MONARCHIE FRANCO-ROMAINE
Les limites de l'empire romain étaient ainsi fixées sous Auguste :
A l'Orient, l'Euphrate;
Au Midi , les cataractes du Nil , les déserts de l'Afrique et le mont Atlas;
Au Nord , le Danube et le Rhin ;
A l'Occident, l'Océan \
Le pays dont cet Océan baignait les rivages,
^ Termlni igitur linesque imperii romani sub Augusto erant : ab Oriente, Euphrates; àMeridie, Nili cataracta; et déserta Africae et mons Atlas; abOccidente, Oceanus ; à Seplentrione, Danubius et Rhenus.
c'était la Gaule. — César avait achevé de la conquérir l'an 5i , avant Jésus-Christ, et en avait fait une province romaine.
Il l'avait trouvée divisée en trois parties , et habitée par trois peuples différens de langage, d'institutions et de lois : les Belges, les Gaulois ou Celtes, et les Aquitains \
Les Celtes, placés entre les deux autres nations, étaient séparés des Belges par la Marne et la Seine , et des Aquitains par la Garonne.
Rome divisa sa nouvelle conquête en dix-sept provinces ^ , fit bâtir des forteresses dans chacune d'elles , y laissa des gouverneurs et des garnisons ; et, comme une maîtresse jalouse qui craint qu'on ne lui enlève par mer la plus belle de ses esclaves ,
^ Gallia omnis est divisa in partes très , quarum unam incolunt Belgœ, aliam Aquitani, tertiam qui, ipsorum linguae celtae, nostrâ Galli, appellantur. Hi omnes linguâ, institutis, legibus, inter se differunt. Gallos ab Aquitanis Garumna flumen, à Belgis matrona et Sequana dividit. ( De bello gallico.)
2 Les voici dans l'ordre qu'elles occupaient :
tu <
I Narbonensis prima.
II yiennensis.
III Narbonensis secunda.
IV Alpes MaritimsB.
,V Alpes GrsecseetPenninîe. J
VI Novem populana.
Vli Aquitania prima.
VIII Aquitania secunda.
XVII Germania secunda.
Lugdunensis prima.
Lugdunensis secunda.
Lugdunensis tertia.
Lugdunensis quarta.
Maxiraa sequauornm.
Belgica prima.
Belgica secunda.
Germania prima.
elle fît incessamment croiser une flotte sur les rives de la Bretagne \
Constantin , paisible possesseur de l'empire , créa un préfet du prétoire pour les Gaules. Tous les autres gouverneurs relevaient de ce préfet, qui ne relevait que de l'empereur. Il trouva à son arrivée presque toute la Gaule catholique; sa conversion datait du règne de Decius ^.
Vers l'an 354 ? Julien reçoit à son tour ce gouvernement et le garde cinq ans. 11 repousse deux invasions de Franks , et livre à leurs chefs plusieurs combats, à la suite desquels il passe aux Thermes qui ont conservé son nom, un hiver rigoureux, dans la petite bourgade de Paiis, qu'il nomme sa chère Lutèce \
En /|5i , c'est Aëtius qui y commande : alors ce ne sont plus des invasions de Franks qu'il faut repousser, c'est une inondation de barbares à laquelle il faut opposer une digue; ce n'est plus quelqu'obscur chef de tribu qu'il faut combattre, c'est Attila qu'il faut vaincre.
Aëtius avait compiis le péril , et n'avait lien négligé pour y faire face : aux légions qu'il avait pu réunir dans la Gaule , il avait joint les West-
' Pioximum que Gallia littus roshatre navcs prcTesidebaiil.
Grégoire de Tours.
Julien Mysopogon.
Goths , les Burh-Gunds, les Celtes, les Saxen , les All-Ins, les Allainannen , et une tribu de ces mêmes Fianks, qui avaient naguère combattu contre Julien. Mais Aëtius avait vu leurchef Mere-wig^ àRome, avait appris par lui à estimer la valeur de son peuple, et avait conclu un traité d'alliance avec sa tribu.
Ce fut dans les plaines de Champagne , non loin de Cliâlons(6'<2^///c^/2?//72),queles deux armées se rencontrèrent. La moitié des peuples , épars sur la surface du globe , se trouvait en présence : élémens d'im monde prêt à tomber, matériaux d'un monde près de naître. Leur choc dut être une horrible et sublime chose; car, si l'on en croit les vieillards, dit Jornandes, écrivain presque contemporain, ils se souviennent qu'un petit ruisseau qui traversait ces mémorables plaines , grossit tout-à-coup , non par les pluies , comme il avait coutume de le faire, mais par le sang qui coulait, et devint un torrent. Les blessés s'y traînaient, dévorés d'une soif ardente, et y buvaient à gorgées , un sang dont ils fournissaient leur part ^.
1 Mere-wig veut dire en langue franke : Eminent guerrier. — (^ooper nous a familiarisés avec les noms de ses chefs indiens, et, sans M. Aug. Thierry , nous ne connaîtrions pas encore ceux des conquérans de noire patrie.
2 Nam , si senioribus credere fas est , rivulus memorali canipi huniili ripa prolahens, peremptorum vulneribus sanguine multo pro- Ycclus, non auclus inihribus, nt solebat, sed liquore concitatus insolilo, torrens faclus est cruoris angmento : et quos ilHc coëgit in
RACE CONQUERANTE. ^1
Attila fut vaincu. Sa première défaite fut la dernière victoire de Rome.
Aëtius avait sauve la Gaule; il alla demander sa récompense à Rome; il l'obtint. Yalentinien jaloux, le poignarda de sa propre main.
Aëtius mourut sans se douter qu'il léguait, ^n mourant, la Gaule à Mere-wig. Une fois qu'il fut entrédans ce beau pays, le jeune Chef n'en voulut plus sortir; il s'empara du territoire situé entre la Seine et le Rhin, faisant de Paris sa frontière, et de l'ournay sa capitale.
Rome expirante, ne tenta point de s'opposer à cet envahissement : impuissante à se garder elle-même contre les barbares, elle devait à bien plus forte raison abandonner ses conquêtes. En même temps (|ue Mere-wig s'établissait dans un coin de cette (iaule que ses descendans devaient envalïir tout entière, les Van-dalls prenaient Carlhage, et ïos VVest-Goths ' l'Espagne. Le colosse romain qui, en se couchant, avait presque couvert le monde, se raccourcissait peu à peu dans son effroyable agonie, comme ces corps de géans racornis par la
aridain sitiiu vulnus iiiflictiiin, fluenta iiiixlà cladc Ua.xoiiml : ila coiïsliicti sorte miscrabili s<>rdebaut,polanles sangiiiiiciii quein liuki e àauciati. (Jorkakdes.)
' 1 Wesl-Goilis : Goths d'Occident, ainsi appelés de la pusitiuu qu'ils occupaient dans leur ancien [>avs, au Nord du Danube, avant (|u'Alliia, en les refoulaui do^anl lui, ne les eu» jelés .sur les pro vinces romaines. (Aug. Tuirrry,)
souffrance, qui semblent, au moment de leur mort, n'avoir pas même atteint, de leur vivant, la taille ordinaire d'un homme.
L'établissement de Mere-wig dans la Gaule Belge , est le premier dont nos savans devanciers modernes ^ trouvent une trace certaine , et que constatent positivement Sighbert, Hariulph, Roricon et Frëdégaire.
Mere-wig fut un grand chef, il donna non seulement son nom à une race, mais encore à un peuple. Ceux qui l'avaient suivi furent appelés les Franks Mere-wigs ^. Ceux qui étaient restés aux bords du Rhin conservèrent le nom de Franks Ripe-Wares ^
Il mourut vers l'an 4^5. Hilde-rik * lui succéda. C'était , comme le dit son nom, un fort et ardent
'' Simond de Sismondi. — Aug. Thierry, — Chateaubriand. — Je serais obligé de citer leurs noms à chaque page, si je les citais chaque fois que je leur emprunte quelque chose :
2 Merovechus à quo cognominati sunt Merovingi. (Sigiberti chronica.) — Il est évident que c'est de ce nom latinisé par Sigebert, que nous avons fait Mérovingiens. Deux autres auteurs consacrent le même fait. — Meroveus, ob cujus facta et Iriumphos , intermisso sicambroruin vocabulo Merovingi dlcti sunt. (Hariulphi chronica. ) — Meroveus, à quo franci merovinci appellati sunt; quod quasi communis pater ab omniliûs coleretur. (Roiuconis, gcsta Francorum. )
3 Hommes de la rive. Les auteurs latins traduisirent ce nom composé par Ripuarii, et les auteurs modernes par Ripuaires,
^ Beau et fort au combat.
jeune homme : les soldats le firent monter sur un bouclier , placèrent le bouclier sur leurs épaules , le promenèrent, debout et appuyé sur sa hache, à l'en tour de l'armée, et, cette cérémonie faite, il fut reconnu chef.
Bientôt l'amour du chef pour la femme ou l'esclave de l'un de ses généraux, amène une révolte : Hilde-rik est chassé, et les Franks Mere-wigs élisent, à sa place, Egidius % général des armées romaines. Au bout de huit ans Hilde-rik est rappelé.
Alors la femme du roi de Thuringe , qu'il avait séduite dans son exil, vient le rejoindre, et lui dit : (c Je viens habiter avec toi, si je connaissais un plus grand chef, je Tirais chercher au bout de la terre. » Hilde-rik se réjouit et la prend pour femme. La première nuit de ses noces, elle lui dit : Abstenons-nous, lève-toi, et, ce que tu auras vu, tu viendras le dire à ta servante. » Hilde-rik se leva , alla vers la fenêtre et vit passer dans la cour des bétes qui ressemblaient à des lions, à des léopards et à des licornes. Il revint vers sa femme et lui dit ce qu'il avait vu; et sa femme lui dit: ce Retourne à la fenêtre, et, ce que tu verras, tu le raconteras il ta servante. ?) Hilde-rik sortit de nouveau , et vit passer des bétes semblables à des ours et \\ des loups. Il raconta cela à sa femme qui le fit sortir une Iroisième fois, et il vit des bétes d'une race
^ L'abbé Vély l'appelle le comte Gilles.
inférieure. Là dessus elle lui expliqua l'histoire de toute sa postérité qui devait aller toujours s'affaiblissant : et elle engendra un fils nomme Hlodowig^, qui fut, par le courage et la force, semblable à un lion , parmi les chefs Franks ^.
Effectivement, l'histoire des successeurs de Hilderik est tout entière renfermée dans cet apologue. Dago-berth ^ I^** sera à Hlode-wig, ce que Fours et le loup sont au lion ; puis ces huit chefs qui lui succéderont, et qu'on appellera fainéans, représenteront ces animaux de race inférieure conduits par un berger nommé Majeur ou Maire du palais.
