‹ Gaule et FranceChapitre 5 sur 7 · HUGUES CAPET · texte numérisé non relu

HUGUES CAPET

Le soin avec lequel nous avons suivi sous la seconde race la lutte du parti national contre la dynastie franke , nous dispense de combattre l'opinion, aussi radicalement fausse qu'elle est généralement répandue, que l'avènement au trône de Hugues Capet est une usurpation. Le duc de Paris fut librement élu à l'unanimité, par la pleine et entière volonté de ses pairs , volonté qui ne fut, nous le répétons , que l'expression du désir national.

Mais la France sur laquelle il va régner, n'est plus le royaume frank de Karl-le-Grand , obéissant à une volonté unique, à un pouvoir indivisible. Ce

' « Nec iste Hugo regiii iuvasor aut usurpator aliqualitor est indicandus queni regni proceres eligerunt, » (Nangis.^

litre même de pair que nous venons de prononcer pour la première fois, annonce que le nouveau roi n'est que le premier entre ses égaux; et, quoique la France s'étende encore des rives de l'Escaut et de la Meuse jusqu'à celles de l'Èbre, des bords du Rhône jusqu'aux plages de l'Océan , nous allons voir que celui qui porte le nom de son roi est peutêtre celui qui possède la plus mince partie de son vaste territoire.

Prenons, les uns après les autres, ces sept pairs dont Hugues portera le nombre à douze; nombre qui restera le même jusqu'au temps de Froissard, qui les appellera les douze frères du royaume. Voyons ensuite quelle est la portion de terrain qui appartient à chacun d'eux, et ce qui restera après cet examen sera la part de la royauté.

C'est d'abord Eren-hulf ou Arnoult II , comte de Flandre, qui possède toutes les terres comprises entre l'Escaut, la Mer et la rivière de Somme.

Viennent ensuite Here-bert ou Herbert, comte de Vermandois , dont les propriétés sont le comté de Senlis, plusieurs terres de l'Ile de France, auxquelles il joint une partie de la Picardie et de la Champagne.

Hein-rick, ou Henri, frère de Hugues Capet, duc de Bourgogne, qui occupe dans la province de ce nom tout ce qui ne relève pas du royaume de. Conrad-le-Pacifique .

RACE NATIONALE. IGI

Rik-hard ou Richard, beau-frère de Hugues Capet, duc de Normandie et de Bretagne. Nous avons dit quels étaient ses états , en rapportant la cession de Karl-le-Simple à Hrolf-le-Danois. Ils formaient le plus puissant vasselage de la couronne. De plus , les ducs de Normandie se prétendaient affianchis de l'obligation de fournir des troupes aux rois de France , et ifs étaient si riches , qu'ils eussent pu soudoyer leurs maîtres.

Wil-helm, ou Guillaume Sanche,duc de Gascogne, qui commande à toute l'étendue de pays qui s'étend entre la Dordogne, la Garonne, les Pyrénées et les deux mers ; mais bientôt ce pays deviendra un arrière-fief, et passera sous la seigneurie directe et immédiate des ducs de Guyenne.

Raymond, comte deToulouse, qui joint au comlé de ce nom la principauté de Languedoc et le duché deSeptimanie: un de ses descendans deviendra plus tard un des plus puissans feudataires de la couronne, sous le nom de duc de Narbonne.

Enfui, Wil-hem^ ou Guillaume, surnommé Fierà-bras, duc de Guyenne ou d'Aquitaine, qui eut tenu le plus grand fief du royaume, s'il l'avait pu complètement réunir sous son obéissance. Mais-, au milieu du désordre général de la monarchie, les sires

' Nous allons voir maintenant les noms propres subir une troisième transformation, et prendre l'orthographe qu'ils ont encore conservée de nos jours.

de Bourbon, les ducs d'Auvergne, les comtes de Bourges, d'Angouléme, de la Marche et de Périgord y avaient formé des ëtabiissemens indépendans, où ils jouissaient de leurs possessions à titre de propres, et presque sans féodalité.

Ce compte fait, il ne resterait donc au roi de France qu'une partie du Soissonnais , la ville de Laon , et quelques villes de la Champagne, si Hugues Capet, en montant sur le trône, ne réunissait à ces terrains morcelés ce qu'il possède en propre, c'est-à-dire le comté de Paris , l'Orléanais , le pays Chartrain , le Perche, le comté de Blois, laTouraine, l'Anjou et le Maine.

Mais à peiiie roi, Hugues Capet va^ comme Peppin-le-Bref, rompre avec le principe auquel il doit la royauté, et sacrifier le pouvoir temporel au pouvoir spirituel, en faisant sacrer, de son vivant, son fils Robert, roi de France. Cet exemple suivi tourà-tour par Henri P^, par Philippe, par Louis VI , et par Louis VIT , consolidera dans la dynastie une royauté héréditaire de huit siècles, que renforcera, dès l'abord, le droit de primogéniture, établi par une ordonnance de 993 , laquelle déclare : « que dorénavant le titre de roi ne sera donné qu'à l'aîné, qui aura droit et pouvoir sur tous ses frères, qui le vénéreront comme leur seigneur et père, et qui n'auront pour tout partage que les terres qu'il leur assignera en apanage, lesquelles terres relèveront

de sa couronne , à qui elles devront hommage , et seront augmentées ou amoindries, selon le bon plaisir du roi ^ ».

Bientôt Hugues, qui a vu, par l'exemple dePeppin et par le sien propre , combien les charges de maire du palais et de duc de Paris , qui concentrent dans les mains d'un vassal des pouvoirs presque royaux, sont dangereuses aux souverains, médite de les abolir : mais , n'osant le faire brutalement, il assemble les pairs , leur déclare qu'également affectionné à tous, également reconnaissant envers tous, appréciant également les droits de tous, et ne voulant pas semer la division entre eux par la nomination d'un seul à une charge qu'il voudrait pouvoir leur accorder en commun , parce qu'ils en sont également dignes, il la donne en leur nom à son fils , que la France a nourri et élevé pour son service, et qu'il crée leur représentant. Ainsi il confisque à son profit cette charge qui, confiée à d'autres mains qu'à celles de son héritier, pouvait lui devenir funeste ; et , comme le dit Jean de Serre, il la tue, mais il lui donne une sépulture dorée, en l'ensevelissant dans la famille royale ; puis il lui substitue la charge de connétable, qui, ne réunissant pas les mêmes pouvoirs, ne pouvait lui inspirer les mêmes craintes.

' Jean de Serre.

Du reste, ce système d'hérédité, que nous regardons aujourd'hui comme désastreux parce qu'il se prolonge au milieu d'une société formée , était nécessaire pour consolider une société naissante. Les fils , en héritant du trône , poursuivirent la pensée paternelle , et perfectionnèrent le système féodal , qui fixa l'organisation hiérarchique de ces grands seigneurs turbulens, toujours prêts à abattre l'arbre avant qu'il n'eût porté ses fruits. En perdant le droit de créer, ils perdirent aussi la puissance de détruire; la royauté ne fut plus forcée d'appeler à son aide , pour combattre le pouvoir temporel des seigneurs , le pouvoir spirituel des papes , et le coup qui frappa la noblesse alla par ricochet atteindre l'église. Dès que la monarchie devint héréditaire, elle se trouva indépendante des deux pouvoirs dont elle avait jusque-là été contrainte d'invoquer tour-à-tour l'assistance, et, n'ayant plus besoin de concéder à l'un pour obtenir son appui contre l'autre, elle put maintenir entre eux l'équilibre et conserver la suprématie.

Enfin l'organisation féodale constitua la nation, créa des mœurs, consolida des institutions, nous! donna de grands hommes et de grandes choses, de grands noms et de grands souvenirs; car elle vit naître la chevalerie, les croisades et l'affranchissement des communes C'est l'âge héroïque de la France.

L'exposé que nous venons de faire des résultats du règne de Hugues Capet nous dispense d'en dé-

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lailït^r les actes. Ajoutons seulement que c'est sous lui que Paris redevint la capitale du royaume : prérogative que cette ville avait perdue sous la seconde race, et qu'elle conserva constamment sous la troisième.

Hugues mourut l'an 996. Son fils Robert lui succéda : il avait été sacré à Reims en 990, et avait épousé , avec l'autorisation des évéques français , Bertlie , sa parente ^ Excommunié par le pape pour le fait de ce mariage, il tenta, autant qu'il fut en son pouvoir, de lutter contre l'excommunicalion. Alors le saint père, voyant son obstination, mit le royaume de France en interdit. L'église cessa aussitôt de célébrer les offices divins, refusa d'administrer les sacremens et d'ensevelir les morts en terre sainte.Toute la maison du roi l'abandonna, et deux serviteurs restèrent seuls près de lui ; encore faisaient-ils passer par le feu tout ce qui avait servi à son usage.

Robert céda : la désertion des grands, les murumres des petits lui firent craindre une révolte. La dynastie Capétienne était encore mal enracinée

^ << F^lle était veuve d'Eudes , comte de Chartres et de Blols , et fille de Conrad, roi de Bourgogne. Les deux motifs de l'excommunication prononcée par Grégoire furent, d'abord , que Robert avait tenu sur 1rs fonds de baptême ini des eiifans du premier mariage de Berthe; ensuite, que Robert et Bertlie étaient cousins au qualrièmc degré. » (Duchf.swe, tome 4, pagp Sh.^

au sol, et la moindre tempête pouvait la renverser. Berthe fut répudiée en 997, emportant, comme une yaine consolation, le titre de reine qu'elle conserva toute sa vie.

Constance, fdle du comte de Provence, lui succéda. Ce fut une jeune et belle reine , capricieuse et altière. Née dans un climat voluptueux , échauffée dès sa jeunesse par le soleil du midi, pénétrée de ces émanations de mœurs et de littérature orientale dont les Arabes avaient parfumé TEspagne et le Languedoc, elle et sa suite firent avec la cour sévère des rois de France au milieu de laquelle ils arrivaient, un singulier contraste. Un goût inconnu de poésie se répandit : — poésie vulgaire, nationale, maternelle. Bientôt la langue se divise en deux idiomes : idiome du Nord , idiome du Midi : — langue d'Oyl, adoptée par les trouvères, — langue d'Oc, employée par les troubadours. Guy d'x\rezzo invente les six notes musicales . L'harmonie succède à la psalmodie : le poème national à l'hymne latine. La France a une littérature ^.

"^ Ut, ré, mi, fa, sol, la. — Ce n'est qu'il y a environ cent cinquante ans que si fut imaginé par un français nommé Lemaire.

^ Ce changement fut considéré par les auteurs contemporains comme une calamité permise par le ciel, en punition des péchés de la nation. — Voici ce qu'en dit Raoul Glaber : « Nous croyons bon de rappeler aussi, en terminant ce troisième livre, la vengeance par laquelle le seigneur, auteur de tout bien, imagina alors pour faire expier au genre humain son insolence et ses crimes. Vers l'an 1000 de l'in-

Litléialure neuve, sonore, naïve et brillante, qui n'emprunte rien aux autres nations, puise tout en elle-même, et devient, comme toute littérature primitive, l'histoire du peuple qui la crée.

Pendant que la révolution littéraire s'opère etoc-

carnation , quand le roi Robert eut épousé Constance, princesse d'Aquitaine, la faveur de la reine ouvrit les portes de la France et de la Bourgogne aux naturels de l'Auvergne et de l'Aquitaine. Ces hommes vains et légers étaient aussi affectés dans leurs mœurs que dans leur costume. Leurs armes et les harnais de leurs chevaux étaient également négligés ; leurs cheveux descendaient à peine à la moitié de la léte; ils se rasaient la barbe comme des jongleurs , et portaient des chaussures indécentes (des bottes). Hélas ! cette nature de Franks , autrefois la plus honnête , et les peuples rudes de la Bourgogne imitèrent bientôt ces exemples criminels, et bientôt retracèrent fidèlement toute la perversité et l'infamie de leurs modèles. Si quelque prêtre, quelqu'homme aimant et craignant Dieu, venait à réprimander une telle conduite, on traitait son. zèle de chose folle. Cependant le *père Guillaume, bannissant un vain respect humain, et s'abandonnant à ce que lui inspirait l'esprit saint, reprocha vivement au roi et à la reine de tolérer de pareilles indignités dans leur royaume, si renommé, entre tous les autres, pour son attachement à l'honneur et à la religion. Il adressa de même aux seigneurs d'un ordre et d'un rang inférieurs, des reproches si éloquens et si sévères, que quelques-uns renoncèrent aux modes nouvelles , et revinrent aux anciens usages. Le saint homme voyait dans ces innovations le doigt de satan , et assurait qu'un homme qu'on ensevelirait avec cette livrée du démon, ne pourrait plus s'en débarrasser de toute l'éternité. Cependant les usages nouveaux prévalurent auprès de la plupart ; et, voyant cela, j'ai dirigé contre eux les vers héroïques que voici :

Mille ans après que la Vierge a donné le Seigneur au monde. Les hommes se précipitent dans les plus funestes erreurs.

cupe les esprits, la révolution politique se consolide.

