‹ GavarniChapitre 10 sur 12 · GAVA TINT · texte numérisé non relu

GAVA TINT

sonne. Il a été un instant malade : « Oui, nous dit-il, j'ai été malade, car pour moi, il n'y a d'autre mal que la crainte de la maladie, et je l'ai eue. Ça été une douleur au cœur, et le sang si fort à la tète que je craignais à tout moment de tomber. J'avais perdu le sentiment de la verticalité... Vous concevez, ce n'était pas drôle. » Mais le médecin l'a rassuré : ce n'était que rhumatismal.

Il n'a guère fait qu'une sortie pour aller acheter trois cents francs de plantes à l'Exposition d'horticulture. C'est sa grande passion; «c et enfin, ditil, cela n'a aucun rapport avec mes idées, avec les mathématiques. » Pourtant, cette chinoiserie, comme il l'appelle, est si forte en lui, qu'il a été transporté par la lecture d'un catalogue d'un pépiniériste d'Angers, et qu'il songe, lui si casanier, à faire le voyage par amour d'une plante annoncée : le lierre à feuilles de catalpa.

Il nous parle de son jardin, des choses qu il veut y amener, des nouveaux arbres qu'il y mettra, de son dégoût absolu de l'arbre caduc, de son projet de tout mettre en arbres verts et de tuer ses grands arbres avec du lierre qui montera dans leurs branches. Il médite une réhalulitation de l'arbre vert, un guide de l'amateur d'araucarias et de cyprès, sous le titre : le Jardin vert; s'élevant contre le préjugé qui fait de l'arbre vert un

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arbre triste, nous citant son buisson ardent de houx, rou[;e de baies comme un sorliier.

Nous causons photographie et de la façon demoiselle, dont se colorient les figures dans la chambre noire, du contraste complet avec la manière de sentir et de reproduire des peintres. Il nous dit qu'évidemment la peinture est une convention dont le triomphe est le style, c'est-à-dire « la tension de l'entendement vers l'idéalité. «

De là, la causerie va et saute à la femme. Selon lui, c'est l'homme qui a fait la femme, et qui lui a donné toutes ses poésies à lui. Dans le temps qu'il imaginait dans sa tête des caricatures fantastiques, il avait eu l'idée de celle-ci : Un homme aimé; c'était une femme nouant ses bras autour du cou d'un homme qui la portait sur son dos...

Puis nous arrivons aux mathématiques, nous ne savons plus par quel zigzag. Ici, il ne mange plus, — car nous dînions, — sa voix devient amoureuse ; son œil , plus vif, prend de la fixité ; et avec sa haute parole , il nous emporte comme dans des mondes de rêves et d'idées, où il fait jaillir, sous des mots, des éclairs qui nous montrent des sommets.

Il va publier bientôt un premier cahier de ses recherches mathématiques sur le mouvement et la vitesse... Mais il y a pour lui une difficulté personnelle à se faire accepter, à se faire lire.

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Car sur de telles choses, il faut qu'il compte avec les préjugés du public, les préventions des savants, pour lesquels il n'est que le peintre des Débardeurs. Il est obligé parla à une défiance de toute poésie : " Il faut s'astreindre à écrire cela comme un maître d'école de village. » Il faut aussi commencer par des choses qui ne renversent personne, et ne venir qu'après aux grandes révolutions, à celle qu'il veut tenter contre le calcul différentiel, contre l'X. Et il s'écrie : « La mathématique meurt de l'X! "

C'est tout un renversement de la géométrie qu'il nous indique... Les géomètres ne sont que des arpenteurs qui mesurent à un cheveu près la distance de la terre au soleil; mais ce cheveu, qui n'est rien pour nous, est énorme, comparé à l'acarus du bourdon... La géométrie, mal baptisée : mesure de la terre; ce n'est pas de mesurer qu'il s'agit, « c'est de faire connaître, c'est de donner la forme de la durée et de l'intensité des choses... »

Et redescendant brusquement à terre , il termine la conversation par un charmant portrait, en quatre mots, de son vieil ami Chandellier, ce comique mélancolique aux cheveux blanchis , plein au fond de vignettes de romance.