Hilde-rik meurt vers fan ^8i , et est enterré en la ville de Tournay , qui paraît être la première capitale des chefe Franks Mère- wigs, dans un tombeau que le hasard a fait découvrir en 1 653. Ses ossemens sont ceux d'un homme de haute taille; on retrouva, dans sa fosse, un squeletle de cheval, symbole de courage; une tête de bœuf, symbole de force; un globe de cristal, symbole de la puissance, et des abeilles émaillées, symbole d'un peuple qui se forme; près de lui, étaient encore des tablettes et
^ Fameux guerrier. — Les premiers auteurs latins traduisirent son nom par celui de Clodovecus, essayant de lui conserver l'aspiration germanique. Plus tard, celte aspiration s'adoucissant , les auteurs des huitième et neuvième siècles écrivirent Cludovicus, puis enfin Ludovicus, racine du nom moderne, Louis.
2 Grégoire de Tours. — Chateaubriand, Études historiques.
^ Brillant comme le jour.
un stylet pour donner des ordres aux esclaves qu'on avait égorges sur son tombeau, et un cachet d'argent pour les sceller; ce cachet porte Feinprehite d'un homme parfaitement beau , au visage rase, h la chevelure longue, tressée, séparée au front, et rejetée en arrière, enfin on lit autour de ce cachet, pour ne laisser aucun doute sur l'identité des ossemens que renferme le sépulcre , ces deux mots latins : Childericus Rex ^
Hlode-wig qui , selon Grégoire de Tours, serait le fils de Hilde-rik, lui succède à l'âge de vingt ans. Le premier besoin qui se fit sentir à la jeune nation et au jeune chef, fut celui d'étendre la conquête; caria fertilité du sol, la limpidité des eaux , la puieté du ciel, attiraient chaque jour des bords du Rliin de nouvelles troupes d'hommes et de femmes qui venaient demander place dans la colonie des Merewigs. Bientôt elle se sentit à l'étroit dans ses premières limites, comme un enfant qui grandit et qui étouffe dans la ceinture qui naguère lui était trop large. En conséquence, Hlode-wig rassemble son armée, dépasse Paris , sa frontièie , s'avance de vingt-quatre lieues vers le nord , et rencontre près deSoissons Syagrius, gouverneur pour Rome dans les Gaules -. Les Romains et les Mere-wigs en
■• Voir la savante dissertation de M. Aiig. Thierry, qui prouve que le mot Rex ne veut dire autre chose que chef. (Lettre 5 pag. 45.) - Hlodo-wig avait une double raison politique de faire cette
viennent aux mains : Syagrius, battu, s'échappe presque seul , et se réfugie chez les West-Goths , qui, de leur côté, trop, serrés en Espagne, s'étaient répandus dans l'Aquitaine. Mais Hlode-wig menace Alaric JI, leur roi, de lui faire la guerre, s'il ne lui livre pas le gouverneur romain : Syagrius est livré, sa tête tombe, et les villes de Reims et de Soissons ouvrent leurs portes au vainqueur.
C'est alors que le jeune chef, déjà puissant par la conquête, veut consolider son pouvoir par l'alliance. Le triomphateur qui peut choisir parmi les plus belles filles des chefs voisins , jette un- regard autour de lui , et ses yeux s'arrêtent sur une vierge que son nom seul annonce être belle entre les belles : c'est Hlodo-hilde ^ , dont l'oncle , chef des Burh-Gunds ^, demeure près de la ville de Genève.
guerre. Syagrius, comme fils d'Égidius, (Grégoire de Tours.) pouvait conserver des prétentions au titre de chef des Franks qu'avait porté son père : et comme chef de la milice, il pouvait appuyer ses prétentions par les armes. Hlodo-wig attaquait donc à-la-fois, en lui, le préte^îdant à la place qu'il occupait, et le représentant de la puissance romaine dans les Gaules. Voilà ce qui explique parfaitement l'acharnement que met Hlodo-wig dans la poursuite de son ennemi vaincu , et le supplice auquel il le livre , aussitôt qu'il est en son pouvoir.
1 Brillante et noble. — Les auteurs latins la nomment Chlotilda , et les modernes Clolilde.
2 Gens de guerre confédérés : — en latin Burgundii , en français Bourguignons.
Un Romain , devenu l'esclave du chef frank, est le messager qu'il envoie auprès de celle qu'il veut obtenir, et auquel il confie le sou d'or et le denier de cuivre comme gage qu'il l'achète pour sa fiancée i.
Hlodo-hilde était chrétienne.
Cependant les Allamannen, jaloux de la conquête des Franks , viennent la leur disputer. Hlodo-wig marche à leur rencontre : les deux armées se joignent à Tolbiac ; la victoire est long-temps incertaine, et le chef des Franks Mere-w^igs ne l'obtient qu'en échangeant son épée contre une croix. Hlodowig est vainqueur; Hlodo-wig est chrétien. Le vœu est fait; mais le baptême manque encore : le chef frank, qui s'était à peine incliné devant Dieu , s'agenouille devant un homme. Le jour de Noël de l'an 49^7 l'eau sainte tombe des mains de Remy sur sa tête chevelue ; et l'évêque de Rheims reçoit, en récompense, tout le terrain qu'il pourra parcourir pendant l'espace de temps que Hlodo-wig dormira après son dîner : véritable don de conquérant qui n'a qu'à se réveiller et à prendre.
Bientôt après , Hlodo-wig entreprend de nouvelles conquêtes : il descend du coté d'Orléans , que les Romains appelaient Genabum , traverse la Loire, et apparaît sur ses bords, précédé par Ja
1 Usage qui s'est conservé : car de nos jours, on oftVe encore quelquefois une pièce de monnaie, bénile par le prêtre , en même temps que l'alliance.
double épouvante qu'inspirent le nom des Franks et le nom de leur chef.
Les Bretons, asservis par les Romains, ne firent que changer de maître : Hlode-wig parcourut leur pays, entra chez les Aquitains, pilla leurs maisons , dévasta leurs champs , spolia leurs temples , et revint à Paris , ne leur laissant que la terre qu'il ne pouvait emporter ^.
Il trouva dans sa capitale , car alors Paris avait droit à ce nom , n'étant plus la frontière , mais le centre de ses conquêtes , des envoyés d'Anastase , empereur d'Orient, chargés de lui conférer les titres de Patrice et d'Auguste , et de lui en remettre les insignes. Alors le chef barbare, revêtu de la pourpre , précédé des faisceaux , se faisant appeler Auguste , tandis que le dernier empereur d'Occident ne s'appelle plus qu'Augustule, sort de Paris, parcourt la Gaule qu il a vaincue, sinon soumise, et la sillonne des roues de son char, depuis le Rhin jusqu'aux Pyrénées, depuis l'Océan jusqu'aux Alpes.
Ce fut probablement vers cette époque que les chefs franks changèrent leur titre de chef contre celui de roi : car Rome, humble et flatteuse commc^ une vaincue, leur envoyait le manteau de pourpre et
1 Terror Francoruni resonabat, (GrÉg. djl Touhs.)
2 Praeier terrain solam, quam Barbari secuni ferre non polerant.,
{Script. m\ Francii.)
Ja couronne d'or, qu'ils avaient oublié de lui prendre en même temps que son ëpëe. C'était le second baptême deHlode-wig,etla victoire l'appelait César.
Néanmoins on nous comprendrait mal , si l'on regardait ce passage triomphal du conquérant au milieu de ses conquêtes , comme le voyage d'un souverain dans ses états ; les peuples qui s'ouvraient devant lui n'étaient pas ses peuples , c'étaient nos pères : c'étaient , comme nous l'avons dit, des vaincus et non pas des sujets. Là où était le triomphateur, entouré de ses soldats, là aussi, mais là seulement était son pouvoir: car derrière son char et son armée, les peuples se refermaient comme les eaux de la mer, sur le sillage d'un vaisseau; et ses ordres, si haut qu'ils fussent prononcés , se perdaient dans les malédictions et les menaces qui s'échappaient de toutes les bouches, dès que la crainte qu'inspirait sa présence s'était dissipée avec son départ.
Aussi l'œuvre de la conquête, accomplie par la force et le génie d'un homme, sera perdue pour ses successeins , dès que l'épée avec laquelle il s'est taillé des routes parmi les Celtes, les Aquitains et les Bretons, sera tombée aux faibles mains de Hilde-berth ^ et de ses descendans. Les populations indigènes se resserreront autour d'eux , et les Franks se trouveront pressés dans leuis conquêtes ,
' Guerrier brillant.
comme un coin de fer dans un billot de chêne entrouvert , mais non fendu. Enfin , les habitans resteront les mêmes dans les Gaules : seulement ils se sentiront plus serres et plus mal à Taise dans les limites qui les contiennent, car une tribu étrangère s'est glissée au milieu d'eux , et a pris une assez large portion de leur terre.
Hlode-wig meurt en 5ii. Hilde-berth lui succède. Nous croyons que ce fut à compter de cette époque , que les descendans de Hlode-wig adoptèient définitivement pour eux et pour les chefs à venir le titre de roi , comme dénomination exacte et désormais voulue du commandement. Nous leur donnerons désormais en conséquence la nouvelle qualification de roi des Franks. Ode ou Eudes ^ , que nous trouverons sur lé Trône en 888, la changera en celle de roi de France.
Cependant, nous croyons devoir dire qu'on prendrait une très-fausse notion de cette royauté des premiers temps , si elle éveillait dans l'esprit de nos lecteurs l'idée de puissance qui se rattache à la royauté de Louis XIV ou de Napoléon. Le titre seul des chefs avait changé : les limites du pouvoir étaient restés les mêmes. A cette époque où l'armée était composée d'hommes libres, Je roi était le premier de ces hommes libres, et
^ Riche ou heureux
voilà tout. 11 avait sa part dans le butin , et rien de plus^ Du moment où ses soldats désapprouvaient l'expédition pour laquelle il les convoquait, ils étaient maîtres de l'abandonner ^ ; où s'il se refusait à faire vuie guerre qui leur paraissait convenable, ils l'y contraignaient, non -seulement par des menaces , mais encore par des violence^ 3.
Maintenant que nous avons apprécié cette royauté à sa juste valeur, voyons -là s'affaiblir encore en se divisant.
Hlode-wig avait laissé quatre fils : ils partagèrent en Cjuatre lots le territoire occupé par les
1 « Dans ce temps, l'armée de Hlode-wig pilla un grand nombre d'églises, etc. Ses soldats avaient enlevé de l'une d'elles, un vase d'une grandeur et d'une beauté surprenantes. L'évêque envoya vers lui un messager pour le lui redemander. Le roi dit à cet homme : «Suis-moi jusqu'à Soissons; c'est là qu'on partagera le butin, et, lorsque le sort m'aura donné ce vase, je ferai ce que demande le Pontife. «Étant arrivés à Soissons, ils allèrent à la place, au milieu de laquelle on mit tout le butin, et le roi dit : « Je vous prie, mes braves guerriers, de vouloir bien m'accorder, outre ma part , ce vase que voici.». Alors un soldat présooiplueux, jaloux et emporté, éleva sa francisque et en frappa le vase, en s'écriant : « Tu n'auras de tout ceci rien que ce que te donnera vraiment le sort. » Nihil liinc accipies , nisi tibi quae sors vera largitur. » (Grégoire de to.urs.)