Le roi dénie à Henri de Bourgogne, son oncle, mort sans postérité, le droit de disposer de son duché en faveur d'Otlion Guillaume, fils d'un premier lit de la duchesse. Il attaque la Bourgogne, la soumet, après une guerre de cinq ans, et donne cette province au prince Henri , son second fils.

A son retour à Paris, il apprend l'établissement, dans ses états , d'une nouvelle secte qui rejette les mystères et les sacremens^ et à la tète de laquelle

Cédant à l'attrait de la variété,

Nous prétendons régler nos mœurs d'après la mode nouvelle ,

Et cet amour imprudent de la nouveauté nout entraîne au milieu des

dangers.

Les siècles passés ne sont plus qu'un objet de risée pour le nôtre. Un mélange de frivolités et d'infamies vient corrompre nos coutumes.

Désormais les esprits ont perdu tous les goûts sérieux , et jusqu'à la

honte du vice.

L'honneur et la justice , la règle des gens de bien , ne sont plus d'aucun prix.

La mode du jour sert à former des tyrans contrefaits Avec des vêtemens écourlés et une foi équivoque dans les traités. La république dégénérée voit en frémissant ces usages efféminés. La fraude, la violence, tous les crimes se disputent l'univers ; Les saints ne reçoivent plus d'hommages; la religion n'est plus révérée. Là, les ravages du glaive; là, ceux de la famine et de la peste Ne peuvent corriger les erreurs des hommes ni lasser leur impiété ; Et, si la bonté du Tout-Puissant ne suspendait sa juste colère, L'enfer les eut déjà tous dévorés dans ses abîmes sans fonds. Telle est la puissance de cette malheureuse habitude du péché ; . Plus on commet de fautes, moins on craint d'en commettre encore ; Moins on fut coupable, et plus on redoute de le devenir.

s'étaient mis Etienne, confesseur de la reine, et Lisoie, clianoine de Sainte-Croix d'Orléans. Un concile fut établi en cette ville , à l'effet de juger ces hérétiques, qui furent tous condamnés à être brûlés. Le roi assista au supplice ; et la reine creva, avec la baguette qu'elle portait à la main, l'œil d'Etienne, son ancien confesseur. C'est à cette exécution encore plus qu'aux hymnes latines qu'il ' a composées, que Robert doit le surnom de pieux. Vers ce même temps , quelques Normands , qui revenaient d'un pèlerinage en terre sainte , abordent dans la principauté de Salerne, au moment où les Sarrazins en assiègent la capitale. Ils se jetlent dans la place, et y font de si grandes actions de valeur, que les Mahométans lèvent le siège. De retour en Normandie, les pèlerins racontent leurs faits d'armes, disent les généreuses récompenses ([u'ils ont reçues du prince qu'ils viennent de délivrer, excitent dans l'esprit aventureux de leurs compatriotes le désir d'aller chercher fortune de ce côté. L'un d'eux nommé Osmon Drogon, contraint de quitter le pays pour avoir tué un seigneur, part avec ses quatre frères, va offrir ses services au prince de Capoue, et jette, avec sa permission , les fondemens d'une ville, où viennent bientôt les joindre Tancrède de Hauleville et ses douze fils, tous en armes cl tous braves. Us conunencent par repousse!" les Sarrazins, puis les (iiecs, puis les

papes. La Sicile est conquise sur les trois puissances qui se la disputaient : une nouvelle monarchie s'élève, dont Roger, tlls de Tancrède, est le premier roi. Son fils Roger II lui succède , s'empare du royaume de Naples , et le sceptre reste dans sa descendance jusqu'à ce que les empereurs de la maison de Souabe viennent l'arracher à l'un de ses rejetons, que vengera plus tard Charles de France, frère de Saint-Louis , comte de Provence et d'Anjou. *'

Tandis que ces choses extraordinaires s'accomplissent , Robert , après avoir apaisé quelques troubles en France, associe , en 1007, son fils Hugues à la couronne, le fait reconnaître à Compiègne dans une assemblée générale de la nation ; et , dès lors, le nom de celui-ci figure dans tous les actes publics auprès du nom du roi son père 1.

A dater de ce moment , la paix établie en France ne fut plus troublée que par quelques dissentions domestiques que suscita Hugues, mécontent de l'influence qu'avait prise sur son père , et de la dureté que manifestait à son égard la reine Constance. Ces dissentions apaisées, il continua de partager le trône paternel ; mais bientôt il tomba malade et mourut, fort regretté de tous.

Robert alors s'associe Henri, ce second fils qu'il avait fait duc de Rourgogne. Constance qui lui

^ Helgald, Roberli vita.

préfère Robert, son troisième fils, pousse celui-ci à une révolte que le roi comprime bientôt ; et la Bourgogne, restée sans duc, est réunie au domaine de la couronne. Cette réunion est la première atteinte portée au système de la grande vassalité.

Une dernière tentative est faite à Compiègne contre le roi. Douze conjurés s'étaient réunis pour* l'assassiner, lorsque, averti à temps du complot, Robert les fait arrêter. Mais, tandis que les juges instruisent leur procès, le roi* les fait préparer à la communion par la pénitence: Puis, lorsqu'ils ont reçu le sacrement, il les invite à dîner tous avec lui, et le juge qui lui apporte la sentence à signer, le trouve à table , au milieu des douze coupables. 11 est inutile de dire que la sentence fut décbirée^

Bientôt après ceci , le roi tombe malade et meurt à Melun, dans la soixante et unième année de son âge, et la quarante-cinquième année de son règne.

Ce fut un prince bon, comme il en fallait un k la France naissante, après un prince fort ^. Il nourrissait tous les jours trois cents pauvres ; et le nombre de ces mallieureux monta quelquefois jusqu'à mille. Le jeudi saint, il revêtait un cilice,

^ « Ils furent jugés et condamnés; et il y eut contre eux autant tle sentences de mort qu'ils étaient d'hommes. »

(IIelG/VLD , TÏhi Rohcrli.)

~ «Il avait la taille élevée, la chevelure lisse et bien arrangée, les yeux modestes, la bouche agréable et douce pour donner le saint

les servait à genoux et leur lavait les pieds. C'est à lui qu'il faut faire remonter cet usage adopte par ses successeurs, de laver, à pareil jour, les pieds à douze pauvres, et de les servir à table avec les princes et les seigneurs de leur cour. Lorsque l'argent lui manquait pour faire l'aumône, il se laissait voler par ceux qui la lui demandaient. Helgald raconte qu'un voleur, nommé Rapaton , s'agenouilla derrière lui à l'église, et, tandis qu'il priait, lui coupa une partie de la frange d'or qu'il portait à son manteau ; comme il croyait n'avoir point été vu du roi, il se préparait à voler le reste, lorsque Robert se retourna et lui dit doucement : « Retirez-vous, mon frère; ce que vous avez doit vous suffire pour le moment, et le reste peut être nécessaire à quelque autre de vos camarades. »

Un autre join-, en allant à l'office du matin, il aperçoit deux personnes endormies dans un lit où il ne devait y en avoir qu'une seule. « Plaignant leur fragilité , dit encore Helgald , il ôte de son cou un vêtement de fourrure très-précieux, et, d'un coein* compatissant, le jette sur les coupables , afin qu'un autre que lui ne les voie pas, ordonne au serviteur

baiser de paix, la barbe assez fournie, et les épaules hautes. Lorsqu'il montait ^son cheval royal , (chose admirable ! ) les doigts de ses pieds rejoignaient presque le talon j ce qui, dans ce siècle, fut regardé comme une merveille par ceux qui le voyaient.

(Hklgaj.d, vi(a Robcril.)

qui le suit d'aller lui chercher un autre habit, et passe le temps de l'office à prier pour les pécheurs. »

De pareils faits appartiennent à l'histoire : ce sont plus que des anecdotes ; ce sont des jpeintures de mœurs.

C'est encore à ce roi que remonte^ le privilège de guérir les écrouelles en faisant le signe de la croix sur la plaie dés malades.

Henri V^ succède à son père en io3i. A peine est-il monte sur le trône que Constance, sa mère, toujours dans l'intention de donner la couronne à Robert, l'objet de sa prédilection , entraîne à la révolte Beaudouin, comte de Flandre, et Eudes II, comte de Champagne , et fait déclarer en sa faveur Dammartin , Senlis , Poissy, Sens, Coucy, et le Puiset. C'était plus de la moitié des places fortes du duché de France, qui, depuis que Hugues l'avait réuni à la couronne, était le patrimoine des rois. Henri fut donc forcé de sortir de Paris, lui douzième, et de se réfugier à Fécamp , où Robert II, duc de Normandie, que sa sévérité faisait nommer Robert-le-Diable , tenait sa cour ^

Le vassal donna une armée à son roi, et ce roi reconquit sa couronne. La mort de Constance, qui arriva en loSa , consolida la paix. Robert se soumit à son frère , qui lui pardonna et lui céda le duché

' Glnhert, (ra^. liist. m. s., apnd Duchés.

de Bourgogne , où celle branche loyale régna près de qualre siècles \

Bientôt Eudes, deuxième frère du roi, se révolte contre lui. Guillaume, bâtard de Robert~le-Diable , aide le roi à comprimer cette sédition ; et , à son tour, Henri aide Guillaume à se maintenir dans le duché de Normandie , qu'on lui conteste à la mort de Robert-le-Diable, qui expire à Nicée, en revenant d'un pèlerinage à Jérusalem.

Le reste du règne de Henri se passe à apaiser des querelles d'hérésie, à instituer les premières lois militaires sur les tournois, et à établir la trêve dite de Dieu ou du Seigneur, laquelle défend le combat, le pillage et le massacre, du mercredi au samedi. Puis, ayant associé son fils aîné, Pliilippe, à la couronne, et l'ayant fait sacrer le jour de la Pentecôte de l'an 1069, quoiqu'il n'eût que sept ans, il meurt subitement en 1060, d'une médecine prise mal à propos. ïl avait vécu cinquante-cinq ans et en avait régné trente.

Ce fut le premier roi du nom de Henri , nom fatal à tous ceux qui l'ont porté en France. Henri 1 ' meurt, ainsi que nous le voyons, probablement empoisonné; Henri II est tué dans un tournoi par Montgommery ; Henri III est assassiné par Jacques Clément; Henri IV est poignardé par Ravaillac;

1 Non plus à ihre de grand vassal , mais d'apanagisle.

enfin Henri V, né orphelin , \it dans l'exil, entre le tombeau de son père et la prison de sa mère ; — pauvre enfant qui expie les fautes d'une race , — pauvre innocent pris en holocauste au lieu des coupables ; — pauvre victime sacrifiée, entre la royaume morte et la république qui n'est pas encore née, à cette singulière déesse que l'on noxnuie transition.

Ces deux règnes furent longs ^ et calmes ^, comme cela convenait à la France, jeune et faible encore. Ce furent des règnes nourriciers, pendant lesquels germèrent les grands événemens qui devaient bientôt apparaître à la surface de la terre. Ils préparaient ce moyen âge si mal connu jusqu'à nos jours, âge de fer, à la tête aventureuse, au bras puissant, au cœur religieux. Enfin la nation se reposait, car elle allait mettre au jour quelque chose de plus grandque les révolutions passées; elle allait enfanter le peuple^, source de toutes les révolutions à venir.

Nous allons donc raconter, non pas le règne de Philippe r% mais les faits qui se passèrent sous son règne, l'un des plus Ipngs, et, par ses résultats,

"• Ils durèrent soixante-quatre ans.

2 « Le régne de Henri passa parmi des émeutes trop légères pour ébranler le corps de l'élat. » (Jean de serre.)

