MONARCHIE FRANKE
PEPPTN-LE-BRKV,
Nous venons de montrer le triomphe de la politique Austrasienne sur la politique Neustrienne , nous avons fait assister le lecteur à la victoire de l'aristocratie , sur la royauté , mais il nous aurait mal compris si , d'après notre récit , il regardait l'avènement de Peppin au trône des Mere-wigs comme une usurpation : c'était le renversement d'une dynastie qui peu à peu s'était soustraite par l'hérédité à l'élection, et voiJà tout: les seigneurs en choisissant leur roi hors de la famille régnante , rentraient dans un droit méconnu , mais non pas aboli : toules les conditions de l'élection avaient été remplies au contraire, puis([u'à la nomination des
leudes s'était jointe l'approbation du pape i et que Je choix du peuple conquérant se trouvait ainsi ratifié par le peuple conquis, dont Zacharie était le représentant , ce qui prouverait que l'avènement au trône du fondateur de celte seconde dynastie promettait une amélioration dans le sort des nationaux : en effet, le passage de l'esclavage au servage s'opéra sous ses descendans. C'est du reste la première fois qu'un pape consacre par son approbation spirituelle, l'action du pouvoir temporel qui élève un roi sur le trône.
Peppin reconnut de deux manières le procédé du pape, d'abord en consentant à se faire sacrer à Soissons, selon le rit judaïque, par Boniface , archevêque de Mayence , qui l'oignit d'huile à la manière des anciens rois d'Israël, et cette cérémonie, adoptée par ses successeurs, devint le principe auquel les rois de France rattachèrent jusqu'à la chute de Charles X, le dogme du droit divin : ensuite il défit Astolphe, rois des Lombards, qui assiégeait Rome , donna à l'église de Saint-Pierre une partie des états du vaincu , et après avoir reconnu par le sacre le pouvoir spirituel de Zacharie , il posa , par cet abandon territorial fait à
1 A cette question posée par Peppin : « lequel doit porter le titre de Roi , d'un prince incapable , ou d'un maire du palais puissant et habile. » Le pape Zacharie répondit : « Celui-là seul mérite et doit porter le titre de Roi, qui en remplit les fonctions.
RACE CONQUÉRANTE. 8t
Etienne 11!, son successeur , les fondemens de la puissance temporelle de Rome.
Puis entre ces deux faits si importans que nous venons de relever , se glisse inaperçu un fait plus important encore : c'est le voyage en Neu strie du pape Etienne III, qui en venant demander secoi^rs à Peppin , sacre d'avance, comme héritiers futurs du royaume, Karl et Karl-mann.
Ainsi pour Peppin le sacre suit l'élection et la confirme, et Peppin n'a en rien attaqué les usages en vertu desquels les anciens rois des Franks Mere-wigs , montent sur le trône.
Mais pour Karl et Rarl-mann , au contraire, non-seulement le sacre précède l'élection , mais encore il la remplace, et tous les droits de la nation conquérante , faussés seulement sous l'autre race, ' sont abolis soiis celle-ci. Dès ce moment on peut donc prévoir que l'influence papale, représentant la volonté populaire, cette influence s'augmentera selon le développement de cette volonté , la suivra dans ses progrès , lui restera Adèle dans ses variations, et que du jour où une lutte s'engagera , entre les intérêts du peuple et ceux de la royauté , elle se rangera du parti des indigènes contre les étrangers, et fera cause commune avec les hommes de la nation contre les hommes de la conquête.
Ainsi Peppin n'est pas plutôt roi que donnant le premier un exemple que l'ingrat ilude et la polit i- I. fi
que adopteront plus d'une fois à l'avenir, le premier acte de sa royauté est de rompre avec le principe auquel il la doit.
Là, si nous ne nous trompons, est la véritable usurpation, non pas sur les rois, mais sur les droits de ceux-là qui les font : aussi les seigneurs Franks murmurèrent-ils violemment : car deux principes puissans et inconnus jusqu'alors venaient de l'emporter sur leur antique prérogative : le premier principededroitdivin,le second principe d'hérédité.
Revenons à Peppin.