2 « Ensuite de cela, Itlode-ber et Hilde-bertli firent le projet de marcher contre les Burh-Gunds. Théode-rik ne voulait pas y aller; mais les Franks qui marchaient avec lui, lui dirent : « Si tu ne »r//.r pas aller avec tes frères, nous te quitterons et nous les suivrons à ta place. » Si in Burgundiam ire despexeris, te relinquimus. (Grég de Tours.)
•^ " Irruentes super eum , et scindentes lentorium ejus, ipsum
t|ue vi delrahentes, interficere voluerunt, si cuin illis ire differet. >•
(Grég. de Tours.)
Franks Mei e-wigs , plus, les portions de terrain dont la conquête de leur père l'avait augmente : puis ils tirèrent ces quatre lots au sort : Paris , Orléans, Soissons et Metz, qui étaient les quatre villes les plus importantes du royaume entier, devinrent chacune le centre d'une fraction de ce rovaume divisé.Hilde-bertlî, obtint Pari s, Hlodo-mer\ Orléans, Hlot-her 2, Soissons, et Théode-rik ^, Metz.
Ce partage devint l'occasion d'une nouvelle division géographique. Tout le terrain, situé entre le Rhin , la Meuse et la Moselle , prend le nom d'Oster- Rike^ royaume d'Orient, dont par corruption les modernes ont fait Austrasie; et la partie qui s'avanco au couchant, entre la Meuse, la Loire et l'Océan , reçoit celui de Nioster-Rike % royaume d'Ocfcident ou de Neuslrie. Tout ce qui n'était pas compris dans cette division n'appartenait pas encore aux Franks Mere-wigs , et conserva son vieux nom de Gaule.
Ainsi l'envahissement suit la marche ordinaire. D'abord la conquête ; puis le partage des terres conquises; puis la dénomination des terres partagées.
Le premier des quatre frères qui meurt est Hlodemer. Il est tué, en 5^3 , à la bataille de Veseronce s,
^ Chef célèbre.
2 Célèbre et Excellent.
3 Brave parmi le peuple.
^ Littéralement — Non-est.
^ « et, s'étant rejoints près de Veseronce, lieu situé dans le
territoire de la cité de Vienne , ils livrèrent combat à Gunde-mer
Théode-rik , son allié dans cette guerre , n'en remporte pas moins la victoire, il écrase les Burh- Gunds, et s'empare de leur pays qu'il réunit à son royaume. Hlodo-mer laissait trois fds sous la tutelle de leur aïeule Hlodo-hilde.
« Alors Hilde-bert, roi de Paris, voyant que^
sa mère portait une très-grande affection aux fds de Hlode-mer, en prit de l'ombrage; et craignant que par l'influence qu'elle avait conservée , elle ne parvint à leur faire prendre part au royaume , il envoya secrètement vers son frère le roi Hlotber, et lui fit dire : « Notre mère a près d'elle « les fils de notre frère, et veut leur donner le « royaume ; il faut que tu viennes sans retard à « Paris , et qu'après nous être consultés nous déci- « dionsce que nous devons faire d'eux; si on leur t< coupera les cbe veux comme auresle du peuple, « ou si, après les avoir tués, nous partagerons « entre nous le royaume de notre frère. » Adoptant
(P.Tcifique et Grand.) Gunde-mer ayant pris la fuite avec son armée, Hlode-mer le poursuivit, et, comme il se trouvait assez éloigné des siens, les Burh-Gunds, imitant le signal qui lui était ordinaire, en disant : « Viens par ici, nous sommes des tiens. » Il les crut, alla à eux, et tomba au milieu de ses ennemis, quilui coupèrent la tète , la fixèrent au bout d'une pique , et relevèrent en l'air. «
(Grég. de Tours.) ^ La téta rasée était le signe de la déchéance. — Les premiers Rois Franks portèrent la couronne de cheveux, avant de porter l;\ couronne d'or.
ce projet, HJot-hei' vint à Paris. Hilde-bert avait déjà fait courir le bruit que lui et son frère étaient résolus , d'un commun accord , à élever les orphelins au trône : ils envoyèrent donc au nom de tous deux un messager à la reine Hlodo-hilde qui demeurait dans la même ville , et lui dirent : « En- « voie-nous tespetits-enfans , que nous les élevions (( au trône. » Elle, joyeuse et ne sachant pas leur projet , après avoir fait boire et manger les enfans , les envoya à leurs oncles, en disant : « Allez, en- « fans, et je ne croirai pas avoir perdu mon fils, si « je vous vois succédera son royaume.» Et, les enfans étant allés , furent pris aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de leurs gouverneurs : alors on les enferma à part, les serviteurs d'un côté et les enfans de l'autre; et, cela fait, Hilde-bert et Hlother envoyèrent à la reine, Arcadius , portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut arrivé près d'elle, il lui montra les ciseaux et l'épée, en disant : « Tes fils, nos seigneurs, ô glorieuse reine, « désirent que tu leur fasses savoir ta volonté sur la « manière dont il faut traiter les enfans. Ordonne « qu'on leur coupe les cheveux ou qu'ils soient « égorgés.» Consternée de ces paroles, et, émue d'une grande colère en voyant cette épée nue et les ciseaux, la reine se laissa emporter à son indignation, et ne sachant ce qu'elle disait, tant son esprit était troublé par la douleur, elle répondit
Ht
imprudemment : « S'ils ne régnent pas comme « leur père, j'aime mieux les voir morts que rases. » Alors Arcadius revint promptement vers ceux qui l'avaient envoyé et leur dit : « Vous pouvez conti- « nuer; la reine approuve ce que vous avez com- , c( mencé, et sa volonté est que vous accomplissiez « votre projet. » Aussitôt Hlot-lier, prenant parle bras l'aîné des enfans, le jeta à terre, et lui enfonçant son couteau sous l'aisselle, il le tua cruellement. A ses cris, son frère se prosterna aux pieds de Hilde-bert, et, lui baisant les genoux, il dit en pleuiant : « Secours-moi, mon très-bon père, « afin que je ne meure pas comme mon frère ! » Alors Hilde-bert, le visage couvert de larmes, dit à Hlot-her : « Oh ! je te prie mon très-cher frère , c( d'avoir la bon té de m'accorderla vie de cet enfant, « et, si tu consens à ne pas le tuer, je te donnerai a tout ce que tu voudras. » Mais Hlot-her l'accabla d'injures et lui dit : « Repousse cet enfant loin de « toi, ou certes tu moinras à sa place : car c'est « toi qui m'as excité à cette affaire, et voilà que « maintenant tu ne veux plus la pousser à bout. » Mors Hilde-bert effrayé repoussa l'enfant , et le jeta à Hlot-her, qui lui enfonça son couteau dans le coté, et le tua comme il avait tué son frère. Ils égorgèrent ensuite les serviteurs et les gouverneurs, et lorsqu'ils furent morts, Hlot-her moula à cheval , sans se troubler du meurtre de ses
neveux, et se rendit avec Hilde-bert dans les faubourgs. La reine Hlodo-hilde ayant fait mettre ces deux petits corps sur un brancard , les conduisit avec beaucoup de chants sacres et une immense douleur à l'église de Saint-Pierre, où on les enterra tous deux ensemble. ^- L'un avait dix ans et l'autre sept, w
« Le troisième fîls , nommé Hlodo-ald \ fut sauvé par l'entremise d'hommes forts, qu'on appela depuis barons. Renonçant à son royaume terrestre; il se coupa lui-même les cheveux , se fit clerc , et , persistant dans les bonnes oeuvres, il devint prêtre.
« Les deux rois partagèrent entr'eux le royaume de Hlodo-mer. ^ »
Nous n'avons rien cru devoir changer à la narlation de Grégoire de Tours; elle nous a paru naïve comme un chapitre de la Bible , et dramatique comme une scène de Shakespeare.
Dix ans après cet événement, Théode-rik meurt à son tour, et Théode-bert ^ lui succède , réunissant au royaume de Metz le royaume de Burh-Gunds conquis par son frère , au moment où Hlot-her et Hilde-bert rassemblaient déjà leurs troupes pour le dépouiller de son héritage, comme ils avaient fait à l'égard des fds de Hlodo-mer.
1 Célèbre et fidèle. Ce fut lui qui bâtit le monastère de Sainl-Cloud
2 Grégoire de Tours.
Trèfi-Brillant parmi le peuple
Théode -berl j en vertu de cette réunion , venait de prendre le premier le titre de roi d'Austrasie, et disposait de forces considérables. Les deux frères reconnurent donc le danger de leur entreprise, et tournant leurs armes contre l'Espagne , prennent Pampelune, la Biscaye, TArragon, la Catalogne , et viennent mettre le siège devant Sar-' ragosse , qui ne se rachète du pillage qu'en abandonnant au deux rois la tunique de saint Vincent, martyr. Les vainqueurs rentrent donc bientôt en France, avec cette précieuse relique, et Hilde-bert lait bâtir, hors de Paris, sous le nom de Sainte- Croix-de-Saint- Vincent , une église où il la dépose en grande pompe et où elle demeure en grande dévotion ^ Cette église est aujourd'hui Saint-Germaindes-Prés, le plus ancien monument qui reste des Mere-mgs , dans notre Paris moderne.
Pendant que ces choses se passaient en Occident, Justinien faisait une rude guerre aux barbares qui s'étaient emparés de l'Italie. La puissance des rois Franks qui s'augmentait tous les jours, méritait déjà qu'on recherchât leur alliance. L'empereur envoya donc à Tliéode-bert , qui était le plus voisin de l'Italie des ambassadeurs autorisés à lui faire, en son nom, la cession de tous lesdroits qu'il avait conservés sur la Provence, où Arles et Nîmes tenaient toujouis pour
' Isifl. hisp. bisi. (iolh.
l'empire \ Il lui accorde en outre le droit de présider, comme le faisaient les empereurs, aux jeux du cirque qui se célèbrent dans ces deux villes. Il proclame un édit qui ordonne que la monnaie d'or marquée au coin du nouveau roi d'Austrasie, et portant l'empreinte de son image, aura cours dans toute l'étendue de l'empire : prérogative unique qu'on avait toujours refusée, même au roi de Perse. Ces offres quelque brillantes qu'elles soient ne séduisent point Théode-bert. Au lieu d'accepter l'alliance de Justinien , il se ligue avec Totila, fait frapper des pièces d'or et d'argent sur lesquelles il est représenté avec tous les insignes de la dignité impériale ^, prend le titre d'auguste qui n'appartenait qu'aux empereurs; enfm il se ligue avec les Ost-Goths et les Grecs, pénètre jusqu'à Pavie, y fait un grand butin, laisse Buccelin,son lieutenant , pour garder sa conquête que lui dispute Bélisaire^ et revient en Austrasie , où la chute d'un arbre le blesse si dangereusement ^ qu'il en meurt.