3 Nous avons vu , sous la première race, xiaîtrc dans lo sein de l'église, et sous une forme religieuse, ce peuple que noiH; allons retrouver aux bras do la nation , sous sa forme civile : c'est une transformation et voilà tout; le peuple qui était entré dans sa crvsalidi* avec la robe du préhe, m sort avec le jusle-an-corps du bourgeois.

l'un des plus imporlans de la monarchie i. Philippe fut un de ces hommes qui ne paraissent grands que grâce à une erreur d'optique causée par les évënemens à travers lesquels on les aperçoit, ^— un de ces hommes qui, comme François P"^, ont l'air d'être les pères d'un siècle et qui n'en sont que les accoucheurs.

En effet trois ëvénemens principaux, dont un seul suffirait pour remplir un règne ordinaire, — tant ils sont spontanés et inattendus dans leurs causes, immenses et influens dans leurs résultats, — prennent naissance sous ce règne.

Le premier fut la conquête de la Grande-Bretagne par Willielm ou Guillaume ^, qui en prit le nom de Conquérant, et devint roi d'Angleterre.

Le second fut l'entreprise des croisades , sous la conduite de Godefroy de Bouillon, qui devint roi de Jérusalem.

1 II dura de 1060 à 1108, c'est-à-dire quarante-huit ans.

2 Les moindres détails de ce grand événement sont devenus populaires depuis qu'ils ont trouvé un grand historien pour les raconter. Maintenant que la réputation do M. Thierry est faite , nous arrivons hien tard pour redire après tant d'autres qu'il nous paraît être le seul qui réunisse à im aussi haut degré la conscience de l'investigation, la science des causes, la clarté de la narration, la puissance du style, et la vérité des détails. N'importe : nous ne pouvons résister au désir d'exprimer une admiration que le public et lui doivent rec^arder comme d'autant plus sincère que nous ne connaissons que ses œuvres.

Le troisième est la rébellion de la première commune \ au milieu de laquelle naquit le peuple français , qui devint roi du monde.

Nous n'oserions pas dire que les deux premiers èvènemens ne furent que des accidens qui préparèrent l'accomplissement du troisième , mais nous allons du moins essayer de prouver, en les racontant selon leur ordre de date, qu'ils eurent sur lui une grande influence.

Ce fut l'an 1066 qu'Edouard, roi d'Angleterre, qu'on appela le saint, mourut sans laisser d'enfans de son mariage avec Edith. Il y eut dans le royaume , à l'occasion de cette mort, des confusions et des troubles que ne put calmer l'élection de Harold , fils de Godwin , comte de Kent. Ce fut dans ces circonstances que Guillaume-îe-Bâtard jeta les yeux sur l'Angleterre, et sentit naître l'espoir d'en devenir le roi. Il rassembla pour cette entreprise une armée d'aventuriers, hommes braves, robustes, infatigables et pauvres, n'ayant rien à perdre et tout à gagner. Soixante-dix vaisseaux^ étaient à l'ancre dans le port de Saint- Valéry. Cent cinquante mille hommes montèrent sur ces soixante-dix vaisseaux, et la flotte mit à la voile ^.

' Cambrai.

- Edouard cV Angleterre , n'ayant point de fils, avail adopté Guillaimio-le-Bàtard , et lui avait laissé son royaume : à sa mort un certain comte ant^lais, nommé Haroîd , s'était rn)paré de la ronronne. I. 12

Alors on vil un étrange spectacle : celui d'une armée allant conquérir un peuple, et d'un duc allant prendre une couronne au front d'un roi. Sans doute un instant ce peuple et ce roi pensèrent faire un rêve, et l'un et l'autre ne crurent à la réalité, le peuple, que lorsqu'il fut conquis , le roi , que lorsqu'il se vit étendu et mourant sur le champ de bataille de Hastings.

Huit heures de combat suffirent : une bataille et tout fut dit. Il est vrai que soixante-huit mille hommes y périrent.

Guillaume monta sur le trône de Harold , changea son nom de Bâtard en celui de Conquérant, et le jeune roi de France , en prenant le royaume des mains de Beaudouin, son régent, apprit avec terreur qu'il avait un vassal-roi plus puissant que lui. C'était une terreur d'instinct et de pressentiment, que devaient, dix-huit ans plus tard, justifier les premiers ravages d'une guerre entre ces deux sœurs, trop belles, trop jalouses et trop voisines pour rester

C'est pourquoi ledit Guillaume rassembla une armée considérable et fît voile pour l'Angleterre , s'avançant avec soixante-dix vaisseaux. Harold, apprenant que ledit Guillaume était entré en Angleterre, marcha à sa rencontre avec une grande armée. On en vint aux mains et on se battît de part et d'autre. Mais enfin Harold fut vaincu et tué. A cette bataille, Guillaume avait dans son armée ceut cinqutuite mille hommes ; après ce combat il marcha vers Londres et y fut reçu et couronné le jour de la naissance du Seigneur.

( HuGurs DE Fleur Y. )

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amies, la France et TAngleteiTe : — guerre nëe d'une plaisanterie^ et qui dure depuis huit siècles; — guerre d'extermination , comme doit l'être une guerre de famille; — suite interminable de combats séparés par des trêves, etjamais par une paix; — lutte où la France, comme Antée, s'est toujours relevée , mais toujours aussi après avoir touché la terre.

Passons aux croisades el à leurs causes.

Tant que les Perses ou les Égyptiens avaient eu la prééminence en Afrique, les Chrétiens, quoique tourmentés, avaient encore assez librement exercé leur culte. Mais après la prise de Jérusalem, en 1076, par Alp-Arslan, deuxième sultan des Turcs ^,

^ Le roi Guillaume , devenu trop gras , gardait le lit depuis longtemps. Philippe demanda un jour en riant, « qui pourrait lui dire quand ce gros liomme accoucherait. » Guillaume lui fit répondre « qud ne pouvait fixer prêcisémement V époque de ses couches, mais que le roi de France en serait informé des premiers , attendu qu'il irait faire ses re/evailles à Sainte-Geneviève de Paris, avec dix mille lances en guise de cierges. » Il aurait probablement tenu parole si , étant tombé de cheval après avoir pris et brûlé Mantes, il ne fut mort des suites de cette chute.

- Togrul-Bey, fils de Michel , fils de Sel jouk, fut leur premier sultuu. Il fut élu en I03S, et régna sur eux jusqu'en 1003. Voici comment Guillaume de Tyr raconte son élection. « S'étant donc arrêtés au commun accord de se donner un roi, ils ordonnèrent une revue complète de leur innombrable population; et, au milieu d'elle, ils rocoiuiurent cent familles plus illustres que les autres. Ils ordonnèrent alors à chaque famille d';ipporier une flèche, et, lorsque cela fut fait, on forma un faisceau de cent flèches. Le faisceau fut recouvert d'un manteau : on a})pela un enfant jeune et innocent.

Î80 FBAxNCE.

les persécutions devinrent d'autant plus inlolëra^ blés pour les habilans de la ville sainte , que la défaite, par les infidèles, de Romain, surnommé Diogène, empereur de Constantinople, leur ôta tout espoir de recouvrer jamais leurliberté. «Dès lors les citoyens, dit Guillaume de Tyr, n'eurent plus aucun repos chez eux ni hors de chez eux; la mort les menaçait chaque jour et à chaque instant du jour. Et, ce qui est pire que toute mort, ils étaient écrasés du poids de la servitude : aucun lieu n'était 'sacré; les églises même, qu'ils avaient conservées et réparées , étaient exposées aux plus violentes agressions. Tandis qu'on célébrait le service divin, les infidèles, répandant la terreur parmi les chrétiens , en poussant des cris de fureur et des menaces de mort, entraient impunément dans les églises, venaient s'asseoir sur les autels, sans faire de différence d'une place à une autre , renversaient les calices, foulaient aux pieds les vases sacrés, brisaient

on lui prescrivit de passer la main sous le manteau , et d'en tirer une seule flèche , après avoir publiquement arrêté que celle que le sort amènerait désignerait la famille dans laquelle on prendrait le roi. L'enfant tira la flèche qui appartenait à la famille des Seljouks. Alors on choisit dans cette tribu les cent hommes qui dominaient tous les autres par leur âge, leurs mœurs et leurs vertus; on décida que chacun de ces hommes apporterait sa flèche avec son nom écrit dessus ; on forma un nouveau faisceau qui fut recouvert avec le même soin. L'enfant reçut également l'ordre de tirer une flèche : celle qu'il amena portait encore le nom de Seljouk, car elle appartenait à Togrul-Bey, fils de Michel, fils de Seljouk. ■>

RACE NATIONALE. iSl

les marbres , accablaient les desservans d'oulrages et de coups. Le patriarche lui-même était traité par eux comme une créature vile; ils le précipitaient de son siège, le renversaient par terre, et le traînaient par la barbe ou par les cheveux. Souvent même, s emparant de lui , ils le plongeaient dans un cachot, sans motif, comme un esclave : et tout cela afin d'affliger, le peuple par les souffrances de son pasteur. »

Cependant toutes ces persécutions , loin d'arrêter les pèlerins qui visitaient le saint sépulcre, semblaient devoir en doubler le nombre : plus il y avait de danger à courir en accomplissant ce vœu , plus il devait y avoir de mérite aux yeux du Seigneur dans son accomplissement. La plus grande partie de ces fidèles étaient des Grecs, des Latins et quelques Normands. Ils arrivaient aux portes de Jérusalem après mille périls, pillés par les populations barbares à travers lesquelles il leur avait fallu passer, à demi-nus, épuisés de fatigue et mourant wde fiiim; et arrivés là, ils ne pouvaient entrer sans payer aux préposés une pièce d'or, exigée à titre de tribut. Les malheureux qui ne pouvaient remplir cette condition, et le nombre en était grand, restaient donc rassemblés par milliers dans les environs de la ville, encore plus misérables qu'aiq)aravant , réduits à une nudité complète, brûlés du soleil, et finissaient par mourir de faini

■ih

et de soif. Les morts et les siirvivans étaient également à charge aux habitans de la ^ille, car il fallait enterrer les uns, et se priver de tout pour soutenir les autres.

Un jour, un prêtre arriva au milieu de cette multitude souffrante. Il avait passé à travers mille périls, et leur avait échappé; il avait essuyé mille fatigues, et n'en paraissait seulement pas atteint, quoique ce fût un homme de très-petite stature, et dont l'extérieur n'offrit qu'un aspect misérable. Il traversa cette foule agonisante, se présenta à l'une des portes, et, sur la demande qu'on lui fit de son nom et de son origine, il répondit qu'il s'appelait Pierre, que ses compatriotes le surnommaient l'Ermite, qu'il était né dans l'évêché d'Amiens, au royaume de France. On réclama de lui le tribut accoutumé; il donna la pièce d'or et entra.

C'était un homme d'une foi vive , d'une ambition ardente, — ambition qui avait pris pour but les choses du ciel , comme un autre les choses de la terre. — Ce qu'il vit des malheurs et des persécutions qui accablaient les chrétiens lui fit rêver un grand projet.

En conséquence, lorsqu'il a terminé ses dévotions à tous les lieux saints, ilse fait donner une lettre par Simon , patriarche de Jérusalem, où il a soin que le tableau exactdes malheurs des fidèles soitreproduit, la fait revêtir du sceau qui devait lui donner son

caractère d'autheiiticité, reçoit la bënëdictioii du patriarche, reprend son bourdon, sort de la ville, se rend au port de Jaffa, trouve un navire prêt à appareiller pour la Fouille, y monte, débarque à Gènes, passe à Paris, va à Rome, se présente au pape Urbain II, lui remet la lettre du patriarche de Jérusalem, lui expose les misères des fidèles, les abominations qui se commettent dans les lieux saints par les Musulmans maudits, et s'acquitte enfin de sa mission avec toute l'ardeur de l'espérance et de la foi ^

Le saint père fut touché de la confiance qu'avaient les chrétiens d'Orient dans leurs frères d'Occident. Il se rappela les paroles écrites dans Tobie : « Jérusalem, cité de Dieu, les nations viendront à toi des pays les plus reculés, et, t'apportanl des présens, elles adoreront en toi le vSeigneur, et considéreront ta. terre comme une terre sainte; car elles invoqueront le grand nom au milieu de toi ^.w

Il résolut donc d'appeler aux armes tous les princes fidèles, et de délivrer, par leur aide, le sépulcre de Jésus-Christ.

