‹ GavarniChapitre 9 sur 12 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Mais si l'on veut une peinture piquante de l'i^-Ugleterre et des Anglais, il faut lire cette lettre

écrite à Louis Leroy, au lendemain des journées de juin. Elle n'est pas seulement curieuse par l'orifrinalité des aperçus, elle est une révélation sur l'état moral dé l'exilé (1).

« Nos lettres se sont croisées, mon cher Louis. Vous avez enfin tous répondu à l'appel! J'étais bien inquiet! La presse anglaise, qui vit au jour le jour, saisit avec empressement ces tristes occasions pour se faire des numéros. Vous ne sauriez imaginer ce qu'a de sinistre l'annonce du numéro ou de l'édition du numéro qui s'imprime : un écriteau mal fait à la main, collé sur le devant de ses boutiques : Règne de (a Terreur à Paris! ! Affreux carna(je a ! Considérables pertes de vie!! — On a beau savoir ce que vaut l'aune de cette littérature, on est toujours un peu pris à ce charlatanisme. Cette fois donc, ils avaient raisons. Vous vous conduisiez là-bas comme des sauvages (je vois que j'ai mis un 5 à raison sans raisons), — comme des sauvages. — Ah! vous prenez la populace pour le peuple! Ah! vous voulez établir un communisme entre les braves gens et la canaille, et il suffit qu'on ait l'air suffisamment pas

(1) Dans une première lettre, Gavarni demandait à être rassuré sur l'exislence des Leroy, de son Chnndellier, de Tronquoy, de Canùlic, de Morère, de Félix, son domestique, « ses six inquiétudes dominantes •> , ainsi qu'il les appelle.

(jrdnd'cliose, pour avoir droit chez vous à un fusil? Très-bien! Vous avez semé de ces fusils et vous récoltez des coups de fusil. — Plantez, mes mignons, des arbres de la liberté, mangez en frères la cuisine des banquets, chantez de ces hymnes en patois de révolution «f Peuple souverain », et puis comptez combien il faudra d'argent acquis par le travail des travailleurs pour solder la fainéantise des orateurs de cabaret.

» Pauvre doux pays de France ! où t'ont amené les rhéteurs et les tartufes politiques! Vous voilà gentils !

» C'est parce que je suis du peuple que je hais la populace. C'est parce que je crois comprendi'e et sentir sa dignité que je regrette de le voir déroger ainsi. — Le voyou et le dandy sont deux bêtes, à peu de chose près, également distantes de l'homme ; — mais , tout considéré , l'une pue et l'autre sent bon, — j'aime encore mieux l'autre, quoique je ne l'aime guère.

» Tenez, si je vous tenais là, Louis, je vous querellerais si fort que nous recommencerions sans doute la journée des barricades de chez Tronquoy (vous savez) , surtout si ce polisson de Chandellier se mettait de la partie et s'y mettait de votre côté, ce que le drôle ne manquerait pas de faire. Il faudrait bien que vous me payassiez l'inquiétude que vous m'avez donnée et dans

laquelle vous m'avez laissé, dix jours! tous les deux .

» Ce que je fais à Londres? j'y rêve, j'y travaille et j'y rêve. Je refais un peu tous les matins le système universel (le monde politique, je ne m'en occupe plus, — il y a beau jour que j'ai arrangé tout ça). Je me demande, par exemple, si, tout compté , les habitants de notre planète auraient réellement assez d'intérêt à visiter la Lune, si ce voyage vaut la peine qu'on s'occupe d'un moyen de le faire. — Penh! ce n'est pas la mer à boire, — mais je n'ai guère le temps.

j) Et puis il faut voir Londres, — bien voir ce peuple anglais, si différent de nous. — Ce n'est pas une petite affaire que de connaître un peu une population. — C'est le plus charmant pays du monde que cette iVngleterre , pour y vivre de la vie matérielle, mais au delà, bonsoir, le cœur ne saurait ici s'appuyer sur rien. C'est parce qu'ils manquent de cœur que les Anglais sont si peu gênants, — et ils poussent à un degré extrême les qualités de ce défaut. Quant aux Anglaises, je vous en parlerais bien, mais j'ignore absolument ce que c'est : — tout ce que j'imagine, c'est que, lorsqu'une Anglaise est habillée, ce n'est plus une femme, c'est une cathédrale. — Il ne s'agirait pas de la séduire , mais de la démolir. Or, je ne suis pas séducteur, — je suis encore

bien moins démolisseur, jour de Dieu! — Je n'ai pas encore été violé une seule fois depuis que j'habite Londres.

« Je me livre à des recherches : il faut que je sache jusqu'à quel point le fait de mettre par décence des petits pantalons aux jambes des chaises et des pianos fashibnables est une vérité à Londres, — des petits pantalons en mousseline brodée; — les uns disent oui , les autres disent non. — Quand j'aurai vu, vu avec les yeux, une chose comme celle-là, je croirai avoir assez vécu.

» J'ai vu de grands dadais en jupons bleus et en bas jaunes, — les écoliers de paroisses, — j ai vu, compère, qu'as-tu vu? — J'ai vu la mendicité en falbalas , chapeau à fleurs et pas de bas , pas de souliers, — les pieds dans la boue. — J'ai vu des grappes d'hommes et de femmes, une douzaine, couchés les uns dans les autres, pour se réchauffer, sur les marches des temples et des théâtres , entrelacés comme des serpents dans leur nid. — J'ai vu les drames des théâtres à deux sous. — J'ai vu des gentilshommes qui ne porteraient pour rien au monde un rouleau de papier sous le bras, porter un maquereau ou une botte d'asperges. — J'ai entendu renifler toute la création — anglaise. — J'ai vu des tavernes immenses toutes pleines d'innocents ivrognes qui buvaient en silence depuis dîner jusqu'à minuit, écoutant chanter au piano

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des romances sentimentales par des hommes. — J'ai {Toûté les heefsteaks de bien des >< salons à côtelettes» de Londres, et j'ai été presqne partout servi par des auditeurs au Conseil d'État, habit noir, cravate blanche et manières à l'avenant. — J'ai vu pendre. — J'ai vu Windsor et les paysa^jes dont pas une vignette anglaise, si coquette, sïjlou, si chatoyante, si maniérée qu'elle soit, ne saurait vous donner une idée. — J'ai vu boxer. — J'ai vu me voler. — J'ai vu les courses. — J'ai vu une foule de choses, mais je vois que si je ne coupe pas en deux cette seconde feuille j'écrirai huit pages, — et je coupe la feuille.

5) Bedford Square. Dimanche. Voici un billet commencé au Salisbury Square et continué au Bedford Square. J'ai fait un saut, comme vous le voyez, de la Cité dans le JVestern.

» J'ai vu depuis les autres : « j'ai vu » de dessus, — la fine fleur de l'aristocratie danser au son de la musique de Jullien au théâtre de Drury- Lane, en costumes des hauts barons du moyen âge, portant des favoris en côtelettes; • — des marquis de Louis XV,épée au côté, sans perruques, chauves, et — favoris en côtelettes; — des chevaliers en cottes de mailles d'argent, — peutêtre massif, — et favoris en côtelettes. J'ai vu, là, de combien de façons il est possible de coiffer des femmes avec des plumeaux, et tout ce que la

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fantaisie anglaise peut imaginer de plus inattendu en fait de tire-bouchons, — et (ma foi, je reprends la demi-feuille), et tout ce qu'il est humainement possible d'oser en fait de déshabillé du soir. — Et, à propos, je me permettrai une remarque : c'est à tort, selon moi, qu'on désespérerait de connaître comment une lady a le pied attaché à la jambe; — on a, jusqu'à ce jour, cherché le bas de la jambe par le bas de la robe, et c'est par en haut que la solution de ce problème était sans doute possible, non le matin, mais le soir. — Avec de bons yeux, on peut déjà apercevoir au bal un peu de jarretière par le corset; — c'est extrêmement joli.

» Vous voulez des « impressions de voyage » ; il m'est arrivé cette nuit, à ce bal de Drury-Lane , une chose extrêmement fantastique. — D'abord, figurez-vous un de ces beaux bals de l'Opéra sans le populaire, — un bal costumé, luxueux comme l'était, par exemple, certain bal paré avant ou après 1830. — Des lumières, du satin, des diamants et un monde fou — (ce n'était pas un bal public); — l'orchestre était établi au fond et à moitié de la scène, et derrière l'orchestre on avait réservé une enfilade de salons tout tendus en mousseline brodée d'or, avec d'immenses glaces et de moelleux divans jonchés de femmes. — Je me promenais là , regardant tout ; — arrivé dans

im des derniers salons , je me dirigeais vers une grande porte à portières , menant dans un autre appartement plein d'autres divans et d'autre monde. J'étais horriblement fatigué, même souffrant, me traînant avec peine vers ce dernier coin, pour avoir tout vu avant de gagner mon lit. — La porte était par hasard libre et offrait un espace désert entre deux foules. — J'allais donc, le binocle à l'œil, et, en passant le seuil, je me trouve face à face , nez à nez avec un personnage qui avait aussi le binocle à l'œil, — ne m'expliquant pas bien , au premier abord , pourquoi, la porte étant large, cet inconnu (en habit de ville) venait ainsi se [heurter à moi. — Nous nous regardions, — c'était un œil méchant; la face de cet homme était pâle et toute suante, il avait une barbe qui me paraissait ébouriffée et trop longue , — et dans toute l'expression quelque chose d'atroce et de triste tout à la fois. — Je me souvenais! c'était l'affreuse figure qu'on a imprimée dans un des numéros du London News, en janvier dernier; — et puis enfin, tout à fait réveillé, j'ai retrouvé que c'était moi. — La somnolence me menait dans une glace, tournant le dos au groupe de femmes que j'allais voir. — Ces blanches ladies auront pensé : Voilà un Français bien fat !

j) Voilà, mon bon Louis, ce que le travail, la

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vibration incessante de la pensée, cette corde magique qui roule chez l'homme sur deux poulies qu'elle use : la tête et le cœur ; — voilà ce que le gin, le stout — et le turbateur célibat ont fait de votre camarade. — Mille affectueux compliments à votre gracieuse Diistress (1). »

C'est une chose tout à fait remarquable que la souplesse avec laquelle Gavarni, dans un temps si court, s'est approprié le caractère et le type de la population parmi laquelle il se trouvait. Comme il a saisi et mis en saillie ce je ne sais quoi d'insaisissable et d'inexprimable qui distingue au premier abord une physionomie anglaise d'une physionomie française! Nous avons un dessin de lui, — six études de tètes d'Anglais, — chef-d'œuvre de crayonnage , qui pourrait en même temps, par sa sérieuse observation, illustrer un ouvrage scientifique sur la comparaison des races européennes. Et dans ce peu qui différencie une figure de là-bas d'une figure d'un con-

(1) Une autre lettre de Gavarni adressée à Louis Leroy, raconte l'enterrement du roi Louis-Philippe. Kous renvoyons au volume Manières de voir et façons de penser, où elle a été publiée.

tinental, comme il a su encore mettre les nuances imperceptibles, les riens qui clési{]fnent un lord dans une foule, les riens qui profilent la silhouette d'un respectable man! Comme il a bien su rendre, dans les jouissances de la fortune et du bonheur, le haut dédain, la morgue et le mépris de la bouche britannique; comme il montre la femme dans sa beauté qu'on dirait éclairée d'un clair de lune; comme il représente joliment les babys roses de Grosvenor Square^ tout empanachés de plumes ; comme il vous fait bien voir les traits de boule-dogue des hommes d'écurie, l'épaisse et sanguine santé de la populace, et les robustes et trapues nourrices de Saint-Giles, qui allaitent en pleine rue, en fumant la pipe courbe de Londres; comme il marque au sceau de la résignation et du fatalisme la pauvreté lamentable d'outre- Manche !

Regardez cette planche d'ivrognerie , dans ce pays d'ivrognerie qui n'a pas de rire pour les ivrognes, cette planche du Gin, où, dans le brouillard, s'avance ce ménage, ce mari et cette femme aux vêtements plaqués et pleuvant sur elle; tous deux hébétés, idiots, comme aveuglés par l'ivresse , tirant chacun de leur côté , en titubant dans les flaques d'eau. Parcourez l'une après l'autre ces planches de la misère anglaise, plus effroyable que la misère française, avec ses jambes

sans bas , ses pieds sans souliers dans la froide boue ; de cette misère faisant lever du dessous des portes des spectres d'inanition aux doigts crochus, prêts à se jeter sur un morceau de pain; de cette misère couchant dans les parcs, sur le pavé humide, avec le mur des maisons pour oreillers , montrant serrée , emmêlée , amoncelée , pelotonnée , enchevêtrée, une masse humaine contractée par la fraîcheur de la nuit : un pêle-mêle de bras, de têtes, de jambes, de membres d'une famille en tas , cherchant l'un contre l'autre un peu de chaleur.

Car, peu à peu, le peintre s'était laissé ravir aux élégances du luxe et de la richesse, par la grande beauté lugubre, le dramatique sinistre, le style épouvantable du malheur. 11 ne cherchait plus ses modèles que le long de ces maisons où, si l'on pousse la porte , l'on sent la vermine vous tomber sur la tête comme des pois, — c'est l'expression même d'un inspecteur anglais, — ou encore , dans les environs de Saint-Giles , de Battlebridge , de Drury-Lane , dans les coins les plus reculés de White-Chapel, derrière les masures de Spiteafield; et un jour il résumait toute la terreur des visions qu'il avait eues par ces quartiers dans une planche intitulée : Misère et ses petits. On croirait voir le hâve défilé de la Famine. En avant, une mère courbée sous sa faiblesse et sous

son désespoir, une carcasse de chapeau sur la tête , des morceaux de sa chair passant par les trous de la loque qui l'habille, marche, suivie de sa grande fille serrant contre sa poitrine de phthisique un lambeau de chemise qui drape son sein maigre. Et, dans la pluie fine et continue des pluies éternelles de Londres, espacés et se traînant loin derrière elle , les enfants , les momaques , de petits fantômes clopinent sur des jambes de fœtus .

De temps à autre, Gavarni était retiré de ses dessins anglais par quelque commande de journal ou d'éditeur, demandant à l'artiste français un épisode de la révolution de 48. Il exécutait, sur des croquis faits d'après nature à Paris par l'ami Chandellier, par l'ami Guys, un petit nombre de bois pour Y lUiistrated London News. Il donnait ainsi une barricade de février, avec une mise en scène assez exacte, et le gamin chargeant à un établi des fusils qu'il passait aux tireurs. Les journées de juin lui fournirent deux dessins d'un plus grand style : l'un , représentant les insurgés dans les caves de l'hôtel de ville , le noir entassement des désespoirs et des fureurs, dans cette nuit éclairée par une filtrée de soupirail. Dans le

second, où Gavarai a transfiguré, pour ainsi dire, le croquis de Chandellier et en a fait la grande page d'un lendemain de guerre civile , il représente les femmes et les enfants portant des provisions aux prisonniers. Sous un ciel noir d'orage, sillonné d'éclairs, on voit se dérouler, à la porte d'une prison, encore placardée de lambeaux d'affiches des Ateliers nationaux, l'anxieuse attente des mères, des femmes, des petites, trempées jusqu'aux os parla pluie inclémente, piétinant sur le pavé, pliant sous les paquets, les pains de quatre livres , les paniers lourds où passent les goulots des litres, un pauvre monde de douleur auquel les factionnaires font prendre la queue.

Ces représentations d'événements qu'il n'avait pas vus, et où il n'avait pour guide qu'un mauvais croquis, avaient bien peu de charme pour lui, tandis qu'il était attiré vers un genre de dessin auquel le poussait son antipathie pour la révolution de février, qu'il baptisait : ie Triomphe de C Ecjotisme , en pleine proclamation de la fraternité universelle.

Ce n'était pas, à proprement parler, de la caricature ; c'était ce qu'on pourrait plutôt nommer : de la satire au crayon. Il donnait quelques échantillons de ce genre au journal h Bossu, de de la Hodde, qu'il mettait à la porte, son journal et lui, aussitôt qu'il apprenait « qui était le monsieur »,

et commençait, pour le London 1 1 lus trated News, une grande illustration de Jérôme Paturot à ta recherche de la meilleure des Républiques, où, avec un esprit et une malice exquises, il peignait, sans les charger, les types des représentants et des commissaires du gouvernement provisoire, et vengeait le sens dessus dessous de la société dans une Ménippée délicatement railleuse.

