GALLE
le serment qu'il a (ait d'être son protecteur. 11 rassemble une armée et entre en Bourgogne. Karl-le- Chauve , de son coté , se ligue avec Hlode-wig de
Bavière , son frère , et marche contre Hlot-her. Les deux armées se rencontrent le aS juin 84i ? à
Fontenay; elles en viennent aux mains ^ et, après
î^onfer rusticulo qui possim csesaris in lio d
Wximii exiguo modulanter poscito rit W
i^armine gesta loqui. Nymphas non deprecor islu O
'"'nsani quondàm ut prisci fecére périt *-*
!25ec rogo Piérides, nec Phœbi tramite lime î^
•"•ugrediar capturas opem , nec Apollinis alm ^
Halia cùm facerenl , quos vana pueritia lusi H
îUorridus et teter depi-essit corda vehemot ffi
t^imina siderei potiùs peto luminis ut so t^
<Jerus justicise dignetur dona precat <î
Oedere : nàmque mihi non flagito versibus hoc quo O
Cmnia gestoruni percurram pectine parv O
'"'n quibus et magni possunt cessare magistr •"!
^aesaream flectam aciem, sed cantibus hœc hu P
'"'ncipiam celebrare. Fave modo, Christe, pfecant '"'
^armina me exilio pro quîs nunc principis ab lio t^
îï^uxilium miserando levet qui celsus in aul »**■
Wrigit abjectos, parcit peccantibus , atqu W
^pargit in immensum clari vice lumina soli ^
►ï^lta régis Cbristi princeps qui maxime scepîi >-
i^^ex Hludovice pie, et pietatis nuniera Csesa ^
^nsignis merili, praeclarus dogmate Christ ^
^uscipe gratanter profert quse donta NigeUu ^
>-usubus acta tamen qui tangere carminé vestr !>
ï'^egis ob œterni vestro qui pectore sempe ï^
Sansit amor, Cœsar famuUxm relevato cadenle ^
>'*"hitonans Chrisius vos qno sublimet in relhr ^
un combat acharné , Ja victoire reste à Karl et à Hlode-wig. Hlot-her abandonne ses états aux vainqueurs , qui d'abord se les partagent , puis bientôt les lui rendent à la première démarche coirciliatrice qu'il fait auprès d'eux. La paix entraîne cependant une nouvelle division du royaume ; cav Hlot-her a demandé à ses frères de lui céder quelque chose au-delà de sa part , à cause du nom d'empereur que son père lui a donné \
En conséquence, le partage entre les trois rois se fait ainsi : Karl-le-Chauve prend toute la partie de la Gaule située à l'Ouest de l'Escaut , de la Meuse , de la Saône et du Rhône, avec le Nord de l'Espagne jusqu'à l'Èbre, c'est-à-dire toute la France moderne , plus la Navarrç , et moins la Lorraine , la Franche-Comté, le Dauphiné et la Provence : Ludwig ^ prend tous les états de langue teutonique jusqu'au Rhin et aux Alpes, c'est-à-dire l'empire d'Allemagne que limitent, du côté opposé, la Hongrie , la Bohême , la Moravie et la Prusse : enfin , Lot-her réunit à l'Italie , selon la demande qu'il en a faite , toute la partie orientale de la Gaule, com-
1 « Si vellent aliqiiid illi supra lerliani partem regui , propter iiomen imperatoris quod illi pater eoruin concesserat, et propter digiiitateni imperii quam avus regno Francorum adjecerat, augero, fac-erent. >• ( ISillianU liistoria.)
- C'est à partir de cette époque que commence ce chaugement tl'orthographe de fîlode-wig en Lud-wig, ainsi que celui de Ulothf^ren Lot-hcr.
prise , au Sud , eiitie le Rhône et les Alpes , au Nord , entre le Rhin et la Meuse , et entre la Meuse et l'Escaut jusqu'à l'embouchure de ces fleuves K C'est cette longue bande de terrain , contenant quatre populations qui parlent quatre langues différentes, prise moitié sur le royaume frank, moitié sur l'empire d'Allemagne, que les deux frères consentent à coudre comme une queue au manteau impérial de Lot-her.
Ce lambeau , mal attaché, se sépara de l'Italie au premier tiraillement, et forma un petit royaume à part. Du nom de Lot-her, on le nomma Lot-her- Rike '', du nom de ses enfans, Lot-heringhe-Rike ^, mot dont les auteurs latins ont fait Lotharingia , et dont nous avons fait Lorraine.
A la suite de cette grande division que nous venons de rapporter , nous trouvons , pour la première fois , dans le manuscrit d'un moine de Saint- Gall , le mot France employé à peu près dans l'acceptation que nous lui donnons aujourd'hui. « A la suite de cette division de territoire, dit-il, il se fit une division de nom. La Gaule , dont s'étaient emparés les Franks , s'appela Nouvelle-France , et la Germanie, dont ils étaient sortis, s'appela Vieille-France '^.»
^ Augustin Thierry.
^ Royaume de Lot-her.
■^ Royaume des héritiers de Lol-her.
* « Francia, qux dicitur nova, Francia, quse dicitur anliqua.»
(MoNACHUS GALLEISSIS.)
Cependant, si Ton veut avoir une idée de la langue qu'on parle encore à cette époque dans cette Nouvelle-France, on pourra jeter les yeux sur les deux exemples que nous donnons ici : ils sont tirés l'un de l'idiome en usage dans le Nord de la France , c'est-à-dire dé l'idiome du peuple conquérant, l'autre de la langue employée dans le Midi , c'est-àdire de la langue du peuple conquis.
Serment de coalition contre Lot-her y prononcé en langue franhe ou teutonique^ avant la bataille de Fontenay^,
« In godes minna ind um tes christianes folches ind unser bedlier gealtnissi fon thesemo dage frammordes , so fram so mir Got gewizei indi mahd furgibit, so liald ih tesan minan Bruodher, soso mau mit rehtu sinan Bruder seal , inthiu tliaz ermig soso ma duo; indi mit lutheren inno kleinnin tliing ne geganga zhe minan willon imo ce scanden werden.»
— Serment prononcé par Hlode-ivigy en langue gauloise ou romane :
« Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, dist di in avant in quant Oeus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fVadre Karlo,eten adjudha,et in cadhuna cosa, si com om pcrdreit son fradra Salvar dist, in o quid 1! mi alae si fazel , et ab Lud-her nul plaid nun-
' Nithard. Histoiio des .dissentious des (ils de Louis-le-Débou-
iiaire.
quàm prendrai , qui meon \ol cist fradre Karle in damno sit. »
Traduction française de ce serment :
« Pour l'anpur de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre commun salut de ce jour et en avant, en tant que Dieu me donnera de savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karl ici présent, par aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère, et jamais avec Lot-her je ne ferai aucun accord qui, de ma volonté, soit préjudiciable à mon frère. »
Outre ces deux langues, il en existait encore une troisième : c'était le celtique pur ^
Quant aux peuples renfermés dans ce berceau de la France naissante, et qui devaient, avec les Normands prêts à débarquer, composer le peuple français, c'étaient les Gaulois-Rt)mains , les Burh- Gunds ou Bourguignons, les West-Goths ou Yisigoths, les Vascons ou Gascons, les Bretons et les Franks.
Pendant que cette grande révolution territoriale et politique s'opère, les Normands, qui avaient paru en vue des côtes de France sous Karl-le-Grand, y avaient mis le pied sous Hlode-wig-le-Débonnaire, et venaient de s'y établir sous Karl-le-Chauve. Ce n'étaient plus quelques pirates égarés, sillon-
"! « lii vero Celtlce, vel , si mavis Gallice loquere.
( SuLPICK Sjévèkk.)
iiant solilaiiement l'Océan neustrien : c'était une flotte de six cents voiles, portant un roi,, des généraux et une armée, enveloppant la France depuis la Manche jusqu'au golfe de Gascogne, et se séparant, pour se rejoindre, en deux troupes, dont l'une remonte la Loire jusqu'à Nantes, se répand dans la Guyenne, l'iVnjou et la Touraine, tandis que l'autre entre dans la Seine avec la marée, surprend et saccage Rouen, s'avance jusqu'à Paris, qu'elle trouve sans défense et abandonné par Karl-le-Chauve , qui, n'osant risquer une bataille, s'est retranché dans Saint-Denis, afin d'v défendre les précieuses reliques de l'apôtre de la France. Des négociations s'entament alors entre le chef normand et le roi français. Les pirates exigent sept mille livres d'argent, qu'on leur donne, et ils se retirent; mais c'est pour reparaître tantôt sm* un point tantôt sur un autre.
En même temps le jeune Peppin, à qui Hlode-wigle-Débonnaire a enlevé l'héritage de son père pour le donner à Karl-le-Chauve, se ligue avec ces brigands, et le royaume est bientôt mis à feu et à sang. Une nouvelle contribution de qualre mille livres d'argent est exigée et accordée : on donne de plus aux chefs une certaine somme à titre d'indemnité pour chacun de leurs soldats tués par les gens de la campagne, et l'on s'engage à racheter et à rendre auv Normands ceux de leurs prison-
iiiers qui se sont échappés. A ces conditions, les conquérans se retirent à Jumièges , où ils attendent l'exécution du traité dont nous \enons de rapporter les principaux articles.
Les contributions imposées pour acheter cette retraite se montèrent , pour le pays au-delà de la Loire seulement, à cinq mille livres d'argent pesant, c'est-à-dire à quatre cents mille francs à peu près de notre monnaie actuelle. Chaque maison de seigneur, c'est-à-dire de comte, d'évéque, d'abbé ou dfe vassal du roi , paya pour sa part un sou , chaque maison de personne libre huit deniers, chaque maison de serf quatre deniers .