Le pape Etienne III meurt, son frère, Paul, lui succède au pontificat : Rome est de nouveau menacée par les Saxons , les Esclavons et les Lombards. Paul appelle Peppin à son aide et ses ennemis sont défaits : le roi des Esclavons , et le prince Lombard deviennent vassaux de la France à laquelle ils paient un tribut, et Paul reconnaissant envoie à Peppin des chantres de l'église romaine afin qu'ils instruisent ceux de son palais, lui fait don de plusieurs manuscrits de géographie , d'ortographe et de grammaire parmi lesquels se retrouvent la dialectique d'Aristote et les œuvres de saint Denis l'Aréopagite , et joint, en outre, à ces richesses, une horloge noctuine, la première que possède la France \
Au moment où ces présens arrivèrent, Peppin
^ Epistola Pauli ad Pippin.
se préparait à marcher contre Vaifre, duc d'Aquitaine, dont la maison descendait de Boggbis, fils de Hari-bert, et par conséquent conservait dans ses veines le pur sang de la première race , de là venaient dans le passé et vinrent par la suite, entre ce duché et la couronne, ces guerres continuelles qui n'étaient autre chose que des protestations arifiées que faisaient, sous chaque nouveau règne, les descendans de Hlode-wig qui refusaient de se reconnaître les vassaux d'un trône qui avait appartenu à leurs pères ^: Vaifre fut vaincu , tué dans sa fuite par ses propres soldats ^, et son duché réuni à la couronne.
Peu de temps après sa victoire , Peppin tombe dangereusement malade à Saintes : il se fait conduire au tombeau de Saint-Martin où il prie deux jours, et de là on le transporte à Saint-Denis , où il meurt ^ d'une hydropisie : il venait d'atteindre la cinquante-quatrième année de son âge, la vingtsixième de son gouvernement et la dix-septième de son règne. Il fut enterré comme il l'avait demandé pai humilité, le visage tourné contre terre près de la porte de l'église.
^ Gaillard, Labruère, Chateaubriand.
^ Le continuateur de Frédégaire. — Clironlque dont on ignore l'auteur, écrite par l'ordre de riliustre guerrier Nibe-Lung, iils de Hilde-Brand. —
' Le 18, et selon d'autres, le 24 septembre 768.
Ses deux fils, Karl et Karl-mann lui succèdent en 768 : leur père avait pris soin de leur faire de son vivant le partage du royaume : il avait laisse à Karl-mann , la Neustrie , à Karl , l'Austrasie, et avait partagé entre eux, par moitié , l'Aquitaine qu'il venait de conquérir : Les seigneurs qui n'osaient attaquer la succession attaquèrent le partage comme pour faire acte de leurs droits , et à la suite d'une assemblée ils donnèrent la Neustrie à Karl, et l'Austrasie à Karl-mann ^ ; les jeunes rois acceptèrent cette mutation , et tous deux furent couronnés le même jour, Karl à Noyon et Karl-mann à Soissons.
Bientôt Karl-mann meurt laissant deuxfils, auxquels les seigneurs d'Austrasie préfèrent Karl qui devient ainsi maître de tout le royaume.
Karl est un de ces hommes auquel il faudrait pour lui seul un grand historien et une grande histoire : c'est un de ces prédestinés qui naissent longtemps à l'avance dans la pensée de Dieu , et qu'il envoie à la terre quand le jour de leur mission est arrivé : alors des choses merveilleuses s'opèrent , que l'on croit faites par des mains humaines ; car, comme la cause visible est là, on rapporte tout à cette cause, et ce n'est qu'après la mort de ces envoyés célestes, qu'en examinant le but auquel ils
Eginhard. In vita Caroli Magni.
croyaient parvenir, et le résultat auquel ils sont arrivés^ on reconnaît un instrument agissant selon la pensée de Dieu , au lieu d'une créature obéissant à sa volonté humaine, et qu'on est forcé d'avouer que plus le génie est grand , plus il est aveugle. C'est que Dieu ne prend que des hommes de génie pour le seconder dans ses desseins providentiels, et qu'il ne leur dit qu'à l'heure de leur mort , c'est-à-dire quand ils viennent lui rendre compte au ciel de leurs missions sur la terre, dans quel but il les y avait envoyés.
