. Gauguin fut profondément affecté de cette trahison. Son pied brisé ne se remit jamais complétement.

Toute sa misanthropie se réveille. La nostalgie des lointains pays le reprend. I] écrit 4 Daniel pour lui dire ses nouveaux projets : rentrer a Paris dés qu'il pourra, tout vendre, a n’importe quel prix, s’en aller, s’en aller. « Adieu peinture, conclut-il, si ce n’est comme distraction, ma maison sera en bois sculpté. » Une vente a l’hétel Drouot fut organisée. Elle a lieu, le 18 février 1895. Elle comporte quarante-neuf toiles dont la plupart avaient figuré dix-huit mois avant, a l’exposition Durand Ruel.

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Parmi les visiteurs de marque recus par Gauguin dans latelier de la rue Vercingétorix était Auguste Strindberg. Gauguin avait été grandement séduit par son esprit de poéte logicien, par la dureté polie de son ame. I] lui demanda de préfacer le catalogue de la vente. Strindberg se récusa par une longue lettre. Gauguin y répondit aussitét, puis il fit imprimer lettre et réponse en forme d’introduction au catalogue proprement dit. Ce double document dont nous citerons au moins les passages principaux est fort précieux. La vente du 18 février 1895 produisit un total assez important. L’attentif de Rotonchamp a donné pour presque chaque article l’enchere maxima.

« Je vous aurais volontiers donné ce souvenir (la préface) A emporter dans cette ile d’Océanie, écrivait Strindberg, ob vous allez chercher un décor en harmonie avec votre stature puissante et de l’espace, mais je me sens dans une situation équivoque dés le commencement, et je réponds tout de suite & votre requéte par un « Je ne peux pas » ou, plus brutalement par un « Je ne veux pas ».

« Voici : Je ne peux pas saisir votre art et je ne puis pas l’'aimer (je n’ai aucune prise sur votre art, cette fois exclusivement tahitien). Mais je sais que cet aveu ne vous étonnera ni ne vous blessera, car vous me semblez surtout fortifié par la haine des autres; votre-personnalité se complait dans I’antipathie qu’elle suscite, soucieuse de rester intacte... »

Strindberg rappelle ses premiers contacts avec les impressionnistes, et l’anarchie qui s’était produite ultérieurement dans l’art; puis revenant a l’esthétique de Gauguin:

« J’ai vu des arbres que ne retrouverait aucun botaniste, des animaux que Cuvier n’a jamais soupconnés et des hommes que vous seul avez pu créer. Une mer qui coulerait d’un volcan, un ciel dans lequel ne peut habiter nul dieu. Monsieur (disais-je dans mon réve), vous avez créé une nouvelle terre et un nouveau ciel, mais je ne me plais pas au

milieu de votre création, elle est trop ensoleillée pour moi qui aime le clair-obscur. Et dans votre paradis habite une Eve qui n’est pas mon idéal — car j’ai vraiment moi aussi un idéal de femme, ou deux ! »

Strindberg évoque le pauvre pécheur de Puvis de Chavannes :

« Non, Gauguin n’est pas formé de la céte de Chavannes, non plus de celles de Manet ni de Bastien Lepage !

« Qu’est-il donc ? Il est Gauguin, le sauvage qui hait une civilisation génante, quelque chose du Titan qui, jaloux du créateur, 4 ses moments perdus fait sa propre petite création, Venfant qui démonte ses joujoux pour en refaire d’autres, celui qui renie et qui brave, préférant voir rouge le ciel que bleu avec la foule..... »

Gauguin répondit :

« Cher Strindberg — Je recois aujourd’hui votre lettre : : votre lettre qui est une préface pour mon catalogue...

« Devant l’Eve de mon choix que j’ai peinte en formes et harmonies d’un autre monde, vos souvenirs d’élection ont évoqué peut-étre un passé douloureux. L’Eve de votre conception civilisée vous rend et nous rend presque tous misogynes : l’Eve ancienne, celle qui dans mon atelier vous fait peur, pourrait bien un jour vous sourire moins amérement. Ce monde. que ne saurait peut-étre retrouver ni un Cuvier ni un botaniste, serait un Paradis que j’aurais ébauché seulement. Et, de l’ébauche a la réalisation du réve, il y a loin... Qu’importe! Entrevoir un bonheur, n’est-ce pas un avantgotit de Nirvana ?