Quelque temps après une autre armée de ces barbares, réunie aux Bretons, s'empare du Mans. Ils sont repoussés; mais Kod-bert 2-le-Fort , comte de Paris , bisaïeul de Hug-Capet ^, est tué en les repoussant. De leur coté les Sarrazins inondent l'Italie
1 Acta couventus carisiaci in capitul. Caroli Calvi. — Les Annales de Saint-Bertin , qui rapportent aussi celte taxe , offrent une variante dans la répartition de l'impôt : « Karl convient avec les Normands de leur payer quatre mille livres d'argent, et ordonne dans tout son royaume, pour acquitter ce tribut, une contribution de six deniers par chaque manoir libre, trois de chaque manoir ^jervile, un de chaque habitant, un sur deux chaumières, et dix de ceux qu'on tenait pour marchands. » (^Annales Je Saint-Bertin.)
2 Parleur brillant,
^ Prévoyant. — Comme à l'époque où Capet monta sur le trône, l'orlographe romane commençait à prévaloir; nous écrirons désormais Hugues, au lieu de Hug.
d'invasions partielles , et désolent le Midi et l'Ouest. Peppin se fait reconnaître roi d'Aquitaine, et Noménoé roi de Bretagne.
Vers le même temps l'empereur Lot-her expire à l'abbaye de Prum, après avoir partagé ses états entre ses trois fiJs , Lud-wig, Lot-her et Karl. Lud; wig obtient l'Italie et le titre d'empereur; Lot-her reçoit cette partie concédée par le traité, qui deviendra par la suite le royaume de Lorraine; etKarl entre en possession de la Bourgogne et de la Provence; ainsi deux nouveaux royaumes prennent naissance dans ce nouveau partage.
En 875, l'empereur Lud-wig meurt. Karl-le- Chauve passe aussitôt le mont Cénis avec une armée, pénètre en Italie, marche droit à Rome, et, moyennant d'énormes concessions au pouvoir temporel des papes , il y est sacré empereur.
Deux ans après il meuii, au village de Brios, dans une chaumière Je paysan, empoisonné, à ce que l'on croit, par un médecin juif nommé Sédécias \ Son corps est d'abord enterré à Nantua, puis, plus tard, transporté à Saint-Denis, où on lui élève, au milieu du chœur de l'abbaye, un magnificiue tombeau. Son fils, Lud-wig H, lui succède, en 877.
■• Karl, altaqué de la fièvre, prit en breuvage , pour s'en guérir, une poudre que lui donna son médecin, juif , nommé Sédécias, pour qui il avait trop d'amitié et de icmlianec ; mais c'était un poisou mortel qu'il avait avalé. {Jmialcs de Saint-Pcrtin.)
Ce règne de deux ans est remarquable par la nouvelle reconnaissance du droit d'élection aux seigneui's, qui reprennent le pouvoir dés mains de la royauté au fur et à mesure que celle-ci le lâche en s'affaiblissant. Lud-v^^ig n'est proclamé qu'à force de concessions de fiefs, de gratifications de terres, d'aliénations du domaine royal, qui, en passant de ses mains dans celles des seigneurs, vont fonder la féodalité nationale, comme nous avons vu les abandons territoriaux des en fan s de Hlode-wig fonder, sous la première race, la féodalité franke. Bientôt sa mère lui rapporte d'Italie l'épée de saint Pierre, la couronne, le sceptre et le manteau impérial, avec le testament de son père, qui le déclare son successeur à l'empire. Mais Ludwig II n'a point le courage de faire valoir ces droits héréditaires, encore si mal établis, et Karl-mann, fils aine de Lud-wig-le-Germanique, se présente à l'élection et lui enlève le titre d'empereur.
Après un règne de dix-huit mois, Lud-wig 11 meurt à Compiègne , le jour du vendredi saint, dixième du mois d'avril de l'an 879 '. Lud-wig III et Karl-mann, quoique fils d'une première femme répudiée, lui succèdent. Il laissait sa seconde épouse enceinte d'un enfant qui fut depuis Karl-le-Simple^
Les deux jeunes princes, âgés de quinze ou seize
J Annales de Scîlnt-lîertiu.
ans, furent sacrés ensemble à l'abbaye de Ferrière, et partagèrent le royaume de leur père selon la détermination de leurs fidèles.
Cependant les Normands continuent de ravager le royaume. Ils pillent, brûlent ou rasent d'un côte Cambrai, Saint-Riguier, Saint- Valéry, Amien,s, Corbie et Arras ; de l'autre , Maëstrick , Liège, Tongres, Cologne, Aix-la-Chapelle et Malmedi. Ludwig III marche contre eux, et les bat d'abord à Saucourt, dans le Ponthieu. Neuf mille barbares restent sur le champ de bataille; mais presque aussitôt ils se reforment sur la Loire : Lud-wig s'avance de nouveau vers eux et arrive à Tours. En faisant son entrée dans cette ville, le roi remarque sur son passage une jeune fdle dont la beauté le frappe; il pousse son cheval de son coté , et, voyant la jeune fdle effrayée se sauver dans une allée, il la poursuit; mais, emporté par sa monture, qu'il ne peut plus maîtriser, il se heurte le front au haut delà porte basse et cintrée sous laquelle la fugitive a disparu. Renversé par la violence du coup sur le dossier de sa selle, il se brise, dans ce mouvement, la coloiuie vertébrale, et meurt aii bout de trois jours. Karl-mann , son frère, réunit alors , en 882 , tout le royaume sous son autorité.
Vers le même temps Karl le-Gros, (jui fut depuis roi des Franks, succède à son frère, Lud-wig-le-Germaniquo, conunc empereur d'Occident, et débute
par faire avec les Normands , qui ravagent la Germanie, un traité honteux qui les met en possession des terres qu'ils ont conquises, à la seule condition que God-fred, l'un de leurs ducs, se fera chrétien , et épousera la princesse Ghiselle, fille de Lot-her. Ce fut le premier établissement sanctionné par un traité qui introduisit ces barbares dans le cœur de l'Europe.
De son côté Karl-mann, après les avoir battus d'abord, venait d'être repoussé par eux, et n'avait sauvé ses provinces du pillage qu'en comptant aux vainqueurs la somme de douze mille livres d'argent pur 1, somme prodigieuse pour ce temps. Il s'occupait de rassembler une nouvelle armée, lorsque dans une chasse il est blessé à la cuisse par un sanglier acculé, et meurt de cette blessure ^.
Le jeune Karl, fds posthume de Lud-wig II, n'avait encore que sept ans. Il fallait un homme et non un enfant pour contenir les Normands, toujours prêts à envahir. En conséquence, les seigneurs offrent la couronne à Karl III, dit le
■• « Aussitôt l'âme de ces peifples avares s'enflamme du désir de la pécune ; et, exigeant douze mille livres d'argent pur et éprouvé , ils promettent la paix durant douze années. » (^Annales de Metz.)
^ Karl-mann part pour les chasses , où , grièvement blessé par un sanglier, il perd en peu de temps la vie et le royaume. (6 octobre 884.) Quelques-uns ont dit qu'il avait été blessé par un de ses suivans qui portait son arme sans attention, et que, comme il avait commis le fait non volontairement, mais contre son gré, le roi l'avait caché pour ne pas conduire un innocent à la mort, {yinnales de Metz.)
gros , qui se rend promptement à Gondevrille , près de Toul, où il est proclamé roi, en 884.
Ainsi l'empire et le royaume se trouvent réunis aux mains d'un seul homme, comme ils l'avaient été entre celles du fils de Peppin : seulement cette fois l'empereur, au lieu de se nommer Rarl-le-Grand<> s'appelle Karl-le-Gros.
Cependant, les Normands, qui ne cherchaient qu'un prétexte pour rompre leur traité , aussitôt qu'ils avaient touché l'argent qui en faisait la principale base , profitent de l'assassinat de leur duc God-fred, tué par ordre de Karl dans l'ile de Bétau , se rassemblent au nombre de quarante mille sous les ordres de Sighe-fred, et, ayant brûlé Pontoise, viennent mettre le siège devant Paris.
Cette ville ne consistait alors que dans l'île de forme oblongue que nous appelons la Cité. Deux ponts y conduisaient , traversant les deux bras opposés du fleuve. L'un était jeté à la place où fut bâti depuis le Pont-au-Change ; et l'autre, à celle qu'occupe aujourd'hui le Pelit-Pont : deux grosses tours en pierre les défendaient^ ; et Eudes, ou Ode-
1 « Une île charmante te possède: (Paris) le fleuve entoure tes murailles , il t'enveloppe de ses deux bras , et ses douces ondes coulent sous les ponts qui te terminent à droite et à gauche ; des deux côtés de ces ponts et au-delà du fleuve, des tours protectrices te gardent. » (Abbon. Siège de Paris par les Aormands.)
2 Généreux.
114 GAULF.
coiiilecleParisj qui fut depuis roi de France, s'élail mis à la léte des liabilans pour soutenir le siège.
Les Normands le pressèrent à l'aide d'une multitude de machines de guerre presque inconnues aux franks ' : c'étaient des balistes qui jetaient des pierres, des galeries d'approche qui protégeaient les assiégeans à l'aide de leur double toit , des béliers qui creusaient les murailles avec leurs télés de fer, des brûlots qui, se laissant aller au courant, allumaient l'incendie partout où ils échouaient. Les assiégés , de leur côté, faisaient merveille : l'évéque Gozlm , surtout, animait à la fois la garnison par ses exhortations et par son exemple. Il avait fait planter sur le rempart une grande croix , à l'ombre de laquelle il combattit chaque jour , soit de loin avec des flèches, soit de près avec la hache, pendant un an et demi que dura le siège ^.
Enfm , Karl-le-Gros se décide à marcher en personne au secours de Paris , qui faisait une si belle défense. Un matin, les assiégés virent la cime du
1 « Les Danois fabriquent alors, — chose étonnante .'—trois machines montées sur seize roues d'une grandeur démesurée, faites avec des chaînes immenses, et liées ensemble. Sur chacune d'elles est placé un l)élier, que recouvre un toit élevé : dans les cavités de leur sein , et dans l'intérieur de leurs flancs, elles pouvaient renfermer et tenir cachés, disait-on, soixante hommes armés de leurs casques. » (Abbon.)