Les historiens qui nous ont présenté Karl-le- Grand comme un empereur français ^ se sont étrangement trompés; c'est un homme du Nord, c'est un barbare qui, n'ayant jamais pu apprendre à écrire, même son nom, scelle ses traités avec le pommeau de son épée, et les fait respecter avec la pointe : son état de prédilection , c'est la Germanie, terre natale de sa race. Ses deux capitales sont : Aix-la-Chapelle ouThionville; la langue qu'il parie de préférence, c'est le teuton j l'habit dont il est revêtu, c'est celui de ses ancêtres ; et , lorsqu'il voit la langue romane l'emporter sur la sienne, les costumes nationaux remplacer les habits étrangers , il donne l'ordre de recueillir tous les chants paternels, afin qu'ils soient du moins conservés pour l'avenir, et refuse constamment de revêtir un costume qui n'est point cehii de ses pères.
Karl-le-Giand est le type de la conquête arrivée au point culminant de sa puissance : son trône est la sommité la plus élevée de la monarchie franke, qui va faire place à la monarchie française : ses successeurs descendront , ne pouvant plus monter ; et, si le temps de la chute ne paraît pas en harmonie avec celui de l'ascension , c'est qu'on met plus de temps à monter qu'à descendre.
La mission de Karl fut d'élever, au miHeu de l'Europe du ix^ siècle, un empire colossal, aux angles duquel vinrent se briser le reste de ces nations fauves, dont les passages réitérés empêchaient , en bouleversant toute civilisation naissante, la parole du Christ de poiter son fruit : aussi le long règne du grand empereur n'est-il consacré qu'à une chose : le barbare repousse la barbarie. Il rejette les Goths au-delà des Pyrénées, et va chercher jusqu'en Pannonie les Huns et les Avares : il détruit le royaume de Didier, en Italie; et, vainqueur obstiné de Vit-kind , obstiné vaincu , lassé qu'il est d'une guerre qui dure depuis trente-trois ans, et voulant tuer d'un seul coup la résistance , la trahison et l'idolâtrie , il va de ville en ville; et plantant au milieu de chaque cité son épée en terre , il pousse les populations sur les pla- ^ ces publiques , et fait tomber toute tète d'homme ^
1 Sage enfant.
qui dépasse en hauteur le pommeau de son épëe.
Un seul peuple lui échappe; ce sont les Normands qui, plus tard doivent, en se combinant avec les autres peuples déjà établis dans le bassin des Gaules, former la nation française: partout où ils posent le pied sur le sol de l'empire, Karl apparaît aussitôt; et aussitôt qu'il apparaît, ils remontent sur leurs vaisseaux et s'éloignent précipitamment, comme des oiseaux de mer effrayés qui fuient le rivage en rasant la mer à tire d'aile. Ecoutez le moine de Saint-Gall, il va vous raconter une de leurs apparitions :
« Karl, qui était toujours en course, arriva par hasard et inopinément, dans une certaine ville maritime de la Gaule narbonnaise; pendant qu'il dî nait et qu'il n'était encore connu de personne , des pirates normands vinrent abriter leurs vaisseaux dans le port; quand on aperçut ces navires étrangers, une discussion s'établit sur le pays d'où ils étaient partis : ceux-ci les crurent Juifs, ceux-là 4fiicains, d'autres, enfin, Bretons : l'empereur seul reconnut, à la forme alongée de leur carène, à leur màluie élancée , à leurs voiles découpées comme les ailes d'un oiseau de proie, qu'ils portaient, non pas des marchands , mais des coisaires : alors il se tourna vers un des siens , et lui dit : « Ces vaisseaux « que vous voyez là-bas ne sont point chargés de « marchandises , mais bien renq^lis d'ennemis. » A
ces mots, loiis les Franks, à Fenvie les uns des autres, courent à leurs vaisseaux, mais inutilement; les Normands, en effet, apprenant que là était ce grand empereur qu'ils avaient coutume d'appeler Karl'le-Marleau , craignirent que toute la flotte ne fut prise ou brûlée dans le port , et ils évitèrent , par une fuite d'une incroyable rapidité , non-seulement les glaives , mais encore les regards de ceux qui les poursuivaient. »
« Le religieux Karl, cependant plein d'une grande crainte , se leva de table , se mit à une fenêtre qui regardait l'Orient, et y demeura trèslong-temps les bras croisés , pleurant et n'essuyant pas ses larmes : alors, comme personne n'osait l'interroger sur une douleur si profonde : « Mes fidèles, dit-il, savez-vous pourquoi je pleure si amèrement : ce n'est point certes que je craigne que ces hommes réussissent à me nuire par leurs misérables pirateries ; mais je m'afflige profondément que moi, \ivant, ils aient osé toucher ce rivage; et je suis tourmenté d'une violente douleur quand je prévois de quel maux ils écraseront mes en fans et leurs peuples. »
Maintenant veut-on savoir comment Karl-le- Grand apparaissait à la génération qui venait après la sienne? écoutons le récit suivant: c'est de l'histoire gigantesque, c'est de la poésie Homérique.