Gavarni, malgré ses regrets d'affections chères et des arbres du Poiut-du-Jour, ne trouvait pas en Angleterre le dépaysement qu'elle fait d'ordinaire éprouver au Français. Il ne se déplaisait point dans le noir de cette ville enfumée de charbon de terre, qui parut si mélancolique à Watteau. D'ailleurs, il n'était pas trop fâché d'être loin de cette France d'alors, qui était pour lui la Révolution et la République de 1848. Puis, il aimait le contraste de cette vie nouvelle , où sa curiosité surprenait, à tout moment, des détails, des manières d'être , des originalités qui l'intéressaient. Il se prenait de goût pour les choses et les habitudes qui choquent les gens du continent, et, par une pente un peu paradoxale de son esprit, la froideur, la réserve, le flegme britanniques , ce

caractère opposé , contraire , antipathique à notre caractère national , lui semblait un charme sévère et la distinction d'un peuple. Il opposait à ces qualités le parlage et la bruyance du Français, proclamant que nous étions un peuple de commisvoyageurs. Et un peu ainsi de tout, et des admirations pour tel usage, tel monument, tel artiste. A propos de ces enthousiasmes, nous nous rappelons qu'il nous tint toute une soirée devant les Cruikshank, la Bouteille et les Enfants de l'ivrogne {The Bottle, TlieDriinharcCs C/iildren). Nous trouvant assez froids devant la naïveté antiartistique et la grossière entaille de ces bois, à l'aspect d'une imagerie d'Epinal, Gavarni se mettait à nous faire une espèce de cours d'esthétique sur chacun de ces bois, commençant par la Bouteille, et arrêtant nos regards sur la première planche : la cheminée pétillante de houille, l'armoire aux rayons étincelants de vaisselle d'étain, les tableaux aux murs, les fleurs dans un vase d'eau, l'horloge au coq sautillant au milieu d'arabesques, les enfants jouant à la dînette sur un tabouret, le chat gras et fourré qui fait le gros dos au feu, et le maître de la maison, le joyeux buveur, entre Vale et le porter. Puis, il nous faisait étudier au feuillet suivant la ruine, la misère, la tristesse , la nudité de la maison dans ses plus petits détails, la cheminée sans feu, les armoires

piteusement entre-bâillées laissant voir des rayons nus, un chat squelette pourléchant une assiette nette comme un miroir, le buveur, les deux mains dans ses poches et le chapeau rabattu sur les yeux, la cravate dénouée, une pipe à la bouche, devant l'âtre où grelotte une théière ; les enfants regardant, effrayés, leur père ivre, et la mère mettant dans le tablier de sa fille aînée des vêtements pour qu'elle fasse remplir la bouteille que le père exige. Et toujours, avec les commentaires de Gavarni , les planches de la saisie , du ménage dans la rue, de l'assassinat de la femme tuée par l'ivrogne avec l'homicide bouteille ; enfin , la folie , et le tableau de l'ivrogne visité , dans un hôpital d'aliénés , par ses deux enfants : — son fils , une fleurette à la bouche : un filou; — sa fille, avec un chapeau à plumes et un spencer pardessus sa robe : une prostituée !

Jamais nous n'avons entendu si bien faire ressortir d'une œuvre, en dehors du visible et de l'apparent, ses côtés cachés et intentionnels, et toute sa beauté secrète. Peu à peu, en écoutant Gavarni, l'admirateur nous donnait de son admiration ; et de cette bar, — où la loi anglaise veut que l'on se grise debout, — après avoir suivi les Enfants de l'ivrogne dans les tripots, les dancing rooms, nous arrivions, avec une impression bien changée, devant la planche où l'infirmier du

bâtiment qui mène les déportés à Botany-Bay abaisse les paupières du fils de l'ivrogne , en présence du ministre anglican refermant sa Bible. Enfin l'admiration nous venait devant la planche où, sur la nuit d'une immense arche du pont de Londres , lancée dans le vide , la bouche ouverte en un dernier cri désespéré, les deux mains sur les yeux pour ne pas voir en bas, son chapeau envolé, la fille de l'ivrogne tombe, toute blanche, dans l'eau noire.

Cette vie était coupée par un voyage en Ecosse (1), où l'entraînait le paysagiste au pastel. Bouquet, avec lequel il s'était lié à Londres.

(i) Gavarni quittait Londres le l^"" août 1849 et arrivait à Edimbourg le 3, ainsi que l'indique un calepin à peine grand comme le creux de la main, qui contient jour par jour la nomenclature des châteaux, lacs, cascades qu'il voit, nomenclature mêlée à des notes d'une ligne sur les courtisanes de la Canongate, les sociétés de tempérance, la chaire à prêcher que tout honnête presbytérien emporte sous le bras dans la campagne; entrecoupée de croquetons en trois coups de crayon, d'attitudes, de mouvements, de paysages, de marmites de l'île de lona , de toitures locales faites en p une sorte de filets en cordes de branchages noirâtres » , interrompue par des notes désespérées sur le manque, en ces îles désertes, de cigares, de tabac, de papier à cigarettes, et enfin émaillée de parisianismes et de légendes. Gavaini était de retour à Londres le 21 août.

Il se rendait à Edimbourg, la capitale du pittoresque, la ville à l'apparence d'un décor de théâtre. Il nous racontait qu'il était descendu dans un hôtel de tempérance, où l'on était trèsbien, mais où l'on ne vous donnait ni bière, ni vin, ni spiritueux; et, quand Bouquet réclamait trop impérieusement de Va le, le maître d'hôtel, montant sur une chaise, le prêchait, ou bien, endossant son habit national, il lui jouait du violon. Gavarni avait conservé une espèce de souvenir magique d'Edimbourg, du fantastique des ruelles de la Canongate , de la bizarrerie et de l'étrangeté des bâtisses, de la couleur heurtée de ces court. On a pu voir dans quelques aquarelles exposées chez Beugniet, et dans la charmante lithographie publiée par le Paris., quelque coin de cela, traversé par ces élégantes et sveltes filles, à l'ardente chevelure, un petit châle au dos sur la chemise bouffante , les deux mains aux hanches , balayant des triples volants de leurs jupes la boue où elles marchent les pieds nus.

A Edimbourg, venait aux deux Français l'idée d'un voyage dans les Hébrides, un voyage à pied, le sac sur le dos, à la façon des artistes parisiens. Une lettre de M. Bouquet nous permet de suivre les voyageurs... Les voilà dans l'ile de Mull, vers les cinq ou six heures. On est à la miaoùt. Le jour a été très-chaud, et il y a de l'orage

dans le ciel. Un vieux berger que l'on rencontre leur indique leur chemin, et leur fait entendre, moitié en mauvais anglais, moitié en gaélique, qu'ils ont dix à douze milles à faire pour arriver à l'auberge de Kean-loch. Mais les milles de l'île de Mull sont comme les lieues de pays de la Bretagne; le sentier s'allonge, s'allonge; les deux "voyageurs, pliant sous le poids de leurs sacs, commencent à ressembler à ces deux harassés qu'on verra , dans une lithographie future de Gavarni, se dire :

— Les sites prennent une largeur. . .

— Et une longueur. . .

Ils avancent lentement dans le chemin mangé par les végétations et les fleurs sauvages. La nuit arrive et, avec la nuit, de larges gouttes d'eau. Le tonnerre gronde, et bientôt tombe une pluie torrentielle; ils sont obligés de se mettre à l'abri sous l'arche d'un petit pont, le ruisseau enflé leur coulant entre les jambes. Puis une éclaircie. On se remet en marche, trébuchant contre les pierres, glissant sur d'énormes crapauds, mouillés parfois jusqu'aux genoux par l'eau des torrents tombant de la montagne. Ils vont, ils vont toujours, mais sans rencontrer l'auberge. Enfin le pignon de l'auberge, et une grosse fille rouge au bras nu terminé par une chandelle , et après que la maison endormie s'est lentement réveillée, un bon

feu, deux grands verres de toddy (umant sur la table et la perspective d'un bon lit.

Le lendemain, avec les vêtements encore mouillés et que le soleil achève de sécher sur leur dos, en route (1) pour la pointe de l'île où l'on s'embarque pour loua. Et, tout le long du chemin , la vue des montagnes endormies dans le brouillard blanc, des vaches noires qui paissent, des cabanes de pêcheurs. L'on est à la recherche d'un aubergiste comme Macpliean; l'on se trompe, l'on s'introduit chez un nommé Macplieel, qui, en sa qualité de gentleman et de clergyman, met les deux artistes à la porte. A la dernière heure, on trouve le vrai Macphean, qui est un pauvre diable de tisserand.

Le lendemain, l'on débarque à la grotte de Fingal , où les deux artistes , le carton sur les genoux, perchés sur un pilier basaltique, font un croquis, pendant que les vagues écumantes montent jusqu'à leurs jambes pendantes ou mettent un abîme sous leurs pieds...

On revient au soleil couchant, ayant devant soi la grande ligne sombre de l'Océan et le dos

(1) De ce voyage, M. Bouquet possède un petit dessin : une rangée de gamins alignés au bord du rivage, attendant les voyageurs du paquebot pour leur faire visiter les ruines du sixième siècle, — un crayonnage fait à la hâte, gâché de gouaclie, poché de taches brutales d'aquarelle, d'un effet et d'un lumineux extraordinaire.

d'un cachalot endormi s'élevant au-dessus de l'eau comme la quille d'un vaisseau chaviré... Le jour suivant, on va voir le petit village de Salen; on côtoie les bords du lac de Ninc-Keal, rayé par l'aile des mouettes et des courlis.

C'était un dimanche matin, et, par le chemin, c'était une procession de paysans endimanchés, de fraîches jeunes filles, de babys aux yeux bleus. Gavarni s'arrêtait un moment devant deux enfants assis sur le rebord de la route; une petite fille avait appuyé les deux mains sur l'épaule d'un petit garçon tout rapproché d'elle, et les deux enfants blonds et roses, aux jambes nues, avaient leur groupe tout enveloppé et comme encadré dans l'étoffe à carreaux d'un plaid. Le dessin de Gavarni semblait donner une tendre et riante image de l'enfance de Paul et Virginie aux îles Hébrides.

Ce voyage d'Ecosse nous a valu une des plus belles lithographies de Gavarni, sa planche la plus faite, celle qui approche le plus le travail sur la pierre de la beauté sérieuse de la gravure au burin. Bouquet avait demandé à Gavarni quelques scènes locales, qu'il voulait jeter au milieu de ses paysages , dans l'ouvrage qu'il se pro-

posait de publier, lors de son retour à Londres, sous le titre : An Artistes Ramble in tlie nortli of Scotland ; Gavarni exécutait, pour le livre futur, trois planches : Scotch g iris, les blanchisseuses écossaises ; Throning tlie stone, le jet de la pierre ; et, enfin, le fameux Higliland Piper, le joueur de cornemuse.

Sur un ciel brumeux, aux nuages roulants, sur une ligne de falaises, se détache, debout, le joueur de cornemuse soufflant dans son pittoresque instrument. A sa droite, des femmes aux longs cheveux déroulés, et dont l'une a la joue appuyée sur ses deux mains croisées, écoutent pensivement les airs nationaux. Un baby aux yeux noirs, le dos appuyé au tonneau sur lequel le joueur de cornemuse s'accoude un peu, comme charmé , laisse pendre la ficelle de son petit chariot un moment arrêté. A gauche, un homme est étendu tout de son long sur le sol, dans un raccourci qui ne montre guère que son toquet au chardon d'argent, à la plume de héron, — et une main qui trace des lignes distraites sur le sable. x\u-dessus de lui, un jeune homme assis noue mollement ses bras autour de ses genoux dans une pose abandonnée; et, dominant ces deux hommes, ces deux expressions du plaisir musical, la tête penchée d'un vieillard chauve a les yeux fixés à terre. Au milieu de son auditoire eu

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plein aii% se dressent la haute stature et le caractéristique costume du musicien de la montagne, avec son jupon écossais attaché par cette ceinture garnie de topazes ramassées dans la rivière de Cairn-Gorm, cette toison blanche aux pointes noires , la gaine étincelante de sou long couteau , ses genoux nus, ses bas à damier, ses gros souliers à boucles.

Gavarni avait commencé un dessin d'après un Pmer quelconque , quand le hasard fit découvrir à Bouquet ce Piper modèle ; il le fit voir à Gavarni, qui, abandonnant aussitôt sa première esquisse, fit immédiatement poser l'homme, se mit du premier coup à une pierre, et, saisi, à mesure qu'il travaillait, d'une espèce d'amour pour son travail, y consacra sept ou huit séances, plus de temps qu'il n'en donna jamais à aucune de ses lithographies. Gavarni avait d'abord placé au premier plan, à la gauche du joueur de cornemuse, un chien, lorsque, la planche presque terminée , se ravisant tout à coup , il l'effaça , et le remplaça par l'homme à la plume de héron allongé à terre.

Ces trois planches, ainsi que six autres planches publiées à Londres, chez Rowney, sous le titre d'Etudes : « Studies (Rustic groups of figures) », se font remarquer par l'acquisition d'une qualité nouvelle, une luminosilé que ses planches de

France n'avaient pas encore atteinte. Elles rayonnent de la blanche lumière de l'Angleterre. Elles semblent toutes ensoleillées de ce soleil diffus , que tamisent l'aqueux de l'air, les vapeurs de cette atmosphère dans laquelle les ombres étroites font des taches noires au milieu de demi-teintes qui sont presque de la lumière. Ce sont, dans ces six planches de « figures rustiques » , des femmes lumineuses couchées au bord des ruisseaux j des femmes marchant dans de lucides campagnes, avec l'ombre de leur figure sous leur chapeau, éclairée en dessous comme par une rampe de théâtre, qui illuminerait le tour de leurs yeux , le tour de leur bouche; des femmes, sous des arbres, fouettées sur la peau de leurs bras, de leurs épaules nues, des coups de lumière et d'ombre qu'aimait Diaz en ses sous bois. Ce sont, par les chemins creux, pareilles à de mythologiques descentes des Saisons, des descentes de femmes, la tête chargée de grands paniers dont la verdure débordante se mêle à leurs chevelures, étageant sur un ciel d'argent leur élancement de canéphores dans le voltigement des plaids (1).

(1) Au faire anglais de ces neuf planches se rattachent deux autres lithographies tirées isolément et qui n'ont fait partie d'aucune publication que nous sachions : l'une représente un balayeur et deux têtes d hommes, l'autre un marchand de ferraille.

Nous avons également vu, chez Ph. Burty, une épreuve peut-

Il faut bien le reconnaître : Gavarni ne réussissait pas à Londres. La (jrande société, toute prête à venir à lui, quand elle avait cru que le peintre des élégances parisiennes , patronné par le comte d'Orsay, arrivait pour peindre les élégances anglaises; quand elle avait entendu parler du projet de l'artiste de retracer la cour d'Angleterre, ses fêtes, ses défilés, ses somptuosités, ses costumes, ses cérémonies , et de la donner au public comme l'image de la dernière cour aristocratique d'Europe ; — quand on lui annonçait le spectacle et le panorama de ses parcs (1), un Londres vert que Gavarni avait commencé avec le paysagiste et

être unicjue d'une ébaiiclie lithograpliique , faite pendant le séjour de Gavarni à Londres. Dans un sentier vague, sous un ciel aux nuées déchirées, des silhouettes attendent, un bâton sous le bras, — le court bâton irlandais ; — des silhouettes sans figures et presque sans contours, indiquées seulement par des taches et le bâtonné du mouvement : une ébauche à la manière de Decamps, d'une qualité tout à fait supérieure, un brouillon superbe et sinistre, oià il y a le mvstère et l'émotion d'ombres noires, attendant sur un chemin quelqu'un ou quelque chose qu'on ne sait pas.

(1) Marvy fit de la collection, qui devait être nombreuse, quatre dessins au fusain, et, chose complètement inconnue, Gavarni peignit à l'huile les promeneurs, les foules avec des pinceaux aussi fins que des aiguilles. Marvy commença à les graver, puis, je ne sais à propos de quoi, l'entreprise tomba dans l'eau.

l'aquarelliste Marvy ; — la grande société était prise d'une sorte de répugnance, d'un soulèvement de son ca7ït contre le dessinateur qui, au lieu de ce qu'elle attendait de lui, lui offrait la représentation de ces êtres abjects sur lesquels les yeux de ce haut monde ne s'ouvrent, ne s'arrêtent jamais.

Dans ce pays à la mode servile, une chose pouvait encore combattre cette disposition des esprits, faire accepter l'artiste par la fashion, l'imposer en dépit de ses entrailles pour la inob; c'était de dessiner le portrait que la Reine lui faisait commander de sa royale personne. Mais le jour convenu , l'heure de la séance fixée , sa boîte d'aquarelle envoyée au palais, au moment de monter en voiture , « par un caprice dont il ne pouvait, — nous disait-il plus tard, — se rendre compte , et dont il regrettait la grossièreté » , il avait laissé la séance et la Reine. Peu à peu, la bienveillance générale se changeait en antipathie, le sentiment national se sentait blessé de cette acharnée reproduction et de ce dévoilement continu des misères , des plaies , des souffrances remplissant la Capitale Inhumaine et que cherche à cacher l'orgueil anglais. Et quand Gavarni, à son retour en France, était décoré de la Légion d'honneur, le ressentiment de la nation, qui ne s'était pas apaisé, et encore tout vivace, s'élevait dans

un article du Times, protestant contre cette nomination avec une injustice ennemie.

Gavarni était arrivé en Angleterre portant en lui ce besoin de retraite, de solitude, de tête-àtête avec sa pensée (1), qu'il livrait et donnait tout entière, dans les moments anxieux et tourmentés de sa vie, à la mathématique , à l'aide de laquelle il prenait son envolée du monde réel et conquérait une absorption qui ne lui laissait plus rien ressentir des taquineries et des ennuis de son existence : un bienheureux état de sauvagerie où il arrivait à l'homme poli de mettre quelquefois de la rudesse à se soustraire au commerce des humains. Dans les premiers jours de son séjour à

(1) Ce tête-à-tête avec sa pensée, il le étante en ces lignes presque lyriques, sur un petit calepin anglais.