Dimanche, 23 octobre 1859. — Chez Gavarni. Nous le trouvons en tenue élégante, avec une jaquette de ses anciennes coquetteries, en soie verte,

sur laquelle il s'amuse à jeter, pour nous le montrer, un haïck, une robe d'Orient tramée d'or pâle ; et ainsi , dans la simplicité large et drapante des grands plis, un fentre sur la tête, le teint fouetté et flamand, il ressemble à Robens en Roi mage. Il est gai, content, guilleret presque. Il est tout à fait délivré de cette maladie , de ces désordres intérieurs qui avaient fait craindre, cet été, à ceux qui l'aimaient, une apoplexie nerveuse, alors qu'il était si faible , qu'il ne pouvait marcher dans son jardin qu'avec une canne, et que lui-même avait peur d'une maladie de cœur très-avancée.

Il nous montre ses derniers dessins. Ce ne sont plus des aquarelles. Il a inventé un dessin cuisif, mais qui est peint, comme il dit, et qui se fait à la plume avec deux encres : de l'encre noire lavée d'eau et de l'encre rouge carminée. Et comme nous lui parlions de grandes machines décoratives pour des murs d'appartement, de scènes de Carnaval exécutées en tapisseries, fresques de soie et laine avec des masques et des dominos de grandeur naturelle, qu'aurait dû lui commander quelque millionnaire du temps, Gavarni nous dit que, pour que son dessin gardât sa ligne simple, et ne perdît rien de son caractère, il l'aurait fait grossir par un procédé quelconque. L'idée lui en était venue à la suite d'une lanterne magique polissonne , improvisée au Banquet

d'Anacréon par un dessinateur de ses amis, avec des verres dessinés à la plume, et qui lui avaient révélé la grandeur d'aspect que prennent les petits dessins par le grossissement.

Puis, brusquement, son admiration lui sort des lèvres pour Piubens. « Sans doute, il n'a pas la hauteur du Vinci... Mais quelle élégance continue, perpétuelle! Quelle aliondance, quelle sûreté et quelle certitude de lui-même ! » Il quitte Rubens pour une tirade , une de ces tirades auxquelles il revient souvent contre le mensonge moderne de la parole imprimée, avec son mot d'habitude : « Ce n'est pas imprimé, donc c'est vrai » ; attaquant cette diffusion , non des lumières , mais de la publicité , qui a mis de chaque côté deux vérités, deux plaidoiries et deux avocasseries : diffusion qui fait cette confusion que le microscope donne aux choses qu'il étend et dilate trop. Et il arrive à un type de la chose, à Biétry, qu'il appelle le Pape du tissu, finissant par des aperçus paradoxaux sur la marque de fabrique de l'autre pape, sur la vie, sur la mort, sur le mariage, sur l'alliance et la petite croix que le fiancé donne à la fiancée, etc.

Il coupe cela : une histoire de joueur, d'un homme qu'il a connu à travers une femme et qui passait toutes ses journées à se poncer les pouces, à se faire aux doigts une peau de pelure d'oignon

d'une tactilité si parfaite, si supérieure au toucher môme des aveugles, que cette peau lui faisait lire les cartes.

u Tenez ! regardez dans ce carton ! » — un carton rempli de photographies anatomiques ; — et il s'extasie avec nous sur le dessous d'un pied coupé de femme, d'une réalité vraiment effrayante, avec le douillet lacis de ses rides chatouilleuses, pareil à ce pied que Mercier vit, pendant la Terreur, sortir d'une charretée de cadavres chauds , à la fois mort et voluptueux.