« Quelques années aupar^^vant , un des grands
du royaume, nommé Ogger, avait encouru la colère du terrible Karl et s'était réfugié près de Didier, roi des Lombards. Quand tous deux apprirent que le redoutable souverain des Franks s'approchait; ils montèrent au sommet d'une tour d'où ils pouvaient le voir arriver de loin , et de tous côtés ils aperçurent d'abord des machines de guerre telles qu'il en aurait fallu aux légions de Darius et de Jules. « Karl , demanda le roi des Lombards à Ogger, n'est-il point avec cette armée ? »
— ' Non, répondit celui-ci.
Didier voyant ensuite une troupe immense de simples soldats, assemblés de tous les points de notre vaste empire , dit de nouveau à Ogger : « Certes, Karl s'avance triomphant au milieu de cette foule. — Non pas encore , répliqua l'autre. — Que pourrons-nous donc faire? reprit Didier inquiet , s'il vient avec un plus grand nombre de guerriers ? — Vous le verrez tel qu'il est quand il arrivera, répondit Ogger, mais pour ce qu'il en sera de nous , je l'ignore. »
Pendant qu'il disait ces paroles, parut le corps des gardes qui jamais ne connaît le repos ; à celte vue, Didier épouvanté, s'écria :« Cette fois, c'est Karl. » — Non pas encore , répondit Ogger.
A lasuile de leurs bataillons, venaient lesévé([ues, les abbés, les clercs de la chapelle royale et les comtes , Didier crut alors voir venir la mort avec eux el
s'écria tout pleurant: — Oh! descendons et cachons-nous dans les entrailles de la terre loin de la face et de la fureur d'un si terrible ennemi ; mais Ogger, quoique tremblant , car il savait par expérience ce qu'étaient la force et la puissance de Karl, l'arrêta, certain qu'il n'était point encore parmi cette troupe , et lui dit :
— O Roi ! quand vous verrez les moissons s'agiter dans les champs et courber leurs épis comme au souffle d'une tempête; quand vous verrez le Pô et le Tesin épouvantés, inonder les murs de votre ville de leurs flots noircis par le fer, alors vous pourrez croire que c'est Karl-le-Grand qui s'avance. Il n'avait point achevé de prononcer ces paroles, que l'on commença d'apercevoir, vers le couchant, connue un nuage ténébreux , soulevé par le vent du Nord-Ouest : aussitôt le jour qui était pur se couvrit d'ombre. Puis du milieu de ce nuage l'éclat des armes fit luire pour les gens enfermés dans la ville un jour plus sombre que toute nuit; alors parut Karl lui-même : Karl, cet homme • de fer, la tête couverte d'un casque de fer, les mains garnies de gantelets de fer : sa poitrine puissante, et ses larges épaules défendues par une cuirasse de fer, sa main gauche armée d'une lance de fer, car la main droite , il la tenait toujours étendue • sur son invincible épée : l'intérieur des cuisses, que les autres, pour avoir plus de facilité à montera
BACE CONQUERANT^.. yi
cheval, dégarnissaient même de courroies, il l'avait entoure de lames de fer. Que dirai-je de ses bottines ? toute l'armëe était accoutumée de les porter constamment ; de fer sur son bouclier on ne voyait que du fer, son cheval lui-même avait la couleur et la force du fer; tous ceux qui précédaient le monarque , tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous ceux qui le suivaient, tous le gros même de l'armée avaient des armures semblables , autant que les moyens de chacun le permettaient : le fer couvrait les champs, le fer couvrait les cliemins : les pointes du fer réfléchissaient les rayons du soleil ; ce fer si dur était porté par un peuple d'un cœur aussi dur que lui. L'éclat du fer répandit la terreur dans les rues de la cité, — et chacun se prit à fuir épouvanté en criant : — Que de ferî hélas! que de fer ^ !