« Cette douce et charmante compagnie de l'homme, qu'on appelle pensée, méditation, rêverie! toujours consolante ou joyeuse, selon les occasions de la vie. Que la chambre soit triste, que le brouillard ou le givre trouble les vitres, ou que le soleil y chatoie, que la bourse soit pleine ou vide, toujours, toujours pleine de sympathie, pleine de charme! 0 le plus voluptueux des girons! la plus constante, l'unique maîtresse de l'homme ! Et comme elle aime les enfants qu'elle lui fait! et quelle mine elle fait aux visiteurs malencontreux qui viennent troubler sa souveraineté du coin du feu. »

Londres, Thackeray, qui était lancé et répandu dans la plus haute société anglaise, venait le voir pour lui rendre le service de le présenter dans deux ou trois maisons qui devaient lui ouvrir tout le monde aristocratique. Il trouvait Gavarni affaissé au coin d'un énorme feu de charbon de terre, les yeux rouges et larmoyants de la fatigue du travail nocturne, répondant à peine à ses avances et comme un homme loin de ce qu'on lui dit. Thackeray l'invitait à dîner, Gavarni le contreinvitait pour le lendemain, blessant par ce procédé le gentleman qui, dans ses rapports futurs avec l'artiste, se tint sur la réserve. Gela se passait à peu près de même avec Dickens, que le misanthrope tenait à l'écart par sa froideur.

Il n'avait, pour ainsi dire, pas de rapports avec la colonie française , très-nombreuse depuis la révolution de 1848. Il voyait un très-petit nombre de ses compatriotes : Bouquet, Marvy, le graveur Masson, en train d'exécuter dans la National Gallery àe magnifiques dessins aux trois crayons d'après les grands maîtres; ce défroqué original ,^r abbé Constant, auteur d'études sur le tarot, qu'il proclamait le résumé de la haute science des mages ; le comédien Mélingue , auquel il donnait un dessin de l'acteur tragique anglais, avec, pour légende, la phrase d'Hamlet : « Premièrement, écoutez ce que je vais vous dire... »

— le dessin que Gavarni nous disait préférer à tous ses dessins. Et encore, avec ce petit nombre de connaissances, les relations étaient fort intermittentes, et souvent brusquement interrompues.

Dans cette fuite du monde et de la société, une seule maison à Londres avait le privilège de l'avoir quelquefois à sa table, à son foyer.

Un jour, à un bal masqué de la Renaissance, on présentait à Gavarni, sa maîtresse au bras, un monsieur en gants de voyage , en grands cheveux blonds de savant, un monsieur tout extraordinaire au milieu de cette fête. Un quart d'heure après, sa maîtresse laissée là, Gavarni, dans un coin de loge, causait métaphysique avec ce monsieur.

C'était la maison de cet ancien partenaire de métaphysique que Gavarni fréquentait; une maison où, tous les dimanches, la longue table du cabinet de travail se chargeait de mets froids, et, non desservie de toute la journée, devenait un buffet devant lequel les plus célèbres littérateurs et artistes de Londres s'asseyaient pour déjeuner ou lunclier, et la mangerie, les cigares, la conversation duraient jusqu'à la tombée de la nuit. Aimable maison, possédée par un aimable homme, M. Ward, un écrivain distingué, un savant économiste, qui, à tout moment, tachait d'arracher Gavarni à son enfoncement dans les choses ab-

straites, en le priant à des déjeuners, à des dîners, où tantôt il lui promettait des intelligences distinguées, tantôt M. Morris, le rédacteur en chef du Times, «un beau, bon, brave homme », tantôt le bal masqué de Julien , pour faire la comparaison du carnaval anglais avec le carnaval français , tantôt les caresses de son chien de Terre-Neuve, l'esprit de Charles Dickens , et une boîte d'excellents cigares.

Mais au fond , et quelque succès qu'eussent ses dessins, son art commençait à ne plus l'intéresser; il n'était plus pour lui qu'un gagne-pain forcé, une occupation misérable et basse qui le retirait des ambitions, des rêves, des poésies de la science, du roman de la recherche et de la découverte dans les mondes de l'Infini.

Et Gavarni se plaignait avec amertnme d'être réduit à ce travail, « de faire des images pour amuser les bourgeois » . Des images ! il s'agissait bien d'images, quand toute l'activité de son esprit, sous la possession passionnante de la mathématique, travaillait et travaillait uniquement à reconstruire la mécanique céleste, à établir, sur de nouvelles bases, les lois des mouvements planétaires, à trouver d'ans l'espace des points d'ap-

pui, jusqu'ici inconnus, sur lesquels toutes les activités de l'univers pivotent, enfin à déposséder le soleil comme centre des rotations et source des forces qui gouvernent notre système, — « le soleil... astre que moi, — disait Gavarni en souriant, — j'ai pour tâche, parmi d'autres, de détrôner.

— Détrônez plutôt Hogartli, et laissez tranquille ce pauvre Newton. . . » , reprenait le gros bon sens de l'Anglais, l'ami qui avait par moments les confidences et comme l'expansion des travaux cachés du poétique savant.

Gavarni haussait les épaules, et priait l'Anglais de ne pas lui faire de phrases.

Rentré chez lui, où il s'enfermait de plus en plus profondément dans sa pensée, il se refusait à sortir de sa solitude , par cette lettre où il continuait à se montrer si plaisamment l'ennemi du soleil :

« Merci, l'Anglais. Mes moyens ne me permettent pas cette dépense d'une nuit, — c'est-àdire d'un lendemain; — faut travailler, l'Anglais. « Le temps ", a-t-on dit, « est l'étoffe » dont la vie est faite », et je suis attelé à de rudes besognes.

» J'ai toute la dynamique à refaire et un peu le soleil à déranger. Depuis quelque temps le soleil me chiffonne, et je me demande, ces jours-ci,

jusqu'à quel point ce ue serait pas convenable de le faire disparaître , — histoire de voir un peu plus clair dans le système.

>' Est-ce que vous tenez précisément au soleil, vous ?

» J'ai lu votre mécanique d'Auguste Comte et reçu un billet de M. Akeastone. lOluLai^-^ i^-v^

"Bonjour, l'Anglais; à dimanche, si possible.

Après tout, Gavarni n'était pas aussi déraisonnable qu'il le paraissait à l'ami Ward. Dans une réunion de savants, — après dîner, il est vrai, — n'entendions-nous pas dire, au premier chimiste de notre temps, que, dans une centaine d'années, on connaîtrait la théorie atomistique, et qu'avec cette connaissance on pourrait régler le soleil comme une lampe Carcel?

Ward, qui était avant tout un esprit positif, un ennemi de la poésie dans les X , un incrédule à toutes les prétendues découvertes qui n'étaient pas appuyées sur une expérience décisive, Ward, qui, encore étudiant et ayant besoin d'argent, avait, ce que n'aurait jamais imaginé un étudiant

français, inventé une brosse à deux fins : une brosse à cirer les souliers, qui était en même temps une brosse à brosser les habits, et dont il vendait le brevet d'invention une somme considérable, — Ward ne lui cachait pas sa façon de penser sur la stérilité de ses recherches, et lui disait carrément que tous les diagrammes géométriques dont il couv rait ses petits carnets n'étaient que de la « métaphysique revêtue d'une forme, d'un costume mathématique " . Il le repoussait vers son art, l'engageant à échanger ses crayons contre des pinceaux , et à léguer aux siècles à venir, dans une forme plus durable, plus monumentale, ses études sociales.

Un moment, Ward espérait guérir son ami « de ses hallucinations pseudo-philosophiques » , en le mettant en rapport avec l'intelligence raisonnable, calme, élevée, pénétrante d'Akeastone, l'inventeur de la télégraphie géographique. Il l'emmenait à l'île de Wight, où le mathématicien avait loué une maison pour la saison des eaux. Et tous trois passaient la plus grande partie de la journée à se promener dans ce pittoresque pays, Gavarni remplissant de ses travaux et de ses espérances les oreilles d'Akeastone.

Les premiers jours, l'Anglais l'écouta patiemment, en contestant la justesse ou la clarté des conceptions du Français ; mais , au bout d'une se-

maine, il prenait en antipathie l'enthousiaste, et la promenade des trois hommes s'accomplissait dans l'ordre suivant : Gavarni et Ward, à cinquante pas en arrière d'Akeastone, herborisant en avant ou dégageant un fossile avec son marteau minéralogique , et qui se sauvait, comme le diable, aussitôt qu'il entendait se rapprocher les pas des deux retardataires.

Cette négation de la valeur de ses travaux et de ses découvertes par tous ceux auxquels il en parlait, n'ébranlait en rien la foi du chercheur, qui restait convaincu d'avoir trouvé. Il passait les jours et les nuits dans la petite auberge de Crab and Lobster, où il était logé, à entasser figures géométriques sur figures géométriques. Et un soir, à la fin d'un dîner fait en tête-à-tête à Londres , Ward entendait Gavarni lui dire très-sérieusement : « Que direz-vous, le jour où je vous apporterai une boîte en fer, longue comme cela, — et il indiquait une largeur de six ou huit pouces , — que j'élèverai dans mes deux mains en Fair comme cela , — et il regarda longtemps le vide de l'espace, — que je lâcherai tout doucement dans l'air, comme cela, — et ses mains se séparaient lentement et avec toutes sortes de précautions de la boîte imaginaire , et qui se soutiendra toute seule...

— Je dirai, répondait Ward, que vous avez fait,

comme je dis maintenant, que vous cherchez à faire une chose impossible. »

— Impossible ! » Gavarni répéta ce mot plusieurs fois. " Vous aussi, vous êtes comme les autres, comme Akeastone, et, aujourd'hui comme hier, les grandes découvertes sont reçues à coups de bâton. »

Ces excès de travail, cette tension de l'intellect dans l'abstrait, mêlée à la noire contemplation de la misère, cette vie toute cérébrale, que Gavarni , — le plus sobre des hommes , et auquel nous n'avons jamais vu boire un verre de liqueur, — enfiévrait là-bas, avec le gin du pays, un excitant qui lui semblait cingler la fatigue de ses facultés, aux heures nocturnes, et finissait par lui donner un petit tremblement nerveux connu en Angleterre sous le nom de coup de fouet; le menaient à un état nerveux dans lequel sa pensée solitaire, absorbée par un objet unique : la Mathématique , approchait de l'abîme trouble où parfois sombrent les intelligences lasses et les cerveaux épuisés de ces monomanes qui sont les grands chercheurs.

A quelques années de là, dans une taverne de

la marine sur la Tamise où nous avait mené Gavarni , il nous dit , en désignant un buveur : « Tenez! voilà un homme qui a dû m'cmmener faire le tour du monde. Cela durait deux ans, au bout desquels, jour pour jour, il me déposait au pont de Londres, là où il m'avait pris... Vous concevez : je ne serais pas monté une seule fois sur le pont... Songez à ce que ça doit être, deux ans de travail sans être dérangé, deux ans de travail dans un entre-pont... »

Avant de reprendre l'histoire de Gavarni à Paris et des grands travaux qu'il va y commencer, revenons à une scène intéressante qui éclaire la philosophie sceptique de l'homme et de son œuvre. C'était dans un dîner donné par l'ami Ward à Gavarni, à Louis Blanc (1), à Tom Tay-

(1) Une première entrevue avait déjà eu lieu entre Gavarni et Louis Blanc, que Charles Blanc raconte ainsi dans le feuilleton de V Avenu- national du 7 décembre 1866. Gavarni se montrant trèsfroid pour l'ancien membre du gouvernement provisoire, « Monsieur Gavarni, lui dit son compatriote, j'ai bien peur de n'être pas dans vos bonnes grâces... — Vous l'avez dit, répondit-il. — Eh bien, monsieur, aidez-moi, je vous prie, à m'en consoler, en mo disant pourquoi? — Pourquoi? n'étiez-vous pas membre du gouvernement provisoire, et ce gouvernement n'a-t-il pas aboli l'emprisonnement pom- dettes? — Est-ce donc là un si grand crime? —

lor, le célèbre dramaturge, un dîner de quatre personnes d'une valeur assez grande pour que l'hôte, selon son expression, " n'eût pas jugé convenable de délayer ce mélange curieux par des additions inutiles. »

Le dîner avait un but : Louis Blanc avait prié Ward de le mettre en rapport avec Gavarni (1), dans l'espérance de le conquérir à ses idées, et d'en faire un puissant instrument pour la propagande de son système. Le dîner commençait assez gaiement : on discutait les mœurs des deux nations, les deux Français déblatérant contre les Français, les deux Anglais déblatérant contre les Anglais, « en sorte que les épées ne perdaient jamais leurs boutons. « Louis Blanc se réservait en attendant son heure; et, aussitôt que les fruits et le vin eurent fait place au café et aux cigares , il amenait peu à peu la conversation sur le terrain choisi par lui d'avance. Et, s'échauffant bientôt au feu de sa parole, il faisait le tableau de la marche de l'humanité à travers les siècles , de ses longues souffrances , de ses luttes séculaires , de son élévation graduelle , de ses nobles victoires et de ses grandes destinées.

c'est un acte de tyrannie abominable! Je voudrais bien savoir de quel droit on m'ôterait la liberté d'engager ma liberté pour me procurer de l'argent. »

(1) Lettre de Ward.

Pendant trois quarts d'heure, il parla, gesticula, se passionna, les yeux étincelants et fixés sur Gavarni assis au coin du feu, impassible, la tête penchée, regardant la flamme, et ne laissant de temps en temps échapper de ses lèvres qu'une mince traînée de fumée grise. Aux deux Anglais qui étaient là, ce silence leur paraissait un bon signe : l'artiste français leur semblait bien certainement touché par cette révélation « du long martyre de son espèce ». — " Pensait-il, — reprenait Louis Blanc , — combien son crayon puissant, en se mettant du côté du progrès, pourrait servir la race humaine; et ne serait-ce pas une noble conclusion de sa brillante carrière, que de se dévouer à l'Humanité, et de se battre sous le drapeau du progrès? »

Louis Blanc s'était tu. Les deux Anglais regardaient Gavarni, qui roulait lentement une cigarette sans rien dire : « Eh bien ! — faisait Louis Blanc, — je vous ai déroulé le grand drame du Progrès... Etes-vous des nôtres, pour le continuer? »

« Le Progrès ! disait enfin Gavarni simplement : mais je le nie formellement, le Progrès (1 j. "

(1) Lettre de Waid.

De retour en France, la patrie, ses deux beaux enfants , les amitiés dévouées , la rentrée dans sa maison bien-aimée du Point-du-Jour, retiraient doucement le rêveur de la splénétique rêverie où il s'était enfoncé à la fin de son séjour à Londres, et ramenait l'artiste à son art. Il reprenait et continuait magnifiquement son œuvre lithographique. Il lavait ces aquarelles solides , puissantes , brillantes, que tout le monde a admirées aux étalages de la rue Laffitte , ces aquarelles qui peuvent être placées parmi les plus belles des aquarelles modernes.

C'était, en effet, une toute nouvelle aquarelle, une toute récente acquisition de son talent. Car si de tout temps Gavarni fit de l'aquarelle, il commença à la toucher assez timidement; on a le souvenir de ces mines de plomb lavées de colorations légères, toujours fines et délicates, et ressemblant assez à des ébauches de miniaturistes sur une plaque d'ivoire, mais sans plus d'accentuation. Ces pâles coloriages deviennent, avec le temps , de franches aquarelles , sans furie de touche, sans emportement de valeurs, sans ragoût de travail, s'élevant tout au plus à un joli pétille-

ment de tons distingués. Et ce n'est guère qu'en Angleterre, ou bien peu avant, qu'il abandonne son ancien /a «re, et qu'il invente cette aquarelle gouacbée qui donne à ses dessins l'apparence énergique et l'intensité d'effet de la peinture à l'buile.

Son procédé était celui-ci : il prenait une feuille de papier à dessin au ton jaunâtre, /us/ /m i7 sur le gros grain du papier une large et violente esquisse. Voulait-il un ton plus cbaud, il employait la sanguine avec le fusain. Le dessin ainsi bâti et construit, il le fixait au fixateur, et, le trait et les contours devenus par là ineffaçables, il lavait à grandes teintes aqueuses et transparentes, laissant, sous leur fluidité et leur nuage, transpercer le fond par places. Le dessous ainsi préparé, toutes les valeurs , il les amenait à leur intensité , à leur noir, à leur brillant, avec des frottis de couleur gommée et presque sèche , qu'il égrenait quelquefois sur des parties de son lavis , y faisant du rugueux avec l'apparence d'un grain d'aquateinte. Alors seulement il arrivait à la gouache, touchant à petits coups de pinceau, carrés et empâtés, toutes les lumières d'une figure , des mains , tous les points lumineux et les réveillons de son bonhomme; puis, avec un pinceau rêche, il promenait sur les blancs, les gris, les tous tendres

des vêtements et des choses, des traînées d'une

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gouache à peine délayée et toute pâteuse, dont l'aspect plucheux fait croire à l'emploi du pastel dans ses aquarelles (1).