En 1860, au mois de février, Gavarni, un peu entraîné par nous , avait envie de revoir le bal de l'Opéra qu'il n'avait pas vu depuis quinze ans. Il venait dîner chez nous, se montrait fort gai, nous disait : u Je suis né très-jeune, je suis encore très-jeune, il n'y a, chez moi, que la cervelle qui soit d'un vieux. » Nous le menions voir Léotard pour attendre l'heure du bal. Sortis du Cirque, nous entrions dans un petit café où il nous parlait longuement et avec une admiration enthousiaste des livres de Biot, de ces livres mathématiques où il n'y a pas de figures.

Enfin le voilà à nos bras, montant cet escalier

de l'Opéra, perdu et inconnu dans la foule, lui, Gavarni , pareil à un roi oublié dans son ancien royaume, et qui pouvait cependant dire : « Le Carnaval, c'a été moi! » Il venait contempler, sans le savoir, pour la dernière fois, les fantaisies nouvelles de la mascarade des modes du jour de la folie.

Nous montons et restons une heure à regarder d'une loge, la danse, les masques; et son œil semble faire une étude du costume nouveau de la femme : le bébé à la robe courte et sans taille descendant à la moitié de la cuisse , et montrant dans un maillot de soie toute la jambe chaussée de hautes bottines et battant l'air au branle des avant-deux.

— " Et pas un petit bout de croquis, Gavarni?

— u Non, nous répondait-il. Ces femmes, je les emporte dans ma tête ; au bout d'un mois , elles me seront aussi présentes qu'elles me le sont en ce moment. Le tout est de résumer cela par une idée très-simple : ce n'est qu'une chemise, tout le reste n'est qu'ajustement de caprice et de fantaisie. "

Puis, quand il eut saisi ainsi la mémoire de tout le bal, nous le ramenions coucher chez nous. En route il nous semblait qu'il traînait le pas. Il ne disait rien. Il mettait un longtemps à monter notre escaHer, se reposant et reprenant pénible-

ment haleine à chaque palier. Enfin, au coin du feu, il nous raconta tout. Il avait eu froid au Cirque, la chaleur du bal l'avait suffoqué, et, à sa sortie dans la rue, pris d'un étouffement nerveux, un moment il s'était demandé s'il pourrait mettre un pied devant l'autre.

Un peu remis, il se couchait en faisant de charmantes plaisanteries d'enfant, comme il savait gentiment les tourner, sur le bal et les folies que nous aurions pu y faire.

Il restait, l'imagination émue de cette espèce de coup de sang qui l'avait frappé à ce Bal même, immortalisé par lui.

Nous allions savoir de ses nouvelles le surlendemain, alarmés de cette crise qui nous avait effrayés, après ce qu'il nous avait confié de ses craintes d'une maladie de cœur. Il nous dit qu'il allait bien, affecta d'être rassuré, laissant échapper pourtant : « Je n'aime pas les choses que je ne comprends pas. "

Cette année, fut fondé un journal dans lequel Gavarni prit au sérieux son titre de directeur des dessins.

C'était le Temps, une espèce d'Illustration, qui

mourut au bout de quelques numéros. L'homme qui sortait si clifficilemeiit de son Point-da-Jour ; on le vit au bureau du journal, recevant, encourageant, conseillant les dessinateurs, disputant auprès de l'indifférent Morère pour faire accepter tout ce qui lui semblait avoir une valeur, bataillant en faveur des jeunes, et pris d'une bienveillante curiosité pour leurs délîuts. L'artiste qu'il demandait tout d'abord, pour l'aider et porter avec lui le poids du journal, était son rival Daumier. C'est l'occasion d'indiquer ici l'absence de toute jalousie et de toute mauvaise passion, chez Gavarni, pour ses confrères, de signaler les rapports d'estime et de belle confraternité dans lesquels il vécut, toute sa vie, avec ceux qu'il connut peu ou beaucoup. Dès 1833, il voulait placer, dans une série de Contemporains illustres, le lithographe Devéria. M. Mahérault possède une lettre charmante de Gavarni, qui renvoie au talent de Tony Johannot une demande de vignettes. Il disait à tout venant son admiration pour les dessins et les légendes de Cliarlet, et l'on connaît l'aimable billet de Charletqui le compare à Watteau. Parmi les gens de son métier, Grandville fut le seul avec lequel la sympathie ne put s'établir, et encore cela vint-il du caricaturiste pointu, dont le bégueulisme prit peur et s'effaroucha bêtement d'un dîner avec le dessinateur des Lorettes.