En conséquence, il passe les Alpes , descend dans les Gaules, s'arrête à Clermont, y convoque un concile, et, au jour fixé, il entre, suivi de Pierre, dans cette salle, qui renfermait trois cent soixante-

• Guillaume de Tyr.

"' Ghap. 13, V. 94.

dix évéques, venus de tous les diocèses d'Italie

d'Allemagne et de France.

Le discours cju'il leur adressa fut simple ^ éloquent concis : c'était la peinture des maux que souffraient leurs frères d'Orient, maux prédits par le saint roi David et par le saint prophète Jèrèmie \ C'était la citation des livres sacrés qui prouvaient que le Seigneur aime Jérusalem entre toutes les villes ^ ; c'était la malédiction prononcée sur Agar qui démontrait que les Sarrazins, qu'on appelait alors Agarites ou Ismaélites, fils d'xAgar ou d'Ismaél, étaient maudits % et seraient, par conséquent, vaincus.

Ce discours , qui parlait à toutes les sympathies

1 « O Dieu, les nations sont entrées dans votive héritage, et elles, ont souillé votre saint temple. » (Psaume 78, v. 1.) — Ils ont, sei-, gneur, humilié et affligé votre peuple, et ils ont accahlé voire héritage. » (Psaume 93, v. 5.) « Jusques à quand, seigneur, vous m eltrezvous en colère, comme si votre colère était éternelle?» (Ps. 78, v. 85.) — « Souvenez-vous de ce qui nous est arrivé ; considérez l'opprobre où nous sommes. » (Lament, de Jérém., ch. 5, v. 1.) — «Malheur à moi! suis-je donc né pour voir l'affliction de mon peuple, et le renversement de la ville sainte , et pour demeurer en paix ; lorsqu'elle est livrée entre les mains de ses ennemis, » (Machab., liv. 1 , rh. 2, V. 7.)

« Israël est ma maison et mon héritage. » (Isaïe, ch. 9, v. 25.) — • x Le Seigneur aime les portes de Sion, plus que toutes les lentes de Jacob. » (Ps. 86, v. 1.) — « C'est de la ville de Jérusalem , que j'ai élue, que vous viendra le Sauveur, » (Ép. de saint Paul aux Hébreux, ch. '12,v. 6.)

-i « Cluissez cette servante avec son lîls. ^ (Genèse, ch. 21, v. 10.)

RAGE NATIONALE. Î.Sii

guerrières et religieuses, c'est-à-dire aux deux grands besoins de l'époque, eut un effet prodigieux et rapide. Ciiaque évéque , marchant dans la voie qui lui était ouverte, rentra dans son diocèse, semant partout la parole de guerre, et disant avec saint Matthieu : « Je ne suis pas venu apporter la paix , mais epee .

En effet, le mari se sépara de sa femme, et la «

femme de son mari; le père de son fils, et le fils de son père. Aucun lien ne fut assez fort, aucun amour assez puissant, aucun danger assez grand pour arrêter ceux que soulevait comme des flots la parole de Dieu. Cependant le zèle de la religion n'était pas l'unique motif de cette grande coalition. Quelques-uns se réunissaient aux croisés pour n^e pas quitter leurs amis, d'autres pour ne point paraître lâches ou paresseux, ceux-ci pour échapper à leurs créanciers , ceux-là par pure légèreté , par caractère aventureux, par amour de nouveaux lieux et de nouvelles choses ^. Tous se levaient, (}uel que fut le motif qui les poussât, et allaient au giand rendez-vous des peuples occidentaux, en disant :«Dieu le veut! Dieu le veut ! »

Ce fut au printemps de l'an 1090 ((ue se rassem-

— « Rompons leur lien , et rejetons loin tle nous leur sang. » (Ps. 2, ver. 3. )

' KA-auir., cil. 10, V. iU.

- Ciuillaunie de Tyr.

]3lèrenl les héros de cette première croisade. Parmi les chefs qui s'étaient mis à leur léte, les plus puissans étaient les seigneurs que nous allons nommer:

— Hugues-le-Grand, frère du roi Philippe, le premier et le plus pressé de tous ; il traversa la mer et débarqua avec les Franks qu'il commandait à Duiazzo ;

— Boémond de la Pouille, fds de Robert Guiscard, Normand d'origine; il prit la même route avec ses Italiens;

— Godefroy de Bouillon, duc de la basse Lor-' l'aine; il traversa la Hongrie avec une troupe nombreuse , pour arriver à la ville sainte qu'il allait délivrer et dont il devait élre le roi ;

— Raymond, comte de Toulouse, conduisant une armée tout entière de Goths et de Gascons, passa par la Sclavonie;

— Robert , fds de Guillaume, roi d'Angleterre, prit la route de Dalmatie avec une foule de Normands;

— Enfin Pierre l'Ermite, et un homme noble, surnommé Gauthier-sans-Argent, suivis d'une foule immense organisée en compagnies d'infanterie , firent chemin à travers le royaume des Teutons, et descendirent en Hongrie \

Le rendez- vous général était aux environs de Nicée, et l'armée croisée, en arrivant devant cette ville, quoique diminuée des trois quarts par les

^ Foulches de Chartres , — Guillaume de Tyr.

fatigues, la faim, la trahison et les défaites, était encore si considérable qu'on eût cru, dit la princesse Anne Commène, que l'Europe, arrachée de ses fondemens, allait tomber sur l'Asie.En effet, si l'on en croit les auteurs contemporains, le nombre des premiers croisés s'élevait à plus de six millions ' d'hommes.

C'était maintenant l'Europe qui débordait sur l'Asie comme autrefois l'Asie avait débordé sur l'Europe. La migration des peuples mahométans, sortie de l'Arabie, avait conquis en passant la Syrie et l'Egypte , avait suivi le littoral de l'Afrique, enjambé la Méditerranée comme un ruisseau, surmonté les Pyrénées comme une colline, s'était ruée enfin dans la Provence, et était venue, comme nous l'avons dit, expirer entre Tours et Poitiers, frappée à mort par l'épée de Karl-le-Martel.

A son tour la migration des peuples chrétiens, accomplissant sa réaction de vengeance, parlait du lieu où s'était arrêtée la migration des peuples sarrazins , s'ébranlait et marcliait d'Occident en Orient, suivait à travers l'Europe le littoral opposé de la même mer, traversait le Bosj)hore,et venait attaquer les fils du prophète, au lieu même d'où ils étaient partis pour aller attaquer les sectaleurs du CMiisX ^

Chateaubriand , Eludos hisloriqucs,

m FRANCE.

A-bandonnons la croisade devant Nicée, comnve nous avons a}3andonnë la conquête sur le champ de bataille d'Hastings, et revenons en France.

Dès que le parti national y eut triomphé , par la substitution de la race Capétienne à la race Carolingienne, le peuple, tombé depuis six siècles dans la servitude, pensa que, puisque les seigneurs avaient le droit de se débarrasser de leuis rois, il avait à son tour le droit de s'affranchir de ses seigneurs; et, du moment où cette pensée lui vint^ elle ne le quitta plus.

Cambrai fut la première ville qui passa de la pensée à l'exécution : elle résolut de se constituer en Commune.

Voici ce qu'était une Commune. Guibert de Nogent, écrivain du douzième siècle, nous l'apprend dans l'histoire de sa propre vie. « Or voici , dit-il , ce qu'on entendait par ce mot exécrable et nouveau. 11 veut dire que les serfs ne paieront plus qu'une fois l'an à leurs maîtres la rente qu'ils lui doivent, et que, s'ils commettent quelques délits, ils en seront quittes pour une amende légale : quand aux autres levées d'argent qu'on a coutume d'im^ poser aux serfs, ils en sont tout-à-fait exempts ^)>

Nous n'aurions pu donner une explication meil-

^ « Gomniunio autem , aiovuin ac pessimuni nomen, sic se habet, ni capite censi omnes solitum servitutis debituni domiiiis semel ij» anno solvant, et, si quid coiitrà jura deliquerint, pensione legali

leure du mot Commune que ne le fait, dans sa sainte indignation, le révérend abbé.

Or, dès Fan 9^7, c'est-à-dire soixante ans après qu'un parti national se fut révélé en France par l'élection de Eudes au préjudice de RarUe-Simple, les habitans de la ville de Cambrai avaient déjà' tenté de se constituer en Commune , pendant l'absence de leur évéque. Lorsque celui-ci revint de la cour de l'empereur, où il était allé , il trouva les portes de la ville fermées et n'y put rentrer. Il alla demander secours contre ses serfs à celui à qui le roi demandait aide contre ses seigneurs. L'empereur lui donna une armée d'Allemands et de Flamands, avec laquelle il revint devant les murs de la ville rebelle. A la vue de cette armée ennemie , les habitans prirent peur, rompirent leur association , et rouvrirent leurs poites à Tévéque ^.

Alors commencèrent de terribles représailles. L'évéque, furieux et humilié d'avoir vu une \ille qui lui appartenait lui refuser son entrée, ordonna aux troupes qui le suivaient de le débarrasser des rebelles. En conséquence , on poursuivit les conjurés jusque dans les églises et les lieux saints; et,

emendent ; caetera; censimm exactionos , quœ sci'vis infligi soient, omni modis vacent. » (Guibf.rtus abbas, de vita sua.)

^ « Cives in unum conspirantes, episcopo absente, diù desiratam ronjurariint communiain. >• (B.vLDERin, c/irort.) y

~ Augustin Thirrrv, lettre l()\

quand ils furent las de tuer, les soldats consentirent à faire des prisonniers; mais ils leur coupèrent les mains et les pieds , leur crevèrent les yeux, ou bien encore les conduisirent au bourreau, qui les marqua au iront d'un fer rouge \

Cette exécution eut un effet contraire à celui qu'en attendait l'évéque. Loin d'étouffer par la peur les germes de révolte qui vivaient aux cœurs des Cambraisiens , elle doubla leur désir de se soustraire le plus tôt possible à cette atroce domination. Aussi, en Fan 1024? nouvelle tentative d'affrancbissement, et nouvelle répression ecclésiastic]ue, toujours aidée du pouvoir impérial. Quarante ans après, les habitans reprennent les armes, que trois armées, dont l'une appartient encore à l'empire, leur arrachent encore des mains ^. Enfin, profitant des troubles qui suivent l'excommunication de Henri IV d'Allemagne, et qui forcent cet empereur à s'occuper de ses propres affaires , les Cambraisiens, aidés du comte de Flandre, proclament une troisième fois leur Commune , détruite encore en 1107, mais bientôt rétablie sur des bases si solides et si sages qu'elle servira de modèle aux

'' « Novuni genus speclaculi : contiiuio namque armatis limen sanctîssiine œdis absquœ reverentise modo irrumpentes , alios interfecerunt, allos, truncalis manibus et pedibus, demembrarunt : quibusdani vero oculos fodiebant , quibusdam frontes ferro ardente notabant. » (Balderici, chron.)

2 Hislwirc de Cambrai. — Aug. Thierry.

RACE NATIONALE. ig«

autres cités, qui préluderont h la liberté générale de la France par l'affranchissement partiel et successif des villes.

Ces droits, que les Cambraisiens devaient à une lutte longue, sanglante et mortelle contre le pouvoir ecclésiastique, formaient un contraste si étrange avec la soumission des autres villes, que les auteurs contemporains regardent leur constitution comme une monstruosité. « Que dirai-je, s'écrie l'un d'eux, de la liberté de cette ville? L'évéque ni l'empereur ne peuvent y lever des taxes ; aucun tribut ne peut être tiré d'elle , et aucune armée ne doit être conduite hors de ses murs, si ce n'est pour la défense même de la Commune \ »

L'auteur nous fait là le tableau des droits ecclésiastiques perdus; voici celui des droits populaires créés :

— Les bourgeois de Cambrai constituaient leur ville en commune; — ils choisissaient parmi eux, et par la voie de l'élection , quatre-vingts jurés ; — ces jurés devaient s'assembler tous les jours à l'hôtel-de-ville , maison du jugement; — l'administration et les fonctions judiciaires étaient partagées entre eux; — chacun de ces jurés devait entretenir

^ n Quid autem de libertate hujus iirbis dicara? Non episcopus lion iiiiperator taxationem in eâ facit ; non tributuni ab eà exigilur, non denique exercituni ex câ eduxlt, nisi lanlum modo ob defensioncin nrbis.

à ses frais un \alet et un cheval de selle, afin d'être toiïiours prêt à se transporter sans retard partout cil les devoirs de sa charge rendaient sa présence nécessaire.