Théode-bert , qui ne régna que treize ans , avait mérité par les services rendus au royaume le sur-
^ Procop., lib. ter., de Bell. Goth.
- Cette monnaie fut appelée Dominus nosicr.
' Grégoire de Tours.
'i Agath.,lib prim. — ^Grégoire de Tours le fait mourir au contraire d'une longue maladie. «Le roi Théode-bert commença à tomber malade. Les médecins employèrent près de lui tout leur art ; mais rien n'y servit , car Dieu avait résolu de l'appelel' à lui. »
nom cl' Utile. C'est le seul de tous les rois qui composent la triple dynastie des Mere-wigs, des Carolingien s et des Capétiens à qui le peuple ait songe adonner ce nom. Karl , Philippe II, Louis XIV et Napoléon se contentèrent de celui d'Auguste ou de Grand.
ïhéode-bald ^ , son fils , lui succède et meurt après sept ans de règne. Hilde-bert, roi de Paris, suit de près Théode-bald au tombeau -, et Hlother, roi de Soissons, devient alors seul , mais non paisible, maître de la ISeustrie et de l'Austrasie.
Au milieu de tous les troubles suscités au roi , tantôt par les ennemis étrangers, tantôt parles ennemis intérieurs , nous ne citerons que la révolte de son fils Hram ^. Ce jeune homme se ligue contre son père avec le comte des Bretons. Hlot-her marche à eux ; les deux aimées en viennent aux mains , les Bretons sont défaits, leur comte tué, et Hram pris, lié et enfermé dans une chaumière avec sa famille, est brûlé avec elle ^
^ Hardi entre tous.
'^ Fort à la guerre.
i « Les deux armées en étant donc venues aux mains, le comte des Bretons tourna le dos et fut tué : après quoi Hram commença à fuir vers les vaisseaux qu'il avait préparés sur la mer; mais, tandis qu'il s'occupait à sauver sa femme et son fils, il fut atteint par l'armée de son père, pris et lié, et lorsqu'on eut annoncé la chose à Hlot-her; il ordonna qu'il fût brûlé avec sa femme et ses filles. On les (Miferma dans la cabane d'iui pauvie homme, où Hram, étendu sur un banc, fut étranglé ; et ensuite on mit le fou à la cabajie , cf il (ut consumé aroc^ sa femnic et ses filles. (Grég. nv Touits.)
Un an après, Hlol-her mourut à Compiègne dans la cinquante et unième année de son âge, le jour anniversaire de la bataille de Bretagne , et à l'heure précise où il avait fait périr son fils K
C'est vers la fin de ce règne , et tandis que les Turks commencent à établir leur puissance en Asie , que Bélisaire et Narsès reconquièrent à l'empire, l'Italie , la Sicile et les provinces du midi de l'Espagne.
Hlot-her laissait quatre fils , Hari-bert ^ , Gontram ^, Hilpe-rik \ et Sighe-bert ^.
Hilpe-rik, aussitôt après les funérailles de son père , s'empare de ses trésors rassemblés à Braine, et s'adressant aux plus considérables des Franks , il leur fit reconnaître son pouvoir g. Alors il se rend à Paris et s'empare de cette ville. Mais il ne peut le garder long-temps : ses frères se réunissent, l'en chassent et partagent le royaume régulièrement entr'eux. Hari-bert, obtient Paris, Gont-ram, Orléans , Hilpe-rik , Soissons , et Sighe-bert , Reims.
Le coup d'oeil que nous jetons sur eux s'arrêtera principalement sur Sighe-bert et Hilpe-rik. Ils
1 Grégoire de Tours.
2 Brillant dans l'armée.
^ Homme généreux.
4 Fort au combat.
r, Vainqueur brillant.
6 « Et ad Francos ultiliores petiit , ipsosque muneribus mollitos sibi subsidit. (Grkgoire de Tours.)
épousent d'abord les deux sœurs , filles d'Athanagild , roi des West-Goths : Sighe-bert prend pour femme Brune-hilde , et Hilpe-rik, Galsuinthe.
Deux ans après, Galsuinthe est trouvée morte dans son lit : les soupçons tombent aussitôt sur Frede-gunde ^ , maîtresse de Hilpe-rik. Ces soupçons se changent bientôt en certitude , quand on la voit au bout de quelques jours , prendre la place de sa rivale sur le trône et dans le lit du roi.
Là, commence cette haine ardente et vivace entre les deux reines , excitée chez l'une par la mort de sa sœur, chez l'autre parle besoin de se maintenir dans la place où l'a élevée son crime. Pendant la longue période qu'embrassent leurs ressentimens , il est difficile de distinguer autre chose que des meurtres à travers la vapeur de sang qui s'élève des deux royaumes : à peine sait-on, tant les coups sont rapides , qui frappe et qui est frappé.
Frede-gunde fait d'abord assassiner son mari , Sighe-bert; puis Hilpe-rik et ses deux fils.
Gont-ram meurt et laisse ses États à Hilde-bert, fils de Sighe-bert.
Hilde-bert meurt à son tour, et Brune-hilde venge par la mort de Théode-bert, fils de Hildebert, la mort de son mari et de ses deux enfans.
Le seul qui survive des (juatre ^ , Hlot-her ,
< Femme pacifique.
^ TiCs Irois autres, pour me servir de l'expression que leur mire
42 GAULK.
fils de Hilpe-rik et de Frede-gunde , est proclaiiu' roi de Soissons à l'âge de quatre mois : le jeune tigre en grandissant prouve son lignage maternel et fait assassiner les descendans de Hilde-bert, dont la mort le laisse maître de toute la monarchie. Enfui , Fan 6i3 , il monte sur un trône dont le velours parsemé d'abeilles recouvre huit cadavres royaux. Le premier acte de son pouvoir est de s'emparer de Brune -hilde, cette vieille ennemie de sa mère et de sa maison , de la promenei* autour du camp sur un chameau, et après une torture de trois jours, d'attacher à la queue d'un cheval fougeux , qui la met en morceaux à la vue de toute l'armée, cette veuve de deux rois, cette mère de sept princes.
En i632, on ouvrit à Autun le tombeau qui avait été élevé à Brune-hilde, dans l'église de Saint- Martin. On y retrouva les cendres de cette reine qui fut brûlée après son exécution, quelques morceaux de chaibon et la molette d'un éperon de fer. Cette molette qui fit naître d'abord quelques doutes sur l'identité du monument, en est au contraire, ce nous semble, la meilleure preuve. Lorsqu'un supplice pareil à celui de Brune-hilde
employait dans sa douleur, avaient été tués par les larmes des pauvres, les gémissemens des veuves et les soupirs des orphelins.» Ecce eos lacrymœ pauperuni, lamenta viduaram , suspiria orplianorum intimerunt. »
avait lieu , on attachait aux flancs du cheval des éperons qui redoublaient la vitesse de sa course : une des molettes sera tombée dans les vétemens de la patiente , ou se sera brisée dans ses chairs ; et, comme on aura tout livré aux flammes, on aura tout recueilli, et tout enseveli dans le tombeau préparé pour elle. '
Ce supplice eut lieu en 6i4 ? comme le prouve l'épitaphe gravée en i633, sur le monument.
Brunecheul fut jadis royne de France, Fondateresse du lieu de céans :
Cy inhumée en six cent quatorze ans , En atteudûnt de Dieu vraie indulgence.
C'est à Brune-hilde que le royaume doit ses premières grandes routes; et quelques chaussées de Bourgogne et de Picardie portent encore son nom.
Hlot-her II était donc , comme nous l'avons dit, devenu maître de la monarchie tout entière; mais, à la faveur des troubles qui avaient suivi lo règnede Hlode-wig,les chefs constituaient alors une puissance dans l'État. Les nobles commençaient à remplacer les guerriers, les seigneurs, les généraux. Dans la lutte de deux pouvoirs opposés, l'un ne peut rien gagner qu'aux dépens de l'autre; ei lorsque celui-ci s'accroil, celui-là s'alfaiblil. Ce fui surtoul en Auslrasie, que celle influence, d'une
féodalité naissante, se fil sentir \ Les chefs obtiennent de Hlot-her des bénéfices à vie, ainsi que la libre élection de leurs maires; et avec Warna-her 2, le premier qui est nommé par eux , naît au milieu de la première race le principe d'élection aristocratique qui doit, au bout de cent soixante ans, renverser le principe royal et se mettre à sa place.
Hlot-her meurt en 628, laissant un Code de lois assez estimé.
Avant de nous occuper de Dago-bert T^, son successeur, jetons un coup d'œil vers l'Orient , où s'accomplit un événement qui manquera , un siècle plus tard , de changer la face du monde.
Le 10 septembre 570, sur les confins de l'Arabie Pétrée , au milieu de la ville de la Mekke , dans le sein de la tribu de Roreisch , qui descend en droite ligne d'Ismaël, fils d'Abraham, naît un enfant dont les aïeux occupent depuis cinq générations la souveraineté de cette ville. A deux mois , la mort lui enlève son père, et à six ans , sa mère : l'orphelin , élevé par Abou-Thaleb , son oncle , adopte la profession du commerce. A treize ans, il voyage dans la Syrie ; à dix-huit , la régularité de sa conduite , la franchise de ses paroles , la concordance de ses actions avec ses paroles , lui méritent le nom d'Al- Amin (le Fidèle); à quarante ans, l'homme instruit
1 Féodalité de la conquête qu'il ne faut pas confondre avec la féodalité nationale.
2 Eniinent pour la protection.
par ses voyages dans les dogmes religieux des pays qu'il a parcourus , jette les yeux autour de lui : il voit les Arabes partagés en tribus rivales, professant, les unes l'idolâtrie, les autres un judaïsme corrompu ; les Chrétiens orientaux divisés en une multitude de sectes qui se persécutent avec fut-eur. Lui seul, au milieu des peuples grossiers et ignorans , doué d'une mémoire heureuse, d'une éloquence vive, d'une présence d'esprit rare, d'un tempérament robuste, d'un courage inébranlable, reconnaît sa supériorité sur tout ce qui l'entoure, devine que le terrain n'attend que la semence , et commence à penser qu'il pourrait bien être appelé , comme Jésus , fils de Marie , à prêcher les dogmesd'unereligion nouvelle. Bientôtilseprésente au peuple comme l'envoyé de Dieu ; mais , ainsi que tout fondateur de secte , il commence par éveiller l'incrédulité et la persécution. Poursuivi par les Koreischites , comme faux prophète , il est forcé d'abandonner la Mekke en proscrit ; et de cette fuite qui correspond, chez nous, au vendredi i6 juillet 622, sous le nom d'Hedjirah , qui veut dire fuite , date pour le monde une troisième ère.