La gouache, mais la gouache avec l'art que Gavarni avait de la maçonner, ou de l'introduire si délicatement et d'une manière pour ainsi dire invisible dans ses eaux colorées , c'est le fond, la qualité cachée, le charme secret de ses aquarelles, dans lesquelles, après mille expériences, Gavarni était arrivé au brillant de la couleur sur le papier : « L'aquarelle est noire, disait-il; elle est brillante, seulement, quand vous l'étendez sous le pinceau; mais, sèche, elle est éteinte; on ne peut arriver au ton de pêche de l'épiderme qu'avec de la gouache étendue. Prenez du vermillon, cette couleur canaille, et du blanc, étendez cela sur une figure , et laissez sécher, vous avez l'incarnat transparent. »

Ses aquarelles gouachées, — ainsi sont faits ses dessins d'Angleterre et d'Ecosse, et presque toutes ses aquarelles jusqu'en 1855, — méritent, à nos yeux, la première place dans son œuvre d'aquarelhste. Elles ont les intensités et les noirs

(1) Il n'est pas sans exemple que Gavarni ait introduit le pastel fixé dans ses aquarelles. Nous nous rappelons avoir vu une femme et un enfant couchés sur l'herbe près d'une rivière, une Bohémienne la main sur une baguette, exécutés par ce iDrocédé. Mais cet emploi du pastel est très-rare chez lui.

qu'avait Decamps, et les transparences d'eaux et des clartés de teintes que Decamps n'avait pas. Mais un moment vint où, ce procédé, Gavarni arriva à l'outrer. Il voulut avoir, avec le pinceau sec et la terre de Sienne g^ommée, de vraies valeurs de peinture à l'huile. Il ne mit plus la même retenue dans l'emploi de la gouache. L'admirable équilibre entre la légèreté et la solidité se perdit dans ses dessins. Il tomba dans une manière lourde, pesante, noirâtre. Il le sentit lui-même , et, en quête de limpidité, de lumière laiteuse, d'ensoleillement, il changea complètement son procédé et adopta le lisse du papier écolier, du papier Watman, quelquefois jauni à la fumée d'une chambre où l'on fumait.

C'était d'abord un croquis léger, à la mine de plomb , qu'il atténuait encore avec de la mie de pain , puis il indiquait les ombres avec un pinceau trempé dans de l'encre de Chine, mélangée de carmin pour la réchauffer. Les teintes peu foncées qui faisaient ses ombres, il les posait avec un pinceau presque sec, s'efforçant de les obtenir en frottis, qui, — disait-il, — « n'alourdissaient pas. » Puis, là-dessus, sur ce dessin du ton effacé d'une photographie brûlée, sur ce dessin que l'encre de Chine fixait naturellement, il lavait avec les eaux les plus vaporeuses, jetant les tons les plus frais; alors, avec une plume grosse

comme une plume de roseau , et chargée d'une couleur rousse, il arrêtait les contours. Enfin il ravivait le tout de petits rehauts de gouache spirituelle.

C'est le procédé avec lequel il a exécuté presque la totalité de ses deux cents aqnarelles pour M. Iletzel, des aquarelles toutes lumineuses, toutes balafrées de rayons et d'éclairs, toutes charmantes de nuances brisées, de tons rompus, de roses, de verts, de bleus déteints, au milieu desquels parfois des colorations sales et barboteuses produisaient des effets sourds d'un merveilleux effet.

Ces aquarelles, il en enlevait cinq par jour, « comme cela venait » , cherchant par la prestesse, la rapidité de son exécution, le voltigement de son pinceau , à ne rien enlever de la fraîcheur d'un travail de premier coup, et à laisser tout entière et toute franche la lumière sous un aquarellage qui n'était presque qu'un effleurement du papier.

A ces aquarelles libres, il est curieux d'en opposer d'autres, faites dans le même temps, de vraies miniatures, dont le fini du détail, dans la largeur de l'ensemble, était pour tous ceux qui les voyaient un sujet d'étonnement. Nous voulons parler de quelques portraits, et ils sont rares, car Gavarni n'a jamais fait que des portraits de caprice et de bonne amitié. Il avait une insur-

montable répugnance à faire un marché avec un particulier. Il ne voulait avoir affaire, dans les choses d'argent, qu'à un éditeur; et bien des personnes , bien des femmes ont sollicite de lui leur portrait, sans pouvoir jamais l'obtenir.

Nous avons souvenir d'un portrait de M. Torlot, le caissier de M. Lemercier : un mélange, dans la fine aquarelle, de tailles rondissantes à la mine de plomb pour les ombres , et de petits coups de gouache pour les lumières , d'une suavité et d'une caresse, d'un modelé, d'une vie de la chair, qui en faisaient le portrait le plus désirable qu'on puisse rêver.

Avec ce travail, à la fois précieux et spirituel, il fit pour Duvelleroy trois ou quatre éventails, sans conteste les plus délicieux éventails de ce siècle et que les grandes dames des siècles à venir se disputeront : des éventails où, sur le vélin, tantôt il allumait une mascarade montant un escalier en fer à cheval, tantôt il représentait, dans leur blancheur éblouissante, des scènes de Pierrots en casaques blanches.

De ses aquarelles , de ses lithographies , de ses travaux de tout genre, à son retour en France,

voici presque un historique donné par Gavarni lui-même dans une lettre adressée à M. Ward, « à son ami l'ilnglais » , et envoyée dans les premiers jours de l'année 1852 :

« L'Anglais,

» J'ai deux aquarelles à envoyer à Londres : une pour vous, l'autre pour M. Mills, - — et je ne sais comment faire.

» Les marges et les verres sont très-grands, il faudra une grande caisse , et les verres se casseront.

» — Il vaut mieux ôter ces verres et mettre entre deux planches les dessins.

» — Bien, mais comment vous les adresser? Dans cet état, le paquet pourra être ouvert et les feuilles maniées par les gens de la douane. Où faut-il que cela soit déposé à Londres, pour que vous puissiez assister en personne à l'ouverture?

)' Ces dessins, vous verrez, « n'ont que le » souffle " , et le moindre rien peut les gâter, — le moindre froissement faire écailler et enlever les parties gouachées ; — c'est un faire presque aussi solide que le pastel.

» Ce n'est pas tout; ces dessins, arrivés à bon port, il faudra les faire recartonner et revitrer, selon les indications que je vous donnerai, et border d'une simple bande de papier gris. A Paris, cet encadrement coûterait six francs pour les deux

pièces. A liOncîres, ce sera bien quelques " Imndred pounds " , mais n'importe (ces petites choses, transport, droits d'entrée, etc., seront, bien entendu, à mes frais). Ceci fait, l'Anglais, vous enverrez celui de ces dessins qui portera le nom de M. Mills, Spring Garden Saint-James Park, et vous prendrez l'autre dans votre logis.

"Je voudrais pouvoir envoyer, par la même occasion, quelques exemplaires d'un ouvrage nouveau que j'ai fait l'année passée; un pour vous, un pour Mills, un pour lady Morgan, un pour Dickens, un pour K. Meadows, etc.; — mais je ne puis pas obtenir encore , même en les payant, ces exemplaires de mon éditeur. — Je verrai encore, pourtant, en attendant votre réponse.

» Ces volumes seraient reliés et porteraient chacun sa dédicace. Je ne pense pas que la douane considère cela comme une marchandise. — D'ailleurs, ces frais sont très-peu de chose.

» Je tiendrais d'autant plus à vous envoyer cet ouvrage à Londres, qu'il ne se vendra pas avant l'année prochaine.

» Si je n'obtiens ces feuilles avant l'époque de l'envoi des dessins, — j'attendrai pour porter ces feuilles plus tard à Londres, — et je ferai mes galanteries en personne.

» Cher Anglais, comment vous portez-vous? — Que faites-vous? — Que devenez-vous? — A

quelle besogne êtes-voiis attelé clans le monde réel? — A quelle rêverie acquiescez-vous dans l'imaginaire? Charmant fou, qui vous évertuez à faire se toucher en vous la raison et le sentiment, — les deux pôles de notre nature morale.

>' J'ai beaucoup travaillé, depuis notre dernière entrevue; — en fait de raison, j'ai, par manière de corollaire à de certains travaux, trouvé une théorie rationnelle et entièrement nouvelle de la force centrifuge, une courbe plane, résultant d'une section cylindrique développée, — courbe toute remplie de propriétés géométriques importantes , et qui , placée par sa nature entre le cercle et la cycloïde, établit de l'un à l'autre une foule de rapports inappréciés jusqu'ici — (elle contient en outre, géométriquement , les valeurs, jusqu'ici purement algébriques , de la trigonométrie) , — et trouvé la loi qui préside au travail d'une force accélératrice inconstante quelconque contre une masse libre dans l'espace... (tir des projectiles de l'artillerie, détente des fluides élastiques, etc.) — (j'entends ce qui se passe dans le cylindre du canon) et maintes autres machinaleries mathématiques; (ami l'Anglais, je tirais ainsi l'innocent canon de la théorie , tandis que le canon sauvage de la réalité tuait sur nos boulevards, sans savoir pourquoi, les badauds politiques qui s'y trouvaient — sans savoir pourquoi).

Voici pour la logique. — Quant aux machines du sentiment, l'Anglais, — j'ai écrit un monceau de choses sur l'homme — (et sur la femme aussi), et sur la morale , le sentiment et la politique , cette métaphysique bourgeoise , — et surtout sur l'art « de parler et d'écrire correctement » sans rien dire.

» Et j'ai fait une quantité de dessins (1) , aquarelles ou plombiques, et un recueil de cinquante lithographies avec légendes , intitulé : « Masques et Visages « , divisé en cinq séries :

L'École des Pierrots ,

Les Partageuses,

« Histoire de politiquer » ,

Les Lorettes vieillies,

Les propos de Thomas Vireloque.

» C'est ce recueil que je vous enverrai si je

(1) En celte année de travaux de toute espèce, parfois la mathétique se mêle d'une façon bizarre au dessin ; c'est ainsi qu'il donne à ï Illustration la planche singulière qui a pour titre : Le fait et la théorie du pendule. C'est une femme qui se balance entre deux arbres, les cheveux dénoués et auvent; tandis que devant elle, une sorte de savant, en chapeau de paille, en robe de chambre, trace sur le sable, avec sa canne, une figure de mathématique, que flaire un petit chien terrier.

Elle a pour légende :

— (Le philosophe.) Le poids d'Amanda étant donné AB; point d'application B; les composants sont A" et A"B..., donc la force accélératrice est chaque instant égale au poids d'Amanda, divisé par la co-sécante de l'angle Aba"... (Amanda.) Oui, ça ne va pas!

peux le faire. — Répondez tout de suite, cher Anglais. Et, pour éviter les lenteurs de notre poste de banlieue, écrivez sous enveloppe à l'adresse de M. Chandellier, 248, rue du Faubour{]f Saint-Honoré, cité Beaucourt, 17, à Paris. Vous voyez qu'il faut me dire précisément comment je ferai l'envoi, par qui, par quoi? »

A la fin de 1851, le comte de Villedeuil, un cousin à nous, tout frais échappé du collège, venait, au moment où nous débutions en littérature, nous demander d'écrire dans un journal qu'il fondait et qui devait paraître dans les premiers jours de janvier 1852. Ce journal fut l'Eclair, journal à l'histoire bizarre, dont le propriétaire fit le troisième numéro avec l'argent qu'il tira de la vente d'un exemplaire des Historiens (le France.

Le public goûtant peu la littérature de cette feuille, et l'abonné ne donnant pas, Villedeuil pensa à l'amorce de l'image, balançant entre les talents les plus disparates. Nous qui avions passé notre enfance à regarder et à copier des lithographies de Gavarni , nous qui étions alors , sans le

connaître et sans qu'il nous connût, ses admirateurs, nous décidions Villedeuil à s'adresser à lui. Un dîner avait lieu à la Maison d'Or, où Gavarni nous proposait pour le journal la série du Manteau d'Arlequin, dîner où nous ne savons quelles sympathies, quels atomes crochus nous lièrent avec l'artiste, et firent de nous, dans une seule soirée, des amis qu'il voulait revoir à sa maison du Point-du-Jour.

cm

Sur la route de Versailles, au Point-du-Jour, à côté d'un cabaret ayant pour enseigne : À la Renaissance du Perroquet savant, un mur avançait, aux vieilles grilles rouillées qui ne semblaient jamais s'ouvrir. Ce mur, dépassé par le toit de la maison que la vanité de l'ancien propriétaire avait fait couvrir d'ardoises du coté de la route pour les passants, dépassé par des cimes de maronniers tordues au milieu desquelles s'élevait un petit bâtiment carré , — une glacière surmontée d'une statue de plâtre écaillée de la Frileuse d'IIoudon; — ce mur était tout fruste.

Et, dans ce mur, il fallait chercher une petite porte , à la sonnette de tirage cassée , dont le tintement éveillait l'aboiement de gros chiens de

montagne. On était long à venir onvrir; et, à la fin, Félix, le domestique du Gavarni de la rue Saint-Georges, vous conduisait à un petit atelier dans le jardin, éclairé par le haut et tout riant. C'est là que nous fîmes notre première visite à Gavarni chez lui.

Il nous promenait dans sa maison, dont il nous racontait l'histoire : un ancien atelier de faussaires sous le Directoire, devenu la propriété du fameux Leroy, le modiste de Joséphine , qui utilisa la chamhre de fer où l'on avait fabriqué la fausse monnaie, à serrer les manteaux de Napoléon, brodés d'abeilles d'or. Il nous faisait traverser les grandes pièces du rez-de-chaussée , décorées de peintures sur les murs, représentant des vues locales, la porte d'Auteuil en 1802.

Nous montions derrière lui dans les longs corridors du second étage, où d'anciens costumes de carnaval mal emballés s'échappaient et ressortaient de cartons à chapeaux de femme. Nous redescendions à la fin dans sa chambre, où, près d'un petit lit de fer étroit , une couche d'ascète , il y avait, sur sa table de nuit, un couteau au travers d'un livre sur le Cartésianisme.

Gavarni était grand, élance (]). A cinqnante ans, il avait gardé de l'élasticité développée en lui par les exercices gymnastiques , une souplesse remarquable , une souplesse de reins qui le faisait jouer à ce jeu où l'on s'appuie d'assez loin le front contre une porte et où l'on se relève sans le secours des mains. De certains jours, où il était en tenue d'homme du monde, dans une redingote boutonnée jusqu'en haut, les moustaches relevées, il avait une tournure encore jeune et pleine de crânerie militaire, — une tournure d'homme de trente ans. Ses cheveux, sa barbe, qui, dans sa jeunesse, avaient dû être d'un blond un peu ardent, on ne les voyait pas blancs : dans leur fouillis frisé, ils paraissaient couleur de poussière et empêchaient de lire son âge au-dessus de son front, un front de volonté (2). Sur ce

(1) Le Panthéon (illustrations françaises du dix-neuvième siècle), par V'ictor Frond, 1865, a publié un portrait du Gavarni de ce temps, un Gavarni au grand chapeau de paille. La lithojrapbie a été faite d'après une petite photographie le représentant dans son jardin en compagnie de Jules Janin; ce sont ses traits, mais sans la physionomie, et chez Gavarni la physionomie était presque toute la figure.

(2) La Phrénologle (Revue spiiilualiste des manifestations de

front, deux grandes rides avaient été tracées à la naissance du nez par la contention du regard, l'effort de la saisie des choses, la croissance du presbytisme, l'usage du lorgnon à deux branches, la fatigue et le clignotement de ses yeux qui lui faisaient voir pendant quelques secondes , grimaçants et pleurants, les gens qui entraient dans son atelier. Sous des sourcils épais et fournis, un œil gros, saillant, avec un blanc trèsblanc rayé de filets de sang, et une prunelle devenant d'un bleu très-intense lorsqu'il s'animait. Le nez fort, avec un méplat charnu et carré au bout; un visage coloré, sanguin, ayant aux pommettes les reflets rouges et les blancheurs d'un métal chauffé à blanc; dans le teint l'espèce de

iàme humaine) a publié, le 20 novembre 1856, un curieux article sur la conformation cérébrale de Gavarni. — L'auieur, M, Pierre Béraud, signalait dès d'aljord une sinuosité frappante dans la région supérieure de la tête, causée par la dépression de l'espérance et par l'absence de la vénération; il indiquait le large renflement existant deirière et au-dessus des oreilles, produit par la saillie de l'esprit de lutte, et de l'instinct de destruction qui, disait M. Béraud, donnait à l'esprit de saillie de Gavarni le trait inci<if et mordant, le sarcasme cruel, la raillerie impitoyable, le mot acéré. Il s'arrêtait sur la prodigieuse élévation du crâne dans les angles latéraux produite par la saillie de l'idéalité, et dans les angles supérieurs par le volume de la merveillosité et de l'imitation, organes si développés qu'ils formaient comme un plateau au-dessus du front. M. Béraud remarquait que le front présentait un grand développement dans la partie inférieure, siège des organes de perception et d'observation, des mathématiques et de la plupart des mémoires, etc.

chaleur et de ton recuit dun vieux portrait flamand ; des traits de figure robustes , accentués , un peu peuple, mais adoucis par des charmes, des éclairs soudains, des grâces délicates de physionomie, un sourire de l'œil fin, câlin, spirituel, tendre, aimant, — inoubliable pour ceux qui en ont eu la caresse, — tel était l'homme physique.