« L’Eve que j’ai peinte (elle seule), logiquement, peut rester nue devant nos yeux. La vétre en ce simple état ne saurait marcher sans impudeur, et, trop belle (peut-étre), serait lévocatrice d’un mal et d’une douleur...

« Pour vous bien faire comprendre ma pensée, je comparerai, non plus ces deux femmes directement, mais la

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langue maorie ou touranienne, que parle mon Eve, et la langue que parle votre femme choisie entre toutes, langue 4 flexion, langue européenne.

« Dans les langues d’Océanie, 4 éléments essentiels conservés dans leur rudesse, isolés ou soudés sans nul souci de polir, tout est 4 nu, éclatant et primordial.

« Tandis que dans les langues a flexion, les racines par lesquelles, comme toutes les langues, elles ont commencé, disparaissent dans le commerce journalier qui a usé leur relief et leurs contours. C’est une mosaique perfectionnée ott l’on cesse de voir la jointure des pierres, plus ou moins grossigrement rapprochées, pour ne plus admirer qu’une belle peinture lapidaire. Un. ceil exercé peut seul y surprendre le procédé de la construction. Excusez cette longue digression de philologie; je la crois nécessaire pour expliquer le dessin sauvage que j’ai di employer pour décrire un pays et un peuple parlant touranien.

« Ilme reste, cher Strindberg, 4 vous remercier.

« Quand nous reverrons-nous?

« Ce jour-la comme aujourd’hui avec vous de tout cceur. »

Gauguin venait donc de se débarrasser de tout (Degas s’était fait adjuger plusieurs ceuvres). II souffrait toujours. A sa fracture était venu s’ajouter un mal plus redoutable. Il n’avait jarnais été trés délicat dans sa carriére amoureuse. Vers cette époque, ilcommit une imprudence avec une passante professionnellernent complaisante de l’avenue du Maine. Les suites, si souvent bravées par lui, furent cette fois immédiates et graves. Gauguin connut bientdt la sévérité de son cas. Gauguin boite; il se sent atteint au tréfond de son organisme. Le démon du départ a plus de prise que jamais sur ce corps abimé, sur ce tempérament soucieux. Il charge Daniel de Monfried, dont l’affection et le dévouement sont infatigables, d’étre son représentant, d’une maniére absolue, puis il quitte Paris, pour toujours cette fois.

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A la fin de 1895, Daniel recevait une lettre de Gauguin, datée de novembre, écrite 4 Tahiti. La traversée avait été bonne. Les combinaisons économiques dont Gauguin est coutumier l’aménent a faire construire une case sur un terrair. loué a bail, au district de Pounoaouia. Comme il était fatal, Gauguin se trouva bientét dans la géne. Ses lettres 4 Daniel ne sont bient6t plus qu’une longue plainte, monotone, tantd6t rageuse, tantdt désespérée, souvent justifiée, contre ceux qui lui doivent de l’argent, et négligent ou retardent leur paiement. Il souffre beaucoup de sa cheville brisée, de plaies qui se sont ouvertes aux jambes et qui, jusqu’a sa mort, le tourmenteront.

Dans une lettre du 14 février 1897, il annonce a Daniel l’arrivée de quelques toiles dont il ne sait que penser, entre autre une étude d’apres lui-méme (cette derniére toile est offerte par Gauguin a Daniel). En avril 1897, il écrit : « Votre lettre m’arrive en méme temps qu’une lettre de ma femme, bien courte et bien terrible. Elle m’annonce brutalement la mort de ma fille qui a été enlevée en quelques jours par une pneumonie infectieuse. »

A la suite de ventes de terrain, Gauguin est obligé de reconstruire ailleurs sa case. I1 emprunte mille francs a la caisse agricole de Tahiti. Nouvelle dette qui va l’obséder longtemps. I] écrit le 10 septembre 1897: « Je ne vois rien, si non la mort qui délivre de tout, je suis débiteur 4 ce mois de dix-huit cents francs et je n’ai plus de crédit... » Et il conclut : « Folle mais triste et méchante aventure que men voyage a Tahiti. »

Il essaye parfois de plaisanter sur son triste sort et l’ancien matelot reparait : « Vous me dites de tenir la cape, dit-il a Daniel en décembre 1897, mais, comme vous le savez, on ne tient la cape, méme la cape séche, que moyennant un apercu

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