‹ GavarniChapitre 2 sur 12 · C WAT.N I · texte numérisé non relu

C WAT.N I

fils lui .i\,iil ('•(<'• (loiim'- |»,ir Maric'-Moiiifjiic Tliii'-iiirl. |)liis jcimc (jiic lui (le \ iiijjl-six ans. Son priT, ce virillaid à h'Ir ('ncrfjiquc , c(' vieillard aign et ratatine de la petite litliorjiapliie (]n Jouinnl des (jciis (lu iikhhIc sous laquelle ou lit : (^uatri'-Dinrjl- (lix ans ; l'homuie aux yeux roux d'nu si[fnalement de passe-port (1818), se tronvait à Paris en 1789.

Dans les papiers de famille, nous le voyons, au 1" octobre 1789, nommé par lîailly à l'emploi d'une compa^T^nie non soldée de la fjardc nationale parisienne, la com[)a(jnie Chevi(jnv. Puis, avec le cours des choses et des catastrophes, l'habitant du boulevard Saint- Martin devient membre du comité révolutionnaire de la section de Bondy.

Le 9 thermidor arrive ; il est compromis, passe en jugement, est acquitté ; de nouveau arrêté lors des affaires de prairial, il envoie à la section de Bondy une adresse où il demande si cette qualité de membre de l'ancien comité révolutionnaire, qu'il n'a pas recherchée et dont il ne pouvait se désister sans courir le risque d'être incarcéré, sera auprès des citoyens un titre de réprobation.

« Ponr moi, ajoute-t-il, après avoir été tant de fois honoré de votre confiance , puisque depuis 1789 je n'ai cessé d'être employé dans vos comités ou gradé dans le bataillon, après n'avoir dû qu'à vous, au témoignage éclatant que vous avez rendu

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de mon patriotisme pm- et de ma probité exacte d'être sorti victorieux du tribunal révolutionnaire au mois de fructidor pour l'affaire du 9 thermidor dernier; après, dis-je, tant de marques réitérées d'intérêt et d'estime, n'ai-je pas encore lieu d'espérer que vous voudrez bien me comprendre dans l'honorable exception que vous avez déjà faite? »

Sa demande est appuyée et suivie de certificats à décharge d'un banquier chez lequel il avait mis les scellés , et de la veuve Custine née Sabran , dont il avait eu mission d'examiner les papiers par ordre du Comité de sûreté générale.

Sur sa réclamation et le vu de ces pièces , un arrêté du comité civil de la section de Bondy, signé Guyomartl , Courtois, etc., décide qu'il sera provisoirement mis en liberté sous sa surveillance, mais que néanmoins « ledit Chevallier restera désarmé jusqu'à ce qu'il en soit ordonné autrement. »

Enfin arrive un rapport de la commission des Neuf, fait à l'assemblée générale, le 10 messidor, lequel déclare « qu'il appert, d'après la levée des pièces et les informations les plus amples prises sur la conduite du citoyen Chevallier, l'un des membres de l'ex-comité révolutionnaire, qu'il n'a jamais cessé, même dans ses pénibles et désagréables fonctions, d'être un homme probe, humain, ami de la Révolution et des honnêtes gens, et qu'on n'a eu lieu à lui reprocher que d'être mem-

i^ CAVAIIM.

l)ir (If <•(• coniih'', de. » Ce ccilificat est sif^tK- j).ir (himikI, sc(i-('l;iic(' de I .isscnihlc-c {j(''ii('-ral(î, et riiii (lis mciiihics (le la commission des Neuf, qui ajoute <|ii<' <• «'st {jM'àee à lui qu'il n'a pas r\r victim<; (le la férocité des ennemis de l'ordre social.

Cette vie de l'ancien révolutionnaire, sur laquelle nous n'avons que ces frafpncuts de lumière et ces docimicnts incouq)lets, s'éteignit avec l'apais(Mnent des événeuKMits et rentra peu à peu dans l'effacement bourgeois de tant d'autres acteurs oubliés de 93, vétérans de la liberté, qu'il seudjle voir tisonnant, aux longs soirs d'hiver, la mémoire de leur passé, parmi les cendres éteintes et encore chaudes de leur foyer.

Gavarni nous disait, de son père lui racontant la Révolution, qu'il restait froid, impartial, avec une pointe de républicanisme , fort dégrisé des hommes et pas tout à fait des choses.