C'était, comme on le voit, un véïi table essai du pouvoir démocratique jeté en enfant perdu au milieu de la France féodale. Aussi lés auteurs des douzième et treizième siècles donnent-ils à ces villes affranchies ou voulant s'affranchir, tantôt le nom de république \ tantôt celui de Commune.

Noyon suivit bientôt l'exemple de Cambrai, mais avec moins de peine. Son évêque , Baudri de Sarchainville ( aux mémoires duquel nous avons emprunté les citations latines dont nous avons appuyé la relation de là révolution Cambraisienne), était un homme instruit, au jugement sain, au regard juste : il vit qu'un nouvel ordre de choses venait de naître , que l'enfant était déjà trop fort pour être étouffé, et qu'il valait mieux marcher au-devant de la nécessité que de l'attendre et de plier sous elle. Donc, en Fan i io8, quelques jours cwaiit Vaçéuejneut au trône de Louis-le-Gros^ il rassemble de son propre mouvement tous lès habitans de la ville, qui, depuis long-temps, désiraient une Commune, et y avaient préludé par des querelles avec le clergé métropolitain, et présente à cette as»

' « Facla est dissentio Remis, et respnhlica conjurata à civibus, »

{Cliroii. Rrmc/fse.)

semblée, coiiiposëe d'ouvriers, decommerçans,'de clercs et même de chevaliers , un projet de charte qui assemble les bourgeois en association , leur donne le droit d'ëlire leurs jures, leur garantit l'entière propriété de leurs biens, et ne les rend justiciables que de leurs magistrats municipaux. C'était,' comme on voit, plus de liberté qu'à noire époque, où le conseil municipal modernea bien quelque ressemblance avec les jurés anciens, mais où ce conseil est présidé par un maire à la nomination du roi.

On pense bien que cette charte fut reçue avec joie et jurée avec ardeur. Louis-le-Gros, en montant sur le trône, fut appelé à la corroborer de sa sanction ; car Noyon était situé dans la partie de la Picardie qui relevait du roi de France,

Nous écrivons ces dernières lignes en caractèresitaliques parce que, suivant le fd de notre narra-* tion, et anticipant sur le règne de Louis-le-Gros, nous croyons que c'est ici le moment de combattre pour notre part la croyance générale qui flùt honneur à ce roi de l'affranchissement des communes.

Les communes , ainsi que nous l'avons vu par l'exemple de Cambrai et de Noyon , et ainsi que nous allons le voir par l'exemple de Laon , s'étaient affranchies par leur propre esprit de liberté, et maintenues dans l'affranchissement par leur propre force. L'approbation de cet affranchissement par leui' évè({ue ou par le roi , lorsque^ ré\ èque ressorr. I?

194 FRANCh:.

tait de lui , ne fut donc qu'une simple ioinialité de consécration, de laquelle eussent pu, à la rigueur, se passer les communes, et dont le roi, les seigneurs ou les ëvéques , voulurent par calcul se faire un mérite auprès des babitans affrancbis, impuissans qu'ils étaient de les réduire par les armes à leur servitude première. C'est pour cela que l'histoire , flatteuse comme un courtisan, et que la Charte de Louis XVIll, menteuse comme l'histoire, font à tort remonter à Louis -le -Gros cette pensée d'affranchissement, qui, depuis cent soixante ans, bouillonnait au cœur des babitans de plusieurs de nos villes.

En effet, outre les deux communes que Louisle-Gros trouve tout établies lorsqu'il monte sur le trône, en 1108, il en existait deux autres, instituées dès 1 10'2. C'étaient la commune de Beau vais, d'origine spontanée et populaire , ainsi que le prouvent les lettres d'Yvon \ et celle de Saint-Quentin, dont la charte avait été concédée à cette ville par Raoul , comte de Vermandois ^, qui , puissant seigneur qu'il était, ne jugea pas même à propos de faire ratifier cette concession par Philippe V% alors régnant.

Quant à l'histoire de la commune de Laon , elle appartient au règne de Louis-le-Gros , et nous re-

1 « Turbulenta conjuratio factae communionis. » (Epistolse Ivonis, Carnotensis episcopi , apud scHpt. rer. franc.)

2 « Cum primum communia acquisita fuit, omnes viromnn(ji%

l^ÂCE NATIONALE. ^95

îrotiveroiis roccasion d'en parler tout-à-rbeuie en résumant ce règne. Ce qui nous importait, pour le moment, c'ëlaitde constater, par des dates précises, <pie quatre communes situées auxen virons de Paris étaient déjà constituées, lorsque le prince, auquel on fait honneur de l'affranchissement général,, monta sur le trône de France.

Maintenant que nous avons passé en revue les trois grands événemens du règne de Philippe P% — 1 la conquête des Normands; — aMa première croisade; — 3 l'affranchissement des communes, il nous reste à prouver ce que nous avons dit de l'influence qu'avaient eus ces deux premiers événemens sur le troisième.

On se rappelle que nous avons cherché à prouveî", en rapportant le traité par lequel Karl-le- Simple avait abandonné la Normandie et la Bretagne au chef danois, que le véritable motif d'intérêt qui avait déterminé le roi à la cession de ces deux belles provinces , était de s'assurer, au milieu de la France même , un appui dans le duc de Normandie et de Bretagne au cas où lui manquerait celui de l'empereur, contre le parti national qui voulait le renversement de la dynastie Carolingienne, et à la tête ducpicl se trouvaient des hommes tels que

})ares, et oinnes clerici, salvo orcliiie suo , oiunesquc inllltes, salva fidelitalc comitis, llnniter teiiendam juraverunt. ■• {Mrriieif (les or- ■do.nnancis (h- s rois dv France.)

1 (JG FRANCE.

Rod-bert, Hiigues-le-Grand et Here-bert, comte de Vermandois.

Nous avons vu aussi que, trompant Fattente de Karl-le-Simple , les ducs de Normandie avaient successivement et îrclon qu'ils crurent cela de leur intérêt, prête l'assistance de leur êpée, tantôt à la cause nationale, tantôt à la race Carolingienne. Enfin Rik-hard s'était complètement rallié au parti triomphant dans la personne de Hugues-Gapet , en devenant son beau-frère, et en appuyant son élection. Depuis cette époque jusqu'à celle de la conquête de l'Angleterre par les Normands, la bonne harmonie n'avait point été troublée entre eux; et il est probable que si Guillaume fut resté duc de Normandie etdeBretagne, au lieu de devenir roi d'Angleterre , Philippe eut trouvé en lui , pour réprimer les communes naissantes, un appui d'autant plus efficace et spontané, que Guillaume pouvait à son tour craindre, dans ses états, ce sentiment de liberté qui commençait à se manifester dans ceux du roi et des autres seigneurs. Mais celui-ci , abandonnant un simple duché pour conquérir un grand royaume, avait ôté à la Normandie et à la Bretagne toute leur puissance, du moment où il avait réduit ces deux provinces à n'être que des fleurons de la couronne d'Angleterre, des fiefs d'une monarchie dont le siège se trouvait placé outre-mer, une espèce do pied-à-terre que la

Graiide-Brelagne conservait dans le royaume de France.

Bien plus, à l'époque à laquelle nous sommes parvenus, Philippe I"' , après avoir eu d'abord Guillaume pour vassal , tant que ce dernier n'élait que ducde Normandie, pour rival, dès qu'il fut roi d'Angleterre, l'avait eu enfin pour ennemi, et pour ennemi victorieux. Son fds Guillaume, dit le Roux, avait hérité de la haine paternelle, qu'il devait léguer à ses fils, comme un trésor de famille ; et le roi de France, loin de pouvoir demander, à l'heure qu'il était, secours à la Normandie contre les communes, avait au contraire besoin des communes pour marcher contre ]a Normandie.

On voit donc qu'en remontant aux causes , la conquête, ainsi que nous l'avons dit, a, indirectement, mais efficacement aidé à la réussite du mouvement insurrectionnel et populaire qui commençait à se manifester en France.

Les croisades , de leur côté, avaient eu et de- \ aient encore avoir, dans l'avenir, une influence plus directe.

L'infhience qu'elles avaient eue était celle-ci : —

Les seigneurs, en obéissant à la voix de Pierre FErmite , qui les poussait ,à la délivrance du tombeau du Christ, et en emmenant à leur suite lout ce qu'ils axaient pu lever d'honunes dans les proNJnces (jui leur étaient respecti\ ornent soumi-

i(m FRAlNfCE.

ses , avaient presque cléiaciné de la France le pouvoir seigneurial. Le clergé, — et encore une partie du clergé avait-elle suivi la noblesse, — le clergé , disons-nous, et le peuple étaient donc lestés seuls en face l'un de l'autre. Or, le clergé, en devenant propriétaire de biens territoriaux immenses, avait cesséde trouver des sympathies parmi les serfs, qui n'avaient pas de domaines. En devenant riche, il avait cessé d'être peuple ; et, du moment où il n'avait plus été l'égal des classes infimes, il était devenu leur oppresseur. Lorsque les communes s'oiganisèrent, elles n'eurent donc, en quelque sorte ^ à lutter, que contre le pouvoir ecclésiastique, puisque les plus puissans et les plus braves seigneurs, auxquels elles n'auraient, certes, pas pu résister,^ étaient hors du royaume, et ne pouvaient,par conséquent, réprimer ces mouvemens partiels qui, par leur impunité, amenèrent le mouvement général.

Maintenant voici l'influence qu'elles devaient avoh- : —

Les seigneurs, forcés de partir instantanément, avaient été, pour subvenir aux frais d'un si long voyage , obligés de vendre une partie de leurs biens au clergé. A.vec l'argent qu'ils avaient reçu de lui, ils avaient monté leurs équipages de guerre, et les sommes immenses qui n'étaient demeurées qu'un instant entre les mains prodigues des chevaliers , élaient prescfuc aussitôt descendues, pour y rester,

entre les mains économes des bouigeois et des gens de mëliei- qui avaient entrepris l'approvisionnement de l'armée et qui avaient fourni l'armement et l'équipement des chevaux. Bientôt encore , un immense commerce de marchandises suivant la croisade s'étendit au Nord, par la Hongrie jusqu'eri Grèce ; au midi, par les ports de la Méditerranée jus- (ju'en Egypte. Avec l'aisance vint le désir de la conserver. Or qui devait fixer cette aisance dans les classes pauvres? une constitution qui garantît les droits de ceux qui possédaient ; et qui pouvait donner celte constitution? l'affranchissement.

Aussi, de ce moment, l'affranchissement du peuple est en progrès, et ne s'arrêtera pas qu'il n'ait atteint son résultat, — la Liberté.

De son côté, le pouvoir monarchique qui doit arriver un jour à être le seul ennemi de la liberté , afin que, lorsqu'elle l'aura renversé à son tour, elle ne soit pas reine, mais déesse du monde, gagne, à compter de ce moment, et toujours par les mêmes causes, du terrain sur le pouvoir temporel des seigneurs et sur le pouvoir spirituel du clergé. Dès lors , le système féodal , affaibli par cette migration sainte , ne seia plus un obstacle au pouvoir royal , mais, au contraire, une espèce d'arme défensive, une sorte de bouclier qu'il opposera à l'ennemi et au peuple , et (\\iv la guerre civile et la guerre étrangère finiront par faire tomber de son bras, morceau à morceau.

m) FRANCE. *

Ainsi, à conipler de la fin du onzième siècle, progrès dans le pouvoir monarchique , progrès dans la puissance populaire. — La féodalité , fille de la barbarie, enlknte la monarchie et la liberté, ces deux sœurs jumelles dont l'une finira par étouffer Fautre,

Donc les révolutions qui, depuis huit siècles, ont passé à travers la France , prennent leurs sources faibles et inaperçues au pied du trône de Philippe P', et viennent, en s'élargissant d'âge en âge, se jeter immenses au milieu de notre époque.

C'estainsi que, dans les Alpes , un enfant peut, en se jouant, franchir, comme les ruisseaux d'une prairie , les sources de quatre grands fleuves qui sillonnent toute l'Europe, et, s'agrandissant toujours, finissent par se jeter dans quatre grandes mers '.

Revenons aux petits détails de ce règne, qui se sont perdus dans l'ombre des trois grands événemens que nous venons de raconter.

Philippe, fidèle à la précaution prise par les premiers rois de la troisième race, fait sacrer de son vivant son fils Louis.