Médine reçoit le proscrit; là le rejoignent ses disciples , là se rassemble une armée. H se met à sa tète, et, le sabre en main, se rouvre une route vers la ville qui l'exila, et dans laquelle, le 12 janvier 63o, il rentre en conquérant et en prophète, à l'âge de
soixante ans. Alors le Yieillard se rend au temple, en fait abattre les trois cent soixante idoles, sans en excepter les statues d'Abraham et d'Ismaél, ses ancêtres; puis, pour purifier le saint lieu, il se tourne successivement vers l'Orient, le Midi, l'Occident et, le Nord , croisant à chaque pause les bras sur la poitrine, et criant : « Allah ak-Bar, Dieu est grand. » Enfin , deux ans après, comblé d'honneurs et de respects, unique prophète d'une religion qui domine aujourd'hui la moitié de l'ancien hémisphère, premier fondateur d'un empire qui , agrandi par ses successeurs, embrassera, en quatre-vingtdix ans , plus de pays que les Romains n'en avaient conquis en huit siècles , il meurt à Médine le 8 janvier 632 , de l'ère chrétienne; et, trois jours entiers , les chefs des tribus qu'il a soumises ont besoin de contempler son cadavre pour croire que celui-là , qui a fait de si grandes choses , était un homme mortel comme les autres hommes.
Cet enfant orphelin, cet homme fugitif, ce vieillard triomphateur, c'est Mahomet le prophète, que ceux de l'Orient appellent Mohammed-Aboul-Cassem.
En attendant que sa race trop resseriée en Afrique et en Asie apparaisse sur la cime des Pyrénées, revenons à la France.
Au moment où nous y ramenons nos lecteurs (novembre 628), Dago-bert, proclamé roi par les chefs franks, vient de monter sur le trône, à
force d'intrigues , et non pas à cause de son droit d'aînesse, comme on pourrait le croire; il fait ex dure du partage du royaume son frère Hari-bert , lui cède, comme une espèce d'apanage , le Toulousain , le Quercy, l'Agenois, le Pèrigord et la Saintonge, auxquels on réunit quelques années après la Gascogne , et lui permet de s'appeler roi de Toulouse. Bientôt Dago-bert épouse successivement trois femmes, Gomatrude, Nante-hilde et Rague-trude: alors commencent les désordres et les profusions de son règne. Il voyage par tout le royaume, accompagné de ses ieudes ^ , revêtu de ses habits royaux , suivi de ses trois femmes , auxquelles il adjoint tant de concubines , que Frédégaire avoue n'en pouvoir indiquer le nombre '\ Saint-Éloi, dont une chanson populaire a rendu la renommée si universelle, arrive à sa cour, simple orfèvre, et porte bientôt des ceintures de pierreries ^; il fait d'abord à Dago-bert un fauteuil d'or massif, puis ensuite un trône entier du même métal , sur lequel le roi s'assied en 629, pour présider une assemblée générale de seigneurs.
1 On appelait Ieudes ou fidèles, une garde que les rois franks avaient créée pour les accompagner. — Les abandons de terrain que les rois leur accordaient, en récompense de leurs services, en firent peu à peu des seigneurs, puis des grands vassaux.
^ Je m'ennuierais d'ins<M'er dans cette chronique le nom de ses concubines, tant elles étaicni rn grand nombre. (EninÉGAiRE.)
* Vita sancti Eligii.
C'est ici que commence à devenir sensible , en la personne de Peppin-de-Landen que quelques auteurs nomment Peppin-le-Vieux, parce qu'il îutV ancêtre d'une grande race, cette puissance des maires qui s'élève à coté de la puissance royale. Grâce à la concession d'élection libre, faite imprudemment aux seigneurs par Hlot-ber II , les maires cessent déjà d'être les hommes du roi pour devenir les hommes des chefs. Bientôt nous allons voir, sous les règnes suivans , s'établir, entre ces deux puissances rivales , une lutte acharnée qui finira par être mortelle aux rois Mere-wigs.
Dago-bert meurt en 638 , après un règne de seize ans ; Saint-Denis , qu'il a fait bâtir, reçoit son corps et lui élève un tombeau. Le premier des rois franks, il mérite ou plutôt iï reçoit les honneurs de la canonisation déjà accordés à la reine Hlodo-hilde, femme de Hlode-wig, quoique la conduite désordonnée et dissolue qu'il a menée pendant sa vie semble une singulière préparation au titre de saint qu'il doit porter après sa mort. Aussi sa canonisation est-elle due à une circonstance toute particulière.
Le roi avait envoyé en Sicile Audo-ald \ évêque de Poitiers : le digne prélat , alla faire une visite à un saint anachorète qui y était en grande vénération , et qui habitait un ermitage situé sur les bords de la mer : ce fut celui-ci qui lui apprit la mort du
^ Ferme et fidèle.
roi. Voici à peu près en quels termes Gaguin rapporte ce singulier récit :
c( Je dormais la nuit dernière , dit l'anachorète , lorsqu'un vieillard à longue barbe me réveilla , m'avertissant de prier pour l'âme de Dago-bert, qui venait de mourir. Je me levais, pour obéir' à cet ordre , lorsque , par la fenêtre de mon ermitage , j'aperçus , au milieu de la mer, une multitude de diables qui emportaient en grand triomphe l'àme du roi défunt aux enfers. Cette malheureuse âme, horriblement tourmentée par eux , appelait à grands cris saint Martin , saint Maurice et saint Denis , martyrs. A ces cris , les saints invocjués sont descendus du ciel au milieu des orages et des éclairs , ont délivré l'âme du roi et l'ont emportée avec eux , chantant le cantique de David : Seigneur^ heureux celui que vous avez choisi. »
Audo-ald raconta à son retour ce que le saint ermite Jean lui avait appris : Dadou\ chancelier du roi défunt, écrivit cette relation , et dès-lors Dagobert fut vénéré comme un saint.
On retrouve toute cette histoire sculptée sur le tombeau du roi ; le combat des saints et des démons y est représenté dans tous ses détails ; et , sur le plafond du tombeau, l'on reconnaît les trois vainqueurs qui portent sur une grande nappe l'âme de Dago-bert en paradis.
^ Dadou, cliancolicr du roi D;igo-bert.
.1 Jl
iiO GAULE.
Une belle slaltie de f'enime, pleurant sur le tombeau , est le portrait de la reine Nante-liilde i.
Hlode-wig II et Sighe-bert II succèdent à leur père, et divisent de nouveau le royaume frank en deux parties. Hlode-wig II est nomme roi de Neustrie et de Bourgogne; Siglie-bert II, roi d'Austrasie.
Le premier acte d'autorité de Peppin-de-Landen est un acte de justice: il envoie des ambassadeurs à Hlode-wig II, pour réclamer le partage des trésors de Dago-bert. Celui-ci consent à cette demande : exi conséquence, il envoie Égue ^, mairedu palais du royaume de Neustrie, à Conipiègne, et là, les deux ministres font un partage égal de l'or, des pierreries et des bijoux. Hlode-wig reçoit le premier lot, Sigbe-bert le second, et Nante-bilde le troisième.
Peppin-de-Landen meurt , et son fds Grimo-ald lui succède en Austrasie; Egue survit peu à Peppin , cl Ercbino-ald^ est élu en Neustrie.
Hlode-wig II et Sigbe-bert II ouvrent la liste des rois fainéans : le pouvoir de la royauté , bientôt suivi de ses attributs , commence à passer de leurs mains dans celles des maires ou majeurs des palais. Le sang de Hlode-wig se refroidit dans le cœur de ses fils ; et les descendans des premiers chefs Franks, que l'élection élevait au pavois, tombent
^ Belle comme Nauda. — Nauda est une des filles d'Odiii.
2 Subtil.
'■ Ferme dans la sineciité.
proiiipteaient du bouclier des rois , leur premier trône , à la charrette à bœufs des reines , leur premier tombeau.
Sighe-bert meurt à Metz, en 654? laissant un fils. Grimo-aîd ' enlève cet enfant, répand le bruit de sa mort , lui fait faire de magnifiques funéraiifes , l'envoie en Ecosse et lui substitue son propre fds , qu'il proclame roi d'Auslrasie, sous le nom de Hilde-bert II. Mais à peine l'a-t-il assis sur le trône , que les Franks Austrasiens se révoltent et font disparaître, sans qu'ils laissent aucune trace, Grimo-ald et son fils , dans la tempête politique soulevée par leur usurpation.
Cependant, la race de Peppin-le- Vieux n'est point éteinte avec eux; il reste dans la ligne maternelle un enfant qui aura nom Peppin-d'Héristal, et cet enfant sera le père de Kail-le-Martel , l'aïeul de Peppin-le-Bref, et le trisaïeul de Karl-Ie-Grand. Hlodewig II réunit alors, pour la quatrième fois, la Neustrie et l'Austrasie en un seul royaume : mais ilmeurthâtivement en 657,âgé de vingt et un ans.
Les auteuis contemporains re[)rocbenl à ce prince deux singuliers sacrilèges : le premier, c'est d'avoir enlevé les lames d'or et d'argent qui couvraient le tombeau de saint Denis, pour nourrir les pauvres dans un moment de détresse; le second, c'est d'avoir cassé un bras au même saint
^ F(Minr d;ms la tV'rociU".
qu'il avait en grande vénéralion , et d'avoir fait porter ce bras dans son oratoire , au risque de diminuer par cette mutilation la dévotion que les fidèles avaient pour l'apotre de la France.
Hlode-lier III , son fils, lui succède, comme rgi de Bourgogne et de Neustr.ie. Ebroïn, maire du palais, force Batilde à lui abandonner la tutelle de cet enfant, et bientôt s'empare de toute l'autorité. Les Franks Austrasiens refusent d'obéir aux Franks Neustriens, et demandent un roi indépendant : Batilde leur donne son second fils Hilde-rik. A peine est-il monté sur le trône que Hlode-her meurt en 670 , après quatre ans de règne. Ebroïn cboisit, pour succéder à Hlode-lier, son frère Théode-rik; mais , comme il néglige de consulter les seigneurs qui avaient toujours conservé leur droit d'élection, ceux-ci annulent la nomination , s'emparent du roi et du ministre, et les remettent à Hilde-rik qui les fait raser tous deux, force Ebroïn à se faire moine en l'abbaye de Luxe u il , et moins sévère pour son frère, lui demande ce qu'il désire : — Une cellule et le temps de laisser repousser mes cheveux, répond Théode-rik.
En effet, il reparait trois ans après , le front ceint de la double couronne des rois de l'a première race.