Son prénom de Guillaume, l'enfant de Sulpice Chevallier et de Marie Thiémet le devait à sou oncle, le frère de sa mère, le peintre et l'artiste dramatique Thiémet, l'imitateur, le farceur, le mystificateur, le grimacier populaire et fameux dans les chroniques de la fin du dix-huitième siècle, l'amuseur des « balladères » du Directoire qu'il égayait de sa Chasse au inonlin et de son Arracheur de dents. En nous montrant sa comique série gravée des Moines (journiands, le grand

triomphe de son oncle , Gavarni nous le peignait tel que sa mémoire d'enfant le lui faisait revoir dans son petit appartement du quai de la Ferraille en ses vieux jours, tout vêtu de peau do daim, avec une veste à mille poches, et goutteux à ce point qu'il ne pouvait aller d'un bout de la pièce à l'autre qu'en s'aidant des mains et s'accrochant à tous les meubles.

Il nous racontait qu'à son baptême, qui ne se ht qu'à ses trois ans , son parrain ventriloque dérida jusqu'au curé de Saint-Nicolas, en imitant les vagissements d'un filleul de six semaines.

Lorsqu'il remontait sa vie avec nous , dans le plus lointain de ses souvenirs, Gavarni se revoyait tout petit, si petit qu'on lui mettait une chaufferette sous les pieds pour qu'il fût au niveau de la table de travail, chez un architecte de la rue des Fossés-du-Temple, derrière toutes les sorties d'artistes des théâtres du boulevard.

L'architecte était un vieillard du nom de Dulillard, encore poudré à blanc. L'enfant n'y travaillait que jusqu'à midi, et encore avait-il la dis- Iraction de faire pour madame Dutillard, grande liseuse de romans , des courses pour lui chercher

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des livres , courses qu'il prolongeait en musant par tous les petits ])assa(}es et les ruelles eu escalier (pii Jesccndaient alors tlu boulevard à la rue des Fossés-du-Temple.

Le cabinet de lecture où il allait chercher le plus généralement des romans d'iVnne Radcliffe était situé dans la maison d'où devait partir, à bien des années de là, la machine infernale de Fieschi; et la bossue qui le tenait avait pour commis un certain garçon que Gavarni retrouva plus tard « Amour » aux Funambules, puis plus tard encore libraire et éditeur de plusieurs séries de ses dessins.

Quand M. Dutillard sortait avant cette heure de midi, et que madame Dutillard ne l'envoyait pas en course, s'il avait devant lui à copier les ordres de Vignole ou l'ennuyeux plan d'un quatrième étage, le gamin ouvrait un compas, — puis, 1 instrument ouvert, il le faisait tourner, se promettant à lui-même , si la pointe s'arrêtait du côté du boulevard, de se donner congé : il est vrai que si elle ne s'arrêtait pas de ce côté, il recommençait.

C'était, dans sa mémoire, tout ce qui lui était resté de lui-même et de son temps de dix à onze ans, avec un détail sur la précocité d'une volonté déjà formée. L'envie lui avait pris d'avoir le Dictionnaire des amusements matliématiciues.

Il se résolut à le copier : le dictionnaire avait hnit cents paj^es. Il ne copia, il est vrai, que le premier mot : « Abeille » ; pnis, changeant d'idées, il économisa pour l'acheter. — « Le beau, nous disait-il, — n'était pas de le copier... mais de l'entreprendre. »

Il dessinait déjà; mais sur le commencement de ses enfantins débuts, le souvenir de Gavarni était assez vague. Il eut une petite joie, peu de mois avant sa mort, à retrouver par hasard dans un carton un de ses plus anciens croquis, et qui portait au bas la naïve première légende de l'artiste : « Poure représenté une nymphe portant une corbeille de Jleurs. »

Nous pouvons heureusement suppléer à l'insuffisance de ses souvenirs avec une dizaine de lignes écrites sur une feuille volante retrouvée dans ses papiers :

« Tout petit garçon, on me faisait charbonner des yeux de profil : cela m'a bien ennuyé; j'en ai fait quatre sans y rien comprendre , et puis c'a été tout, et le maître est parti; j'ai fait trois cahiers de cavaliers, de brigands, de maisons avec de la fumée, de chevaliers Bayard, de petits

chiens et de petits garçons ffni tirent des cerfsvolants; après, j'ai fait des Cosaqnes, quand j'en ai vu. Plus tard, c'était la grille de la pension Butet, avec ses deux boulets (des boulets ramassés à la bataille de la barrière de CJiehy), et le ballon de M. Magest, et si de tout cela je n'avais fait des pétards ou des capucins , j'en ferais faire un beau livre doré sur tranche (1). »

Mais s'il n'eut pas ce talent d'enfant prodige que les légendes des biographes prêtent toujours aux peintres célèbres, son œil eut, très-jeune, l'instinct de voir et de garder intérieurement fixé, arrêté et ligné, le croquis des choses. Son vif et coloré souvenir nous peignait un soir, comme s'il retrouvait ses yeux de onze ans, les boulevards près de la Galiote, Bobèche et Galimafré; Galimafré avec ses petites moustaches noires, son marteau de machiniste à la ceinture, et les parades que tous deux jouaient en sortant de petites loges de chaque côté des tréteaux.