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Gavarni semblait revenu à la santé. Il avait repris sa vie , ses habitudes , ses occupations ; seulement il abandonnait sa mansarde, trop pleine du souvenir de son enfant, et s'installait dans les (jrandes salles du bas, peintes de couleurs tristes, grises, austères, aux rayons garnis de reliures en veau, qui semblaient la bibliothèque sérieuse d'un savant de campagne (1). Il vivait dans ce grand salon, froid, sévère, presque cénobitique, et où l'on se sentait dans le domicile rigoureux d'une pensée abstraite. Là, il travaillait à cette série des Contemporains (2), cette grande galerie

(1) Les reliures en veau du dernier siècle étaient un de ses goûts ; ses rares courses à Paris, il les terminait souvent par une promenade sur les quais, dont il rapportait quelque vénérable in-quarto ou infolio. Il avait été tout heureux de découvrir à Versailles un relieur qui avait une collection d'anciens fers, et auquel il faisait relier ses livres niathématiques dans des reliures toutes semblables à ses bouquins de prédilection.

(2) Cette série devait contenir cent portraits litbooraphiés. 11 n'y a eu de terminé que le prince Napoléon, Decamps, Alfred de Musset, Sauvage, inventeur de l'hélice, iNL de Belleyme, Isabey père; les portraits de mademoiselle Georges et de mademoiselle Rosa Bonheur ont été seulement ébauchés. Du reste, l'idée d'une galerie des célébrités contemporaines remontait chez Gavarni à l'année 1833, où il voulait publier une première livraison, ainsi composée : Jules Janin, homme de lettres; Ilérold, compositeur; madame Delphine Gay, poète; Achille Devéria, lithographe; Delaroche, peintre; Dantan, statuaire; Bocage, acteur; madame Malibran, cantatrice.

des illustrations du dix-neuvième siècle, ces portraits en pied " qu'il voulait, nous disait-il, pousser un peu vers l'idéal, vers la physionomie d'ensemble d'une tête " , ajoutant « que la photographie n'en donne qu'un côté , et que d'ailleurs il était temps de prendre un petit élan vers les beautés qui ne tombent pas absolument dans la chambre noire » . Là , il continuait la série de ses aquarelles pour Hetzel, des merveilles, parmi lesquelles nous avons dans la mémoire un cuisinier lisant les affiches et disant : « ^loi, je n'aime pas la grande musique » , un chef-d'œuvre d'une qualité et d'une rareté de ton que nous n'avons jamais rencontrées chez un autre aquarelliste.

De temps en temps, il venait nous prendre pour dîner dans des restaurants bizarres , des bistingos, comme il les appelait, affectionnant pour le moment un certain café du Mail où la cuisine était ignoble , où le public était le public banal et terne des commis des maisons de commission du quartier, où le bruit des voitures empêchait de s'entendre ; mais où Gavarni se figurait avoir découvert, dans le maître du café, un comique du Palais-Royal.