La langue romane se forme de plus en plus : les premiers poètes provençaux apparaissent sous le ,110m de troubadours, et les premiers poètes neustriens sous le nom de trouvères.

' Le Rhône qui se jette dans la Mcclilenanée, le Rhin qui se jette dans l'Océan, le Pô qui se jette dans l'Adriatique, et le Danube qui .se jette dans la mer Noire.

Le besoin qu'éprouvent les chevaliers croisés d'offrir un signe de ralliement aux gens de leur suite, au milieu d'une armée de plusieurs millions d'hommes , parlant trente idiomes différens, leur fait adopter par nécessité certains symboles extérieurs qu'à leur retour ils conserverorit par orgueil, et que ceux qui ne les avaient pas suivis imiteront par jalousie. De là les armoiries.

En 1088,, saint Bruno fonde l'ordre des .Chartreux, au miheu des montagnes du Dauphiné.

Enfin un nouvel ordre d'architecture s'introduit dans la construction des églises : il reçoit le nom de gothique, et tiendra le milieu entre le roman et la renaissance.

Pendant ce temps des événemens impoi tans s'accomplissent à l'en tour de la France.

Le Cid, ce héros des Espagnes , soumet à Alphonse VI, Tolède el toute la Castille nouvelle K

L'empereur Henri IV fait déposer le pape Grégoire Vil, qui l'excommunie etle dépose à son tour''.

Jérusalem est prise par les croisés ^; et Godefroy de Bouillon en devient le roi.

Guillaume-le-Koux est tué à la chasse, et [lenri 1 ' monte sur le trône d'Angleterre^.

^ IIOO.

20i FFiANCE.

Toutes ces choses étaient accomplies au dedans ou allaient s'accomplir au dehors, lorsque Philippe I" meurt à Melun, l'an 1108, dans la cinquante-septième année de son âge. Son fils, Louis VI, lui succède.

Louis VI , communément appelé Louis- le-Gros, est un de ces hommes nés heureusement , qui arrivent à des temps donnes, et doués d'une organisation t?n harmonie avec les besoins de leur époque. Il jeta les yeux sur la France et jugea sa situation; il descendit en lui et calcula ses forces : il comprit que la royauté, dans un siècle où la société s'organise, devait être une souveraineté et non une suzeraineté : dès lors toutes les actions de sa vie tendirent à l'accomplissement de cette pensée, et son règne fut en quelque sorte le scénario du grand drame que joua Louis XT.

Un homme l'aida puissamment à poser les bases de son édifice monarchique. Ce ne fut plus un maire du palais, formidable par ses armes, ni un comte de Paris, puissant par ses domaines; ce fut un simple abbé de Saint-Denis, homme de génie, un co-régent à la manière de Sully et Colbert, un ministre enfin dans l'acception moderne que nous attachons à ce mot.

4insi, grâce aux combats partiels livrés par Louisle-Gros à la féodalité, grâce à l'administration habile des biens de la couronne, auxquels Suger rat-

tache les terres achetées aux seigneurs parlant pour la Terre-Sainte, et les forteresses conquises sur les vassaux rebelles et vaincus, dès le commencement de ce règne un gouvernement central et régulier se laisse apercevoir. La royauté brise les lisières féodales, essaie ses premiers pas, réclame des droits re^sortans de sa propre nature, et se présente comme pouvoii' supérieur, pouvoir qui fera peu pour les libertés publiques \ mais qui fera beaucoup pour la formation de l'état.

Du vivant de son père, Louis avait déjà commencé cette œuvre de centralisation; car il savait ce que Philippe avait eu à souffrir de vexations des seigneurs renfermés dans des châteaux forts, situés sur le territoire même de la couronne. Le château de Montléry, entre autres, (|ui appartenait au seigneur Guy de Truxel, fils de Miion , commandait le chemin de Paris à Orléans, « Si bien qu'il en résultait, à cause des brigandages de ce seigneur, dit Suger, un tel embarras et un tel désordre dans les

' Nous noyons avoir prouvé que Louis-le-Gios n'était pour rien clans l'affrancliissement tles oomnkunes. — Voici à l'appui de la notre, l'opinion de M. Guizot que nous admirons autant comme historien que nous l'aimons peu comme ministre : — « C'est même à tort, je pense, qu'on leur fait honneur (à Louis-le-Gros et à Su- {,H'r) du premier affranchissement des communes. Cet afYranehisseinenl les avait précédés , provenait de causes indépendantes de leur pouvoir, s'accomplissait sans leur concours, et ils l'ont aussi souvent «ontrarié (|ue secondé. - (Fr. Gvi/.ot, Aotivc ^utr Sitf^n:"^

comiiiunications entre les babilans de ces deux \illes, qu'à moins de faire route en grande troupe, ceux-ci ne pouvaient aller chez ceux-là, ni ceux-là chez ceux-ci, que sous le bon plaisir de ce perfide.»

Aussi, dès que Philippe se fut rendu maître de cette tour, par le mariage de Tun de ses fils avec la lille de Guy de ïruxel, il prit Louis d'une main, et de l'autre lui montrant le château presque imprenable, il lui dit : « Allons-, enfant Louis, veille bien à conserver cette tour, de laquelle sont parties des vexations qui m'ont fait blanchir les cheveux, ainsi que des ruses et des fraudes damnables, qui ne m'ont jamais permis d'obtenir un instant de paix ni de repos. »

Louis , devenu roi, se souvint des paroles de son père. Il prit tour-à-tour les châteaux de Gournay, de Sainte-Sévère, de La Fertè-Beaudouin , dé La Roche-Guyon; et, profitant d'une révolte de son frère Philippe, il s'ernpara de la citadelle de Mantes, et de cette forteresse de Montléry, dont il avait eu l'iniprudence de se dessaisir quoique son père lui eût tant recommandé de ne point la perdre de vue. Toutes ces forteresses prises, il alla avec son armée mettre le siège devant le château du Puyset. La reddition de cette dernière bicoque lui coûta trois ans de lutte, juste ce qu'il avait fallu de temps aux croisés pour prendre toute la Palestine.

^ Philippe, qu'il avait eu de la comtesse d'Angers.

De là, continuant ce travail obstiné, qui consistait à arraclier les seigneuries des terres du royaume comme un jardinier l'herbe de son jardin, il marcha contre le château de JXogent, qui se rendit, poursuivit sa course armée jusqu'à Bourges, prit Germigny, envoya Aymon, maître de ce châ-« teau, en Fiance, et laissa dans cette forteresse, comme il avait fait dans toutes les autres, des hommes fidèles et dévoués.

Bientôt la guerre étrangère le réclama à son tour. Henri I" d'Angleterre avait mis le pied en Normandie: il voulait élargir son domaine de France, et, fidèle à la haine léguée, reprendre l'interminable duel où l'avait abandonné Guillaume-le-Roux.

Les premiers coups portés n'occasionèrent pas grand dommage de part ni d'autre, jusqu'à ce qu'enfin l'armée française fut battueà Brenneville, le 20 août 1 119.

Cependant Louis reprit bientôt l'avantage dans plusieurs combats partiels : mais alors il lui fallut faire face à un plus puissant ennemi.

Les troubles de l'Allemagne étaient apaisés depuis la déposition de Henri IV. Henri V, son successeur, se trouvait à la téted'un empire tranquille et puissant; il se rappela avec regret ces temps de la suprématie germani(jue sur le royaume frank, suprématie que ses ancêtres n'avaient pu ressaisir depuis le triomphe du parti national, et, sous le

'^)rétexle d'une excommunicalion prononcée ;i Reims conlie lui par le pape Calisie, il se prépara à envahir la Champagne.

Alors Louis fit un appel de maître à ces grands vassaux qui se regardaient comme les égaux de Hugues Capet \ et les grands vassaux obéirent.

Dès lors la suprématie de la royauté sur la féodalité ne fut plus une abstraction et devint un fait.

Le rendez-vous général était dans les plaines de Reims. Le roi, pour se rendre favorable saint Denis, patron spécial et protecteur particulier du royaume de France, alla prendre sur l'autel de son abbaye la bannière du comté Vexin^, pour lequel comté il relevait, quoique roi, de l'église de Saint-

^ Tout le monde connaît le mot d'Adalbert à Hugues-Capet qui lui faisait demander qui l'avait fait comte ? — « Ceux qui t'ont fait roi , » répondit-il.

^ Cette bannière n'était autre que celle qui devint si ^célèbre sous le nom d'oriflamme, étendard qu'il ne faut pas confondre avec la bannière des Franks, ni avec la bannière de France. La première était tout simplement la chappe de saint Martin ; la seconde était de velours violet ou bleu céleste, que Louis-le-Jeune, fils de Louisle-Gros , parsema de fleurs de lys d'or, lorsqu'il l'emporta aux Croisades. Charles V réduisit ces fleurs de lys à trois, en l'honneur de la Sainte-Triniîé ; et de Charles V à Charles X, les trois fleurs de lys durent adoptées par nos rois , comme armes du royaume de France.

Quanta l'oriflamme, elle n'élait pas blanche comme plusieurs peintres nous l'ont faite et comme plusieurs historiens nous l'ont dit. La première partie de sou nom qu'elle tirait de la lance d'or à laquelle elle était attachée, et la seconde qu'elle recevait de la couleur de son étoffe, auraient dû les empêcher de tomber dans une aussi

Denis; et, la recevant avec un respectueux dévouement, il alla le premier au rendez-vous, avec une poignée d'hommes seulement \

Mais, comme nous l'avons dit, l'appel qu'il avait

grande erreur. D'ailleurs Guillaume Guiard en fait la description dans quatre vers que voici : i

Oriflamme est luie bannière Aucun poi plus forte queguimple De ceiiîJal roujoyant et simple Sans pourtraiture d'autre affaire.

I>cs chroniques flamandes s'accordent sur ce point avec l'auteur que nous venons de citer, •< Il tenait, disent-elles, une lance, à quoi l'oriflamme était attachée d'un vermeil somit à guise de £rnnfanon à trois queues, et avait entour houpes de soie verte. »

Le témoignage de Raoul de Presle dans son histoire de Saint-Denis est aussi positif que celui des chroniques flamandes. «L'oriflamme, dit-il, est à savoir un glaive tout doré, où est attachée une bannière vermeille. »

TiCS successeurs de Louis-le-Gros suivirent son exemple, et l'oriflaiïime devint leur principale enseigne; ce n'est que sous Charles VII qu'elle disparut des armées françaises; non que la foi en cette bannière fût diminuée, mais parce que, Saint-Denis étant tombé au pouvoir des Anglais, le roi ne put l'aller prendre en ce monastère. Cependant Jeanne d'Arc vint, qui se fit faire tine bannière blanche avec le simple mot Jhesits brodé dessus. Les victoires que l'on remporta à la suite de ce nouvel étendard nuisirent au crédit de l'autre, on l'oublia tout-à-fait; et, quand les Anglais eurent été chassés du royaume, on adopta en sa place la bannière de Jeanne. — De là l'origine du drapeau blanc.

Cependant, Félibien assure qu'en 1594 on montrait encore l'oriflamme au trésor de Saint-Denis, mais totUe rongée par les vers, et décolorée par le temps.

' Suger.

fait avait été entendu du royaume entier. «Quand, de tous les points de la France, dit Suger, notre puissante armée fut réunie, il se trouva une si grande quantité de chevaliers et de gens de pied, que l'on eût dit des nuées de sauterelles qui couvraient la surface de la terre, non-seulement sur les rives des fleuves, mais encore sur les montagnes et dans les plaines. » Cette armée se montait à près de trois cent mille hommes.