En cette même année 1852, le comte de Villedeuil eut l'ambition de fonder un journal quotidien illustré, dans le genre du Charivari, mais purement littéraire. Il faisait à Gavarni la proposition de se charger, à lui tout seul, des trois cent soixante-cinq planches lithographiques de l'année. La difficulté, la grandeur de l'effort, le tour de force de ce travail, donnaient à Gavarni, qui se sentait la puissance d'y suffire, la tentation de cette entreprise. D'ailleurs Gavarni avait, plus jeune, roulé cette idée dans sa tète et demandé successivement à Méry, puis à Gozlan, de faire un journal à deux, rédigé par un seul littérateur, dessiné par un seul dessinateur; mais Méry et Gozlan avaient reculé.

Le journal du comte de Villedeuil, le premier journal sans pohtique qui ait été publié en France

loiis les jours avec un dessin de maître, et que nous baptisions Paris, paraissait le 20 octobre 1852(1).

Un an , le temps que vécut ce journal (2) avant d'être tué par une suppression qui enveloppa du même coup V Eclair, Gavarni fut toujours prêt, et sa pierre fut toujours livrée à temps à l'imprimerie Lemercier. Un an entier, pendant lequel sa facilité , son abondance , sa fécondité , sa riche imagination, une espèce de renouvellement suprême de lui-même, lui permirent de trouver tous les jours au bout de son crayon une litho- .frraphie, au bout de sa plume une légende : un dessin comme n'en font pas les plus forts, une pensée comme n'en trouvent pas les plus spirituels.

Et cela sans être jamais pris au dépourvu un seul jour par un manque d'inspiration, sans qu'il y eût dans ce terrilDle labeur continu la moindre trace de fatigue ou de hâte, ou encore de l'intimidation que les autres auraient éprouvée devant la perspective de cette tâche forcée, sans trêve, toujours recommençante et toujours renaissante,

(1) Gavarni recevait vingt-quatre mille francs par an.

(2) Un fait que déploreront les collectionneurs futurs : les épreuves du premier tirage sur lesquelles Gavarni donnait son bon à tirer, et écrivait de sa jolie écriture la légende, ont servi à allumer le poêle du Parts,

et n'ayant pas même laissé à l'artiste dans l'année le repos d'une jonrnée. Il nous racontait que dans une semaine, une semaine d'entraînement, il avait enlevé vingt-sept planches (1).

Nous sommes restes bien des heures à le regarder travailler, car c'était un vrai miracle que de voir Gavarni couvrir une pierre : on avait devant soi comme le génie du dessin en action, La main soutenue par un appui-main et suspendue sur la pierre posée debout sur la barre transversale d'un chevalet, le lithographe jetait d'abord comme au hasard et d'un crayon qui semblait s'amuser, des rayures , des zigzags , des espèces de zébrures , sous lesquelles il éteignait le blanc et le glacé de la pierre : il appelait cela, faire du marbre. Nous sommes loin du temps où les traités de lithographie recommandaient la religieuse réserve des lumières et la scrupuleuse propreté qui faisait coiffer les lithographes d'un bonnet. Gavarni travaillait tout autrement, et je me rappelle qu'une ou deux fois, ennuyé de ce premier tra-

(1) Nous devons dire que, dans ses journées de travail, nous ne l'avons jamais vu faire qu'une lithograpliio et demie, une qu'il commençait et terminait, une seconde qu'il ébauchait ou achevait.

vail de marbrure, il demanda à l'un de nous de gribouiller sur Ja pierre vicrjje un bonhomme quelconque, dont^ avec une adresse étonnante, il tira, sans être gêné par le crayonnage maladroit, un de ses bonshommes à lui.

Son dessous ainsi fait, de ce nuage brouillé, son crayon tournant et roulant faisait saillir^ sans qu'on pût encore rien deviner de son dessin futur, des contours géométriques, des figurations polyédriques , des carrés semblables à ceux dans lesquels le Cangiage enferme ses croquis. Puis ces carrés, ces ronds, ces cubes se dégrossissant, perdaient leurs masses indécises et leurs lignes inertes, se rapprochaient de formes humaines, devenaient des silhouettes d'hommes et de femmes dans un brouillard sortant peu à peu du vague et du flottant, et prenant à chaque nouveau coup de crayon du relief, de la lumière, du contour, de la netteté.

Il travaillait sans croquis , sans rien qui pût aider sa mémoire; et sa main, à la longue, comme prise de fièvre, semblait reproduire d'après nature un modèle qui revenait poser dans son souvenir. Cela était ainsi : il voyait les gens qu'il dessinait. Ils lui apparaissaient. Ne disait-il pas un jour à Morère, en terminant une planche devant lui : " Tenez! vous rappelez-vous?

— Non, — répondait Morère.

— Comment! c'est cet homme que nous avons vu, vous savez, sur le quai de la Tournelle. »

Il y avait vingt ans de cela.

Le crayon allait toujours, accusait, précisait, modelait, et, sur la pierre, vous auriez vu se réaliser, en quelques heures, une formation progressive, une véritable création d'êtres qui, tout à coup, à un moment donné, atteignaient à la réalité de la vérité même , à celle que prend la nature lorsqu'elle arrive au point dans la chambre obscure et qu'elle y paraît toute présente.

Ses pierres étalent dans une sorte de triomphe toutes les magies de l'art, du procédé, du faire. En effet, la pierre lithographique a livré maintenant tous ses secrets à Gavarni, et comme l'inconnu artistique de son charme : la densité des ombres, la mollesse des demi-teintes, ces effets et ces contrastes qui surpassent en profondeur, en énergie, en lumière, tout ce qu'avaient obtenu jusqu'alors, sur le cuivre et l'acier, le burin, la pointe, la roulette. Des blancheurs rayonnantes, éclairant le milieu d'une planche ainsi que ces miroirs ensorcelés scintillant dans les ténèbres des vieilles eaux-fortes; — des noirs luisants, avec

lesquels pourraient seuls lutter les noirs que la suie laisse en tramées dans les dessins au suif; — de doux lavages , des lithoteintes an ton d'encre de Chine étendue d'eau, que contourne le bec aigu ou avachi d'une plume, — des coups brusques et appuyés d'un crayon épointé, qu'estompe et égrène ensuite une étrille de bois, — je crois de son invention , — rayant la pierre comme d'une pluie de clarté; — de délicats et de savants travaux, des travaux qui s'entregriffent de petites lignes perpendiculaires qui rappellent le premier crayonnage des académies de Prudhon et qui enferment le corps comme dans une nasse d'osier;

— des bouts de vêtements éclaboussés de l'encre lithographique échappée d'une brosse à dents qu'il grattait de ses ongles à la chinoise , — des coins et des fonds sabrés à grands traits, désordonnés, embroussaillés, fourmillants et tout pleins d'un désordre de choses, d'apparences, de mirages ;

— les expériences, les inventions, les découvertes avec lesquelles Gavarni tire de la pierre et jette sur le papier la soie et ses filés de lumière mince, le velours aux ombres profondes et dormantes, le drap terne et sourd , la laine et sa surface mousse , les chamarrures cliquetantes, les plumes floches; enfin tous les miracles d'une main travaillant, frottant, refrottant la pierre , — la ponçant comme de l'estompe d'un morceau de coton , — légéri-

fiant les placages de noir par d'iniperceplibles égratigniires ; — vivifiant les têtes de premier plan par ces petits coups de grattoir carrés, ces fi'anches et spirituelles petites lumières, semblables à la touche deTéniers (1), avec lesquelles le lithographe illumine une physionomie , lui donne la saillie et le relief.

Une main unique, répétons-le, pour donner à une planche la fonte des tons flou, la délicate caresse du plus fin pointillé, sans jamais perdre ce trait carré , cet accent fort et hardi , cette cernée de la ligne qui rappelle les dessins des grands maîtres, sans jamais amoindrir, ni mignarder, sous les travaux les plus menus, la rude et mâle ébauche qui traverse et pénètre l'exquis travail, de sa solidité et de sa puissance (2).

C'est un regret pour nous que, parmi ces belles pierres, parmi celles qui ont eu la parfaite réussite, il n'en est pas une qui ait été soustraite au

(1) Gavarni se préoccupait beaucoup du carré de ses lumières dans ses dessins et ses lithographies; il nous racontait qu'un temps, il les découpait dans une figure, aux ciseaux, pour juger de l'eltet, en exposant cette figure derrière une bougie.

(2) Et qu'on n'oublie pas que toutes les qualités de sa lithographie, il les a portées dans des planches immenses, dans ces grandes composition, publiées par l'éditeur BuUa, sous le titre des JSuils de Paris, dont six planches ont paru : Le Souper. — Le Lansquenet. — Le Bal masqué. — Les Coulisses de l'Opéra. — Le Galop. — Une Présentation.

tirage et encadrée. L'avenir aurait eu sous les yeux cette fleur de la pierre , qui s'envole , hélas ! h jamais de la planche au premier tour de la presse, cette fleur que l'adresse des plus habiles tireurs n'a jamais pu reporter.

Dans le Paris, paraissaient les cinq dizains dont Gavarni annonçait l'envoi à Ward dans sa lettre, et que M. de Villedeuil avait rachetés de ï Illustration pour combler le vide que pouvait faire un jour de retard ou de maladie.

C'étaient :

Les Partageuses ;

Les Lorettes vieillies;

La Foire aux amours;

« Histoire de politiquer " ;

Les Propos de Thomas Vireloque ;

dizains qui s'augmentaient, au fur et à mesure des numéros du journal, de seconds, de troisièmes dizains. A ces séries , Gavarni en ajoutait de toutes nouvelles : les Maris me font toujours rire, les Parents terribles. Piano, les Petits mordent. Histoire (Cen dire deux. Manières de voir des voyageurs, les Bohèmes, Etudes d Androgyne, etc., la

belle suite si profondément étudiée des Jnglais chez eux (1). Dans ces séries diverses et contraires , l'artiste se montrait le Gavarni de l'heure passée et le Gavarni de l'heure présente.

Pourtant, ce qui domine ces planches du Paris, ce qui s'élève au-dessus du rire d'un moment, c'est le recueillement noir d'une pensée sombre et triste. Gavarni, avec le regard désabusé d'un vieillard , voit le monde vieux et désenchanté comme lui; et, chose curieuse, lui qui, à l'heure de sa jeunesse , peignit la jeunesse, créa ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, ce commencement tout rose de sa comédie; il les reprend impitoyablement dans son œuvre, et avec le sentiment amer et mélancolique de sa propre vieillesse, il leur fait une vieillesse, — la vieillesse des Invalides du sentiment, la vieillesse des Lorettes vieillies.

Un jour, il dit tout à coup à l'un de nous :

« Oh! c'est curieux, je viens de vous voir comme vous serez dans vingt ans d'ici... Je pourrais faire votre portrait. »

C'est par ce même phénomène , et cette vision d'avance des changements amenés par l'âge dans

(1) Une série que son imagination caressait, qu'il voulait faire et parfaire, était le Mérite des honiines; mais cette série resta à l'état de projet.

:j46 GAVA R NI.

la physionomie des gens, qu'il dessinait ces invalides du sentiment, semblant prendre un cruel plaisir à montrer les \\'erther, les Arthur, les René, les Desgrieux, les chevaliers de Faublas dans les désastres physiques de leur beauté, de leur élégance, de leur dandysme. Voici le « bel » Adolphe, envahi par la graisse, et voilà « Antony » chauve. Gavarni étale ces vieux restes vainqueurs sous la perruque, le faux toupet, la teinture de la barbe et des moustaches. Il fait voir ces caduques rhumatisants de l'amour, traînant la goutte sur leurs jambes flageolantes, encore une fleurette à la boutonnière. Il casse ces reins, il voûte ces tailles , si fringantes autrefois , en gros dos ronds d'invalide où s'appuie une main ankylosée.

Plus sombre et plus redoutable est le tableau que Gavarni, dans les Lorettes vieillies, nous donne de la vieillesse de l'amour et de sa décrépitude. Ce n'est pas assez pour lui de la tristesse indescriptible qui s'échappe de cette belle vieille femme affaissée dans son fauteuil, aux mains frileuses cachées sous la ouate de ses longues manches; vivante oubliée sur la terre à son âtre solitaire , seule avec elle-même , se rappelant que c'est le jour de la Sainte-Madeleine, — un jour qui a été longtemps le jour de sa fête. Dans la fin des femmes de plaisir, son crayon va au hideux ,

à riiorrible , aux clavicules décharnées , aux bouches édentces, aux têtes emmitouflées de madras et de marmottes, aux tignasses dépeignées, à la pourriture du vieux luxe fané, aux volants en loques, à l'abjection du haillon. Il fait défiler devant vous toutes ces industrielles de la mendicité, ces marchandes d'allumettes, ces marchandes de gâteaux de Nanterre, et ces balayeuses, ces créatures lamentables qui ne sont plus des femmes et semblent avoir perdu leur sexe au fond de leur misère, et encore ces silhouettes effrayantes d'ivrognesses accroupies sur la paille de la Salpâtrière , avec les barreaux d'un cabanon derrière elles.

Enfin, une dernière planche, est une planche qui fait peur. Imaginez, contre un mur de maison de campagne habillée de verdure , une jeune mère, dans le plein bonheur de la maternité, donnant le sein à un nourrisson, ayant entre ses jambes, accoudé sur un de ses genoux, un beau petit garçon. Devant elle se dresse, mettant son ombre sur le mur ensoleillé, le spectre d'une vieille épouvantable qui cache une tête de mort sous un voile noir ramassé dans le ruisseau, avec une robe en lambeaux, collant à sa maigreur comme le linceul au cadavre; et il sort de cette espèce de morte ambulante une voix creuse qui dit à la mère :

— Au nom de ces amours-là, qui consoleront votre vieillesse, Madame, ayez pitié de moi!

Parmi les séries de Paris, il en est une intéressante en ce qu'elle est nne confession au public de la répugnance de Gavarni pour la démagogie, l'introduction de la blouse , du bourgeron , de la casaque de laine dans les affaires publiques, en un mot, l'immixtion du populaire dans la politique.

Ces idées de l'homme, chez l'artiste, ne dataient pas de 1848; elles remontaient plus haut, elles appartenaient à sa jeunesse, et, dès 1839, dans le Figaro, sa légende, au premier début de sa pensée philosophique , commençait la moquerie des politiqaeiirs; son dessin opposait déjà sur les bancs de jardins publics, le dos à dos ennemi des gens lisant des journaux d'opinions différentes. Plus tard la haine de Gavarni remontait du politiqueur à la Presse, qu'il appelait le sacerdoce au copaliu; au journal, qu'il accusait de tout le mal et de toutes les erreurs du monde, depuis sa fatale invention; remontait même à Y imprimé, qui était, pour lui, le grand instrument de diffusion du mensonge, et, en souriant, il finissait par demander qu'on guillotinât la statue de Gutenberg.

Il fallait entendre ces colères pleines de verve et d'une parole si colorée contre les exploiteurs de démocratie, les avocats des classes ouvrières, les Polonais de la France, les ai meurs de peuples, comme il les appelait. Notons en passant que les deux jfrrands peintres de mœurs du dix-neuvième siècle, Balzac et Gavarni, ont été des tempéraments anti-libéraux, anti-é^jalitaires. La révolution de 1848 avait blessé Gavarni presque personnellement, et il ne se piquait pas d'être impartial pour ce chanjjement de régime. « En 93, disait-il, on voulait tuer; en 48, on voulait voler! Les sincères, savez-vous qui ça a été? Les gens de juin... » Il répétait encore la phrase de Topfer, définissant l'homme des doctrines révolutionnaires de Février : V homme, moins l'être moral, «une définition admirable, ajoutait-il, qui m'a nettoyé toutes mes idées là-dessus » .

Cette Histoire de politiquer est avant tout un pamphlet politique et une profession de foi de celui qui a trouvé , pour exprimer son mépris de l'esprit public, cette formule : « Ce qu'on appelle esprit public est la bêtise de chacun multipliée par la bêtise de tout le monde. »

Gavarni, dans cette série, nous amuse de toutes les inepties, de tous les non-sens, de tous les quiproquos, de tous les raisonnements saugrenus qui sortent de la conversation poHtique et de l'igno-

rance. Il nous fait rire de ces truisnics du chauvinisme national, exaltés, au cabaret, parla bouteille, et où une espèce d'artiste jette si drôlement au nez d'un bourgeois à parapluie :

— La Pologne, voyez-vous, ne vous pardonnera jamais votre ingratitude !

Plaisantes et ironiques images qui mènent à des planches vengeresses : le tribunat à la gargote, les empires discutés au marché aux herbes, les questions de ministères agitées chez le minzingue, les éloquences sans orthographe au forum Mouffetard, les candidatures des charcutiers renouvelées de la comédie attique et bouffe d'Aristophane. — Comédie dans laquelle la comédie moderne de Gavarni introduit un Louis XIV qui dit, au dixneuvième siècle , du haut d'une borne : « L'Etat c'est moi! " — et étale longuement le stupide triomphe de la force brute qui tue la discussion et la liberté de la pensée et de la parole, avec cet argument écrasant :

— Après ça, c'ui qui n'adopt'ra pas mes manières de sentir, j'y couperai la figure et j'y mangerai le nez !