Un autre soir, il nous faisait revoir le 20 mars, comme si l'image s'en était empreinte et gravée dans son regard d'enfant : « Un beau soleil ,

(1) Nous trouvons sur un vieux calepin d'adresses un crayonnage donnant la valeur de ses dessins à l'âge de quinze ans : c'est un pauvre petit croquis d'une loge remplie de gens en habit noir, géométriquement dessinés; au-dessous est écrit : Odéou , Dimanche gras, 1819.

un beau temps un beau jour de printemps

beaucoup de marchandes de bouquets de violettes vendant leurs bouquets avec des rubans tricolores Beaucoup de marchands de coco Une

foule... Mon père me tenait par la main aux Tuileries, à côté d'un mameluk de la garde... A une fenêtre ouverte du pavillon de Flore, il montait par moments la tête d'un homme avec un grand front,

une mèche en accroche-cœur sur l'œil Quand

cette figure grandissait et arrivait devant la fenêtre, une frénésie de hourras La figure s'inclinait un peu, redescendait et disparaissait

C'était l'Empereur qui se promenait d'un bout du salon à l'autre, les mains derrière le dos »

De l'atelier Dutillard, nous ne savons par quelle force majeure ou par quel goût d'une carrière nouvelle le jeune homme de treize à quatorze ans passe à l'atelier d'instruments de précision de Jecker, où il fait œuvre de ses doigts et commence peut-être à entrevoir la mécanique mathématique, en se livrant au travail ouvrier des outils de la science. Un jour, bien longtemps après, se promenant avec un de ses plus anciens amis, M. Morère, Gavarni s'arrêtait à la devanture d'un

marchand de vieux fer, et y avisant un sextant, il le tourna et le retourna dans tous les sens, disant :

« Je n'en ai fait qu'un, je voudrais bien le retrouver. »

De l'atelier de Jecker, après avoir passé par la pension Butet de la rue de Clicliy, dont, avec son goût de garder tous les vieux papiers, il avait conservé des cahiers de calcul intégral portant la date de 1818, il entrait, vers les seize ou dix-sept ans, à l'école du Conservatoire, dans l'atelier de Leblanc, où il apprenait le dessin des machines (1) sous la direction de ce maître, le fondateur, comme il l'appelait, de cette science.

C'est vers ce temps qu'il commeîiça à chercher à gagner, avec de petits dessins, l'argent de ses menus plaisirs. Il fait des sépias qu'il s'en va vendre sur la place du Carrousel à une demoiselle Naudet(2), pauvre marchande de gravures. Elle parlait du jeune homme à Blaisot, faisait voir au doyen actuel des éditeurs d'art et des marchands de dessins , des croquis dans lesquels Blaisot dé-

(1) C'est sans doute dans ce temps que Gavarni dessina et {jrava plusieurs dessins de machines, dont quelques-uns font partie du Recueil de la Société (C encouragement.

(2) C'est chez mademoiselle ISaudet que parut, à la date de 1824, et portant la signature H. C, la première planche publiée sous le titre de Macédoine. Hippolvte est un nom de baptême d'emprunt sous lequel Chevalier a signé ses premières lithographies.

L'HOMME ET L'OEUVRE. Il

mêlait je ne sais quelle veine à la Callot, qu'il essayait de développer chez le débutant en lui montrant la Tentation de saint Antoine, et il lui commandait des planches de diableries.

La mode était alors à ce qu'on appelait de ce mot expressif : des dépliants, de longues bandes de papier pliées dans un cartonna^^fe. Le vrai début lit holographique de Gavarni fut donc un dépliant, dont peut-être n'existe-t-il plus, à l'heure qu'il est, que l'exemplaire de dépôt conservé à la Bibliothèque nationale. C'est un cartonnage de format à peu près in-octavo, de couleur lilas. Un de ses plats porte, sous un dragon fantastique, un montreur de lanterne magique ayant à ses pieds : Chez Blaisot, Alphonse Giroiix , Gide. Sur l'autre plat, au milieu d'un cadre formé de diablotins , de chevaux microscopiques , d'homuncules en chapeaux à la Bolivar et en pantalons à la Cosaque , un Pierrot multicolore élève en l'air un titre sur lequel on lit : Etrennes de 1825. Récréations diabolico -fantasmagoriques , par H. Chevallier.