Karl, comme tous les hommes d'un puissant génie, était simple pour sa famille, grand pour son peuple, fastueux pour les étrangers; c'est surtout dans la chronique du moine de Saint-Gall qu'il faut aller chercher les traits de caractère , et les points de vue poétiques d'après lesquels on peut le juger. Quant à ses expéditions militaires, Kginhai'd , son seci'étaire et son ami , tout en omettant les détails , donne chronologiquement sur elles assez de
^ Le moine de Saint«Gall.
renseignemenspour qu'un écrivain moderne ait pu en dresser le tableau : elles sont au nombre de cinquante-trois.
Les limites dans lesquelles nous sommes renfermés, ne nous permettent de le suivre ni dans sa vie privée ni dans sa vie politique ; mais à l'heure de sa mort nous jetterons un coup d'œil sur ce royaume en faveur duquel il ressuscite le nom éteint d'empire d'Occident : empire colossal dont l'ombre se projette jusqu'à nous et dont le nom, sinon la puissance , vil encore dans notre Europe moderne.
Alors nous verrons cet empire , agrandi par la conquête , s'étendre immense et respecté , en Allemagne, jusqu'à la mer Baltique, en Italie, jusqu'au Volturne , en Espagne , jusqu'à l'Èbre , dans la Gaule, jusqu'à l'Océan : nous y reconnaîtrons neuf grands peuples enfermés dans ses vastes limites , soumis aux mêmes lois , ramenés au même culte, obéissans à une même intelligence; et cette homogénéité apparente, pour être l'œuvre du moment et de la force n'en sera qu'une preuve plus frappante encore du génie qui animait la tête puissante qui avait conçu le plan , et de la vigueur du bras qui avait bâti l'édifice-
Nous emprunterons à Eginhard , les détails qu'il donne sur les limites précises de l'empire d'Occident :
« La France , dit-il , telle que Tavait laissé Peppin , comprenait seulement la partie de la Gaule située entre le Rhin , la Loire , l'Océan et la mer Baléare. La portion de la Germanie habitée par les Franks , bornée par la Saxe, le Danube, le Rhin , la Sale , le pays des Allemands et la Bavière : Karl y ajouta par ses guerres mémorables d'abord l'Aquitaine, la Gascogne, la chaîne entière des Pyrénées et toutes les contrées environnantes jusqu'à l'Èbre ; ensuite toute la partie de l'Italie , qui , de la vallée d'Aoste, jusqu'à la Calabre inférieure, frontière des Grecs et des Bénéventins , s'étend sur une longueur de plus d'un million de pas. Ensuite la Saxe , portion considérable de la Germanie , et qui, regardée comme double en largeur de cette contrée qu'habitent les Franks, est réputée égale en longueur, de plus les deux Pannonies , la Dacie, l'Istrie, la Croatie et la Dalmatie, enfin toutes les terres de ces nations farouches, comprises entre le Danube, la Vistule et l'Océan. »
Karl essaya vainement de faire , dans les noms des mois de l'année, un changement qui offre cela de singulier que, mille ans après, la convention nationale échoua dans la même tentative, et que les noms que l'un et l'autre voulaient substituer aux noms anciens , ont entre eux une grande analogie: cependant je doute que Romme et Fabre d'Églantine, auteurs du calendrier révolutionnaire
du xviii' siècle, connussent le calendrier germanique du 9 ».