Cependant, s'il ne se fût pas agi d'une guerre nationale, d'une guerre contre la Germanie, il est probable que l'appel n'eût point eu un résultat si prompt et si décisif La haine qu'on portait aux anciens protecteurs des Carolingiens était telle qu'elle avait eu le pouvoir de rallier autour du roi les ennemis mêmes du roi, et de faire venir à son secours le comte du Palais, Thibault lui-même, «quoique, dit encore Suger, il fitalors, avec son oncle, le roi d'Angleterre, la guerre au seigneur Louis. »

Le roi essaya de mettre de l'ordre dans cette multitude, et c'est encore à celte époque qu'il faut faire remonter ces dispositions militaires, cette organisation des masses armées que le génie de Napoléon porta dans notre siècle à un si haut degré de perfection. Suger nous transmet les détails de ces préparatifs, et nous les rapportons ici, car ils nous paraissent curieux, et ils doivent être authentiques.

fc De ceux de Reims et de Châlons, qui sont plus

de six mille, tant fantassins^ que cavaliers, on forme le premier corps ; des gens de Soissons et de Laon, non moins nombreux, on forme le second; au troisième sont les Orléanais, les Parisiens, ceux d'Étampes, et la nombreuse armée du bienheureux saint Denis, si dévouée à la couronne. Le roi, plein, d'espoir dans son saint protecteur, voulut se mettre lui-même à la tête de cette troupe. « Ce sont ceuxlà, dit-il, qui me seconderont vivant ou qui me rapporteront mort. » Le noble Hugues, comte de Troyes, conduisait la quatrième division. A la cinquième étaient le duc de Bourgogne et le comte de Nevers. Raoul, comte de Vermandois, renommé par son courage, illustre par sa parenté proche avec le roi, suivi d'une foule d'excellens chevaliers, troupe nombreuse tirée de Saint-Quentin et de tout le pays d'alentour, et bien armée de cuirasses et de casques, fut destiné à former l'aile droite. Louis approuva que ceux de Ponthieu, Amiens

"^ Les fantassins étaient presque tous des gens des communes. Le« milices qu'on tirait d'elles fournirent jusqu'à François I'"'" l'infanterie de l'ai inée. C'était au milieu de ces troupes , qui n'avaient pour armes défensives, que des casques et quelquefois des cuirasses de cuir, et pour armes offensives , que des lances ou des foux , qu'entraient, comme des moissonneurs, ces cavaliers armés de toutes pièces, montés sur des chevaux couverts de fer, et frappant avec des épées à deux mains. Cela nous explique ces giandes prouesses du moyen âge, que notre âge moderne est presque tenté de prendre pour des fahles.

et Beau vais fissent l'aile gauche. Ou mit à rarrièregarde le très-noble comte de Flandre, avec ses dix. mille excellens soldats , et près d'eux devaient combattre Guillaume, duc d'Aquitaine, le comte de Bretagne, et le vaillant guerrier Foulques, comte d'Angers V On régla de plus que, partout où l'arinëe en viendrait aux mains avec les Allemands, des charrettes chargées d'eau et de vin , pour les hommes blesses ou épuisés de fatigue, seraient placées en cercle, comme une espèce de forteresse, et que ceux que des blessures ou la lassitude forceraient de quitter le champ de bataille iraient là se rafraîchir, resserrer les bandages de leurs plaies, et enfin reprendraient des forces pour retourner au combat. »

Dès que l'empereur eut connaissancede ces dispositions, il perdit tou t espoir de réussir dans son entreprise, et préféra la honte de se retirer au risque de livrer la bataille. Le roi alors eut grand'peine à empêcher cette armée, rassemblée de tous les coins du royaume, d'aller porter dans les états germaniques la guerre dont l'empereur avait menacé la France ^.

1 On voit que, à l'exception de la Normandie et de l'Auvergne, toute la féodalité de France marchait sous les ordres du roi.

■^ A la nouvelle de sa retraite, il ne fallut rien moins que les prières des archevêques, des évêques et des hommes recommandables par leur piété, pour engager les Français à ne pas porter la dévastation dans les états de ce prince, et à en épargner les pauvres habitans.

( SuGER. Fie de Louis-le-Gros.)

HACE NATIONALE. 2f1

Pendant ce temps le roi d'Angleterre, voyant le roi et son armée occupés sur un autre point , avait essayé de s'emparer de la frontière de France limitrophe de la Normandie. Mais ^n seul baron, àmaury de Montfort, à la tète de troupes levées dans le Vexin , avait déjoué toutes ses tentatives^ et , dans plusieurs rencontres, soutenu grandement l'honneur du pays*, si bien que Henri, quand il vit échouer la diversion sur laquelle il comptait de la part de l'Allemagne, proposa à Louis la paix et le renouvellement de l'hommage pour son duché de Normandie. Le roi lui accorda la paix et Henri prêta l'hommage.

Louis , débarrassé de ces deux puissans ennemis, continua ses expéditions partielles. Les Àuvei'gnats, qu'on n'avait point encore pu soumettre, et qui se prélendaient frères des Romains ', avaient manqué à l'appel du roi , qui chercha l'occasion de les en faire repentir : elle ne tarda pas.

L'évèque de Clermont, chassé de son siège par Guillaume VI, comte d'Auvergne, vint demander asile et secours au roi de France. Le roi les lui accorda tous deux, rassembla une armée, poursuivit les Auvergnats dans leurs montagnes, prit un à un leurs châteaux, qu'ils croyaient inexpugfiables, bâtis qu'ils étaient au faîte de leurs rochers,

^ « Avcrniqiie ausi L.itit>s se fiiigere fraties. •

512 FR'ÂNCE:

s'empara de Clermont , leur capitale, « rendit à Dieu son église , au clergé ses tours , à l'évéque sa cité, rétablit la paix entre lui et le comte, et la fit confirmer par les sermens les plus saints et par des otages nombreux . »

Ses deux dernières expéditions furent aussi heureuses que celle-ci. La première fut dirigée contre les meurtriers de Charles-le-Bon , neveu de Robert, comte de Flandre, surnommé le Hiérosolymitain , à cause de ses exploits en Terre-Sainte; il les attaqua dans la ville de Bruges, où ils s'étaient réfugiés , ne leur laissa pas de relâche qu'ils ne se fussent rendus, et condamna à mort les deux principaux auteurs de ce meurtre. Le genre des supplices adoptés dans une époque est encore un moyen à l'aide duquel on juge le degré de civilisation où cette époque est parvenue. Voici celui que subirent les deux coupables :

<c Par un raffinement de rigueur, écrit Suger, on le lia (Bouchard) sur une roue élevée, où il resta exposé à la voracité des corbeaux et des oiseaux de proie; ses yeux furent arrachés de leurs orbites; on lui mit la figure en lambeaux; puis, percé d'un millier de flèches, de dards et de javelots, qu'on lui lançait d'en bas , il périt de la manière la plus cruelle, et fut jeté dans un cloaque. »

^ Suger, vie du roi Louls-le-Gros.

Quant à son complice , qui se nommait Berthold , « on le pendit à une fourche avec un chien. Chaque fois qu'on frappait celui-ci , l'animal déchargeait sa colère sur le condamné, et lui dévorait la figure de ses morsures. »

« Pour les autres , que le seigneur Louis teilait dans la tour, il les contraignit à monter sur la plate-forme; puis, tous furent jetés séparément, et les uns après les autres, du haut de la tour, et eurent la tête fracassée à la vue de leurs parens. »

Cette exécution terminée, le roi marcha contre le château de Couci , près de Laon , lequel appartenait à Thomas de Marie, homme exécrable, qui opprimait la sainte église, et ne respectait ni Dieu ni les hommes.

Thomas essaya de résister, mais inutilement. Blessé à mort par Raoul, comte de Vermandois, il fut conduit prisonnier à Laon. Le lendemain du combat, on rompit les digues de ses étangs, et ses biens furent vendus au profit du fisc.

Louis-le-Gros fit encore en personne, malgré son obésité, qui devenait effrayante, tiY)is expéditions guerrières : la première contre le château de Livry, appartenant à Amauiy de Montfort, et les deux autres contre les forteresses de Bonneval et de Château-Renard, appartenant au comte Thibaut. Ils tombèrent tous trois en sa puissance.

Nous avons suivi la royauté dans sa lutte contre

les seigneuries, suivons maintenant les communes dans leur lutte contre la royauté; et, comme l'histoire d'une seule ville sera à peu près l'histoire de toutes, dans ses détails ainsi que dans ses résultats, nous prendrons pour exemple la révolution communale de Laon, sur laquelle Guibert de Nogent nous donne les détails les plus précis.

Le siège de l'église de Laon était demeuré deux ans vacant, lorsque le roi d'Angleterre, qui cherchait à répandre en France des hommes sur lesquels il put compter, parvint à force de promesses et de présens à faire nommer évéque, Gaudry , son référendaire, quoiqu'il n'eût jamais reçu des ordres sacrés autre chose que la cléricature, et qu'il n'eût mené jusque-là d'autre vie que celle d^un soldat. Malgré ce singulier noviciat, il reçut, dans l'église de Saint-Ruffin , l'onction épiscopale. Par un hasard qui se trouva être une prophétie , le texte de l'évangile choisi pour ce jour, était celui-ci : « Votre âme sera percée par une épée \ »

Après la cérémonie , le nouvel évéque sortit de l'église, à cheval, mitre en tète et revêtu des ornemens pontificaux , pour se rendre chez lui , accompagné de Guibert de Nogent et d'un jeune clerc. Il rencontra sur son chemin un paysan armé d'une lance; jaloux de montrer qu'il n'avait point oublié

^ Evangile selon saint Luc, chap. 11, y. 35.

les exercices iiiilitaiies qu'il avait appris chez les Anglais, il prit la lance des mains de ce paysan, piqua des deux , et , tendant Je bras comme s'il poursuivait quelqu'un, il frappa avec beaucoup d'adresse un petit arbre qui se trouvait sur la route. A la vue de cette action toute mondaine , Guibert de Noge;it ne put s'empêcher de lui dire que la lance allait mal à la main, lorsque la tête portait la mitre K

Trois ans se passèrent, pendant lesquels l'êvêque donna aux habitans plus de mauvais exemples que de bons. C'étaient, au palais ëpiscopal , des profusions et des dépenses qui faisaient murmurer les hommesdebien ; il n'était point d'exactions que ne fissent les gens de l'êvêque, afin de fournir à leur maître l'argent nécessaire à ses prodigalités. « C'était au point, dit Guibert de Nogent, que s'il arrivait que le roi vint dans sa cité de Laon , lui qui , certes , avait bien, comme monarque, le droit d'exiger les égards dus à sa dignité, il était tout d'abord honteusement vexé dans ce qui lui appartenait. Car lorsqu'on menait, le matin ou le soir, ses chevaux à l'abreuvoir, on les enlevait de force, après avoir écrasé ses gens de coups. On doit penser que c'était encore bien pire pour les gens du peuple. Aucun laboiileur ne pouvait entrer dans la ville qu'il ne fût jeté

' Non henc conveuiuiU , ncc in unà sedc niovantur Cirlaiis et laïuea.... >

216 FHANCt:.

dans une prison et obligé de se racheter, ou cité en jugement et condamné sans motif réel, et sous le premier prétexte qui se présentait. »

Rapportons pour exemple un seul fait qui donnera une idée de la manière dont s'opéraient ces exactions.

« Le samedi, les habitans de la campagne quittaient leurs villages, et venaient de tout côté à Laon pour s'approvisionner au mardié. Les gens de l'évéque alors faisaient le tour de la place, portant, dans des corbeilles ou dans des écuelles, des échantillons de légumes, de grains ou d^une autre denrée quelconque, comme ayant intention de les vendre. Us les présentaient ainsi au premier paysan qui cherchait de tels objets à acheter. Lorsque le prix de la vente était convenu , le vendeur disait à l'acheteur : « Suis-moi dans ma maison, que je te livre ce que je t'ai vendu. » L'autre suivait; puis, lorsqu'ils étaient arrivés au coffre qui contenait les marchandises , l'honnête vendeur ouvrait le couvercle et le soulevait , disant à l'acheteur : « Regarde « de près la marchandise, afin de t'assurer qu'elle « ne diffère en rien de celle que je t'ai montrée sur la « place. » Alors l'acheteur, se levant sur la pointe des pieds, s'appuyait le ventre sur le bord du coffre, la tête et les épaules penchées dedans, plongeant ses mains dans le grain pour le retourner et s'assurer qiMl était de bonne quaHté. Celait ce que deman-

RACE NATIONALE. "in

dait le brave vendeur. Il saisissait ce moment, soulevait le paysan par les pieds, le poussait à l'improviste dans le coffre; et, rejetant aussitôt le couvercle sur lui, gardait le captif dans cette sûre prison jusqu'à ce qu'il se fût racheté. Ces choses et autres semblables se passaient dans les villes; les grands et leurs agens exerçaient publiquement le vol et le brigandage à main armée, il n'y avait nulle sûreté pour tout homme qui se trouvait atardé dans les rues : être arrêté ou tué, voilà le sort qui l'attendait. »

Cependant ces moyens, quelque ingénieux qu'ils fussent, finirent par s'épuiser. Les laboureurs allèrentau marché de Reims, les habilans de la ville ne se hasardèrent plus à sortir de nuit; enfin la disette de gens rançonnables devint telle, que l'évéque , manquant d'argent, partit pour Rome, afin d'en demander au roi d'Angleterre qui se trouvait alors dans cette ville.