2 « Là, cependant, se faisaient remarquer beaucoup de grands et dMiommes courageux; au-dessus de tous, le prélat Gozlin briilait le premier. » (Abbon.)
Mont -des -Martyrs ^ se couronner d'une armée : c'était celle de l'empereur.
Mais l'empereur n'était venu que pour acheter une trêve : pour la deuxième fois , il allait traiter au lieu de combattre ; et ce second traité devait être , comme le premier, à la fois plus humiliant et plus* désavantageux qu'une défaite.
Les Normands levèrent le siège, moyennant sept cents livres pesant d'argent , et le droit d'aller passer l'hiver en Bourgogne. Ils se rendirent en effet dans ce royaume, où ils commirent d'affreux ravages.
Les deux preuves de faiblesse qu'il avait données parurent indignes d'un si puissant empereur. Les seigneurs qui l'avaient élu le déposèrent, et Rarl-le- Gros alla mourir de misère dans un monastère situé à l'extrémité de la petite île de Reicheneau , sur le lac Constance ^.
On se rappelle l'épitapliede Karl-le-Grand; voici celle de son cinquième successeur :
« Karl-le-Gros , neveu de Karl-le-Grand , entra puissamment dans l'Italie qu'il vainquit, obtint l'empire et fut couronné César à Rome ; puis , son frère Lud-wig de Germanie étant mort , il devint ,
1 Aujourd'hui Montmartre.
'^ De la porte de ce monastère, on aperçoit de l'autre côté du lac, à mi-côte de la montagne, le joli château d'Arenherg, habité par madame la duchesse de Saint-Leu, autre majesté déchue, mais qui n'a jamais été tant reine que depuis qu'elle n'est que femme.
1i(V GAULE.
j3ai' droit d'hérédité , maître de la Germanie et de la Gaule. Enfin , manquant à la fois par le cœur, par le génie et par le corps, un jeu de fortune le jeta du faite de ce grand empire dans cette humble retraite, où il mourut abandonné de tous les siens , l'an de Notre-Seigneur 888. »
La déposition de Karl-le-Gros ne fut rien autre chose qu'une réaction de l'esprit national sur l'influence étrangère. La faiblesse de cet empereur , déshonorante à la fois pour lui et pour la jeune nation qui l'avait élu , en fut le prétexte , mais non le motif. La France , par la nouvelle division que nous avons indiquée, devenait un État à part : elle sentait à la fois , et la possibilité et le besoin d'échapper à l'influence germanique, et cette influence lui paraissait impossible à secouer entièrement, tant que son trône serait occupé par un roi de race franke. En conséquence , les seigneurs que leurs biens territoriaux concédés par la dynastie germanique attachaient au sol de France, prirent le parti du sol contre la dynastie, écartèrent le prétendant légitime qui était Karl-le-Simple % et , à son exclusion, ils proclamèrent roi ce même Eudes 2 ^ comte de Paris, que nous avons vu défendre si vaillamment cette ville, lorsque Karl-le-Gros l'a-
'^ Carolus Simplex, — Stultus, — Sottus.
2 Fils de Rod-bert le Fort que nous avons vu mourir au siège du Mans, atteint par une flèche normande.
bandonnait si lâchement. C'était donc une révolution tout entière ; la descendance des Carolingiens était repoussée comme anti-nationale , l'héritier du trône dépossédé, et un homme d'une autre race appelé à la couronne.
Karl-le-Simple fit ce que font les rois dont on ne veut plus : il alla demander secours à l'empereur Eren-huir ; et ne pouvant être élu par la libre volonté des seigneurs , il voulut leur être imposé par la force des armes. L'empereur Eren-hulf, qui sentit qu'avec l'exclusion de Karl toute puissance lui échappait en France, le prit sous son patronage, réunit à Worms une assemblée publique, et donna ordre aux évêques et aux comtes de porter secours à Karl , et de le replacer sur le trône.
Eudes, de son côté, voyant ces préparatifs menaçans, organisa une vigoureuse défense, quoiqu'il fût d'autre part obligé de faire face aux Noimands ; mais «c'était, disent les annales de Metz, un homme vaillant et habile qui passait devant tous les autres , pour la beauté de sa figure, lahauteurde sa taille, la grandeur de sa force et la puissance de sa sagesse. »
Les Normands furent vaincus, et le prétendant repoussé.
Cependant, Eren-hulf ne se tint point pour battu : il comprenait de quel avantage était pour
^ Eminemment secourahle, — En Luin Arnolplui. ; — en français moderne Arnoult,
lui une espèce cie vassal de riinportaiice du roi frank. D'un autre côté, il n'osait se déclarer ouvertement contre Eudes, qui pouvait se lasser d'une guerre défensive, et entreprendre une guerre d'invasion. Il parut donc avoir momentanément renoncé à ses projets sur la France; mais il n'en poursuivit pas moins l'œuvre de restauration qu'il voulait opérer. — Voici comment.
Il donna le royaume de Lod-her ^ , qui était frontière de France , à son fds Swinde-bald ^ , bâtard d'une courtisane : celui-ci rassembla une forte armée, sous prétexte d'aider son père, qui projetait une invasion en Italie ; puis tout-à-coup, profitant du moment où Eudes était occupé à combattre les Normands, il entra en France, s'avança jusqu'à Laon , et mit le siège devant cette ville.
Eudes marcha aussitôt contre lui ; mais Swindebald ne jugea pas à propos de l'attendre. Il se retira précipitamment en Lorraine; et Eudes, sur la demande positive qu'il en fit à l'empereur Erenhulf , fut reconnu par lui roi de France.
Alors Karl perdit tout espoir de rentrer en France du vivant de son rival ; il attendit donc tranquillement sa mort qui arriva le 3 de janvier 898. — Eudes mourut sans postérité.
Dès ce moment, la restauration de Karl fut im-
1 Nous avons dit que c'était la Lorraine.
2 Agile et hardi.
RACE CONQUÉRANTE. ilO
minente : le parti national, privé d'Eudes , n'avait {)lus ni point d'appui ni centre de réunion. L'empereur n'eut qu'à se montrer à la frontière avec une armée, et le descendant de la race germanique de Karl-le-Grand remonta sur le trône de ses pères.
Il est, comme on voit, facile de suivre et même de motiver ces révolutions qu'on nous a peintes î^i souvent, et dont on ne nous a jamais exposé les causes : étudiez l'histoire des intérêts, elle vous conduira tout droit à l'histoiie des hommes.
Cependant , Karl n'était pas rentré en France sans se décider à d'énormes sacrifices. La reconnaissance lui fit faire de grandes concessions territoriales à ses partisans, et la crainte à ses ennemis. Alors chaque seigneur, se plaçant au centre de ses terres , développa au milieu de l'État une petite souveraineté individuelle. Le besoin de résister par ses propres forces aux invasions réitérées des Normands, fit que chacun de ces seigneurs organisa pour son compte une défense personnelle, en rassemblant autour de lui autant de troupes que sa fortune le lui permit, et de cette époque datent les compagnies soldées. Les plus faibles se mirent aux gages et sous la protection des plus forts : celui qui n'avait qu'un château releva de celui qui possédait une ville; celui qui avait une ville fit honunage à ('(^hii qui rouunandait à ime province, ri le gouverneur de la province releva directement du roi.
Ainsi se posèrent , dès eette époque , les fondemens du grand gouvernement féodal que nous verrons s'organiser sous la troisième race.
Tandis que cette nouvelle seigneurie, origine de la noblesse, s'établit dans le royaume, un exilé danois, nommé Hrolf , rassemble tous ceux qui veulent s'attacher à sa fortune, descend en Angleterre, y remporte deux victoires , se remet en mer, aborde dans la Frise, qu'il n'abandonne qu'après l'avoir rendue tributaire , se rabat sur le nord de la France, et s'empare de Rouen , dont il fait relever les murailles et les tours. Bientôt cette ville devient pour lui une place d'armes formidable et le centre de ses excursions, qu'il pousse tantôt en Angleterre, tantôt en Bretagne, tantôt au cœur même du royaume. Enfin une grande clameur arrive en même temps de toute part aux oreilles du roi Karl. Ce sont les cris de détresse de Clermont,du Mans, de Nantes, d'Angers et de Chartres; ce sont les plaintes du parti national, qui lui reprochent sa faiblesse , et qui lui prouvent que ia révolution qu'il a crue éteinte n'est qu'assoupie. Karl juge qu'une reconciliation complète avec ce parti est impossible , qu'une lutte avec les Normands est douteuse, que sa défaite, en donnant de la force aux ennemis de la race germanique, amène sa déposition; il réfléchit qu'étrangers aux intérêts
'' En langue romane, Rou ou Roui , dont nous avons fait Raoul.
nationaux de la France ou aux intérêts germaniques de l'empereur, le chef danois et son armée peuvent lui être d'un puissant secours pour comprimer les mécontens ou pour combattre l'influence de son protecteur. Alors il n'hésite plus; il envoie offrir à Hrolf de le reconnaître duc d'une ou de plusieurs provinces; et, pour que leurs intérêts politiques se resserrent encore par des liens de famille, de lui donner sa fille en mariage, s'il consent à se faire chrétien. Le chef danois accepte; il demande la propriété de ces côtes que lui et ses devanciers ont si souvent désolées, et, avec elles, l'abandon du duché de Bretagne : on disputa longtemps , mais enfin on céda. Le duc Rod-bert , frère du roi Eudes, devint le parrain de Hrolf, et lui donna son nom. La princesse Ghisèle lui fut livrée pour femme, et toute cette partie de la Neustrie qui s'étend aujourd'hui depuis l'embouchure de la Somme jusqu'aux portes de Saint-Malo, reçut, du nom de ses conquérans,le titre de duché de Normandie. Ce duché forma dès lors un état séparé, qui releva de la couronne, et duquel releva la Bretagne, reléguée ainsi au rang d'arrière fief.