Tout le monde se rappelle les noms révolutionnaires , Yoici les noms Germaniques :
Janvier — wintermonath — mois d'hiver.
Février — - hornunc — mois de boue.
Mars — lenzinonath — mois du printemps.
Avril — ostermonath — mois de Pâques.
j\Xai — minnemonaih — mois d'amour.
Juin — prahmonath — mois du soleil.
Juillet — heurnonath — mois des foins.
Août — arndmonath — mois des moissons.
Septembre — windmonath — mois des vents.
Octobre — ivindemmonath — mois des vendanges.
Novembre — herbsimonath — mois d'automne.
Décembre — Jielmonath . — mois de mort.
Ces noms , qui nous semblent au moins barbares, viennent à l'appui de ce que nous avons dit que Karl-le-Grand était un Germain et pas autre chose. Ces noms étaient en usage avant lui cher différens peuples, et surtout chez les Anglo-Saxons y et Eginhard les appelle des noms nationaux ^ : la nationalité de la conquête était donc le germanisme.
1 Les mois avaient eu avant lui, cliez lesFranks, des noms à moitié latin , et à moitié barbare : Karl leur en donna de nationaux.
(Eginhard. Vita Caroli magni.)
Comme il en avait vu à la mort de César et comme il devait en voir à celle de Napoléon , le monde eût des signes néfastes qui annoncèrent la fin de son puissant empereur : « Plusieurs prodiges , dit Eginliard , se firent remarquer aux approches de la fin du roi , et parurent non seulement aux autres, mais à lui-même, des signes divins envoyés pour le menacer personnellement. Pendant les trois dernières années de sa vie, il v eût de fréquentes éclipses de soleil et de lune : on vit durant sept jours une tache noire dans le soleil ; la galerie que Karl avait bâtie à grands frais pour joindre la Basilique au palais , s'écroula toutà-coup jusqu'en en ses fondemens le jour de l'Ascension de notre Seigneur. Le pont de bois que ce prince avait jeté sur le Rhin, à Mayence , ouvrage admirable , fruit de dix ans d'un immense travail, et qui semblait devoir durer éternellement , fut consumé soudainement et dans l'espace de trois heures par les flammes, et à l'exception de ce que couvraient les eaux , il n'en resta point un seul pilier. Lors de sa dernièie expédition dans la Saxe , contre God-fred, roi des Danois^ , Karl étant sorti de son camp avant le lever du soleil, et commençant à se mettre en marche, il vit lui-même une immense lumière tomber tout à-coup du ciel et
1 En 810.
par un temps serein fendre Fair de droite à gauche; pendant que tout le monde admirait ce prodige et cherchait ce qu'il présageait , le icheval que montait l'empereur tomba la tète en avant, et le jeta si violemment à terre, qu'il eût l'agrafe de sa saye arrachée ainsi quele ceinturon de son épée rompu, et que , débarrassé de ses armes par les gens de sa suite qui s'empressèrent d'accourir, il ne put se relever sans appui ; le javelot qu'il tenait alors par hasard à la main fut emporté si loin, qu'on le trouva tombé à plus de vingt pieds. Le palais d'Aixla-Chapelle éprouva de plus de violenstremblemens de terre ; et, dans les bàtimens occupés par le roi , on entendit craquer le plafond ; le feu du ciel tomba sur la basilique où dans la suite ce prince fut enterré, et la boule dorée qui décorait le faîte du toit, frappée de la foudre, fut brisée et jetée sur la maison de l'évéque contiguë à l'église : dans cette même basilique, sur le bord de la corniche qui régnait autour de la partie inférieure de l'édifice , entre les arcades du haut et celle du bas , était une inscription de couleur rougeâtre , indiquant l'auteur de ce monument : dans la dernière ligne se trouvaient les mots : Carolus princeps. Quelques personnes remarquèrent que l'année où mourut cet empereur , et peu de mois avant son décès, les lettres qui formaient le vnolprijiceps étaient tellement effacées qu'à peine pouvait-on
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les distinguer. Quant à lui il ne témoigna aucune crainte de ses aveilissemens d'en haut et les méprisa comme s'ils ne regardaient en aucune manière sa destinée. )>