Dans l'intervalle de sa disparition , Hilde-rik se trouve à son tour^ un instant, roi de toute la mo-
RACE CONQUÉRANTE. nri
narchie. Mais il a rimprudence de faire attacher à un poteau et battre de verges un seigneur nommé Bodillon; aussitôt celui-ci réunit quelques mécontens , entoure le palais du roi , en enfonce les portés et tue de sa main Hilde-rik , sa femme Bilihilde , qui était enceinte et Dago-bert , leur ^fils aine ^ ; le second échappe aux assassins. Nous le verrons régner à son tour, sous le nom de Hilperik II.
Hilde-rik, sa femme et son fds furent enterrés à Saint-Germain-des-Prés. Vers la fin du dernier •siècle , des ouvriers travaillant aux réparations de cette église, trouvèrent deux tombeaux; l'un d'homme, l'autre de femme. Â côté des ossemens de l'homme , on avait placé des restes d'ornemens royaux, une couronne d'or et une inscription portant ces mots : Chi{dericus ^ rex. Dans le tombeau de la femme, on retrouva un petit coffre renfermant le corps d'un enfant. L'identité de l'un se complète par l'identité de l'aulre : toute une famille royale assassinée avait dormi dix siècles dans ces deux tombeaux inconnus.
A la mort de Hilpe-rik , par un singulier jeu de fortune, reparaissent ensemble Théode-rik, que nous avons vu enfermé à Saint-Denis pai* Hildel'ik , et Dago-bert, que nous avons vu exilé en
' Frédégaire.
Ecosse par Grîmo-ald. Après quelques années de règne , Dago-bert disparaît assassiné dans une sédition. ïhéode-rik entreprend aussitôt de réunir l'/Vustrasie à la Neustrie ; mais h la mort de leur roi, les seigneurs Austrasiens avaient élu Peppin d'Héristal , maire du palais et duc du royaume: et Peppin au nom de F Austrasie , déclare que cette moitié du territoire Frank ne veut point obéir à Théode-rik. Alors celui-ci rassemble une armée , marche contre Peppin, lui livre bataille à Testu , petit village situé entre Saint-Quentin et Péroné, Théode-rik battu se sauve à Paris : Peppijî , ([ui s'est emparé du trésor royal , l'y poursuit, force la capitale de lui ouvrir ses portes , fait Théode-rik prisonnier, et ne lui offre la liberté qu'à la condition d'être nommé maire du palais de Neustrie. Théode-rik cède à la nécessité, et Peppin d'Héristal se trouve à la fois maire et duc d'une moitié du double rovaume , et véritable roi de l'autre qui , écliappant à la souveraineté de Théode-rik, croit conserver son indépendance sous la main de son éiu.
Api'ès iieuf ans de règne, dont la moitié s'écoule sous la tutelle de Peppin , Théode-rik meurt en ()()i .
Peppin promène les yeux sur celle descendance abâtardie , afin de bien choisir le nouveau loi sous le nom du((uel il gouvernera; et Hlode
wig m ^ apparaît sur le trône de Neustrie, comme un fantôme qui passe, puis aussitôt meurt tellement effacé dans l'ombre de Peppin, qu'aucun auteur ne nous fait connaître ni l'ëpoque de sa mort ni le lieu de sa sépulture.
C'est sous ce règne, qui dure quatre ou ciqq ans, que l'on se sert pour la première fois de plumes pour écrire.
Vn roi de onze ans succède à un roimoità quinze : Hilde-bertlir règne seize aws. Pendant ces seize années, le roi n'a près de lui pour toute sa cour que quelques domestiques remplissant plutôt la charge d'espions que celle de serviteurs. Peppin, au contraire, est entouré de grands officiers ; il a un comte du palais, un grand référendaire, un intendant de ses maisons , il prend des femmes et des concubines, connne le faisaient les rois : de l'une de ses femmes naît Grimo-ald, de l'une de ses concubines naît Karl ", connu sous le nom de karl-le- Marlel.
Hilde-bert meurt en -y i r .
Dago-berl 111 , à son tour, est montré au\ grands, élu j^ai eu\, renfermé aussitôt dans une maison de plaisance , de jacjuellc^ ni lui ni ses vo-
' Les Fi"uiks ('•lurt'Ul son lils lllode-wig, encore enfant, — l'iaïui /iliiMii Theodorici parvulnin rc-^fin ele<:i;n nnt. [Premier eonthninlctii lie l'rvfh'f^aire.
Iloinine \ i;2()iiieu\.
afJ GAULE,
lontës ne sortiront : et l'âme de Peppin continue d'animer le grand corps monarchique jusqu'en 714, époque à laquelle il tomÎ3e dangereusement malade à Jupil , l'une de ses maisons de plaisance, située sur les bords de la Meuse, en face de son château d'Héristaf.
Son fils Grimoald est assassiné en se rendant près de lui *, et les dernières paroles du mourant désignent son petit fils Théode-bald , pour remplir la charge de maire^du palais; méconnaissant ainsi le génie futur de Karl-le-Martel , et plaçant un roi de seize ans sous la tutelle d'un enfant de huit. Plectrude, son aïeule, gouverne en son nom , et, pour que rien ne s'oppose à sa yolonté ou ne menace sa puissance, elle enferme Karl à Cologne, et l'y retient prisonnier.
Enfin les seigneurs de Neustrie se lassent de voir une femme à la tète du gouvernement ; ils excitent Dago-bert à se révolter contre l'oppression où le tient la duchesse d'Austrasie; le jeune roi cède à leurs conseils , se met à leur tète : Plectrude marche contre eux avec une armée, et la foret de Compiègne devient le théâtre d'un combat où les Austrasiens sont taillés en pièces. A la faveur du trouble que répand la nouvelle de la défaite de son ennemie , Karl s'échappe de sa prison , et l'Austrasie le reçoit comme un sauveur, tandis que Dago-bert , à peine débarassé de Théode-
bald , se laisse nommer un antre maiie du palais , et de l'esclavage où le gaidait Plectrude , passe ^ en l'obéissance où le tiendra Rainfroy.
Cependant la main fatale qui bâte la décadence de la première* race , ne tarde pas à l'atteindre à son tour. Jl meurt à 17 ans, et les années réunjes des trois derniers princes n'égalent pas ensemble la somme ordinaire d'une vie bumaine. Quel vent, venu de la terre, au lieu de venir du ciel, a déssécbé si vite tous ces rejetons royaux ? Nul ne le sait; car la puissance du maire est si grande que pas un seul historien n'ose fixer les yeux sur la royauté qu'il élève, ou sur la royauté qu'il abat.
Rainfroy trouve le fils de Dago-bert trop jeune pour porter la couronne; et l'enfant que nous avons vu échapper aux coups qui ont frappé Hilderik, sa feuime et son fils, trouve un matin, dans sa cellule, des habits royaux- en place de ses vétemens de clerc ; il les revêt, et voit ceux auxquels il se présente lui parler à genoux et le saluer chi nom de Hilpe-rik II.
Ici brille, comme un seul éclair dans une longue nuit, le règne court mais énergicpie de ce prince , dont trente-cinq ans de malheurs et de médilalion ont retrempé l'àme dans la solitude du cloître. Rainfroy a cru façonner un instrument, et il s'est donné un maître, llilpe-rik 11 est un véritable <:hef Frank, dont Rainfioy n'est que le lieutenant.
Le roi redevient la léte c[iii commande , et le maire du palais le bras qui exécute.
Le premier acte de la puissance d'Hilpe-rik est de se liguer avec le duc de Frise : au moine qui se contentait de sa cellule, la Neustrie et la Bourgogne paraissent un empire trop étroit ; il lui faut maintenant l'Austrasie de Karl. Radbode, chef des Frisons, rassemble une armée qui doit se joindre à celle de Hilpe-rik. Mais Karl comprend combien la jonction de ses ennemis lui serait funeste; il veut les battre séparément, lève des troupes, marche au duc de Frise, lui livre bataille et la perd . Kai'l le héros, Karl, qu'on surnommera le Martel , Karl est vaincu : — Son premier combat est une défaite ; ce sera la seule. — Il se iette avec cinq cents hommes, débris de son armée, dans la foret des Ardennes.
Alors les Frisons et les Neustriens se joignent sans obstacle, ravagent le pays et viennent mettre le siège devant Cologne. Plectrude le leur fait lever à force d'argent. Le duc de Frise retourne dans son pays , et Hilpe-rik et Rainfroy se mettent en marche pour rentrer dans la ÎNeustrie : ils devaient passeï' près de la foiét des Ardennes.
(7est là que les attendait Karl et ses ciiuj cents soldats , cachés connue des animaux de cainage
1 DciixièiMc coutiim.ileur de Frcdruiiisf'
IIACE CONQUÉRANTE. j!)
qui attendenl la nuit pour sortir. Hilpe-rik, sans défiance, établit son camp à Aniblef : Karl et sa troupe soitent de leur repaire, attaquent le camp endormi , y répandent l'épouvante, et ce n'est qu'à grand' peine que Hilpe-rik et Rainfroy parviennent à s'échapper.
La nouvelle de cette victoire réunit de nouvelles troupes autour de Karl : Hilpe-rik, de son côté, fait un appel de guerre aux seigneuis de son royaume. Deux fois encore , la première à Vénéchi ^ , la seconde près de Soissons , le roi de Neustrie et le duc d'Austrasie en viennent aux mains : deux fois le roi est vaincu. Il se retire en Aquitaine, et Karl nlaiche sur Paris , qui lui ouvre ses portes.
Dès-lors c'est Karl qui règne, quoique Hilpe-rik conserve le nom de roi jus({u'à sa mort, qui arrive en 720. C'est à Noyon qu'il expire et qu'il est enterré. Aussitôt Karl va tirer de l'abbaye de Clielles un fils de Dago-bert III, oublié de tout le monde, le fait élire et l'assied au trône, sous le nom de Tliéode-rik III, ou Théode-rik-de-Chelles : il avait huit ans.
Le règne de cet en la ni n'est connu ([ue par les victoires de Karl. A peine a-l-il baltu les Saxons, qu'il rejette au-delà du Veser, cju'il est obligé de marcher contre l(\s Allemands, qu'il repousse der-
' "2 1 iM.iis 7 17
r>6 GAULE.
rière le Danube. Les Bavarois se soulèvent et sont défaits ; le duc d'aquitaine se révolte et est vaincu dans deux batailles; et Karl n'a pas eu le temps de remettre son épée au fourreau , que le Midi de la France jette un grand cri de détresse.
C'est que le comte de Julien , pour venger sa fille déshonorée par le roi Rhode-rik , vient d'appeler les Sarrazins en Espagne ^ ; c'est que Rliode-rik , battu près du Guadalété, a, dès le premier combat, perdu la vie et le royaume; c'est que tout-àcoup, sur le sommet des Pyrénées, apparaissent aux franks une bannière inconnue et une armée innombrable , bizarrement vêtue , poussant son cri de guerre dans une langue étrange que personne ne comprend ; c'est que cette armée est descendue , comme un torrent, (j^ins le Languedoc qui appartient aux West-Gotbs des Gaules: qu'elle s'est emparée d'Arles , de Rhodes et de Castres ; qu'elle a passé la Garonne; qu'elle a pris Bordeaux; c'est enfin qu'elle brûle l'église de Saint- Hilaire, qui est partout en grande dévotion 2.