Ce traité, qui fut depuis la source de tant de guerres, fut signé à Saint-Clair-sur-Epte. Hrolf s'y rendit pour prêter serment de (idéHlé à Karl. On eut grand'peine à décider ce vassal demi-sauvage a se soumettre au cérémonial usité en pareille occa-
\n GAULE.
sion. Long-temps il refusa de mettre ses deux mains dans celles du roi. Il y consentit enfin ; mais, lorsqu'il fut question de fléchir le genou devant son suzerain , et de baiser ie pied du prince, comme cela se pratiquait quand on recevait quelque investiture, le Danois, accoiùumé à ne reconnaître de pouvoir que celui des Idoles, de force que celle de l'épëe, jura qu'il ne se mettrait à genoux devant personne, disant que c'était bien assez de l'avoir fait devait le nouveau dieu qu'il venait d'adopter. On obtint enfin de lui qu'un de ses officiers accomplît à sa place cette céréiiionle, oue l'on regardait comme indispensable. Mais celui qu'il choisit pour le remplacer, soit par maladresse soit par insolence, prit si rudement le pied du roi, et le leva si haut, quïi le fit tomber à la renverse ^.
Ainsi Hrolf devint duc de Normandie et de Bretagne sous le nom de Rod-bert^ et ce fut un grand homme de justice et d'épée. Lés vingt années qui s'écoulèrent entre sa conversion et sa mort furent employées par lui à rebâtir les villes, à relever les monastères, à défricher les terres, et à abolir le vol. Pour arriver à ce dernier résultat, il suspendait des bracelets d'or aux arbres qui bordaient les routes, et faisait publier défense d'y toucher. Quelques-uns de ces bijoux restèrent trois ans attachés
1 Clironique de Duchesne.
RACE CONQUÉRANTE. ii>3
ainsi, sans qu'une seuie main osât les délouiner. Long-temps même après sa mort son nom seul , prononce par les opprimés , était un ordre aux magistrats d'accourir et de faire bonne et prompte justice. De là vient l'usage normand de pousser, dans les grandes détresses, la clameur de Iiaro, ce mot venant de l'exclamation : y^hl Hrolfl qu'avaient cou-' tnme de jeter ceux qui appelaient le duc à leur aide.
Ainsi fut fondée cette célèbre colonie de Normands dont le sang, mêlé à celui des Franks, donna des rois à l'Angleterre et à la Sicile.
Tandis que les choses par nous racontées se passaient à Saint-Clair-sur-Epte, le comte Rodbert, après avoir donné son nom au duc de Normandie, avait quitté la conférence, et, profitant du mécontentement qu'inspirait le traité que venait de signerle roi, il avait rassemblé les seigneurs du parti national, et s'était présenté à l'élection. Rod-bert était, comme nous l'avons dit, le frère d'Eudes, et le descendant de Rod-bert-Ie-Fcrt ; il enlevait la France à l'influence germanique. C'étaient plus de titres que les mécontens n'en eussent pu exiger. En conséquence, l'an ^oa ^ il est couronné roi à Reims , et y reçoit le serment de fidélité d'un grand nombre d'évêques et de seigneurs.
Karl rassembla une armée : Guillaume, comte d'Auvergne, et Raymond, comte de Toulouse, se joignirent à lui avec quelques troupes. Tous trois
alors marchèrent vers Soissons, où les attendait Farmée nationale. Rod-bert était dans ses rangs , armé de toutes pièces, c'est-à-dire d'une cuirasse de mailles, d'un casque et d'une lance. Cette dernière arme, peu connue sous la première race, venait d'être adoptée par les hommes de guerre. Afin d'être mieux reconnu de ses soldats, il avait tiré hors de sa visière sa barbe, qui était longue et toute blanche. Cette circonstance fut cause de sa mort. Désigné à ses ennemis par cette marque distinclive, Rod-bert tomba sur le champ de bataille, frappé, disent les uns, d'un coup de sabre que lui donna le comte Ful-bert, atteint, disent les autres, d'un coup de lance dont le perça le roi. Sa mort ne termina point cependant le combat. Son fils Hugues, qu'on surnomma depuis le grand, se mit à la tête des troupes, et, exalté par la vengeance, tailla en pièces l'armée royale.
Alors Karl-le-Simple se réfugie chez Here-bert de Yermandois, son parent, qui lui promet un asile et le retient prisonnier. Les seigneurs offrent aussitôt à Hugues la couronne qu'ils avaient donnée à son père. Mais celui-ci la refuse, et sollicite leurs voix pour son beau-frère Raoul, duc de Bourgogne, qu'ils acceptent , tant leur est indifférent l'homme , pourvu qu'il ne soit pas de race germanique ! Raoul est donc élu roi de France , Fan de grâce 924.
A peine celte nomination est-elle publiée que les
provinces méridionales de la Gaule, qui n'ont point ëlé appelées à y prendre part, protestent contre elle \ Alors commence une série de guerres intestines et étrangères , les unes contre les Normands , qui soutiennent les droits du roi Karl, beau-frère de leur comte, les autres contre Guillaume, duc d'Aquitaine, qui réclame son droitpersonnel à la couronne franke, comme descendant des rois de la première race; celles-ci contre les Hongrois , qui dévastent la Champagne; enfin celles-là contre Here-bert de Vermandois, qui exige le comté de Laon en paiement de sa trahison.
Les Normands sont repoussés, le duc d'Aquitaine vaincu, les Hongrois dispersés, et le comté de Laon cédé à Here-bert. Sur ces entrefaites, Karlle-Simple meurt en prison , en 929. Cette mort est suivie, en 936, de celle de Raoul, qui amène un interrègne de cinq mois , pendant lequel Huguesle-Graijd gouverne le royaume.
Cependant la dynastie franke n'était point éteinte; il restait en Angleterre un fils de Karl-le-Simple , nommé Lud-wig, que le parti Carolingien proposa à l'élection. En même temps le roi d'Angleterre
■• Le testament d'Afred, duc d'Aquitaine, commence ainsi : Rcge
«•lerreno déficiente, Christo rognante » Nous avons expliqué
pourquoi la maisoii d'Aquitaine ne se ralliait pas au parti national, lorsque nous avons dit que ses chefs descendaient de la race des Mere-wigs.
Mstaiie en\oya des ambassadeurs à Wil-helm^, fils de Rod-bei tj duc de Normandie, afin de l'inviter à appuyer, par son influence, la nomination du jeune Lud-wig ^. En effet, soit lassitude, soit crainte, le parti national ne présenta point de candidat. Hugues lui-même, qui, comme nous l'avons vu, avait déjà donné la couronne à son beau-frère, parut aussi peu ambitieux du trône cette fois qu'il l'avait été l'autre , et fut le premier à porter l'béritier des Carolingiens, qui fut rappelé en France, sacré etcouronnéàLaon, en présence de presque tous les grands du royaume, et de plus de vingt évéques ^. Cela arriva en gSô , et le nouveau roi fut appelé Lud-wig-d'Outre-mer.
Cependant un des premiers actes du règne de Lud-wig fut un acte anti-national, et, par conséquent, anti-politique. Se sentant comme isolé au milieu de ces seigneurs, dont les opinions n'étaient point en harmonie avec les siennes, craignant qu'ils ne jouassent bientôt avec lui le rôle qu'ils avaient joué avec Karl-le-Simple , il fit alliance avec Otlion, roi de Germanie, allant, par un sentiment naturel,
1 Protégeant volontiers.
2 Misit rex Ajiglorum Alstanus ad Guillelmum , princîpem Normanorum, legatos cum muneribus, ut Ludovicum, cum concilio procerum Francorum patris, in regnum revocaret. (Script, rer.fr.)-
^ « De là il fut conduit à Laon, consacré de la bénédiction
royale, oint et couronné par le seigneur Artaud, archevêque.
( Chroniques de FRODQARt).)
demander protection à ceux de sa race \ Les seigneurs virent avec peine cette démarche, qui remet-^ tait de nouveau la France sous la tutelle teutonique; de violei s murmures éclatèrent autour du trône de Lud-wig, et Hugues se sépara incontinent de celui qui lui devait son éiecticn. ,
Alors, et par l'influence qu'il exerce sur eux, il détache du parti Carolingien Kere-bert, duc de Vermandois , Wil-helm , duc de Normandie , et Gilbert , duc de Lorraine. Tous les mécontens se joignent à eux, et bientôt une armée considérable est réunie.
Le roi, de son côté, lève des troupes. Les deux armées arrivent en présence l'une de l'autre; celle des nationaux , plus forte de moitié que celle du roi , donnait à ceux-ci toutes les chances de victoire, lorsqu'une circonstance inattendue vint rétablir l'équilibre. Les évéques qui ont accompagné Lud-wig excommunient les ducs de Normandie et de Vermandois, le premier, pour avoir fait brûler quelques villages de Flandre, le second, sous prétexte qu'il retient des biens appartenant à l'abbaye de Saint-Remy-de-Reims. Les deux excommuniés tombent aussitôt dans l'irrésolution la plus complète; et Hugues, qui craint d'être abandonné par eux, propose une trêve de quelques mois, qui est acceptée moyennant des otages qu'il donne \
^ Augustin Thierry.
) Frodoard.
Vers cette époque, un événement arriva qui, divisant les intérêts de Lud-wig et d'Othon , les brouilla l'un avec l'autre.
Les Lorrains s'étaient révoltés contre le roi de Germanie, et, s'étant déclarés indépendans, avaient élu pour souverain Lud~wig-d'Outre-mer. Ludwig accepta, se rendit près d'eux, et l'Angleterre, apparaissant avec une flotte sur les cotes de Flandre, appuya cette élection du fds des rois franks, dont elle était la mère adoptive ^.
Mais à peine Lud-wig a-t-il quitté la Lorraine qu'Othon y entre, brûle et pille plusieurs villes, et remet cette province en son obéissance.