Karl mourut le 28 janvier 8i4, à la troisième heure du jour, dans la soixante-douzième année de son âge et dans la quarante -septième de son règne. Comme il n'avait rien prescrit pour sa sépulture, on balança d'abord sur le choix du lieu où l'on déposerait ses restes; enfin, on choisit pour son éternel et dernier palais, la magnifique chapelle qu'il avait fait bâtira Aix, sous l'invocation de la Vierge ; il fut descendu dans un de ses caveaux revêtu du cilice qu'il portait habituellement, et par-dessus ce cilice,de ses habits impériaux. On lui ceignit aux flancs. Joyeuse, cette belle épée, avec laquelle, dit la chronique de saint Denis, il fendait en deux un chevalier tout armé. On l'assit sur un trône de marbre , sa couronne sur sa tète, son livre d'évangile sur ses genoiix, et ses deux pieds sur le sceptre et le bouclier d'or, bénits par le pape Léon ; on lui suspendit au cou une chaîne précieuse à laquelle pendait une émeraude creusée renfermant une parcelle de la vraie croix ^ ; on lui posa sur les épaules son manteau
■• Cette cliaîiie et ceîtc émeraucle appartiennent à la reine Hortense, duchesse de Saint-Leu. Napoléon , (^ui les reçut en hommage des hahitans d'Aix-la-Chapelle, lui en a fait don.
royal et l'on agrafa à sa ceinluie la grande bourse de pèlerin qu'il avait coutume de porter dans ses voyages de Rome. Puis enfin , lorsqu'on eût parfumé le sépulcre , qu'on l'eut pavé de pièces d'or^ on referma sa porte de bronze que l'on scella dans le mur , et sur le tombeau on éleva un arc triomphal où l'on grava cette épitaphe :
« Sous cette pierre git le corps de Karl , grand et orthodoxe empereur, qui agrandit noblement le royaume des Franks, régna heureusement quarantesept ans, et mourut septuagénaire le cinq des calendes de février, la huit cent quatorzième année de l'incarnation du seigneur, à la septième indiction. »
Hlode-wig ou Lud-wig I", surnommé le Débonnaire, fils de Karl-le-Grand, lui succède à l'empire. Selon l'ordre qu'il a reçu de son père, il ne se soumet ni à l'élection ni au sacre ; prend la couronne héréditaire sur l'autel, et la pose sur sa tète, donnant à entendre par cette action qu'il ne tient son pouvoir que de Dieu, et ne reconnaît qu'à Dieu le droit de lui en demander compte.
C'est entre les faibles mains de ce roi , épuisé par cet acte d'énergie, que commence à se démembrer l'empire colossal de Karl-le-Grand, dont ses successeurs feront neuf royaumes; royaumes de Neustrie, d'Austrasie , d'Allemagne , d'Italie, de Lorraine , de Bourgogne-Cisjurane, de Bourgogne-Transjurane^
1 Nous exaniiiierojîs plus tard les causes de ce démembrement.
(le Bretagne et de Navarre. Son règne n'est qu'une suite de révoltes et de guerres civiles. Ses fils du premier lit, Hlot-her, Peppin et Hlode-wig, le premier associé par son père à l'empire, les deux autres rois d'Aquitaine et de Bavière , ne veulent pas admettre au partage Karl-le-Chauve, fils d'un second mariage. En conséquence , ils se révoltent contre leur père, qu'ils détrônent deux fois : Hlot-her le fait prisonnier, le traîne à sa suite de Rolfeld à Marlem , de Marlem à Metz , et de Metz à Soissons , où, le renfermant dans le monastère de Saint-Médard , il le sépare du jeune Karl , qu'il envoie à l'abbaye de Prum , dans la foret des Ardennes. Mais les trois frères se désunissent bientôt : Peppin et Hlode-wig se liguent à leur tour contre Hlot-her, dont l'ambition les effraie, tirent leur père de ses mains et le rétablissent sur le trône. Hlot-her, dans une nouvelle tentative de révolte contre Hlode-wig-le- Débonnaire, tombe en sa puissance; mais le père pardonne au rebelle, et le renvoie en Italie. Bientôt Peppin, roi d'Aquitaine, meurt ; et l'empereur, dépouillant ses petits-fds en faveur de son fils, donne toute la France méridionale et occidentale à Karl-le -Chauve; puis restreint Hlode-wig, qui murmure de ce partage , au seul royaume de Bavière ; ajoute quelques provinces aux états de Hlot-her, et lui fait jurer de servir de tuteur au jeune Karl-le-C.hauve, sou frère consanguin.