Qu'on ne croie pas pourtant que cet aristocrate de la pohtique fût injuste à l'ouvrier. Il n'était hostile qu'à l'ouvrier qui se faisait homme politique sans ouvrage. Plusieurs fois nous l'avons entendu nous dire : « Ces mandataires patentés

du peuple ne sont pas du peuple, et ne savent pas l'ouvrier. Ils l'ont rencontré une fois par hasard au cabaret ou dans un mauvais lieu. Moi, je le sais, je le connais bien. J'ai été dans un atelier de mécaniciens... C'était aussi beau qu'on le dit, mais d'un autre beau que celui que les républicains prêtent au peuple... Il y aurait de curieuses choses à faire là-dessus. J'ai essayé de rendre un peu du beau que j'ai vu dans le Premier de Lan de l'ouvrier (1). "

ex

Dans cette série, arrêtons-nous au premier dizain de Vireioque, une création aimée, caressée , longtemps couvée et rêvée , étudiée à la fois par les deux côtés d''un type , le côté plastique et le côté moral : l'historique, pour ainsi dire, d'un personnage d'invention auquel Gavarni voulait donner la réalité humaine d'une vie vécue. C'est un long travail dans la tête du créateur pour dé-

(1) Grande lithographie en largeur, tirée à très-petit nombre d'épreuves; a été reportée sur bois, et publiée dans V Illualraled London. — Dans le même format, un format supérieur à la grandeur ordinaire de ses lithographies, citons : les deux planches des Marchandes et des Forts de la halle, exécutées d'un crayon si roulant.

gager ce grand bonhomme cynique et désolé, l'Errant des chemins et des routes, le Diogène contemporain.

Il lui veut d'abord un nom, un nom parlant, un baptême qui le marque et le signifie; un moment, il s'arrête à celui de Poltorclwn, mais ce nom ne le satisfait pas. Il cherche longtemps et se décide pour ce mot composé, bizarre, sonore de misère, l'Homme-loque, Vireloque. Une fois nommé, pour se le faire à lui-même plus existant, il lui compose un passé qu'il nous racontait. Vireloque ne sort pas d'un bagne, c'est un philosophe du pavé et du ruisseau, tourné à l'agreste, mais essentiellement parisien.

Il naît dans une des rues ouvrières et antiques, à la façon de celle où était né Gavarni lui-même , dans la rue de Cléry, toute occupée par des tourneurs de bâtons de chaises, et où l'exhaussement, empêchant la circulation des voitures, mettait un silence solitaire. Il grandit à côté d'un cordonnier qui faisait des bottes de postillon, au fond d'une boutique d herboristerie, enterrée dans le noir et l'ombre de la saillie de piliers de halles ou séchaient accrochés des paquets d'herbes médicinales (2). Puis de la misère, de la misère mû-

(1) ISous retrouvons dans un de ses livres, mêlés de malLématlques et de pensées, cette note sur Vireloque : — « Les Raisons de Thomas Vireloque : — And you what, ivich are jou? a mon.

L'FIOMME ET L'OEUVRE. 353

rissant, acérant, élevant, chez le vieux vagabond sceptique, l'ironie du gamin de Paris à la puissance d'une éloquence anière et d'une sagesse ensauvagée.

L'artiste tourna et retourna aussi, par de nombreuses et patientes études , l'image presque animale de cette physionomie, en essayant d'en prendre les rudiments en dehors de l'espèce humaine et des lignes de l'homme. Son ami Chandellier nous avait dit l'avoir vu faire des études de singes. Nous retrouvons ces premiers croquis dans les cartons de Pierre Gavarni , des esquisses au fusain, jetées en quatre coups, presque envolées du papier jaune, où il s'était efforcé de saisir pour le masque de son type, les dessous de bestiahté, le museau du babouin, la distance sensuelle du nez à la bouche, les pinceaux de moustache sur les lèvres lippues, informulées, pendantes. Parmi ces tâtonnements, une feuille est très-curieuse. C'est un pur profil de singe, auquel, après l'achèvement du dessin, Gavarni a ajouté, d'un petit rond de crayon , un rien de nez : Vireloque commence là. Mais encore que de remaniements, que d'ajoutés à cette ébauche primitive d'être, pour arriver à la figuration complète, à

mylord. — Et Thomas Vireloqiu;, quel lioiiiiue csl-ce? — Un iioniine, Seigneur public : — il a été marchand, joueur de Hùte, rempalllcui- de chaires, et queluue peu diphjinate... 11 herburise. n

l'absolu du monstre qu'il imagine. Enfin le voici trouvé, achevé, fini. Sa face osseuse et carrée sort de cheveux et de barbe en broussaille, d'un effiloquement de poils hérissés , avec une bouche de singe, un crâne à la Socrate, un front on sont relevées les robustes lunettes d'un Mathieu Laensberg de village, un gros œil ouvert, l'autre crevé et fermé, — de nez presque pas, — « un nez, disait Gavarni, est un accident et pas un caractère ». Il a, sur la tête, une sorte de casque de laine pareil au bonnet phrygien d'un chiffonnier. Le manteau d'une grande loque trouée et déchirée à des ronces, lui retombe des deux épaules. Le bout d'une faucille sort de la ceinture de son pantalon de toile à matelas. Au dos lui bat une charpagne d'où s'échappent des herbages et les glanes des champs. Pour bâton, il a un petit arbre déraciné sur lequel il appuie la paume de sa main droite; et il marche à vous avec ses tibias maigres et ses chevilles noueuses et ses pieds nus, chaussés à cru de ces galoches avachies et sans forme, jetées sur un fumier de campagne, où les ramasse la Pauvreté qui passe (1).

Le voici qui entre en scène , le Thomas Vireloque de Gavarni, le voici avec sa langue peuple,

(1) Nous écrivons ceci devant l'aquarelle gouacliée de ce Vireloque que nous possédons.

sa syntaxe canaille, son jnron : Misère-et-corde ! Il est crûment jovial, et l'hiatus de sa bouche semble baver de l'ironie. Il va, promenant sa gouailleuse misanthropie nomade sur les choses et sur les créatures , bafouant la femme du haut de sa vieillesse sordide et qui le met hors l'amour, ridiculisant la petitesse de Sa Grandeur l'Homme, ridiculisant tout ce qui est progrès ici-bas : progrès de science , progrès d'amélioration , progrès de bonheur, progrès de vérité; dépouillant les grands mots de leur hypocrisie et de leur charlatanisme , athée de toutes les croyances nouvelles et de toutes les religions modernes, et semblant, sur le tas de pierres de démolition où il est assis, tracer avec son bâton, par terre, l'effrayant Nada qu'écrit, dans l'eau-forte de Goya, le terrible revenant du néant de la tombe.

Écoutez ses « Propos " au bas des planches. Ici, accoudé à une palissade de chemin de barrière, rêveur, rongeant ses ongles, il laisse tomber sur un pochard écroulé et dont l'ivresse ronfle en tenant encore entre ses bras , comme une maîtresse , une bouteille vide :

— Sa Majesté le roi des animaux!

Là, quelle tête aux crocs colères, quelle insolence de silence devant la prédication d'un long utopiste maigre dans un grand manteau noir!

Est-il philosophiquement content à cette cou-

356 GAVA RM.

templatioli de ce spectacle dont il semble se repaître : deux hommes du peuple qui s'assomment contre un mur de cabaret sur lequel on lit : Jii rendez-vous de la fraternité!

D'autres fois, vautré en pleine nature , le ventre dans l'herlie fraîche, les deux poings aux joues, les deux coudes sur les menteries d'un journal, regardant l'eau couler devant lui, il lui échappe :

— La jeune Europe. . . une jeunesse de soixante ans! et fatiguée.

La rencontre d'écoliers, en repos de promenade , assis en manches de chemise sur un tertre montant, l'improvise professeur, et voici sa brève leçon, qui fait retourner le pion troublé dans sa muette lecture :

— L'histoire ancienne, mes agneaux, c'est mangeux et mangés; blagueux et blagués, c'est la nouvelle.

Et tout le long, c'est verve pareille, des légendes énergiques et concrètes, des traits, des mots frappés au coin, jetés dans la matrice des mots immortels. Youlez-vous de la morale du satirique? Prenez la planche où, surgissant au haut d'un vieux mur en ruine, il jette comme d'une tribune à la cruauté de grands voyous s'amusant à torturer l'agonie d'un rat pris au piège :

— Misère-et-corde ! Faut pas chagriner ces

petits mondes-là; des animaux comme nous autres... ça se dévore entre soi.

Ëcoutez-le encore : inventions, découvertes, industries, les avancements de la civilisation, les orgueils du dix-neuvième siècle, le mendiant champêtre les soufflette comme il soufflette la vapeur et le télégraphe, appuyé à un poteau télégraphique contre la barrière d'une voie ferrée :

— Y avait la parole, y a eu l'imprimerie : misère-et-corde ! ne manquait plus que ce fd-fer du diable à la menterie humaine pour vous arriver de longueur aussi roide qu'un tonnerre!

OEuvre véritablement magistrale, haute et forte, où l'inspiration de Gavarni, vieillie, grandie, mûrie par la cruelle expérience, s'éleva audessus du joli et du pimpant, du spirituel de ses œuvres premières et jeunes, de ses fines études du plus fin de la femme, de ses bamboches de carnaval, de la lanterne magique amusante des mœurs de Paris, — de la vie de ^rçon, pour ainsi dire, de son talent. Ici, le maître monte plus haut que l'esprit, la grâce et l'élégance. L'artiste passe penseur.

En cette misérable figure du nomade en marche, il incarne comme un Juif-Errant du Doute moral et de la Désolation moderne, promenant ici-bas, sur son chemin, le sarcasme sinistre, universel et suprême.

Gavarni a atteint là comme à mie imagerie morale et vengeresse que déroulerait le génie d'un Holbeiu au dix-neuvième siècle dans la patrie de Robert Macaire. Et lui aussi fait là sa Danse des Morts, remplaçant la camarde du vieux maître allemand par ce Vireloque camard, cette silhouette macabre en laquelle on croirait voir le fossoyeur de toutes les illusions terrestres et de tous les mensonges sociaux.

Malheureusement, l'œuvre, il faut le dire, dépassait le niveau du moment. Son sérieux triste, sa mélancolie concentrée, blessaient presque l'opinion, qui ne voulait toujours voir en Gavarni que le peintre des Débardeurs. L'auteur des Propos de Thomas Vireloque s'arrêtait devant l'indifférence du public, alors que cette œuvre n'était pour lui qu'à son commencement, et que son cerveau la rêvait avec un développement, où il aurait versé sur mille choses l'originalité crue de sa manière de penser. Et parmi beaucoup d'idées qui devaient trouver leur formule dessinée dans la suite de Vireloque, nous nous rappelons celle-ci, dont il nous parlait un soir : « J'aurais voulu dire que, de même que la gale, maladie dont on a été longtemps à connaître la cause, vient d'un petit acarus qui est dans le bubon, tout bubon révolutionnaire vient d'un acarus qui est un journal. » Avec ce Vireloque, il avait eu aussi l'ambition

tle faire la guerre au prêtre. On peut voir de ce projet comme l'annonce et la menace dans la dernière planche des deux séries qui seules parurent, et au bas de laquelle on lit : — Quand le Figaro se fait vieux, il se fait Basile. — « C'est une belle chose à dire, nous disait-il, mais c'est bien difficile. Il ne faut pas avoir l'air d'être de la bande des abolitionistes et des aboyeurs. Et puis, je trouverais indigne de moi d'attaquer le prêtre de côté. »

L'œuvre abandonnée, sa mémoire y revenait souvent, comme à sa conception préférée. En 1856, il y eut entre lui et Hostein des pourparlers pour une pièce portant le titre de Thomas Vireloque, qu'il eût voulu voir jouer par le talent de Paulin Ménier,

Au mois de juillet 1852, sur la proposition du comte de Nieuvi^erkerke , Gavarni était décoré, et la proclamation de son nom, dans la séance solennelle du Louvre, était saluée par une double salve d'applaudissements.

Comme toutes les choses d'ici-bas qui se sont fait trop attendre, la croix laissa Gavarni assez indifférent, et, quand nous allions lui faire notre

compliment, il nous disait, avec un sourire désenchanté : « J'ai désiré très-vivement la croix quand

je portais des habits; mais maintenant » Et il

indiquait , de l'oeil , la blouse bleue qui l'habillait alors dans son jardin (1).

En ce temps , que de soirées passées avec Gavarni dans le tête-à-tête, où, après le dîner, se redressant, se relevant de la fatigue des laborieuses heures de sa journée, et comme éveillé et renaissant à la lumière de la lampe, les coudes sur la table portant les grogs chauds, il s'égayait, plaisantait doucement, aimablement, familièrement, avec de l'esprit à la bonne franquette, une espèce d'expansion joyeuse et cordiale, une ouverture de ses idées rieuses et badinantes. Un jeu, une récréation qui durait une heure ou deux. Puis, la nuit s'avancant, avec les heures plus profondément silencieuses, ses pensées s'élevaient,

(1) Sainte-Beuve raconte que Gavarni se trouvant dans le cabinet de M. Gavé, directeur des Beaux- Arts, celui-ci lui demanda s'il lui serait agréable d'avoir la crois, et sur sa réponse affirmative : Il Eh bien , voilà de l'encre et du papier, écrivez votre demande. » — « Hein! — fit Gavarni, — s'il faut la demander soi-même, je ne l'aurai jamais. »

Fac-similé d'une lettre de Gavarni adressée à MM. de Concourt (le21 sel^tcml>r('^Hr^:^).

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L'HOMME ET L'OEUVRE. ;}fii

montaient, s'élargissaient, dévoilant et révélant un Gavarni inconnu à ceux qui n'ont pas vécu dans son intimité nocturne, et sa parole, à l'heure où nous entendions rouler la dernière gondole de Versailles, malgré la perspective d'un retour à pied par la route alors sans réverbères, sa parole nous retenait avec ces silhouettes , ces portraits de gens, ces aphorismes, ces paradoxes, ces croquis tracés avec des mots vifs, l'originalité et la fantaisie de ses jugements, l'éloquence de son inspiration de minuit.

Il disait de Lamennais :

— « INI. de Lamennais, un homme qui a fait retentir une voix creuse à propos de choses vagues. »j

Il disait d'Eugène Siie :

— « Siie, c'est l'homme du mal. Il n'est admirable que dans la peinture de la méchanceté des méchants. Siie me fait l'effet d'un enfant qui crève les yeux à un pierrot. »

Il disait de Proudhon :

— « Ce qu'il y a de remarquable chez lui, c'est la netteté du dire et l'obscurité de la pensée. » Un autre jour, s'élevant contre la diatribe du philosophe sur la femme , il disait : « Il y a une femme coquette, bête, insupportable, vide, creuse : c'est la jeune fille; il y a un être grand, beau, dévoué : c'est cette jeune fille devenue

mère. Il y «aurait une pièce de théâtre superbe à faire de cette transfiguration et de cette antithèse. "

Il disait de Delaroche :

— « Jeune, j'ai eu une g^rande admiration pour Delaroche. J'avais été empoigné par sa Jnne Grey, lorsque quelqu'un qui avait l'habitude de faire tenir une idée dans un mot, me dit : — Plus vous regarderez ceci , plus ça vous embêtera ; et, me faisant retourner vers la bataille des Cimbres de Decamps : — Plus vous regarderez ça, plus ça vous amusera. "

Decamps était le seul grand peintre moderne que reconnaissait Gavarni.

11 disait de Delacroix :

— « C'est un homme qui a tout donné au lâché dans l'Art, et je trouve que le lâché a été ingrat pour lui (1). ))

C'était le soir d'un jour où il avait été à la

(1) Quelques amis de la mémoire de M. Delacroix nous en veulent un peu de la sévérité de Gavarni sur son contemporain. Nous n'avons qu'une excuse à leur offrir. Pour Balzac, qu'en notre par dedans, nous regardons comme le grand maître de la littérature de ce siècle, nous avons donné le jugement de Gavarni, Lien autrement dur, bien autrement injuste. Notre opinion est que le biographe n'a pas le droit de se substituer à l'homme qu'il raconte, et que le biographe ne fait ressemblant qu'à la condition de donner tout l'homme, même avec les lacunes et les intermittences de perception et de clairvoyance qu'il y a dans tout être humain, quelque doué qu'il soit.

grande Exposition de 1855, et, se laissant aller à témoigner son mépris pour les modernes, en même temps que son admiration pour les anciens, il disait :

— « C'est du barbouillage de paravent... Ça tient du torche-c... et du papier de tenture... Puis là-dessus, les gens qui viennent parler au bourgeois du supcrnaturalisme de ça... Nous sommes vraiment dans le Bas-Empire du verbe , dans le pataugement de la parole. "

Il disait, à propos du progrès amené par les découvertes de la science moderne :

— «A quoi sert la vapeur, le chemin de fer à l'homme , si vous avez décuplé chez lui le besoin de la vitesse? »

Il disait de la philanthropie :

— « La philanthropie, qu'est-ce? On aime un homme, on aime des hommes, — aime-t-on l'homme? — Qu'est-ce que l'homme, considéré comme le sujet d'une affection? »

Il disait des femmes :

— « Voyez comme elles sont faites. — Pas de pensée, — le crâne étroit, — mais le sein sur le cœur, et toute cette chair sur les sens. — On voit que cet être est arrangé pour être pris avec les mains. — Elle ne pense pas, elle rêve; — elle ne parle pas, elle chante

Il disait de la prestidigitation :

— « Un art charmant, qui apprend inutilement ce que vaut le sens commun et ce que pèse l'évidence. »

Et combien d'autres idées perdues, oubliées, restées incomplètes et mal formulées dans notre mémoire, et dont nous sommes heureux de retrouver deux ou trois sur ses livres et ses journaux, dans leur rédaction absolue!