Pendant ce temps, Hugues, Here-bert et Wil-lielm font le siège de Rlieims. La ville était défendue par l'évéque Artaud, qui était Carolingien; mais une partie des troupes qu'il commandait passe aux nationaux, et, le sixième jour, la ville est obligée de se rendre. Le diacre Hugues, fils d'Here-bert, en reçoit le gouvernement, et les trois ducs marchent sur la ville de Laon.
Ils la pressaient vigoureusement, lorsque Ludwig sort de la Bourgogne à la tète d'une armée. Hugues, Wil-helm et Here-bert, craignant d'être pris entre les troupes de Lud-wig et la garnison de la
1 « La flotte envoyée d'Angleterre par le roi Alstane, pour soutenir le roi Lud-wig, traversa la mer et dévasta le pays des Morins,
{Chronique de Fropoard.)
RACE CONQUERANTE. 129
place , lèvent le siège , vont trouver le roi Olhon à Alligni, se donnent à lui, et lui offrent la couronne de France \
Le roi Lud-wig prend alors avec lui tout ce qu'il peut rassembler d'hommes , et marche contre les insurgés. Ceux-ci vont au-devant de lui, surpren- . nent son armée, en tuent une partie, mettent le reste en fuite; le roi , séparé des siens, leur échappe avec beaucoup de peine, et se retire en aquitaine.
Alors un Jégat du pape Etienne , nommé Damase , ordonné évéque à Rome pour cette mission même , vient en France , porteur de lettres du siège apostolique, qui engageaient, sous peine d'excommunication, les seigneurs français à reconnaître Ludwig pour leur roi , et à terminer la guerre. Wil-helm, duc de Normandie , cède aussitôt à l'injonction du saint père; mais Hugues et Here-bert continuèi-ent à tenir la campagne, et ce n'est que quelque temps après que l'on conclut une Irève qui durera depuis le mois de septembre jusqu'au mois d'octobre.
Pendant celte trêve, le roi Othon se fait médiateur entre Hugues, Here-bert et Lud-wig, et parvient à déteirniner les deux ducs à rentrer sous l'obéissance du roi. Une tranquillité temporaire se rétablit.
^ Ils pensaient probablement , qu'après qu'ils se seraient servis d'Othon pour renverser Lud-wig, ils auraient bon marché de ce roi étranger, qui n'avait pas, comme les Carolingiens, un parti en France. I. 9
Le duc de Normandie ne survit pas long-temps à €>ètte pacification : il est assassiné sur la Somme , dans une conférence avec Eren-hulf , comte de Flandre, et laisse un fils de six ans, nommé Rikhard ^ Le roi Lud-wig prend l'orphelin sous sa protection, se déclare son tuteur, et le conduit à Laon. Mais une fois dans cette ville, le roi ne dissimule plus son intention, qui est de réunir le duché de Normandie à la couronne.
Pour mettre plus facilement ce projet à exécution, il allait faire brûler avec un fer rouge les jarrets du jeune Rik-hard , afin qu'estropié et boiteux, il fût incapable de commander des armées , et par conséquent de régner, — car à cette époque le prince n'est toujours qu'un chef guerrier, — lorsque le gouverneur du jeune duc parvient à le faire sortir de la ville, caché dans une botte de foin , et le conduit à Senlis, chez le comte Bern-liard , son oncle maternel. Lud-wig se dispose à l'y poursuivre , et rassemble son armée, comptant profiter, pour conquérir la Normandie et la rattacher à la couronne de France, de la jeunesse de son duc, qui laissait les Normands sans chef.
Alors beaucoup de seigneurs normands , qui connaissaient Hugues pour un grand guerrier, qui savaient que sa réconciliation avec Lud-wig avait été
^ Fort et brave.
forcée , pensèrent qu'il saisirait la première occasion avantageuse de rompre le traité qui lui avait été imposé. En conséquence, ils envoyèrent vers lui un homme chargé de lui offrir leur foi et leur hommage , et autorisé à lui promettre qu'on lui livrerait la ville d'Evreux. Hugues accepta. L'opposition nationale et la royauté franke se retrouvèrent donc encore une fois en présence, les armes à la main.
Le roi marcha sur Rouen qui lui ouvrit ses portes : mais bientôt, attiré dans une embuscade, sous prétexte d'une entrevue avec un chef normand, nommé Haigrold; il est attaqué avec sa petite troupe, par des forces supérieures. Ceux qui raccompagnaient furent tués ; le roi prit la fuite ; mais , poursuivi par un Normand ^ qu'il croyait son fidèle, il fut fait prisonnier, livré à Hugues , et conduit par lui dans une tour de la ville de Laon , qui portait encore, en i8i8, le nom de la tour de Louisd'Outre-mer 2.
Alors la reine , qui était une sœur du roi Othon , demanda à ce dernier secours contre le prince Hugues. Il rassembla dans tout son royaume la plus nombreuse armée qu'il put mettre sur pied, s'adjoignit Conrad, roi delà Gaule cisalpine , et marcha
^ Chronique de Frodoard.
2 Cette tour a été, nous le croyons, abattue depuis l'époque citée ci-dessus.
vers Laon i. La reine s'était engagée, au nom de Lud-wig , et avec son autorisation ^ adonner à Othon plusieurs provinces de France , et entre autres le royaume de Lorraine , s'il parvenait à tirer le roi des mains du parti national 2. Ei'cn-hulf , comte de Flandre , fut chargé de cette négociation.
En conséquence, l'invasion eut lieu : trente-deux légions, commandées par les deux rois, s'avancèrent jusqu'à Reims \ Le parti national, effrayé de ce déploiement de force, ne pouvant s'appuyer sur le pays qui était divisé d'opinions, n'osa livrer une bataille. Hugues et ses fidèles abandonnèrent donc la ville de Laon , y laissèrent le roi, et se retirèrent en Normandie. Toutes les forces coalisées vinrent alors se briser contre ce duché, par la concession duquel Karl-le -Simple avait cru se faire , pour lui et sa race , des alliés dévoués et éternels.
Le roi Lud-wig n'en fut pas moins rétabli sur le trône par le secours des armées étrangères d'Othon et de Conrad. Mais à peine ses alliés furent-ils rentrés chez eux , que le prince Hugues sortit de la Nor-
1 Chronique de Frodoard.
2 « Timens (Ludovicus) ne eorum conalvi deponeretur à culmine regni , misit Arnulphum Fiandrensem , ad Othonem , transrhenanum regem, mandans quoniara, si Hugonein magnum omninô contereret, et normannicam terram suo domino subjiceret, procùl dubio Ijolhariense regnum ei contraderet. » (Scrip. rer. franc.)
•5 Augustin Thierry.
mandie , à la tête d'un parti plus fort qu'il ne l'avait jamais été : car beaucoup de seigneurs avaient souffert de l'invasion germanique , et s'étaient réunis au parti national. Lud-wig, épouvante, passa le Rhin , et alla encore une fois demander secours à Othon .
Un concile s'assembla à Trêves. Hugues fut* excommunié par les ordres du roi Othon, qui trouvait cette manière de le combattre plus prompte et moins dangereuse ^. Ce fut, pour celte fois, tout le secours que Lud-wig obtint de son allié; il fut donc obligé de revenir à Laon , seule place forte qui lui restât dans tout le royaume. 11 se tua bien lot après, d'une façon aussi inattendue que bizarre.
Un de ses fils étant mort à Laon , il prit cette ville en haine, et la quitta pour aHer demeurer à Reims, que défendait l'évéque Artaud, l'un des plus cliauds partisans de la dynastie franke. Comme il approchait de cette ville, un loup traversa le chemin : le roi s'élança aussitôt à sa poursuite; mais, en sautant un fossé, son cheval butta et le jeta à quelques pas devant lui. On le porta tout meurtri de sa chute, au château de l'évéque, où il expira
^ « Rex Ludovicus deprecatur regem Othoneni lU subsidiuin sihi ferat contra Hugoneni et caiteros ininiicos suos.» (Scrip. rer. franc.)
^ « Le troisième jour enfin , surtout d'après les demandes instantes de Luid-lndf, envoyé et chapelain du roi Olliou, car son maître le voulait ainsi, le comte Hugues, enneuiidu roi Lud-wig, pour tous les crimes par lui commis, fut excommunié, jusqu'à ce qu'il vint à rc rjplsccnce. » {Climniqur df rnonoMin.)
dans la trente- troisième année de son âge, l'an 964 , laissant deux fils, Lot-her, âgé de treize ans, et Karl , encore au berceau.
La reine Gerberge, veuve de Lud-wig, comprit qu'elle était tombée par la mort du roi , en la puissance du comte Hugues : elle n'attendit donc pas qu'il le lui fît sentir; et, la première, elle lui envoya des ambassadeurs pour lui dire qu'elle confiait à sa loyauté les intérêts de ses deux fils et les siens \ Hugues se piqua de générosité, et fit sacrer Lot-her à Saint-Remy.
Sans doute aussi qu'avant de sacrifier les intérêts du parti dont il était le représentant à l'un de ces premiers mouvemens du cœur auxquels n'ont pas le droit de céder les hommes politiques, il pensa que le jeune Lot-her, qui n'avait, comme nous l'avons dit, que treize ans, ne pouvait être roi que de nom. Bientôt , en effet , toutes les affaires du royaume passèrent entre les mains de Hugues. Il était arrivé au plus haut point de grandeur, possédait les plus belles charges, portait les titres de duc de France, de Bourgogne et d'Aquitaine^, lorsqu'il mourut à Dourdan , en gSô, après avoir à peu près
1 «La reine Gerberge envoya à Hugues des ambassadeurs; lui demandant conseil et secours : il l'invita à le venir trouver, la consola, et lui promit que son fils entrerait en possession du royaume."
(^Chronique de Frodoard.)
2 Ces deux dernières provinces lui avaient été données par le jeune prince.
partagé, \ingt ans durant, le pouvoir royal avec Lud-wig. On l'avait surnommé le grand ^ à cause de sa taille, le blanc y à cause de son teint, le prince y à cause de son pouvoir, et Vahbé y à cause des abbayes de Saint-Germain-des-Prés et de Saint- Martin de Tours qu'il possédait. Il laissa trois fils , dont l'ainé liérita de son titre de duc de France , et de la tutelle du jeune roi.