Il ne détestait pas trop non plus qu'un ami, qu'un sympathique, tombât chez lui et lui demandât à dîner. Un jour, nous nous le rappelons, sans que personne se fût donné le mot pour ve-

nir, lin petit monde varié et divers se rencontrait à sa table : un lieutenant-colonel de zouaves, une actrice du Théâtre-Français, Henry Monnier, le petit Pierre Gavarni et nous deux. Il n y avait dans la maison qu'un canard et un petit pâté de trente sous; et, pour comble de malechance, l'armoire à la vaisselle avait sa serrure forcée. Tout s'arrangea; on découvrit des provisions et un serrurier. On trouva dans la cave de vieilles bouteilles de vin qui sans doute, dans le temps de la vie de garçon de Gavarni , étaient entrées dans un compte d'usurier. Et à ce dîner impromptu, la douce et délicate gaieté du maître de la maison garda si longtemps ses convives, qu'à la fin on voyait, posés sur la nappe, entre les assiettes et les verres, les cheveux blonds du petit Gavarni, son front blanc de femme, avec ses yeux noirs à la fois riant, et battant des cils contre le sommeil.

Toutes ces années, nous trouvions Gavarni très-tenté de peindre à l'huile, et peut-être ne lui a-t-il manqué, dans ce temps, qu'une boîte à couleurs et un panneau trouvés sous la main, une matinée d'entrain, pour devenir véritable-

ment un peintre. Car cela avait été le désir de toute sa vie et l'ambition des débuts de sa carrière.

On se rappelle la marine qu'il avait peinte à Bordeaux, dans la maison Marcadé, au mois de juin 1825. Le mois suivant, il annonçait à son « bon ami » (son père) qu'il venait de terminer une ébauche à l'huile « représentant son fils avec son chien, et faisant le numéro 2 de sa collection ». Dans un besoin pressant d'argent, il envoyait à Blaisot, si nous nous rappelons bien, deux tableaux à vendre. M. Leleu l'occupait, pendant les temps de son séjour chez lui, à une copie du Dominiquin , sur laquelle le dessinateur passait deux mois.

De retour à Paris, en dehors de son travail, il peignait encore quelques rares tableaux. La Revue des peintres donnait, en 1834, un Co?i~ trebandier espagnol, un tableau de Gavarni , tiré du cabinet de M. Susse. Mais de toutes les peintures faites dans ce temps, la plus curieuse et la plus inconnue est l'enseigne du magasin des Deux-Pierrots : le grand tableau placé au bas de la rue Saint-Jacques, et répétant la lithographie qui a pour titre : les Apprêts du bal. La tradition conservée dans le magasin et l'affirmation de

M. Tronquoy ne laissent aucun doute sur l'authenticité de cette peinture, qui aurait été exé-

-cutée en 1836. Malheureusement la toile, criblée de balles, à l'attaque du Petit-Pont, dans les journées de juin 1848, et depuis restaurée par une dame, ne peut nullement donner une idée de ce que pouvait être ce tableau de Gavarni avant la révolution de Février et la retouche.

On ne peut juger la peinture de Gavarni cpie sur deux échantillons incontestables : l'un, possédé par Pierre Gavarni , son fils , l'autre appartenant à M. Mahérault et provenant de la vente de Chandellier, l'ami intime du peintre. Cette toile représente un combat au bâton à deux bouts, -entre montagnards des deux versants des Pyrénées, une grande mêlée de vingt-cinq combattants avec des épisodes détachés et de petits groupes épars, dessinés de ce dessin un peu mince qui est la signature de l'artiste vers 1834.

Mais est-ce bien vraiment là une véritable peinture? les montagnes à l'horizon sont, sur la toile, seulement frottées de mine de plomb, et l'ébauche au bitume a l'aspect d'un dessin à la plume, lavé de sépia. La toile que possède Pierre Gavarni est plus intéressante; elle est plus peinte. d'est une ébauche qui est presque un tableau , et dans laquelle une espèce de cjitana des Pyrénées, en corsage noir, en jupe marron, élevant un médaillon en l'air, une sacoche ouverte à ses pieds, 5e détache sur des rochers : une peinture noi-

râtrc aux blancs crus, à l'empâtement glaiseux, n'ayant rien de la blonde légèreté de ses dessins, une peinture, il faut l'avouer, qui ressemble à un mauvais et lom'd Roqueplan.