Les voici :

— « A toute époque, les grandes et belles idées sont le fruit de la minorité. Les préjugés sont les idées de tous; toutes les vérités naissent isolément et sont toujours des paradoxes.

— » Ce qu'on appelle un savant est celui qui sait mieux qu'un autre combien on ignore, et qui, se haussant avec effort des bas-fonds de notre ignorance, a pu apercevoir, au-dessus des plus simples questions , ce qui borne les choses autour de nous : les vastes et désespérants horizons de l'inconnu.

— » L humanité, un amas de choses sales et gluantes, de liquides puants, suspendus à un échalas dans un sac de peau trouée; — au point de vue analytique, une complication d'agencements mécaniques qui se passent entre des engins solides et des fluides imparfaits, dans laquelle

rhydrostatiqiie, mêlée à la dynamique, perdent leiii' latin. »

Nous regardant comme des exécuteurs testamentaires chargés de publier fidèlement ce qui était la pensée du philosophe, nous devons déclarer que Gavarni était anti-catholique, athée et matérialiste. Il n'en faisait pas profession, mais ne s'en cachait pas non plus. Dans le catholicisme, que son scepticisme carré rejetait absolument, l'homme était choqué et blessé presque personnellement par deux choses qui revenaient souvent dans sa conversation : c'était le Paradis, ou la prime donnée à une bonne action. Il disait : « Je fais le bien parce qu'il y a un grand seigneur qui me paye cela, et ce grand seigneur est le plaisir de bien faire. » L'autre chose qui lui faisait horreur, c'était le pardon accordé au plus grand criminel pour quelques secondes de repentir. Il trouvait abominable le baiser donné par le prêtre sur l'échafaud au parricide, condamné par la justice humaine, et, en même temps, lavé, excusé, gracié là-haut. Du reste, il n'était pas plus porté pour Luther ou pour tout autre faiseur ou défaiseur de religion, qu'il appelait des escompteurs de ciel. Dieu était pour lui une création de l'en-

366 GAVARINr.

fance du monde, une invention très-mal faite. Il disait que chaque jour mangeait du Dieu, que déjà le tonnerre de Jupiter avait été mis en bouteille de Leyde, et qu'enfin à toute nouvelle découverte, le grand Être perdait sur la terre de son importance et de son prestige, répétant que il plus la Science engraisse, plus l'idée de Dieu maigrit». Quant à l'existence de l'âme, il n'y avait aucune confiance. Un jour, dans un dîner, quelqu'un , à propos d'une discussion sur les esprits et les apparitions de Home, s'étant tourné vers Gavarni, en jetant à la table : « Tous, ici, nous croyons à l'âme, n'est-ce pas, messieurs?... » Gavarni répondit , de la voix douce avec laquelle il avait l'habitude d'affirmer ses convictions : « Pour moi, je n'y crois pas pour deux sous... » La fin humaine lui semblait une dissolution de la matière corporelle. Sa seule foi était la croyance au néant- et la mort, la Mort, il l'appelait, il la résumait dans cette grande formule de savant : la fin de i effet c/iiniique.

« Et comment vont vos affaires? disions-nous un jour à Gavarni.

— Mes enfants, mais je n'en sais rien; j'ai toujours une intégrale au travers du corps. »

Ce fut sa réponse, <;. , après avoir jeté rpielqucs chiffres sur une feuille de papier à ci^jarettes, il reprit : « Quand les femmes vont quelque part, elles apportent des machines pour travailler, faire un bout de tapisserie, du crochet, etc. Eh bien, moi, j'ai inventé une petite mécanique pour trouver des intégrales, que je porte toujours avec moi; c'est très-commode : je me promène, je sors de chez vous... crac! je trouve une intégrale... et c'est une jolie chose, — fit-il, moitié sérieux, moitié souriant, — qu'un homme qui a une jolie collection d'intégrales... On ne sait pas : ça peut se vendre très-cher... après sa mort... » Et il nous «racontait qu'autrefois, dans les circonstances les plus embêtantes de sa vie, dans le mal de mer, par exemple, couché et inerte sur un paquet de cordes (1), ou bien, parmi ces stations sur le chemin de Clichy, dans l'attente à une table de mauvais café, pendant que le garde du commerce montait demander un délai à un créancier, il se donnait une espèce d'oubli de l'ennui du moment par un entier attachement de sa pensée à des problèmes mathématiques...

« Ah ! voyez-vous , la recherche , c'est une fière

(1) Nous trouvons, en effet, sur un calepin d'Angleterre avec cette note : (En mer, la veille , le 7, pendant le mal de mer.) Un travail sur la déformation de deux sphères, l'une dans l'autre, par les rayons.

368 GAVARINl.

nionomanie!... Maintenant, quand je ferai une lithographie de phis ou de moins , ça ne fera pas grand'chose , n'est-ce pas?... au lieu que s'il y avait le théorème Gavarni... Hein? ce serait gentil... » C'est ainsi que la passion à laquelle il avait goûte dès l'enfance, par son éducation professionnelle et son étude des choses de la mécanique, cette passion qui avait toujours eu un peu du temps et de la pensée de l'homme fait, et qui, sous le ciel des brouillards de l'Angleterre , dans l'inclémence de son sort là-bas, était devenue peut-être comme sa nouvelle manière d'oubli, l'opium de ses tristesses dans Rose-Marj-Lane, « la Mathématique », comme il l'appelait, repoussée, écartée de lui par le travail forcé et à heure fixe du journal Paris, le reprenait tous les jours davantage, empiétant, comme une maîtresse jalouse et toujours plus envahissante, plus impérieuse, sur l'art de l'artiste.

Nous sommes tout à fait incompétents pour donner un jugement sur ce que la conversation de Gavarni dévoilait de ses recherches et de ses travaux, incapables d'en pouvoir apprécier la valeur ouïe rien. Mais, nous devons l'avouer, quand

il parlait de sa chère « Mathématique " , de la musique des nombres, ainsi qu'il l'avait baptisée, il séduisait des ignorants comme nous par la couleur, la poésie , l'élévation de ses formules et de ses hypothèses. C'étaient, si vous le voulez, des variations brillantes sur la science, des fantaisies dans le domaine des abstractions, des divagations mathématiques, avec lesquelles il vous dupait peut-être; mais l'on restait charmé par l'originalité du (lire. Du reste , nous ne pouvons mieux faire pour mettre le lecteur à même d'en juger, que de lui donner cette page d'un de ses journaux :

« L'Infini! — ah! — enfant qui veut jeter une pierre au ciel, vois retomber la pierre... c'est une leçon de la réalité !

» Les plus longues de vos lignes droites réelles ne sont que des petits arcs du méridien. — Toujours ! eh ! pauvre homme ! Combien de jours saurais-tu marcher avec tes pieds sur un plan? — tu réponds : Au moins si ma vie est attachée à la sphéricité de la terre, c'est par un rayon: ligne droite , — abstraction , pauvre homme ! tu oublies le mouvement du centre et que la pesanteur de ton être est elle-même une humble courbe, assez compliquée. — L'homme, avec sa vue courte, ne sait pas même voir en ligne droite, — à preuve : le soleil. Il a juré pendant longtemps

370 GAVAR>'I.

que le soleil tournait; — maintenant, sur la foi d'un grand homme , qu'il avait emprisonné pour crime de lèse-mouvement de soleil, il avoue que ce soleil est un globe immuable. — Est-ce que les lapins de la basse-cour ont jamais osé penser que la boule d'or fichée au toit de la maison de campagne pouvait remuer le moins du monde?

» Oui, mais la géométrie vient vous dire : ]Mais vos cercles ont des diamètres et des rayons! (faut de la géométrie, pas trop n'en faut).

') — Oui, des rayons, au moins imaginaires. — Comment! la mesure! une mesure est un chiffre et non une chose. — Une distance de cent toises ne prouve pas une ligne droite réelle de cent toises. — La ligne droite est définie : le plus court chemin d'un point à un autre ; qu'est-ce que le plus court chemin d'un point à un autre? — tout simplement Varc du plus grand rayon possible passant par ces deux points, — et voici toute une géométrie possible sans lignes droites, et la géométrie n'a jamais su la définir autrement ni la mieux définir. — La ligne droite n'est qu'une abstraction utile aux spéculations géométriques, et de ce que la ligne droite peut entrer comme élément dans des calculs dont la solution touche à une réalité, il ne s'ensuit pas que la ligne droite soit une réalité, — pas plus que n, pas plus que les quantités incommensurables.

" Peut-être est-il une loi dans la nature des choses vivantes et réelles de ce monde qui attache toute force, tout mouvement à la nature des courbes, — et des courbes fermées. — L'idée d'une semblable loi suffît à l'explication de l'infini, c'est-à-dire à l'explication cVune continuité infinie des espaces réels ; — il importe peu alors que , dans des réalités circulaires ou sphériques , des sécantes imaginaires fussent aventurées par la pensée au delà des circonférences et des surfaces.

» Réalisons, autant que possible, cette pensée de l'infini de dimension, dimension de quoi? — du monde réel, — comme solide, — dimension en longueur, largeur et profondeur? — S agit-il de mesurer l'univers ou de le parcourir? — S'il s'agit de le mesurer, il importe peu que les dimensions aient des bornes; — les mesures, les longueurs, les chiffres n'étant que des abstractions, n'étant rien, il n'est pas question de s'embarrasser de ce qui peut être au delà de rien. — S'il s'agit d'une spéculation réelle, c'est-à-dire du voyage d'un atome ou d'une agglomération d'atomes , sous forme de pierre , par exemple , de moucheron ou d'homme, dans les espaces du monde? — Qu'importe encore ce qui pourrait être au delà de la possibiUté du voyage , au delà de la possibilité de l'appréciation réelle? — Ce

qui est au delà de l'orl^itc de la terre n'existe pas pour la terre ; — il en est de même pour le soleil, si le soleil a une orl^ite. — I/homme peut parcourir indéfiniment la terre, sphère bornée, mais surface infinie. — Tout cercle est infini. Le solide infini, qui est l'univers, est une sphère qui a pour rayon sa réalité, — une sphère dont le rayon résume d'une façon quelconque la somme ou la combinaison de toutes les possibilités du mouvement et de la durée combinés. — Comment? Cherchez. — Solide qui peut ainsi, tout en offrant des espaces infinis au parcours des êtres ^ être lui-même parfaitement fini et borné pour le calcul.

" On a dit : L'univers est une sphère dont le centre est partout et la surface nulle part. — Le centre est partout où l'être est possible, partout sur la voie des êtres , mais des êtres qui ne peuvent peut-être pas suivre le rayon, mais cheminer par des sphères dont le rayon est le diamètre. — Comment la loi du mouvement est-elle attachée aux surfaces de ces sphères? Cherche!

» Qu'est-ce que la ligne droite? — une ligne finie. — Pourquoi? parce qu'elle est bornée par deux points. — Fermez la ligne droite en la courbant sur elle-même, confondez les deux points, c'est la circonférence du cercle, — ligne bornée par un point, — infinité de longueur.

L'HOMME ET L'OEUVRE. 37:i

>» Nous voici au cercle , surface bornée par une infinité de points. Courbez les diamètres en circonférences de cercles et confondez tous les points de la première circonférence en un seul, — vous avez la surface de la sphère, — surface bornée par un point, — infinité de longueur et de largeur. "

Il ne faudrait pas cependant juger Gavarui d'après ces improvisations de la parole ou du journal intime, et ne voir en lui qu'un rêveur à rêverie creuse, « un métaphysicien mathématique ", comme l'appelait l'Anglais. Ces accès de lyrisme et de paradoxes scientifiques , comme on pourrait les appeler, ne sont pas tout son bagage scientifique : le grand chercheur avait mené à leur fin de sérieux travaux, qui, si la mort n'eût été si soudaine et si imprévue, allaient être publiés sous ce titre : Cahiers de recherches.

1° Théorie du travail des forces tournant sur leur point d application, aux corps d ailleurs libres dans l'espace;

2° Propriétés du segment, ou Trigonométrie mixtiligne, — comprenant le calcul intégral et le différentiel, expliqués sans le secours de l'algèbre, et en géométrie générale, c'est-à-dire en

admettant comme quelconque la fonction qui régit les variables;

3" Le Tour optique. — Instrument à l'aide duquel les corps en mouvement sont visibles, quelles que soient leurs vitesses ;

4° Le Tricjonomètre. — Discussion d'un solide tel que ses ordonnées sont la mesure des périmètres de tous les triangles imaginables , inscrits dans un cercle donné ;

5° Microscope géométrique. — Recherche sur la nature et la réalité des quantités dites infiniment petites ;

6° Le Quartant. — Nouvel engin simple en mécanique ;

7" Parallélipipède liquide. — Paradoxe hydrostatique ;

8° De la transmission des quantités du mouvement entre les inasses supposées absolument dures et rigides. — Aperçu d'une loi nouvelle au point de vue de laquelle le choc, tel qu'il est discuté, peut être considéré comme le résultat ordinaire mais non nécessaire de la rencontre des corps.

Et ces travaux ont dès maintenant pour eux la recommandation et l'autorité que leur a données la communication faite par M, Bertrand, au nom de Gavarni, à l'Académie des sciences, et son insertion au Bulletin^ établissant la parfaite et

approfondie connaissance que l'artiste possédait des choses mathématiques.

Espérons que le temps est proche où un mathématicien étudiera ces travaux, étudiera tout le papier que Gavarni laisse couvert d'intégrales, et que la vérité sera faite un jour sur la valeur du savant.

CXVÏI

De l'inventeur, il est difficile d'estimer les découvertes encore enfouies dans ses papiers, et sur lesquelles il n'y a jamais eu qu'un faux ébruitement. On a cherché à le ridiculiser, en lui prêtant de prétendus travaux sur la direction des ballons. Jamais il ne s'est occupé des ballons, qu'il regardait simplement comme une idée ingénieuse mais sans avenir. Il avait étudié pendant cinq ans, disait-il, ce qui était bien différent, la locomotion dans l'espace sans tenir compte du milieu, la locomotion dans l'espace par le renversement d'une loi de Newton : la réaction est égale et contraire à l'action. Même il lui arrivait de dire un jour devant nous, qu'il considérait si bien le ballon comme un obstacle , qu'il ne voyait pas d'autre moyen de l'utiliser que de séparer, si cela n'était pas impossible , la nacelle par une corde d'autant de lieues qu'il fau-

cirait pour que, le ballon restant relativement immobile, et la terre tournant, la nacelle attendît l'endroit où elle voulait descendre; à peu près, ajoutait-il en riant, comme un ivrogne qui attend que sa maison passe devant lui. Plusieurs fois, il nous a parlé d'un moyen qu'il cberchait pour, sans arrêter un train lancé k toute vitesse, débarquer des voyageurs et prendre du charbon.

En 1854, au moment du siège de Sébastopol, il affirmait avoir trouvé un canon inenclouable, un tube qu'on chargerait avec deux boulets rames. Il était très-souvent question, dans sa conversation, d'une nouvelle notation de la musique; et bien avant la publicité des journaux, nous l'avions plusieurs fois trouvé s'occupant d'un appareil destiné à mesurer les battements du cœur, une invention qui devait beaucoup ressembler à l'instrument de la science connue maintenant sous le nom de cardiagraphie. Il croyait, et ici, nous redoutons une langue un peu trop imagée, et qui fit souvent douter de ce qu'il pouvait y avoir de réel dans ses découvertes , il croyait avoir découvert une force motrice qui pourrait se débiter un jour chez les épiciers.

Au fond, dans le cours de ses recherches, ce n'était que par hasard qu'il s'arrêtait quelque temps à quelque chose qui fût d'une utilité humaine. Il se détournait de toute application pra-

tique, pour s'enfoncer dans la mntliématique toute pure et tout idc'ale. Et, en juilK^t 1855, à la sortie de l'Exposition universelle, il nous disait : — « C'est très-beau, l'exposition des machines, mais cela ne m'intéresse pas, les mécaniques ne sont pas ma chose; je cherche la loi des mécaniques. »

Dans ces années (1855-1858), l'atelier de Gavaini était une mansarde, un petit refuge, sous le toit de sa maison, dont il avait abandonné les grandes pièces froides du rez-de-chaussée , presque toujours fermées. Une seule fenêtre éclairait la pièce. Une cheminée en marbre noir, sur laquelle était une pendule dans une boîte en acajou, restait l'hiver sans feu; un poêle de fonte chauffait la pièce. Aux murs, sur le papier à fleurettes vertes , étaient fixés des plans imprimés ou décalqués du Palais-Royal pour un projet de remaniement et d'embellissement de ce palais qui l'occupa longtemps ; aux murs encore, des équerres, un thermomètre doré, reste de son opulence de la rue Saint-Georges, et une palette chargée de tons de gouache pareils à un bouquet de Diaz. De chaque côté de la porte, une bibliothèque en acajou, surmontée d'étagères aux ravons remplis

d'ouvrages de mathématiques et délivres brochés d'amis. Des cartons, des paquets de lithographies, des piles de livres dans un désordre apparent, mais rangés pour lui, couvraient une table et un bureau sur lesquels, à portée de sa main, se trouvaient ses cahiers de mathématiques, un presse-papier fait avec le crâne de son chien Trilby, et son cachet portant en espagnol la devise fataliste : Ce qui doit arriver ne peut manquer.