C'était Hugues Capet ou Chapet^ comme on l'appelait en langue romane ^
Celui-ci , vers lequel s'était tourné tout l'espoir du parti national , voulut s'assurer à jamais l'alliance du duc de Normandie Rik-hard. En conséquence, il lia les intérêts du jeune prince aux siens , en le mariant avec sa sœur. La précaution n'était pas inutile. Othon II , quelque temps après avoir succédé à son père, fut nommé empereur d'MIemagne ; et cette nomination doubla le pouvoir, et, par conséquent, l'influence de l'ennemi héréditaire du parti national français.
Cependant, Hugues était parvenu à faire comprendre au jeune roi qu'il devait chercher son appui dans la nation, et non dans l'influence étrangère : il lui avait démontré si souvent que la Lorraine ne pouvait faire un État séparé \ mais était bien réellement une province de la France , qu'il le détermina à l'enlever \ l'empereur. Effeclive-
' Augustin Tliierr}'.
ment, Hugues et Lot-her rassemblèrent une armée, et y entrèrent avec tant d'impétuosité, que l'empereur, ignorant leur attaque , manqua d'être surpris par eux dans son palais d'Aix-la-Chapelle \ Mais, averti à temps , il se sauva en Allemagne, y réunit une armée de soixante mille hommes, marcha contre les aggresseurs qui n'étaient pas de force à résister à une telle puissance , battirent en retraite jusqu'à Paris. Othon les y suivit, établit son camp sur Montmartre ^, et , perdant l'espoir de prendre Paris, voulut du moins, en l'honneur de sa victoire, faire chanter un Te Deum , qui fut, malgré la distance , entendu des habitans de la ville. Il fit, en conséquence, répéter en chœur^ par ses soixante mille soldats , et tout d'une voix , le verset Alléluia te marlyruni ^ : ensuite il leva le siège et se retira vers ses Etats.
Mais alors Hugues et Lot-hei' sortent de Paris, à la léte de la garnison , harcelant les derrières de l'ennemi, l'attaquant au passage de toutes les rivières, à la sortie de tous les défilés , et le poursuivent ainsi jusqu'à ses frontières , où , près d'être
^ Chronique de Raoul Glaber.
'^ Appelé mons mart'is par les auteurs |iayens, et mons martjrutn par les auteurs chrétiens.
^ « Accitis quam pluribus clericis , alléluia te martjrum, in loco qui dicitur raons marlyrum, in tanluni elatis vocibus, decantari praecej)it, ut atlonitis atiribus Hugo et omnis parisiorum plebs miraretur.»
{Scrïp. rcr. fi'o.nc.)
anéanti avec les restes de son armée dans une dernière bataille , Othon obtient tout-à-coup, au grand mécontentement de Hugues , et au grand étonnement de toute l'armée, une trêve du roi Lother \ Cette trêve est suivie d'un traité plus étonnant encore, qui abandonne la Lorraine à la cour impériale , sous la simple condition de lui donner le titre de fîef , et de le faire relever de la couronne de France^. Ce traité surprend beaucoup nos historiens, qui n'ont point envisagé la décadence de la maison carolingienne sous le même point de vue que nous , et qui , par conséquent, ne peuvent rien comprendre à cette étrange convention , qui donne /out au vaincu , rien au vainqueur \
Nous en offrons une explication claire et facile.
Le roi Lot-her s'était aperçu que ses véritables ennemis, ennemis acharnés, ennemis mortels, étaient les adversaires nationaux de la famille Carolingienne, et non pas les hommes d'outre-Hhin , qu'une même
^ « Pacificalus est Lotharius rex cum Ottone rege, Remis civiiate contra voluntatem Hugonis et Hainrici, fratrissui, el contra voluntatem exercitus sui. » {Script, ver. franc.)
^ « Dédit Lotharius rex Ottoni régi in beneficio Lolharicnse regnum ; quœ causa niagis contristavit corda principuin Francorum.x
{Script, rer. franc.)
^ Lotliaire lui céda la Lorraine, à la charge qu'il la tiendrait en fief de la couronne de France : Ions les historiens se récrièrent contre un traité qui donne tout au vaincu et rien au vaintiueur, que le seul nom de souverain. (Vely,)
origine et que les mêmes intérêts faisaient, au contraire, ses alliés naturels. Jl s'était bientôt repenti , en voyant se recruterdejourenjourleparti des nationaux , et s'augmenter leur haine contre la dynastie franke, d'avoir cédé à l'influence de Hugues Capet, représentant de ce parti, en déclarant la guerre au seul homme, dont la puissance extérieure pouvait, par sa pro tection, contre-balancer la puissance intérieure, chaque jour plus grande,. qu'il avait à combattre. Il se rappelait que son père, détrôné deux fois, avait deux fois trouvé secours et protection chez le père de celui qu'il venait de combattre et de vaincre. La popularité de Hugues Capet , qui s'augmentait tous les jours , en était arrivée à ce point de sympathie avec la nation , qu'il pouvait tenter impunément une de ces révoltes à la Hugues-le- Grand, contre laquelle le roi ne trouverait point d'appui parmi les seigneurs , et que de son côté se garderait bien de comprimer l'empereur Othon , auquel Lot-her venait de faire une guerre si peu motivée et si désastreuse.
Il n'y avait donc pas de temps à perdre. L'influence de Hugues venait d'être doublée par sa belle défense de Paris , et par les victoires remportées sur les Allemands en retraite. De retour à Laon avec une armée qui connaissait à peine le roi, et qui, au contraire, avait appris à connaître Capet, la royauté de Lot-her n'était plus qu'un pro-
blême dont le duc de France pouvait à son gré envoyer son souverain chercher la sohition dans un cloître. A qui demander secours alors? sinon à l'empereur d'Allemagne, dont la famille avait si souvent prouvé aux rois de France qu'il était dans sa volonté et dans son pouvoir de les protéger. Il fallait donc se hâter de faire la paix avec lui, une paix qui lui fût avantageuse comme une victoire , afm qu'il oubliât sa défaite, une paix qui lui donnât plus que la guerre ne lui avait ôté , une province au lieu d'une armée. Et quelle province pouvait mieux remplir le double but politique du roi que le petit royaume de Lorraine, des frontières duquel l'armée germanique pouvait en trois jours pénétrer au cœur de la France.
La paix fut donc faite et la Lorraine cédée.
Dès lors le parti national renonça à déraciner violemment cette dynastie vivace, que les armes étrangères avaient deux fois replantée sur le Irone de France. Hugues se contenta d'enlever petit à petit le pouvoir des mains royales pour le concentrer entre les siennes; il y réussit si bien, que, sans porter le titre de roi , il gouvernait déjà de fait ^ , lorsque Lot-her mourut à Reims, dans la quarantecinquième année desonâge et la trente-deuxième de son règne , après s'être fait associer son fils Lud-wig.
1 « Lotharius rex Francise prxlatus csl solo iiomiiie, Hugo >cro. non nominc, sed actu et opère. « (Gibf.rti Epistolœ.)
Alors le duc de France, Hugues Gapet, ne fut plus qu'une espèce d'héritier, attendant patiemment au chevet de la royauté agonisante qu'elle rendît le dernier soupir. Aussi à peine eut-elle, au bout de quinze mois, expire dans la personne de cet enfant, dernier avorton de la mère dont les larges flancs avaient porté Karl-le-Grand , que, sans s'inquiéter d'un oncle, d'un Karl, duc de Lorraine, qui voulut en vain faire valoir ses droits à la couronne, on la donna à Hugues Capet, unanimement, par acclamations publiques , par entraînement national : non , comme le disent quelques historiens, parce qu'il se rattachait à la tige Carolingienne par Hilde-brand, frère de KarUe-Martel ', mais , au contraire, parce qu'au-delà de Piod-bert-le-Fort on ne voyait plus clair dans sa race, et qu'il fallait à la nation nouvelle un homme complètement nouveau. Car, nous l'avons dit, il y avait entre la France et la race Carolingienne une haine invétérée, et l'élection de Hugues ne fut rien autre chose que la réussite d'une entreprise commencée depuis longues années, celle d'arracher du royaume de France la postérité des rois Franks ^.
Ainsi, dans ces duels solennels d'un principe contre une race, le combat peut être prolongé,
^ M. le duc d'Épernon.
- Hugo-Capet more patrum suorurn, odio motus antiquo, genns Caroli cupiens c/Wc/'c de regnoFrancorum. (^Scripl. rer, franc.)
sans que le résultat soit cependant douteux; c'est la lutte de l'ange et de Jacob; elle dure une nuit ou un siècle, peu importe, car à la fin l'homme est toujours vaincu.
Nous nous sommes longuement étendus sur la décadence de cette monarchie; nous sommes ejitrés dans tous les détails de sa chute ; nous avons essayé de retrouver les causes dont les historiens qui nous ont précédés n'avaient encore montré que les résultats , et notre conviction est que nous avons reproduit fidèlement les intérêts opposés de la nation française et de la dynastie franke , et que, par conséquent nous avons, autant que cela était possible dans les étroites limites que nous impose lUî résumé, présenté sous son véritable jour le plan, sinon les scènes, du drame Carolingien, dont la mort de Lud-wig V fut le dernier acte.
Nous voyons donc nos ancêtres, soumis à celte grande et inévitable loi du progrès, accomplir tout d'abord, par le renversement des rois Mere-wigs, une première révolution, qui n'est que la substitution du pouvoir de la cheftainerie austrasienne au pouvoir royal neustrien, révolution entre les conquérans, révolution de famille, à laquelle le pays conquis, encore étourdi de son envahissement, ne
1 M. Augustin Thierry est le premier, ee nous scnihle, dont le 1 oup d'œil rapide et sûr ail distingué quelque chose de positiT dans le chaos de la seconde race.
prend aucune part et semble ne faire aucune attention.