Hlode-wig de Bavièrejaloux des avantages accordés à ses frères, se révolte. L'empereur marche contre lui, et sa seule présence dissipe l'armée rebelle. Vainqueur, sans coup férir, il pardonne à Hlodewig, comme il a pardonné à Hlot-her ; mais presque aussitôt après, il tombe malade, effrayé par l'apparition successive de deux comètes , suivies d'une éclipse de soleil si complète, qu'à onze heures du matin' on distinguait les étoiles comme en pleine nuit : quelque temps après il meurt d'inanition , dans une île du Rhin, près de Mayence, n'ayant pris, pendant les quarante derniers jours de sa vie, d'autre nourriture que le corps de Notre-Seigneur \
Hlode-wig-le-Débonnaire est le premier roi frank qui se soit occupé de sciences. 11 avait étudié l'astronomie sous un professeur arabe ; parlait latin el comprenait le grec : la belle cathédrale de Reims fut bâtie sous son règne, auquel se rattachent les différentes épreuves de l'eau , du feu et de la croix. Les Normands, dont Karl-le-Grand avait aperçu avec douleur les premières voiles, débarquent sous Hlode-wig-le-Débonnaire , dans cette partie de la Neustrie, à laquelle ils donnèrent plus tard leur nom.
Ainsi , la seconde race en est à peine à sa troisième génération, que le pouvoir échappe à ses mains débiles. La monarchie Carolingienne, jeune
. 1 Vila Ludovic! pii.
SOUS Peppiii , virile sous Karl-le-Grancl, est déjà vieille sous Hlode-wig-le-Dé}3onnaire i,
Karl-le-Chauve monte sur le trône en 84o. A peine Hlot-her \oit-il son frère roi, qu'il oublie
1 Que l'on ne s'étonne pas de nous voir continuer l'ortographe des noms de la première race; nous avons encore affaire aux Frai*ks et non aux Français : c'est encore l'idiome germanique qui est la langue royale, et le latin même n'a pas encore dépouillé le mot Hludovicus de l'H, qui lui conserve sa première prononciation. Ce singulier acrostiche, qui sert de prologue au poème d'Ermold Le Noir, sera pour le lecteur une preuve de ce que nous avançons. En 88 1 , c'est-à-dire, quarante et un ans après, un chant, dont les deux premiers vers suivent, fut composé en l'honneur de Lud-Avig, troisième fils de Lud-wig, dit le Bègue. Il était encore écrit, comme on le voit, en langue germanique, et le mot Lud-wig nous paraît parfaitement indiquer la transition de Hlode-wig à Louis. — .
Ëinen konïg wrez ich Heisset herr Ludwig.
Un roi , je connais ,
Il se nomme le seigneur Ludwig,
(Augustin THrKUHv.) Maintenant passons à Ermoldus :
ERMODI NIGELLI PROLOGUS.
t^dilor œlheirea splendes qui patris in arc W
î^egnalor mundi, fautorquc, reileuiptor et auclo ^
^ilitibus dignis reseras qui régna poloru ^
Olim conclusos culpâ parientis avern O
t^uminis œlerni révolus qui , Clirisli, tribuna ^
Oavid psalmicanus j)ricsagâ carminis illu C
<îoce priùs modulaus dudùm miranda relat ^^■
v-acra fulurorum qui prompsit carmina valo '-^