Dégoûté de la peinture par l'insuffisance de ces tentatives qu'il sentait mieux que personne, l'artiste en abandonnait la pratique . mais ne continuait pas moins à poursuivre le rêve d'en faire, attendant patiemment le moment où il pourrait l'attaquer avec tout l'acquis gagné dans le tripotage de l'aquarelle et de la gouache. Un jom-, croyant ce moment arrivé, il proposait, sous Louis-Philippe, à M. Cave, de lui peindre les quatre murs d'une salle de mairie. Gavarni voulait y figurer les quatre actes de l'état civil :

L'acte de naissance,

La conscription.

Le mariage civil.

L'acte de décès.

Nous avons retrouvé, dans des croquis, la première idée de ces scènes, jetées à la plume, au crayon , annonçant un peintre nouveau de la vie moderne.

Il y avait dans la conscription (le tirage au sort) une académie d'homme, mettant la main dans l'urne , qui était du plus grand style.

La parole de Gavarni revenait souvent à ce projet, 'au regret de n'avoir pas été chargé de ce

travail ; et à une des dernières visites que nous lui fîmes avant sa mort, ce fut le sujet de sa conversation avec nous. A l'époque où il méditait ces quatre actes de l'état civil , il avait également envie d'exécuter pour un tribunal une sorte de tryptique, au milieu duquel il aurait peint, de grandeur nature , une Justice à la chevelure blonde , rappelant le souvenir d'une perruque du Parlement, à la robe rouge imitant la robe de la Cour de cassation, le pied nu posé sur un glaive, assise sur un siège de marbre, où une tête de lion et une tête de mouton décoraient les deux bras , et derrière elle, les toits, les clochers, les dômes, les coupoles d'une vaste cité.

En Angleterre, Gavarni entretenait souvent Ward de tableaux, d'un genre sérieux, qu'il se proposait de faire, mais qui restaient toujours à l'état de projets.

Dans les années 1859 et 18G0, vingt fois Gavarni parla de sa volonté de faire de la peinture, et cela au premier jour. Même en 1861 , à la sortie de l'Exposition où nous étions allés ensemble, nous le voyions emporter une excitation sourde et comme un engagement avec lui-même de peindre à l'huile, — et nous l'espérions presque. Mais tantôt il était arrêté parce qu'il ne trouvait que des tableaux à idées, — des tableaux impossibles à faire, — tantôt par un caprice, tantôt par toute

autre chose. Cependant, il avait alors tout ce qui lui manquait autrefois , tout ce qui lui donnait la certitude de réussir à cet instant de son talent. Et, un jour où nous nous promenions avec lui dans son jardin, déclarant les deux ou trois tableaux qu'il avait faits de détestables choses, Gavarni ajoutait : « Non, je n'avais pas du tout le sens de la couleur, je l'ai acquis... Il y a des sens comme cela qui s'éveilleront en moi demain. »

L'année 1861 fut une année où se succédèrent chez lui les hauts et les bas d'une santé chancelante, les bons et les mauvais jours : les bons, où il reprenait l'apparence et l'entrain d'un bien portant : les mauvais, où il s'enfonçait dans l'absorption mathématique , comme s'il voulait s'arracher à son mal par le travail de sa pensée.