Sous la seconde race , seconde révolution ; mais révolution changeant de physionomie, révolution du pays conquis contre les conquérans; lutte du parti national contre le parti germanique; réaction du pouvoir de droit contre le pouvoir de fait; plaidoyer à main armée, par lequel la nation demande , non pas encore à se gouverner elle-même , mais à être gouvernée par l'homme de son choix.
Puis la troisième race verra s'accomplir à son tour une troisième révolution ; révolution du pouvoir populaire contre le pouvoir monarchique national ; réclamation des droits de tous contre le privilège de quelques-uns et le despotisme d'un seul; lutte dans laquelle la royauté combat corps à corps avec la liberté , non plus pour un changement de nom , pour une substitution de place, mais pour sa propre existence; duel à mort, sans pitié, sans miséricorde, dont le champ clos est la place de la Révolution , et le juge de camp le bourreau.
La race des Carolingiens avait régné ^36 ans, et, se divisant en trois branches, avait occupé séparément les trois grands trônes que Karl son ancêtre avait réunis sous un seul empire : trône de Germanie, trône de France, trône d'Italie; et, chose bizarre, elle les avait perdus tous trois sous trois rois du nom de Lud-wig. Pendant ce laps de temps,
RACE CONQUÉRANTE. i42
les rois franks avaient plusieurs fois changé leur résidence; et, selon leurs inclinations ou la force des événemens , avaient transporté le siège du royaume dans des villes nouvelles : Peppin avait choisi Paris ; Karl-le-Grand et son fils , Aix-la-Chapelle et Thionville; Karl-le-Chauve , Soissons et Compiègne; Karl -le -Simple, la ville de Reims; enfin , Lud-wig d'outre-mer et ses deux fils , ces rois de la guerre civile, la cité presque imprenable de Laon.
Sous la monarchie franke, comme l'indique le nom que nous lui avons donné, les mœurs romaines disparaissent peu à peu, et le royaume commence à prendre en lui-même sa couleur nationale. La forme et l'étoffe des vétemens changent : Karl-le-Grand ne porte déjà plus la chlamyde ni le manteau l'omain de Hlode-wig. « Il porte , dit Eghinard , l'habit de ses pères : il avait sur la peau une chemise et des hauts-de-chausses de toile de lin ; par dessus étaient une tunique serrée avec une ceinture de soie et des chaussettes; des bandelettes entouraient ses jambes; des sandales renfermaient ses pieds ; et , l'hiver, un juste-au-corps de peau de loutre lui garantissait du froid les épaules et la poitrine. Il était toujours couvert de la saye des venétes , et portait une épée dont la poignée et le baudrier étaient d'or ou d'argent, et quelquefois même une autre enrichie de pierreries : mais ce n'était que
les jours de très-grande fête, ou quand il donnait audience aux ambassadeurs des autres nations. Il méprisait les habits étrangers, quelque riches qu'ils fussent, et ne souffrait pas qu'on l'en revêtit : deux fois seulement, dans le séjour qu'il fit à Rome; d'abord , à la prière du pape Adrien , ensuite , sur les instances du pape Léon , il consentit à prendre la longue tunique, la chlamyde et la chaussure romaine. » Entre ses mains , le glaive s'allonge et devient une épée qui prend un nom de baptême : on VappeUe Jojeuse j parce que, la guerre étant l'élément de ces peuples encore primitifs, tirer l'épée du fourreau c'est donner un signal de joie. Bientôt la conquête de l'Italie fait naître le goût des habits de soie , ornés de ces pelleteries que les peuples de l'Adriatique rapportaient de l'Orient ; les petits manteaux des Gaulois paraissent., aux conquérans, préférables aux grandes toges consulaires : vers le commencement de la seconde race , la cuirasse de mailles couvrant tout le corps lemplace la cuirasse antique qui ne défend que la poitrine; enhn, une visière s'adapte au casque et protège le visage de celui qui le porte.
Une apparence de législation s'établit à son tour. Les capitulaires succèdent au Code Théodosien ; les lois somptuaires sont promulguées; les épreuves du fer, du feu et de la croix sont adoptées. Une ordonnance de Karl-le-Giand institue en France les
RACE CONQUÉRANTE. Uj
premières foires dites du Landy. Enfin , quelques réglemens ajoutes aux capilulaires font remonter à eux la perception des impôts qui servent aux dépenses royales , en prélevant au profit du souverain la dixième partie du profit que les Juifs , et la onzième partie du bénéfice que les Chrétiens j^our-ront faire dans leur commerce; de plus, ils établissent des droits de passage, de pontage, d'entrée et de sortie , et nomment des gens préposés à la recette de ces droits.
Les jeux changent aussi de nature. Aux combats d'hommes et d'animaux dans les cirques , succède la chasse , autre espèce de combal ; puis viennent les danseurs de corde , les jongleurs et leurs vieilles, et après eux les mimes menant en lesse des ours et des singes qu'ils ont dressés à imiter grotesquement les actions habituelles de la vie humaine.
Une ombre de httérature , encouragée par la fondation d'une académie , se glisse aussi dans cette époque transitoire. La langue romane se forme par le mélange du latin, du celtique et du teuton ^ L'arithmétique, la granmiaire et le chant ecclésiastique sont enseignés dans des écoles fondées à cet effet ; Karl-le-Grand fait recueillir les chants populaires des franks; les ouvrages d'Aristole, d'ilip-
1 Nous verrons plus tard Rabelais y introduire les racines grecques.
pocrate et de Gallien sont traduits par les Arabes ; enfin , la religieuse Rascoïtbe compose un recueil de poésies latines.
Les sciences apparaissent timidement à leur tour : la chimie est cultivée , par les Arabes , dans le Midi de la France; Lud-wig-îe-Débonnaire étudie l'astronomie ; enfin , une école de médecine , fondée à Salerne en 984 -, envoie en France quelquesuns de ses élèves.
La monnaie subit à son tour ses cbangemens. Elle se divise en livres, sous et deniers : d'un coté, elle office l'empreinte du portrait du roi qui la fait frapper ; de l'autre, celle d'une croix simple ou double entre un alpha et un oméga , emblèmes du Christ , qui est le commencement et la fin de tout ; enfin , l'exergue , est cette devise latine, adoptée par Karl- Îe-Grand, dans laquelle est renfermée toute une révolution politique , c'est-à-dire l'abolition du droit de l'élection , et la reconnaissance du droit divin : Karolus Magnus gratiâ Dei rex.
Sous Raoul, des fabriques de toile de chanvre sont établies; et, ce premier pas de l'industrie constaté, le commerce se cramponne au sol qu'il n'abandonnera plus.
L'aspect politique du royaume subit une modification encore plus importante. Une grande transformation sociale s'opère au moment où tombent les derniers rois chevelus , et où s'élèvent les pre-
miers rois Carolingiens. C'est le passage de l'escla- Yage au servage ; c'est le premier pas fait vers la liberté , — pas chancelant et aveugle , comme celui d'un enfant; — première étape qui conduira l'homme vers des contrées inconnues et cachées bien loin derrière l'horizon qu'il a d'abord embrassé. Nous avons vu commencer cette transformation , sous la première race , avec l'abandon en propriété des fiefs et des bénéfices qui amène le système féodal que nous voyons s'établir sous la seconde , et qui doit se régulariser sous la troisième , en prenant le nom de grande vassalité. De cette époque datent , non-seulement les maisons puissantes qui formeront la noblesse française, mais encore les noms aristocratiques qui désigneront ces maisons. Les chefs qui recevaient des terres du roi, pour tirer plus grand honneur de ces dons, substituaient les noms territoriaux de leurs nouvelles propriétés aux noms franks, sous lesquels ils étaient connus, et les ajoutaient à leurs prénoms baptismaux. Ainsi , nous les voyons d'abord, sous le titre de chefs , posséder la terre sans le nom ; sous le titre de grands vassaux , posséder la terio et le nom ; puis enfui , sous le titre d'aristocrates , se parer encore du nom , quoiqu'ils ne possèdent plus la terre.
L'église, que nous avons promis de suivre dans la représentation des intérêts populaires, arrive,
SOUS la seconde race , à son plus haut degré de puissance , et fait payer cher à l'usurpation l'huile sainte qu'elle a versée sur sa tête : les papes appliquent au temporel le droit de lier et de délier qu'ils ont reçu pour le spirituel ; mais ces premiers essais du pouvoir pontifical sont faits dans un but démocratique : il arriva que les fils de ceux qui avaient donné des terres aux communautés , et l'on se rappelle que les communautés c'était le peuple, voulurent parfois leur reprendre tout ou partie de ces terres ; une plainte était alors adressée par les religieux à l'abbé, par l'abbé à l'évéque, et par Tévéque au pape. Celui-ci sommait le roi ou le chef usurpateur de rendre au peuple ce qui appartenait au peuple y comme Jésus avait dit : de rendre à César ce qui appartenait à César ; et si le spoliateur s'y refusait, l'excommunication remplaçait , par son influence spirituelle , l'emploi des moyens temporels , qui , à cette époque encore , manque à la papauté : voici de quelle manière étaient formulées ces excommunications; l'exemple que nous citons ne laisse aucun doute sur le cas pour lequel celle-ci fut lancée.