Pendant ce temps, le clergé, les archidiacres et les grands, cherchant les moyens de tirer de l'argent des hommes du peuple, traitaient avec eux par députés, ofi'rant de leur accordei', s'ils payaient une somme raisoiuiable, la faculté de former une commune. Les honmies du peuple, saisissant ce moyen qu'on leur offrait de se racheter de toutes ' les vexations , «donnèrent des monceaux d'argent

" OiiibtMl (le j\oj;(ii|

à ces avares, dont les mains étaient aulant de gouffres ; et ceux-ci, rendus plus faciles par cette pluie d'or qui tombait sur eux, jurèrent aux gens du peuple, par les choses les plus sacrées, de tenir exactement la promesse qu'ils leur avaient faite '.»

Ce marché était à peine conclu, que l'évéque revint, momentanément enrichi par les présens du roi d'Angleterre. Il entra d'abord dans une grande colère en apprenant les promesses faites en son absence par Guy et l'archidiacre Gauthier, et refusa d'entrer dans la ville. Mais au moment où on le croyait le pluî? inflexible, il s'adoucit tout-àcoup, rentra dans la cité de Laon, jura de respecter les droits de la commune, droits établis sur le modèle des communes de Saint-Quentin et de Noyon , et de plus décida le roi à confirmer et à jurer aussi ce traité. Ce changement dans ses intentions, «vint, dit Guibert de Nogent, de ce qu'on lui offrit de grosses sommes d'or et d'argent, et que c'en fut assez pour apaiser les tempêtes de ses paroles. » Ce furent des considérations pareilles qui déterminèrent aussi le roi .

La commune fut donc acceptée par le peuple , jurée solennellement par l'évéque, ratifiée par le roi.

'' Guibert de Nogent.

■^ De riches dons faits par les gens du peuple déterminèrent aussi le roi à jurer et à confirmer par serment ce traité. » (Guibertus Abbas, de vita sua.)

Mais avec l'or du peuple s'en alla le souvenir de la foi engagée. Lorsque Févéque se retrouva sans argent, il crut n'avoir rien promis. Cependant comme il n'osait lever de nouvelles taxes, et qu'il fallait remplir les coffres, l'homme de Dieu se fit faux monnayeur. »

« Les employés chargés de frapper les monnaies, dit l'auteur où nous puisons nos renseignemens , falsifièrent tellement les espèces, que, par cette manœuvre, une foule de gens se trouvèrent réduits à la dernière indigence. Ils fabriquèrent en effet, avec le cuivre le plus vil, des pièces, qu'à force de méchans artifices, ils faisaient paraître, pour le moment du moins, plus brillantes que l'argent; de sorte que, — ô douleur! — le vulgaire ignorant y était trompé, se défaisait, pour ces pièces, de ce qu'il avait de plus précieux, et ne recevait en échange qu'une scorie du plus vil métal. »

Mais, dès que les gens du peuple eurent reconnu cette fraude, ils ne reçurent plus aucune monnaie d'argent, sans en avoir préalablement fiotté le coin sur du grés ; de sorte que l'évèque fut obligé d'aviser bientôt à de nouveaux moyens. Celui de tous qui lui parut le plus court et le plus sûr fut de leur retirer leurs franchises et de les faire rentrer dans la classe des serfs taillables à merci. Il assembla, en conséquence, son conseil, où il fut arrêté (|u\)n déterminerait le roi à venir entendre, en la ville

'2i() FRANCE.

de Laon , les offices du carême ; et que, la veille du vendredi saint, on profiterait de sa présence pour attaquer et détruire les libertés accordées.

A l'époque convenue, le roi vient. Les bourgeois, qui se doutèrent que sa présence aiderait à tramer quelque complot contre eux, lui firent offrir quatre cents livres d'argent, pour qu'il leur fût favorable ; mais l'évéque et les grands s'engagèrent à lui en compter sept cents , s'il voulait les appuyer dans le retrait de leur parole. Louis le-Gros se décida pour ceux qui lui offraient le plus ^ ; et, au jour dit, il se rendit à l'Hôtel-de- Ville, où l'attendait le peuple rassemblé. L'évéque, en vertu de son pouvoir épiscopal, le releva de son serment, s'en releva lui-même, et tous deux ensemble déclarèrent aux bourgeois que la commune de Laon était abolie. La consternation fut telle, qu'aucun cri de vengeance ne s'éleva. Cependant le roi, comprenant qu'il venait de violer toutes les lois divines et humaines, n'osa, cette nuit-là, coucher ailleurs que dans le palais épiscopal ; et, le lendemain, àla pointe du jour, il quitta la vilie avec sa suite , tellement pressé d'en sortir, que, se contentant de la pro-

1 La cupidité de ce prince le fît donc pencher, comme je l'ai dit, vers ceux qui lui promettaient davantage; de son consentement, et contre ce qui était dîi à Dieu, tous ses sermens et ceux de l'évéque et des grands furent en conscquence violés et déclarés nuls", sans .uunn respect [)()ur l'honneur et |)our les jours saints.

(Vu: i)j< Guiiii.KT i)K NoGEJVT, hv. 3.)

messe de l'ëvéque , il n'attendit pas même le paiement des sept cents livres d'argent.

Le cœur des bourgeois était plein de stupeur , mais en même temps de rage. Les boutiques se fermèrent ; les cabaretiers et les aubergistes n'étalèrent plus aucune marchandise; les hommes en place cessèrent de remplir leurs fonctions ; et la ville présenta ce caractère triste et grave dont nous avons vu , de nos jours , les cités s'empreindre à la veille des réactions civiles, dans ces heures sombres qui précèdent l'explosion d'une révolution populaire.

Cet aspect était rendu plus solennel encore par le jour même où ces choses se passaient ; car c'était le vendredi saint que les âmes de ces hommes devenus ennemis mortels « se préparaient, d'un côté par l'homicide, de l'autre par le parjure, à recevoir le corps et le sang de notre seigneur Jésus- Christ 1 . »

Toute cette journée, des troupes de bourgeois, sans armes encore et parlant bas , parcoururent les rues , s'amoncelèrent sur les places, se <Jispersant au moindre bruit qui pouvait annoncer l'approche d'une troupe armée, pour s'amasser sur un autre point, comme des nuages que le vent pousse en sens contraires, et qui présagentune tempête au ciel. — Quarante hommes déterminés s'engagèrent, dit-

^ Guibertus abbas, de vila sua.

on, par uu serment terrible qui devait, s'ils \ manquaient, leur ôter tout espoir dans la vie éternelle, à massacrer Fëvéque et tous ceux de ses gens qui tomberaient entre leurs mains. L'ëvéque eut quelque révélation de ce complot, et n'osa point sortir de son palais pour aller à matines.

Cependant le lendemain , qui était le jour du samedi saint, il ordonna à ses domestiques et à quelques soldats de cacber des épées sous leurs vétemens, et de marcher derrière lui; car il fallait qu'il suivit la procession. Tous les bourgeois de la ville étaient à la cérémonie ; et l'évéque voyait à sa suite et à peine séparée de lui par quelques serviteurs sur lesquels il comptait peu , cette population tout entière qu'il venait de trahir, dont chaque regard lui envoyait un reproche, et dont chaque vêtement lui cachait un cœur ennemi. Bientôt il s'éleva quelque tumulte, comme cela arrive toujours au milieu des grandes foules, et aussitôt l'un des conjurés, s'imaginant que l'heure était venue d'exécuter le meurtre promis , sortit d'une voûte sombre et basse, et se mit à crier à haute voix et à plusieurs reprises : «Commune! Commune! » Cependant ces cris moururent sans échos ; car ces hommes ardens à se venger, mais religieux même dans leur vengeance, ne voulurent point l'accomplir au ^iioïnentoù leur évéque, tout condamnable qu'il était

à leurs yeux , remplissait les fonctions sacrées de son ministère ëpiscopal. L'ëvéque rentra donc dans son palais sans accident, et son orgueil s'en augmenta. Le peuple à cette époque était comme un de ces jeunes lions apprivoisés qui n'ont pas encore goûté le sangj et dont on ne connaît ni la force ni la rage.

Cependant, à peine rentré, l'évéque fit venir de ses domaines une troupe nombreuse de paysans, les arma, et ordonna aux uns de défendre l'église et aux autres de garder son palais.

La cité s'agitait de plus en plus , comme par un tremblement de terre croissant. Des bourgeois se hasardaient dans les rues avec quelque arme à la main , comme une épée ou une hache. Les plus timides s'écartaient encore de leur chemin et feignaient de ne pas les connaître; mais d'autres plus hardis, du haut de leurs fenêtres , les encourageaient du geste ; puis bientôt descendaient, sortaient eux-mêmes armés, s'arrêtaient lorsque quelque seigneur passait devant eux pour rejoindre hâtivement le palais épiscopal, le regardaient de la tête aux pieds, et n'osant cependant encore l'attaquer, le laissaient continuer son chemin ; puis, ces quelques hommes armés se réunissaient, formaient une troupe, s'étônnaienl de se trouver si nombreux, et accueillaient avec des rires sauvages les nouveaux renforts (|ui leur arrivaient à chaque instaul.

Tandis que cela se passait au dehors , au dedans l'evéque discutait avec l'archidiacre Gauthier, sur les sommes à exiger des bourgeois; car, par une amère dérision, le prélat voulait que chaque homme lui payât, pour l'abolition de la commune, la même somme qu'il lui avait payée pour son établissement. De temps en temps un grondement, grave comme celui du tonnerre lointain , arrivait à ces deux hommes parjures ; ils relevaient alors la tète , écoutaient un instant, ignorant d'où naissait cebruit, et bien tôt, comme il cessait, ils se remettaient aux calculs de leur taille. Tout-à-coup, un grand tumulte éclata aux pieds des murs mêmes du palais épiscopal; les cris : — Commune! Commune! —retentirent jusqu'à l'évêque : il ouvrit une fenêtre et aperçut toutes les rues adjacentes pleines de bourgeois , armés de haches, d'épées à deux tranchans, d'arcs et de cognées ; il fut à son tour aperçu des révoltés qui poussèrent de grands cris de malédiction, et lancèrent une volée de flèches dont quelques-unes vinrent frapper à quelques pieds seulement de lui. Il ferma aussitôt la fenêtre, et, en se retournant, il trouva devant lui l'un de ses grands, nommé Adon, vice-seigneur ardent de paroles , ardent de cœur, qui, voyant que c'était une grande révolte, venait lui demander ses ordres, et lui annoncer que déjà deux de ses grands étaient tombés morts , à savoirGuinimar, homme noble, et le nommé Re-

gnier, cousin de l'abbé Guibert, l'historien des grands événemens que nous rapportons. Le prélat, qui était, nous l'avons dit, un homme de courage , habitué aux armes et à la guerre , ordonna les préparatifs nécessaires, s'arma et se rendit aux murailles avec ses soldats. ' Il trouva le combat déjà engagé : les assaillans étaient conduits, du côté où il se plaça, par un nommé Teudegaud, serf de l'église de Saint-Vincent, que l'évéque avait souvent raillé sur sa laideur, et qu'il appelait même habituellement du sobriquet à^Isengrîn^ mot qui , à cette époque , désignait en langue populaire un loup. Ces gens criaient, comme des forcenés : « Commune! Commune! » dressaient contre la muraille toutes les échelles qu'ils avaient pu se procurer dans la ville, et, ïsengrin à leur tête, montaient malgré les traits et les pierres que Févêque et sa troupe faisaient pleuvoir sur eux. Enfin , le prélat voyant que tout devait céder à un courage si extraordinaire « en de telles gens, » et qu'un dernier assaut se préparait auquel il n'avait pas l'espoir de résister, quitta la muraille afin de s'enfuir dans le cellier de l'église. En passant dans la cour, il s'aperçut que la porte avait été forcée, malgré le courage d'Adon qu'il avait chargé de défendre ce poste, et vit ce seigneur qui, se défendait si vigoureusement à coups de lance et d'épée, qu'il avaitabattu trois de ses assaillans. Enfin,

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