Qui sait si, à ce moment, ses maux ne devaient pas leur persistance et leur aggravation à un profond et douloureux découragement, à une blessure morale et secrète : l'indifférence ingrate du public qui l'avait oublié? Jamais un mot de lui ne le donna à supposer; mais il savait si bien cacher ses douleurs et ses souffrances aux autres ! Avoir été Gavarni, avoir eu des enthousiastes,

des fanatiques, au début de sa carrière, au commencement de son talent ; et , quand il se sentait plus [Trand que jamais dans son art, ne plus posséder l'attention publique, être frappé d'une espèce d'ostracisme, comme s'il avait fatigué du bruit de son nom et de sa popularité les jalousies de l'envie! Avoir été, cbaque matin, presque l'événement artistique, la nouvelle des cafés, des ateliers et des salons, et maintenant faire des chefs-d'œuvre méconnus, des choses se passant seulement entre l'éditeur, le dessinateur et un petit groupe de fidèles ! sentir l'admiration passer à d'autres qui ne le valaient pas, assister à l'en- -gouement général pour les dessins de ses rivaux! Quoiqu'il se fît un orgueil de juger ceux-ci avec impartialité, et qu'il fût le premier à faire valoir leurs qualités propres , il était un homme et vivait d'un de ces métiers où la santé a besoin des satisfactions d'amour-propre ; et il est impossible qu'il n'ait pas souffert de cette cruelle injustice de l'opinion.

Nous avons encore en nous l'accent presque reconnaissant avec lequel il nous dit, un jour où il nous avait apporté les deux premières aquarelles de l'illustration de Gulliver, et nous voyait nous extasier sur leur clarté , leur limpidité , leur « blondeur » : — " Vous trouvez?... Eh bien! ça me réchauffe, mes lapins, ce que vous me dites

là... )) Il y avait, dans le ton de ces paroles, presque un étonnement d'être encore admiré.

De là peut-être la grande indifférence qu'il commence à avoir cette année pour son art. Il ne dessine plus guère, et qu'avec ennui. Sa grande distraction, maintenant, est le classement et l'ordre dans les choses et les souvenirs de son passé. Il entr'ouvre son OEuvre, qu'il veut ranger, avec la singulière idée d'égaliser toutes les planches par des marges faites avec de la pâte de papier. Il regarde, d'un regard qui se les rappelle, ses vieux dessins de Montmartre, qu'il fait monter et cartonner. Il range ses autographes, réunit ses lettres , ces lettres qui lui remémorent tant de morts , repasse ces paquets de correspondances amoureuses, des lettres parfumées qui évoquent à ses yeux les ombres de ses maîtresses ; paperassant, enfermé dans sa chambre qu'il ne veut pas laisser ouvrir, y restant des quinze jours sans toucher à un dessin.

Une vieillesse' paresseuse, délivrée de l'éternelle inquiétude de la dette, doucement distraite et occupée par les mathématiques, voilà la vieillesse que les amis de Gavarni, le voyant âgé et

souffreteux, dégoûté de son art et tout à la science, espéraient pour lui, lorsqu'il leur annonça l'expropriation, par la Ville, de sa propriété duPoint-du-.Tour. Ce jour, les amis se disaient entre eux qu'il allait liquider sa situation, prendre un appartement à Paris , et rapprocher ses dernières années de leurs soins et de leurs affections. Mais ce fut une illusion de courte durée. On n'avait pas compté avec le rêveur, l'homme d'imagination qui, depuis quelques années, avait placé secrètement sa pensée sur des découvertes, des entreprises , des projets qui devaient le mener à de l'argent, à beaucoup d'argent. Et ces affaires idéales, et qui se passaient seulement dans son cerveau, lui avaient donné à la fin un goût momentané des vraies affaires.

Alors germait en lui l'idée de faire dans le grand pré s'étendant au bas de son jardin jusqu'à la Seine, une pépinière, un marché avec des serres , des galeries , un embarcadère , un service de bateaux pour transporter les arbres. De sa main, du haut de son mur, il nous indiquait déjà les places et les dispositions, tandis que, d'une parole animée, il nous entretenait d'arrangements, d'inventions, de décorations qui révélaient en lui un merveilleux goût de décorateur de grande cité , qui a peut-être manqué à tous les remaniements du règne dernier. Et comme nous

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