La petite pièce était pleine de choses : il y avait encore, dans le fond, sous un lit de journaux, Figaro, Illustration , Univers, le petit divan en velours vert de son joli atelier du jardin, et un pupitre ïronchin, sur lequel était fiché avec des punaises, pour être sous ses regards, le plan de son jardin et de sa maison. C'est là que Gavarni vécut ses années les plus casanières et les plus occupées de rêves et de projets; c'est là que nous trouvions l'artiste assis et à l'œuvre, au jour de la fenêtre, dans son grand fauteuil, avec sa longue redingote, son pantalon de molleton à pieds, un foulard lâche autour du cou, penché sur le chevalet, entre le panier brodé, souvenir de sa mère , et le petit guéridon chargé des grattoirs et des crayons de la lithographie, des tubes et des pinceaux de l'aquarelle.

Intérieur de dur labeur, où riaient parfois, un jeudi, aux yeux du père, les deux têtes des en-

fants réunis, son Jean et son Pierre : l'aîné, rose, les yenx l)lens , avec un petit rire finaud ; le jeune, Pierre, avec la lumière de ses yeux de femme, et ses cils si longs, et ses cheveux qui étaient blonds alors.

Mais que de fois aussi nous le trouvions là, seul, absorbé, abîmé dans le travail et la pensée, le poêle de fonte éteint, le dîner oublié avec l'heure. Nous nous rappelons ce soir où, à près de neuf heures , comme nous nous hasardions à lui dire timidement que nous commencions à mourir de froid et de faim , il nous regarda , puis nous dit : — « Voyez-vous, c'est excellent pour travailler d'avoir froid aux pieds et d'avoir faim. C'est tout le sang à la tête... un commencement de congestion. Et le génie... INIais, mes petits, allons d'abord dîner... et à la cuisine, où nous aurons plus chaud... »

L'année 1857 (1) débutait par un de ces coups de colUer pareils à celui que Gavarni avait déjà

(1) A la date de 1854, avait paru l'artistique album dans lequel Gavarni présentait au public le remarquable talent musical de sa femme : Illustrations des Mélodies de Madame Jeanne Gavarni. Premier dizain. Paris, chez Martinet, imp. Lemercier.

donné l'année du journal Paris. Le 8 avril, il avait exécuté, depuis le 1" janvier, quatre-vingtseize planches : une planche par jour, sauf deux jours. Et cela, en dehors de quelques aquarelles et de tentatives malheureuses d'eaux-fortes. Il s'était déjà plusieurs fois essayé à ce vif et spirituel moyen de reproduction, mais moins souvent à l'eau-forte pure qu'au vernis mou, dont il avait, en Angleterre, appris les procédés de Marvy. Dans le mois de décembre de l'année précédente, il s'était épris d'un vrai goût pour la pure eau-forte, et il avait commencé une série de petits portraits en pied d'Illustrations contemporaines. Nous avons encore sous les yeux un Balzac qui, sur le cuivre , était un chef-d'œuvre de finesse , d'esprit. Malheureusement, l'artiste qu'il avait chargé de les faire mordre, malgré sa science, son expérience et son habileté, rata la morsure; les planches furent à peu près perdues. Gavarni n'eut pas le courage de les reprendre, et, dégoûté de la cuisine et de la chimie de la chose, il renonçait définitivement à l'eau-forte, à ce genre pour lequel semblait né l'artiste qui faisait ces dessins à la plume , d'une plume si légère et si volante , si pittoresquement griffonnante, et qui un jour, avec un cure-dent, traçait cette tête ressentie et colorée, gravée par l'un de nous.

Des journées toutes remplies et toutes occupées

jusqu'à la nuit, et des soirées toutes renfermées et consacrées à la chère garde de son bien-aimé fils Jean, des soirées passées à lui faire patiemment réciter ses leçons d'anglais, à suivre, pardessus un livre qu'il ne lisait pas, les jeux et les moindres mouvements de l'enfant, à jouir du bonheur calme de sa physionomie, à le couver de longues heures des yeux de sa tendresse : car sa paternité ressemblait à une passion amoureuse... Un jour, il nous avait dit :

— « Vous savez, je dîne à la cloche... j'ai une pension chez moi... »

Pour ne pas être séparé de son enfant, pour l'avoir toujours près de lui, au lieu de l'envoyer à la pension, il avait pris l'original parti de faire venir la pension chez lui, et le vieux père du petit avec sa barbe grise dînait là, parmi les jeunes têtes des pensionnaires, en buvant comme eux dans la timbale d'argent du collège. Cette attache de Gavarni à son fils commençait à amener une retraite plus entière et plus austère de sa vie, ne tenant plus au monde que par un dîner de fondation où il se rencontrait, une fois par hasard, avec le vieil et toujours jeune Isabey, Labroue le bronzier, Duvelleroy l'éventailliste.

A cette heure de sa vie , un immense malheur, inattendu et soudain, accablait Gavarni. Jean, son fils adoré, lui était un jour ramené, de la cour du jardin où il jouait avec les petits de la pension, saignant d'une hémorrhagie que le médecin, appelé aussitôt, eut grand'peine à arrêter. Était-ce un coup, une chute ou une révolution intérieure dans cette organisation du petit être paresseux et apathique, au cerveau endormi et un peu lent? Cela demeura un mystère. L'hémorrhagie revint, s'arrêta, puis l'enfant fut pris d'une fièvre muqueuse qui le mit dans le lit d'où il ne devait plus se relever, et où nous le voyons encore : un grand lit contre la fenêtre ouverte , par laquelle il pouAait voir en bas jouer ses camarades, — c'était juin et ses chaleurs, — une petite caisse de cerises sur sa couverture , ses grands yeux, encore agrandis et bleuis par la fièvre, ces pauvres yeux d'enfant malade qui vous reconnaissent, vous parlent, vous sourient comme deux petits martyrs, — la face d'une pâleur verte, — l'air d'un beau petit pâtre des Marais-Pontins qui va mourir... A son chevet, la mère, belle comme une mère romaine, la figure jaune de veilles...

Quelques jours après la mort de son enfant, nous revîmes le père. Nous le trouvâmes frappé en ])lein cœur, découragé de faire et de continuer à être.

— « C'était ma seule raison d'être... M. Andral l'avait vu la veille et n'avait vu rien d'alarmant... Le matin, à un moment, il fixa ses yeux sur les miens, sans me voir, sans doute, mais avec des yeux grands comme je n'en ai jamais vu. .. la pupille était comme ça... " Et il nous en montra la mesure sur l'ongle de son pouce.

" Je lui pris la main; elle commençait à être froide... L'expression de ses yeux était comme un grand étonnement... La main devint froide... C'était fini... J'ai voulu user ma douleur... Je ne suis pas sorti d'ici... je n'aurais jamais pu y rentrer. »

Après un silence :

— '( Ça ne fait rien; c'est bête... je n'ai presque plus d'orgueil... j'ai eu beaucoup d'orgueil... et je n'ai plus du tout de vanité... Pour cet enfant... c'était une manie, une toquade! ... j'avais toujours peur... Quand je revenais, en descendant de gondole , mes yeux se portaient aux fenêtres de suite... je croyais toujours voir un accident, un attroupement, je ne sais quoi..., c'était une toquade!... Ah! maintenant, ça a un bon côté : on peut crier, la maison peut brûler; j'ai un : Qu'est-

ce que ca nie fait!... qui est sublime... Je peux même me casser le cou... "

Et sa parole s'arrêta. Nous faisons un tour dans le jardin.

— « Dites donc, Gavarni, c'est bien nu, là, entre les arbres?

— «Ah! çà?... maintenant, qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? C'était le jeu de ballon de mon enfant... "

Il nous avait dit , avant de descendre : — « Vous pensez bien, il faut que la pension s'en aille, à présent... J'ai dit à cet homme que s'il voulait partir avant quinze jours, il n'y avait pas d'argent à me donner. »

Nous dînions quelques mois après cette perte avec Gavarni, et nous étions frappés d'un singulier phénomène cérébral. Nous remarquions que sous le coup qui avait frappé Gavarni, sous l'immense chagrin qui pesait sur lui et qu'il ne pouvait secouer, sa pensée toujours très-élevée, quelquefois subtile, mais presque jamais nuageuse, se perdait maintenant dans de l'ambiguïté , de l'alambiquage, presque de l'ergotage et de la scholastique de moyen âge. Elle vous fatiguait à la suivre dans l'insaisissable d'un raisonnement

pointu et d'une discussion qui sombrait dans du creux, du vague, du faux, du captieux, dans quelque chose qu'on aurait pu appeler le mysticisme du sophisme. Le fil de ses idées et de ses paradoxes était d'une ténuité telle, qu'on craignait à tout moment de le voir casser.

Nous nous rappelons encore à ce dîner, une improvisation de Gavarni sur le catholicisme mélangé de la personne de M. Veuillot, qui fut bien la thèse la plus étrange et la plus entortillée que nous ayons jamais entendue. Ne croyez pas que M. Veuillot fut maltraité : le philosophe matérialiste qu'était Gavarni avait la plus grande admiration, presque du fanatisme, pour l'auteur du livre des Libres Penseurs. Il se réjouissait de ses épithètes, de ces coups de massue du chrétien satirique donnés dans une phrase écrasante. Car nous n'avons jamais vu un homme rendu plus complètement et plus pleinement heureux que Gavarni par une chose littéraire, une expression, un tour de phrase, une trouvaille de style. Il en parlait, la répétait, la tournait et la retournait dans sa tète, lui souriant. Un joli mot était-il lancé à dîner, on pouvait dire qu'il en dînait !

Et dans ce moment sévère et affligé de sa vie, les articles de V Univers, en le passionnant, le sortaient seuls de son abattement, de son apathie, de son découragement de tout.,

Les mathématiques et son jardin, — voilà alors ses deux uniques distractions. Son jardin, il le change, le retourne en tout sens, le plante, le replante, le bâtit, le rebâtit, l'accidente, élève des ponts, creuse des ravins, fait des rampes, des bassins, des escaliers de pierre, des places maçonnées pour le hamac , érige une table monumentale pour un dîner en plein air, construit de vraies chambres au l^out d'une terrasse pour être le logis de ses deux chiens, Bastan et Montagne. Il soutient d'un mur de fortification le chemin pour aller à sa basse-cour future, et à la remise qui abritera, une fois revenue du Limousin, sa calèche de voyage.

Toujours, dans ce jardin, des ouvriers, des terrassiers, des maçons, des jardiniers, exécutant de nouveaux tracés, de nouveaux plans, des percées , les changements imprévus et les variations de son goût qui lui faisaient dire avec une douce ironie souriante, après un remaniement : « Eh bien , c'est presque aussi bien qu'avant » ; — malgré cela ne s'arrêtaut jamais , continuant à bouleverser le terrain, les massifs.

Il fallait entendre sur cette manie les désolations de son camarade, la Grande, chargée de la

bourse et du budget du ménage, se plaignant de ce qu'il eût toujours et gardât deux, trois, quatre ouvriers, à cinq francs la journée chacun, dans ce jardin où il n'y avait plus rien à faire; disant que c'était sa ruine, — et que ce n'était plus que pour cela maintenant qu'il travaillait. Gavarni était resté l'homme des premiers jours de son mariage, où avant invité du monde à dîner, la maîtresse de maison, fort embarrassée pour l'achat des provisions, voyait arriver pour quatre mille francs de tuyaux de plomb.

Enfin, le jardin était presque entièrement terminé et réalisé à son gré, — avec sa verdure brillante, ses espèces rares, ses arbres verts, ses variétés de houx, ses arbustes brillants, ses haies de rosiers libres et rendus à la sauvagerie, cette belle pierre blanche enguirlandée et mangée de lierre vivace, apparaissant à travers la fouillée comme des fragments d'architecture d'un jardin d'Italie. — Un jour, dans ce vallon, dans cette espèce de petite Provence toute verte, où menait une arcade de lierre soutenant une terrasse de cyprès, Gavarni, assis, avait laissé aller sa pensée à un arrangement intérieur de sa maison , à des bronzes, à une treille qui garnirait les murs de la salle à manger. Et un moment son imagination sautant le mur en face de lui, il nous parlait d'une des grandes envies de sa vie, du désir qu'il avait

d'allonfjer sa propriété jusqu'à la Seine, d'acquérir riuinicnse champ possédé par un paysan millionnaire qui allait se promener en charrette le dimanche au bois de Boulogne, secoué sur sa chaise de paille; quand, après un long regard qui embrassa son jardin, il laissa tout à coup échapper :

« Eh bien! mes lapins, c'est fait, voilà, c'est fait... Et moi j'ai le dégoût et le détachement des choses faites... Il y a des gens qui font pour finir... Moi, c'est pour que ce soit fait... Je ne fais une chose qu'à cause de ses difficultés et parce qu'il est difficile de la faire... Je suis un réalisateur... Il existe des gens qui peignent les paysages; moi, je m'amuse à faire des paysages en relief. Moi, quand c'est fait, l'intérêt est fini... J'admire beaucoup la manie de cet homme qui achetait de grands morceaux de bois, puis faisait abattre beaucoup d'arbres, pour faire des points de vue... puis le point de vue fait, s'en allait. »

Et le lendemain, le jardin fini, Gavarni le reprenait et le rechangeait encore.

Oui, le jardin de Gavarni fut sa ruine, mais il fut aussi son bonheur. Il ne faut pas demander à de grands artistes comme lui le bon sens bourgeois de la vie : laissons-leur au moins le droit d'un coin de folie, qui est le signe et la marque de tout génie.

Gavarni jetait aux étalages des livres d'étrennes pour le premier jour de l'an 1859, D'après nature, — quatre dizains qui ne tournent plus , ainsi que ses premières séries, autour d'une classe, mais encadrent une idée, et où il y a des modèles de grâce moderne comme la lithographie qui a pour légende :

— Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup dansé.

Ces quarante planches étaient comme les adieux superbes de son OEuvre au public.

Mais sur le Gavarni de ce temps, sur l'homme et son esprit en l'année 1859, donnons ici quelques notes prises au courant de l'impression de la plume, et sur le moment : rien ne vaudra cela pour le peindre et le faire vivre devant le lecteur.

Vendredi 28 janvier 1859. — Gavarni tombe chez nous à la fin du dîner; il n'a pas faim, il vient de déjeuner : il est sept heures. C'est bien lui, un esprit qui ne prend plus aucune jouissance par la guenille matérielle, qui n'a de chatouille-

ment intime en ce moment , de récréation de son terrible labeur, que quand il a la conversation d'un de ces gens qu'il appelle les riches, les hommes pleins de faits, comme Guys, Aussandon, etc., les hommes dont la conversation lui apprend quelque chose. — Ne dîne-t-il pas dans ce moment-ci à la Poissonnerie anglaise, absolument parce que le maître du restaurant lui révèle les différents trucs avec lesquels les filous volent dans les cafés !

Il nous dit que la géométrie devrait être la forme des choses dans l'espace; il nous parle des choses qui, n'ayant que deux qualités comme la fièvre et la musique, l'intensité et le temps, marqués par un bâton montant et descendant sur un plan fixe, devraient écrire leur forme. Il est fatigué, il a couru tous ces temps-ci, il a vu tous les banquiers : Rothschild, Solar, etc., à propos d'un emprunt de 50,000 francs qu'il voudrait faire sur sa maison du Point-du-Jour. 11 a trouvé dans les banquiers, des banquiers... Ce qui lui est le plus pénible, c'est que le Crédit foncier, auquel il s'était adressé en dernier ressort, l'a dérangé un mois. Pas une amertume; rien que le regret d'avoir été tiré de son travail ordinaire. Nous le reconduisons à la gondole, rue du Bouloi.

En passant rue Montesquieu, devant un magasin de confection :

— « Tiens, je vas m'acheter un pantalon... » On monte.

— « Un pantalon chaud et foncé... " On lui prend mesure.

— « Je n'y entends rien, mais du tout... Il m'ira, vous croyez?... Combien?

— Vingt-six francs. »

Il paye et emporte sous son bras le pantalon.

Nous entrons dans le petit café borgne de la voiture. Nous causons d'un projet pour lui, d'un grand ouvrage d'illustration sui' la Cour impériale. Il nous dit : « Oui, oui, j'y ai souvent pensé... » Puis il reprend qu'il était question ces jours-ci de refaire un costume de la garde, quelque chose dans le genre des horse-guards.

— « Il n'y avait que moi, et je ne leur aurais pas fait un costume d'opéra... Mais la paresse du corps m'envahit tout à fait, la paresse du corps, qui devient plus forte à mesure que ma pensée s'active...

— Monsieur Guillaume? »

A cet appel du garçon, Gavarni se lève et nous serre la main. M. Guillaume, c'est le nom sous lequel on le connaît à la gondole.

28 septembre 1859. — On sonne. C'est Gavarni, que nous n'avons pas vu depuis deux mois. Il vient perdre sa fin de journée avec nous. De tout ce temps, de ces deux mois, il n'a vu per-

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