Mais, à la lueur des flammes qui les dénoncent,
^ Le continuateur de Frédégaire Jeur conserve leur premier nom, et les appelle Ismaélites.
^ « Après avoir livré aux flammes la Basilique de Saint-Hiiaire,
chose douloureuse à rapporter, ils se préparèrent à marcher pour détruire celle de Saint-Martin de Tours. >• {Deuxième continuateur r/r Frédégaire.)
RACE CONQUÉRANTE. (il
Karl marche contre les Sarrazins avec toutes les forces d'Austrasie et de Neustrie, et bientôt les deux armées se trouvent en présence , entre Tours et Poitiers \ *"
On combattit un jour entier, depuis le lever du soleil jusqu'à la tombée de la nuit. Pendant un long jour, Karl frappa sans se lasser, comme ces héros d'Homère et du Tasse : enfin , son dernier coup abattit Abd-al-Rahhman ^. La chute du général fut le signal de la défaite de l'armée; et les Sarrazins prirent la fuite, laissant sur le champ de bataille, et abandonnant avec leur camp les richesses immenses , dépouilles des provinces ravagées \
Dès-lors Karl fut surnommé le Martel, parce qu'il avait, comme un marteau, écrasé l'armée ennemie.
Ainsi , l'Europe fut envahie parce qu'un petit roi West-Goth avait violé je ne sais quelle Lucrèce; et le monde entier était Mahométan , si le fds d'une concubine ne fût venu en aide à la religion chrétienne.
Après celte grande bataille remportée , on a peine à suivre Karl des yeux, tant ses combats sont multipliés, tant ses victoires sont rapides. La Bourgogne refuse de reconnaître son autorité; cl il la soumet : Papou , duc de Frise, se révolte; il mar-
1 En 732.
2 Servi leur du Miséricordieux.
3 Paul Diacre.
G ■} GAULl':.
che contre lui, le tue , éteint dans son sang la race (les ducs Frisons , renverse lés idoles , abat les temples, brille les villes et coupe les bois sacrés : le duc d'Aquitaine retire ses sermens de fidélité à la Neustrie; Blaye ^ , sa citadelle, et Bordeaux, sa ville, sont prises : la Provence s'agite; Arles et Marseille tombent : la Saxe se soulève; il passe sur elle, lui enlève des otages et lui impose un tribut annuel ; une nouvelle armée sarrazine reparaît dans la Provence, et s'empare d'Avignon ; il court à ces lions du désert, mal tués dans une première bataille , prend d'assaut Avignon et la livre aux flammes : les Sarrazins d'Espagne accourent aux cris de leurs frères; il les joint entre le Val-de- Corbière et la petite rivière de Bert , les écrase du premier choc, les poursuit si vite qu'il les dépasse, arrive avant eux à leurs vaisseaux, s'en empare, et l'armée infidèle , prise entre la mer et les vainqueurs , est tout entière noyée, égorgée ou prisonnière; puis il se retourne vers Béziers, Magdelonne, Agde et INimes , rase les remparts de cette dernière ville, et place dans les autres des hommes dévoués, des gouverneurs fidèles, qui lui prêtent serment d'obéissance dans une formule où le nom du roi ïhéode-rik n'est pas même prononcé. D'ailleurs , le roi meurt à l'âge de vingt-trois ans ,
1 La même où est enfermée, à l'iieure où nous écrivons, la duchesse de Berry.
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après dix-sept armées de règne : Saint-Denis s'ouvre devant son corps, pour se refermer sur son toml^eau ; et le royaume ne pense pas à faire souvenir RarJ de la mort de son roi.
Lui, de son côté, ne s'inquiète plus de remplir le trône vacant: il gouverne cinq ans \ sousJe titre de duc des Franks et des Austrasiens ; et cet interrègne est un acheminement vers la substitution de la monarchie Carolingienne à la monarchie des Mere-wigs. Cependant Karl, tiop puissant pour que les seigneurs lui demandent un roi , ne l'est point encore assez pour se présenter à eux sous ce titre. Le pape Grégoire II l'appelle, dans une de ses lettres , duc et maire du palais ; Grégoire lïl le rapproche encore du trône en lui donnant le nom de vice-roi. Il est vrai que celuici réclamait son secours : voici à quelle ocasion.
L'empereur d'Orient, Léon, s'était déclaré contre le culte des images , et avait ordonné de les enlever aux églises et de les briser comme des idoles: Grégoii'e III fait, en rexcomnuniiant , le premier essai du pouvoir spirituel luttant contre le pouvoir temporel. Pendant ce temps, Luitprand , roi des Lombarcjs , profite des troid^les do l'empire poui s'emparer de lia venues et menacer Rome. Alors le souverain [)ont.i-fe tourne les yeux
^ L'abhé Conrad.
vers Karl, lui envoie une ambassade qui lui apporte de sa part les clefs du tombeau de saint Pierre , jointes à quelques débris des chaînes qui ont lié ce bienheureux apôtre, et qui lui offre en outre le titre de consul de Rome. Karl dit un seul mot de menace , et Luit-prand se hâte de retirer ses troupes de Ra venues et de rendre au saint père toutes les terres dont il s'était emparé.
Bientôt après, Karl accablé de fatigues bien plus que d'années, tombe malade à Verberie-sur-Oise, près de la ville de Compiègne. Il appelle au chevet de son lit ses deux fils Karl-Mann et Peppin , et là, leur partage le royaume avec son épée, comme le ferait un roi avec son sceptre. Karl-Mann aura l'ilustrasie, l'Allemagne et la ïhuringe ; Peppin sera duc de la INeustrie , de la Bourgogne et de la Provence : puis , ces arrangemens terminés comme une affaire de famille, il se fait portei* à Paris, va prier sur le tombeau de saint Denis , et vient mourir à Querzysur-Oise , âgé de cinquante ans , l'an du Seigneur -741 ? ^<^ après un règne de 23 ans, » dit le continuateur de Frédégaire.
Karl-le-Martel reçoit après sa mort, le rang royal qu'il n'avait pas osé, prendre pendant sa vie : Son corps est porté en grande pompe à l'abbaye de Saint-Denis ; et la substitution de la seconde race à la première commence par un cadavre aristocratique qui se glisse dans un tombeau royal.
Cependant Peppin , privé de l'influence que donnaient à son père tant de services rendus au royaume, tant de victoires remportées sur l'ennemi , entend murmurer de tous côtés ces seigneurs turbulens qui ne demandent pour se soulever qu'un prétexte de révolte. Il comprend la néce*isité de montrer au rovaume , dont il veut faire le sien, une dernière preuve de l'abâtardissement du sang des rois Mere-wigs, et choisit, comme le plus propre à remplir ce but, un fils de Theoderik , qu'il fait monter sur le trône en ^4^ ^^ 744 ? sous le nom de Hilpe-rik III \
De leur côté , les peuples tributaires des Franks n'obéissaient qu'à regret aux fds de celui qui les avait vaincus; ils se révoltent tour-à-tour, et les fils achèvent sur eux l'œuvre du père. Odillon , duc de Bavière, Theode-rik, duc des Saxons, Hunold, duc d'Aquitaine, sont tour-à-tour et plusieurs fois battus, soit par l'un, soit par l'autre des deux frères. Mais tout-à-coup , au milieu de cette série de victoires, Karl-mann prend en dégoût le pouvoir, le monde et les hommes. Il laisse à son frère le gouvernement de toute la monarchie, dépouille son vêtement de guerrier, et va , couvert de l'humble robe d'un moine, demander au pape Zacharie une place dans l'abbaye du Mont-Cassin \
1 Contlnuatenr de FréHégaire.
2 — « Cette aiince, (745) Ivarl-mann découvrit à son frère Peppiu
Peppin reste seul eu face d'un fanlome de igi. Au bout de quelque temps , soit que la contrainte l'y force, soit que sa vocation l'y pousse, Hilpe-Rik III abdique du consentement de ses grands vassaux, et se retire en Artois dans le monastère de Saint- Bertin.
Alors Peppin embrasse d'un seul coup d'œil sa situation politique : il voit que toutes choses concourent à l'anéantissement d'une race, et que les temps sont venus pour l'élévation d'une autre. Il rassemble les seigneurs , expose ses titres à la couronne, et est proclamé d'une voix unanime roi des Franks.
C'est donc par une élection , comme le plus digne, et non par une usurpation, comme le plus fort, que Peppin devint te chef d'une dynastie qui comptera treize rois. C'est chez son fils seulement qu'il y aura usurpation ; car le principe de l'élection sera sacrifié à celui de l'hérédité ; mais , en compensation , ce fils s'appelera Karl-le- Grand.
Avant de passer* à la seconde race , jetons un coup d'œil sur la première qui survit encore à Hilpe-Rik III, dans la personne de son fils, et s'éteint bientôt avec cet enfant, dont la vie et la
ce qu'il méditait déjà depuis long-temps; c'est-à-dire, de se retirer du monde, et de servir Dieu sous l'habit d'un moine. »
(^Annales r/'ÉGIJVHARU.)
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mort passent inaperçues dans l'abbaye de Fontenelle , aujourd'hui Saint-Vandrille. Ce coup d'œil rapide sera destiné à donner une idée des mœurs et des coutumes des hommes de la conquête : nous verrons en même temps naître et grandir les différens pouvoirs qui formèrent plus tard la monarchie religieuse de la seconde race, et la monarchie féodale de la troisième.
Nous avons appelé cette première monarchie , monarchie franco-romaine , parce qu'à l'exception de sa langue maternelle qu'il conserve religieusement , et de la libre élection de ses rois , quelquefois violée, mais jamais abolie, le peuple vainqueur adopte d'abord les mœurs, puis bientôt la religion du peuple vaincu \
En effet, le nom seul de chefs succède au nom de généraux ^. Mais ceux qui portent le nouveau nom empruntent jusqu'à l'habit de leurs prédécesseurs. Constantinople leur envoie la pDurpre , comme à ses consuls; leurs rois s'appellent Augustes, comme les empereurs; ils ont, pour couronne, un cercle d'or, de la forme d'un bandeau ; pour sceptre, une palme semblable à celle que brise Scylla, et que raccommode Octave; pour gardes, des leudes de Hlode-wig, frères des préto-
' Les Frauks appelaieiil indistiiictenient Romains les trois peuples primitifs des Gaules, qui avaient subi la domination romaine. ^ Duces.
riens de Caligula ; pour vêtement , la chlamyde, sur laquelle ils drapent un manteau blanc ou bleu saphir, court sur les côtés , long par devant, traînant par derrière. Leurs théâtres sont les cirques; leurs jeux , des combats de lions et de taureaux ; les ornemens de leurs villes , des arcs de triomphe et des capitoles; leurs grandes routes, des voies militaires ; leurs églises , d'anciens temples , et leurs lois, le code Théodosien. Leur trône seul diffère de la chaise curule des consuls et du fauteuil d'or des empereurs : c'est un simple tabouret sans bras et sans dossier, qui , par sa forme même , avertit les premiers chefs franks , ces rois du bouclier, qu'ils sont obligés de se soutenir eux-mêmes, et qu'ils ne doivent s'appuyer sur personne.