c< Touchant les usurpateurs des biens ecclésiastiques, que les sacrés canons rédigés par l'esprit de Dieu , et consacrés par la vénération du monde entier, ainsi que les décrets des pontifes du siège apostolique, ont déclaré devoir demeurer sous le
poids de Fanathème, jusqu'à ce qu'ils eussent régulièrement satisfait , et touchant les ravisseurs dont l'apôtre, parlant au nom du Christ, a témoigne qu'ils ne possèdent pas le royaume de Dieu ; interdisons à tout vrai chrétien de prendre sa nourriture avec de tels hommes, tant qu'ils persévéreront dans leur crime; nous décrétons, en vertu de la puissance du Christ, et par ce jugement, que, si avant les prochaines calendes de novembre, ils n'ont pas restitué aux églises, auxquelles ils appartiennent , en leur faisant satisfaction régulière , les biens qu'ils leur ont injustement enlevés , ils soient, jusqu'à restitution des biens ecclésiastiques, et jusqu'à ce qu'ils aient fait satisfaction, tenus éloignés de la communion du corps et du sang du Christ; en sorte que, selon la parole du prédicateur par excellence, et la publication de votre autorité, livrés qu'ils seront à Satan , leur àme soit sauvée au jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ i. »
Ces essais, qui prouvent à l'église sa puissance, entraînent la papauté à la tyrannie , et la prélalure à l'orgueil : les souverains pontifes font et défont les rois , donnent et retirent les trônes : les évéques obtiennent le pas sur les seigneurs,
1 Cette formule d'excommunication est la même qui avait été employée par saint Paul, dans sa première épître aux Corinthiens, chapitre V, volume 5, contre un chrétien coupable d'intrigue airec sa bellc-mèi^.
se font nommer les premiers dans les diplômes, et signent immédiatement après les rois; ils ont droit de justice, comme des princes , font battre monnaie , comme des souverains , lèvent des impôts et des soldats, comme des conquèrans, et rattachent les biens envahis aux biens concèdes, la conquête aux bénéfices. Enfin, la Rome d'Etienne III est redevenue la rivale de la Rome d'Auguste; et la ville aux sept collines continue de mériter encore le nom de la Ville-Eternelle. Nous la verrons, sous la troisième race, perdre cette influence, du moment ou, devenant aristocrate de démocrate qu'elle était , elle adoptera les intérêts de la royauté contre les intérêts du peuple.
De son côté , et à l'aide des troubles qui divisent les héritiers de Karl-le-Grand , les seigneurs , comme nous l'avons déjà dit , échappent à l'influence royale : c'est à qui profitera de la faiblesse de Lud-wig-le- Débonnaire, de la folie de Rarl-le-Simple , et de la captivité de Lud-wig-d'Outre-mer, pour se soustraire à l'inféodalité. Les fils de ceux qui ont reçu ces biens de la munificence royale, pensent que le souverain les a donnés dans un but d'intérêt , et non dans un mouvement de générosité : ils se disent que , si leurs pères avaient voulu les prendre, et de plus grands encore , sans les demander, la royauté, occupée de ses guerres civiles et de ses
guerres étrangères , eût été trop faible pour se faire justice de cette spoliation. Dès lors, tout sentiment de reconnaissance disparaît de la part de seigneurie à l'égard de la royauté qui lui a donné ses terres , comme il a disparu de la part de la royauté à l'égard de la seigneurie qui lui a donné son trône : c'est par la grâce de Dieu que Karl-le-Grand est roi ; un' siècle s'est à peine écoulé depuis sa mort, et sa race n'est pas encore éteinte, que voilà les nobles qui ne veulent plus relever de leurs souverains, et qui , à leur tour, se font comtes et marquis par la grâce de Dieu.
Quant au prétendu démembrement de l'empire , — auquel tous les historiens ont attribué la chute rapide de cette race , dont le cœur avait si vigoureusement battu dans la poitrine de Karl-le- Grand, chute dont nous croyons avoir indiqué les véritables causes , — quant à ce prétendu démem brement, disons-nous, leur erreur est venue, C(' nous semble, de ce qu'au lieu de s'arrêter aux causes naturelles et territoriales , ils ont recherche les causes accidentelles et politiques ,.
Une comparaison toute matérielle , et qui peindra pour la vue, rendra, nous l'espérons, parfiii-
1 Que l'on nous permelte, éclairé que nous soninics par la haulc discussion de M. Augustin Thierry, de le préseuter à nos lecteur.., sous son véritable point de vue , et d'écarter celui sous lequel Montesquieu lui-méuie l'a considéré, et tant d'autres après lui.
lement claire pour chacun , Fidee que nous nous sommes faite de ce démembrement d'un grand empire unitaire en neuf royaumes séparés.
Peut-être quelques-uns de nos lecteurs ont- ils été en Suisse, et sont-ils montés au sommet du Righi. Alors , du point culminant de cette montagne ils ont pu , en regardant autour d'eux, apercevoir neuf lacs renfermés dans les bassins que la main de Dieu leur a creusés : ils ont remarqué que chacun de ces lacs, séparé de ses voisins par l'exhaussement du terrain qui forme ses bords, différait, grâce à ces séparations, de tous les autres, par la forme de ses rives et par la couleur de ses eaux. Eh bien ! qu'ils supposent un instant que, du sommet neigeux du montPilate, l'Oule dans le plus grand de ces neuf lacs, dans celui des quatre cantons, par exemple, un de ces blocs de glace qui , dans ce pays des hautes cimes , n'est qu'un fragment, tandis que pour nous ce serait une montagne. En tombant dans le lac, il y déplacera un certain volume d'eau; cette eau s'élèvera au-dessus de ses rives , l'inondation gagnera de vallée en vallée ,'^ et bientôt les neuf lacs n'en formeront plus qu'un , car les terrains intermédiaires seront submergés.
La cimmense qui, le lendemain de ce jour, semblera avoir placé là son lit depuis le commencement des siècles, et qui cependant s'y sera couché
de la veille ; espèce d'océan que l'on croira creusé partout à la même profondeur, et qui, à certains endroits, couvrira à peine la surface de la terre; nappe d'eau incommensurable , uniforme .de coule ur à sa superficie, et qui gardera dans ses profondeurs ses reflets primitifs.
Qu'un voyageur ignorant gravisse alors le^Righi , qu'on ne lui dise pas : « Il y avait là neuf lacs qu'un accident, une conquête d'eau a réunis, » et certes il n'en verra qu'un, et, par conséquent, il reviendra convaincu qu'il n'y en a qu'un.
Cependant, par l'action de l'eau qui ronge la partie qui est en contact avec elle , par l'action de l'air qui ronge celle qui est en contact avec lui, le bloc de glace diminue, continuant néanmoins, tant qu'il existe , d'alimenter par sa fonte l'inondation qu'il a produite; seulement, c'est une île qui perd chaque jour de son étendue et de sa hauteur, et qui finit par disparaître entièrement.
Dès lors , le lac immense , dont la source accidentelle est détruite, commence à décroître; les pointes de terrain les plus élevées apparaissent peu à peu à sa surface ; c'est à son tour la terre qui gagne , c'est maintenant l'eau qui se relire; à la disparition de la cause qui a troublé l'harmonie, l'harmonie renaît; les eaux rentrent lentement dans leurs limites naturelles, mais elles y rentrent. La première division se re[)roduit, et les neuf lacs reparaissent
enfin isolés les uns des autres, et différant, comme auparavant, de forme et de couleur.
Alors , que le voyageur qui les a trouvés réunis en un seul, retourne visiter les mêmes contrées; qu'au lieu du lac immense qu'il a vu , il compte ces flaques d'eau partielles. — Qu'on lui demande les causer de ce changement, et il les épuisera toutes avant d'arriver à deviner juste.
Eh bien ! il en est ainsi du grand empire de Karl , empire hétérogène, à qui la conquête donna une apparence d'homogénéité ; océan d'hommes qui, à sa superficie, parut un instant former un seul peuple , tandis qu'un plongeur vigoureux, en pénétrant dans ses profondeurs , eut distingué des races et des coutumes opposées , et entendu parler neuf langues différentes; nappe d'eau, dont la crue ne s'était arrêtée qu'aux grandes limites, et avait couvert les limites intermédiaires.
Aussi, quand la main qui contenait ces peuples se fut glacée; quand le génie qui les enfermait tous dans un seul cadre se fut éteint; quand, enfin , la source de cette inondation guerrière fut tarie, les Franks se retirèrent, comme des eaux égarées qui redescendent à leur lit. Les limites des royaumes submergés par l'empire reparurent. Chaque peuple reconnut le bassin qui devait le contenir; chaque homme revint au centre où l'appelaient ses mœurs, sa langue, ses habitudes. Les fils d'un même père
continuèrent bien de régner sur ces nations séparées ; mais ce fut le roi qui adopta les mœurs de son peuple, au lieu de lui imposer les siennes; qui défendit les intérêts de ses sujets , au lieu de plier ses sujets à ses intérêts de famille; qui, de Frank qu'il était, devint Italien, Germain ou Bourguignon, selon que le hasard l'ayait poussé sur le trône d'Italie, de Germanie ou de Bourgogne ; et qui déclarant la guerre, selon l'exigence de ceux sur lesquels il régnait, à ceux qui régnaient près de lui, s'inquiéta peu du degré de parenté qui les unissait, et se soucia peu de mériter la qualification de mauvais frère ou de mauvais fds , pourvu qu'il conservât le titre de Roi.
De même nous avons vu de nos jours la main d'un homme de génie tailler, dans notre Europe moderne , un empire sur le patron de celui de Karlle-Grand. Les frères de cet homme devinrent les préfets royaux qu'il établit au centre des pays conquis, dont la capitale devenait le chef-lieu d'un nouveau département de la France. Un instant, cent vingt millions d'hommes obéirent à ses ordres; un instant il entendit crier aussi autour de lui, en neuf langues différentes : Vive Napoléon! — Napoléon-le-Grand ! — Car lui aussi avait fait déborder la France, tant il y tenait de |)lace! lui aussi l'avait, comme une inondation, répandue sur FEurope entière.
Eh bien ! lorsque l'homme qui avait lâché les écluses de la conquête fut tombé, n'avons-nous pas vu bientôt chaque peuple reprendre sa place, chaque chef-lieu de département redevenir une capitale? n'avons-nous pas vu, pour pousser la comparaison jusqu'au bout, les frères et les généraux de cet homme , devenus Italiens ou Suédois , adopter les intérêts de leurs peuples contre ceux de leur patrie, marcher, à la tête de leurs soldats étrangers, contre la France , leur mère, et, pour conserver le titre de Rois , mériter aussi les noms de mauvais frères et de mauvais fils?