Quand aux troupes, elles n'ont point d'autre solde que le butin : chacun apporte sa part au trésor, et tous se le partagent en frères. La terre conquise appartient au conquérant, qui, selon les services qu'il a à récompenser, en abandonne des portions à ses généraux, sous le titre ^ alleu, ou terres libres, données en toute propriété , et de fiefs y ou terres relevant du roi, et amovibles selon sa volonté. Les hommes qui habitent ces terres sont donnés avec elles , et deviennent la propriété d'un maître qui n'a, pour borne à ses droits sur eux, que sa volonté ou son caprice.
Le temps précis auquel remontent ces cessions
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territoriales, doit être fixe, selon nous , à Tépoque où la monarchie , se divisant entre les enfans de Hlode-wig, donna naissance à ces guerres de frères à frères , que nous avons mentionnées. Comme la puissance de chacun reposait sur la seule confiance qu'il pouvait accorder à ses généraux et à ses soldats, chacun aussi dut faire des sacrifices pour s'attacher ces généraux. La cession de terres ^ alleu , qui les rendait maîtres en toute propriété du sol concédé , leur donnait un puissant intérêt à défendre ce sol ; car alors le chef se battait poui' sa terre, comme le roi pour son royaume. La division des propriétés ne devait pas être opérée du temps de Hlode-w^ig , puisque ce roi donna, comme nous l'avons dit, à saint Remy, tout l'espace de terrain qu'il put parcourir pendant son sommeil. Or, rien ne dit qu'il indiqua au saint tel ou tel point de départ pour sa course; et certes, en courant en ligne droite, il n'eût pu faire autrement que de traverser des terres données à titre d'alleu , dont le propriétaire ne se serait pas laissé dépouiller pour faire honneur à la [)arole du roi. Le vase de Soissons fait foi du degré de respect que les conquérans, chefs et soldats, portaient entre eux à la propriété.
Maintenant , si l'on veut jeter avec nous les yeux sur la (iaule de Hlode-wig, elle nous présentera le spectacle d'un roi conquérant, de chefs conquérans el d'une armée conquéi'aiite. Quant au peuple con-
quis , il ne compte plus au rang des nations ; il est devenu esclave.
La division territoriale qui s'opère sous les règnes de Theode-rik , de Hlode-mer, de Hildebert et de Hlode-her, ne change rien à la situation de ce peuple. Au contraire , son esclavage devient plus sensible par cette division qu'il subit. C'est un vaste troupeau qu'à la mort du maître, les héritiers se partagent , et que ceux-ci , à leur tour, ont le droit de vendre ou de donner, d'égorger ou de tondre.
Voilà pourquoi aucun de nos anciens historiens ne dit , sous la première race , un seul mot du peupie ; voilà pourquoi quatorze millions d'individus , dont César avait fait des citoyens romains , semblent tout-à-coup disparaître de la surface de l'Europe , sans laisser de traces après eux.
Quand à nous, nous essaierons de ne pas perdre de vue ce peuple , qui est le seul ancêtre du peuple français ; et pour cela , nous ne détournerons pas un instant nos regards de ces hommes qui, subissant les conséquences de la double conquête de la civilisation et de la barbarie, de Gaulois qu'ils étaient, sont devenus Romains avec César, et de Romains que les avait faits César, se sont réveillés esclaves avec Hlode-wig. Car, sur cette terre conquise , au milieu de ces esclaves et de ces conquérans, va naître, sous la protection de la croix , une
jace jeune, nationale el nouvelle. „Le Chrisl est le fils unique de Dieu ; le peuple fiançais sera le fils aînë du Christ.
Développons notre idée.
Nous avons dit que le partage du royaume de Hlode-wig en quatre lots avait amené des guerres entre les conquérans. Le résultat de ces guerres fut la famine : pendant que tous les bras libres et esclaves étaient occupés à attaquer ou à défendre, la» terre oublia de produire.
Le sol royal était, comme le sol seigneurial, resté inculte ; et sur toute la surface de cette riche gaule, on voyait à peine quatre ou cinq petits champs couverts d'épis.
Ces champs étaient ceux des successeurs de saint Remy, hommes de paix qui avaient fécondé ({uelques coins de cette terre dévastée en tous sens par les hommes de guerre.
Ces récoltes furent loin de suffire aux besoins des armées : mais rois el chefs pensèrent qu'il n'y avait qu'à augmenter les donations faites aux églises (le nouvelles terres et de nouveaux esclaves, pour multiplier les produits. Donc de nouvelles donations de terres et d'esclaves furent faites , et rois , chefs et soldats , à peu près suis que les survivans ne mourraient pas de faim, rctournèient s'entre-égorger.
Du moment où ils appartinrent aux abbayes.
les esclaves devinrent libres et les terres fertiles , car le Christ avait dit , en parlant des esclaves : c( Le disciple n'est pas plus que le maître, ni le Ci serviteur plus que le seigneur. »
Et il avait dit encore en parlant des terres :
« La semence qui tombe dans la bonne terre « rapporte du fruit : un grain en produit loo, « un autre 60, un autre 3o K
Alors , et selon ces paroles , les communautés se formèrent : véritables républiques religieuses , soumises aux lois agraires , obéissant à un abbé , chef élu, et dont la devise en ce monde et dans l'autre était : égalité.
Voilà le peuple : —
Peuple jeune, national et nouveau, qui pousse à l'ombre de la croix, qui n'est ni le citoyen de César ni l'esclave de Hlode-wig , qui est /wz, le peuple, et qui contient en lui tous ses principes de vie à venir. — Famille peu nombreuse , peu puissante d'abord, qui n'a dû son existence qu'à la nécessité , qui ne doit sa conservation qu'au cloître, mais dont les enfans se multiplient chaque jour, dout la puissance territoriale s'augmente chaque année, à ce point que , vers le milieu du septième siècle, Hlode-wig II, dans une assemblée
1 Ces paraboles évangéliqnes ont cela de remarquable qu'elles contiennent toujours une vérité, soit qu'on les prenne au figuré soit qu'on les prenne au positif.
au Champ-de-Mars y s aperçoit qu'une portion territoriale du royaume n'est pas représentée , et fait avertir le cierge qu'il ait à envoyer des députés à la première réunion.
Ces premiers députés, dont on ignore les noms , en se rendant à l'assemblée des Franks , représentèrent d'une manière inaperçue, mais incontestable, la nation qui naissait entre les bras de la conquête. C'était le peuple vaincu réagissant déjà contre le peuple vainqueur ; c'étaient les fils de ceux qui avaient reçu la loi le front dans la poussière, qui , se relevant sur un genou , demandaient à discuter cette loi , en attendant que leurs enfans, debout et l'épée à la main , demandassent à leur tour de quel droit cette loi leur était imposée.
C'est vers celte époque que la papauté conmience à réclamer sa mission démocratique, et quelle se cbarge de la défense des intérêts dont elle deviendra bientôt elle-même la représentation : puissance populaire élue en face et en opposition de la puissance aristocratique e/ec/iVe, elle emploie le pouvoir qu'elle a reçu du peuple à défendre le peuple contre la royauté et la cbeflainerie. Dès-lois la nation, représentée par l'église, a son tribun, comme la conquête, réprésentée par l'aristocratie, a soiî roi; l'un tient à la main lebàlon pastoral , l'autre le sceptre, l'un poite au front la tbiare, l'autre la
couronne, el,dans les grands duels que se livrent ces deux pouvoirs rivaux, le César du peuple finit toujours, tant qu'il est le champion de la démocratie, par mettre le pied sur le cou du César de l'aristocratie.
Voilà l'œuvre politique de l'église aux bas siècles de la monarchie. Dans le coup d'œil que nous jetterons sur la France après l'extinction delà race de Kari-le-Grand , nous reprendrons cette œuvre politique où nous l'abandonnons maintenant, et nous la suivrons dans sa représentation des intérêts populaires jusque sur le trône pontifical des Etienne lit et des Jean XII.
Quand à l'œuvre littéraire, elle est immense ; la vie cénobitique, en détachant l'homme des intérêts de la terre, le contraignit de dépenser hi somme de force qu'il avait à user aux travaux de l'esprit. L'indépendance politique du moine lui donna l'indépendance littéraire : cette langue savante et inconnue aux conquérans dans laquelle il écrivait, lui permit, en exhalant pour eux son mépris et sa haine, de nous transmettre, à nous, les véritables sentimens que nos ancêtres portaient à leurs vainqueurs, et de nous les montrer , en les appelant constamment barbares, dans le véritable point de vue sous lequel nous devons les envisager. Les couvens étaient alors des bibliothèques fortifiées qui nous conservèrent les trésors de la lit-
tératiire païenne. Les œuvres de l'anliquiié se fussent perdues dans l'inondation des peuples barbares, si le cloître ne les eût recueillies et renfermées dans son inviolabilité : c'est là que des copies , entreprises , tantôt dans un pur esprit de science, tantôt comme mortification pénitentielle, en multiplièrent le nombre, et rattachant ainsi la chaîne du passé à celle de l'avenir, nouèrent l'âge antique à l'âge moderne. Homère, Hésiode, Appollonius. Musée, Coluthus , Eschyle, Sophocle, Euripide, Hérodote , Thucydide, Xénophon , Yir« gile, Tite-Live, Polybe, Denis d'Halicarnasse , Salluste, César, Lucain , Tacite, Josèphe, Suétone, Jornandes, Salvien, Eusèbe, saint Augustin, saint Jérôme , Grégoiie de Tours , saint Remy , Frédégaire, Alcuin , Anguilberl, Eginhard , Teghan , Loup de Ferrière , Eric d'Auxerre , Hincmar, Odon de Cluny, Gherbert , Abbon , Fulbert, l\igoid, Ville-hardouin , Joinville, Guillaume de Tyr, Jean de Meun , Froissard , Monstrelet , Ju vénal des Ursins, Commines, Brantôme , Sully et de Thou , foi'ment ce fil non interrompu au moyen duquel nous remontons des tenq^s positifs modernes aux tenq)s fabuleux de l'anlicpiilé. (chacun d'eux, connue un flambeau placé sur la roule des siècles, éclaire son époque , et rend possible à tous l'exploration d'un chemin, qui parcourt cependant , à travers le moyen âge de la France, l'invasion des
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nations du Nord et de l'Orient, les envahisseniens de César, les conquêtes d'Alexandre , et les guerres du Péloponèse, un espace de deux mille huit cent trente-trois ans.
RACE COISQUÉRAISTK