Déplié, le petit album développe, dans sa criarde enluminure verte, jaune, rouge, de petits diablotins à toutes figures et de toutes couleurs , tourmentant des pendus grotesques; des diables qui font des farces à la Pigault-Lebrun , des diables qui pénètrent dans la chemise d'une femme, des

diables insectes, des diables papillons, des diables oiseaux, des diables qui joi\ent an diable avec une petite poupée de femme minuscule, des diables à queues et à seringues, des hommes comiques, des femmes comiques, des Parisiennes à gigots dont le vent relève la jupe, des charlatans, des danseurs de corde, des arlequins, des démons farceurs couvrant le papier dont les blancs sont crililés et tachetés d'un semis de bestioles, de moucherons, au milieu desquels rampent de petits serpents tordus comme des vers coupés ; et encore des fantaisies comme une tête qui passe au fond d'une culotte avec une pipe à la bouche. Une espèce de cauchemar polisson, scatologique et enfantin, appartenant au fantastique bête de la Restauration,— le début le moins prometteur d'un artiste ayant ses vingt ans.

Cependant les diables du jeune homme de Blaisot s'enlevaient. Mais ce petit succès ne donnait pas à l'auteur un gagne -pain assuré. L'indépendance déjà formée de son caractère n'ayant pu se plier à la roideur et au rigorisme du professeur Leblanc, il gagnait sa vie au jour le jour, chez xldam le père, à graver des traits à l'eau-forte. Il en élait là , lorsque , dans un moment d'anxiété d'avenir et de besoin d'un traitement fixe, il se décidait à accepter la proposition que lui faisait Adam, d'aller graver le

pont de Bordeaux; et il partait, aux appointements de douze cents francs par an, avec un ami de l'atelier, du nom de Clément.

Les deux voyageurs arrivaient à Bordeaux dans les premiers jours d'octobre 1824, et descendaient dans une maison de la rue Courbin. Le 1" novembre , ils commençaient leur travail , sous la direction de M. Deschamps. Désargentés à ce point que M. Deschamps était forcé de leur rembourser leur voyage , ils allaient de l'hôtel Marin à l'hôtel des Colonies, restaient un mois à l'hôtel Feuillant, faisant de leur misère bourse commune. Enfin, dans l'espoir de vivre plus économiquement, et sur la proposition d'une vieille femme qui venait en journée à l'hôtel des Colonies , ils se décidaient à prendre leur logement et leur nourriture dans un appartement meublé par cette femme , rue des Minimettes.

Voici la description de cet intérieur dans une lettre écrite par le jeune Chevallier à sa mère, en janvier 1825 : « J'occupe avec M. Clément un petit appartement garni , impasse des Minimettes , paroisse Saint- André , quartier très-retiré de Bordeaux et correspondant à peu près au Marais

de Paris. Ce petit appartement, situé sur un jardin, est composé de trois pièces, une chambre à coucher commune , un ateUer et une pièce qui sert de salie à man^jer et en même temps d'antichambre... La personne cliargée de notre entretien, de notre nourriture, est une femme d'un certain àqe (les mœurs avant tout), elle est aux petits soins poumons... Nous avons loué ce petit lojO^ement à raison de deux cents francs par an, tu vois que c'est bon marché, » etc.

A Bordeaux , le travail sec et ennuyeux de graver le pont , l'exil loin de Paris , de ses parents , de ses amitiés , de ses habitudes et de ses plaisirs, jetaient bientôt le jeune homme dans une mélancolie profonde, dont le tirait la distraction d'un roman , d'une rencontre de femme.

Un jour, un 11 juin , allant acheter des couleurs chez un marchand , sur le cours de l'Intendance ; anx étincelles d'un briquet battu par une femme, il aperçut, dans la boutique à côté, un gracieux profd, et, la lumière allumée, il reconnut un souvenir et un désir de son adolescence , de son temps de chez INI. Leblanc. C'était la jeune brune au châle rouge qu'il avait suivie depuis les boule-

vards jusqu'au faubourg Saint-Honoré, à la porte de la maison d'un potier d'étain , mais sans oser lui parler ; c'était cette même brune qu'il avait retrouvée un dimanche dans la salle de la Loterie royale de France, causant et riant avec une amie très-tachée de rousseur, et qui tirait d'une bonbonnière les quarante sous d'un numéro. Et quoique, sur cette impression, eussent passé six années, toutes sortes " de Rosalie, d'Athalie, de Virginie, d'Eugénie, de Léonie, de Nelly, de Nathalie, de Juhe , de Thérèse, d'Estelle, de Célina , de Sophie, de Jenny, d'Adèle, de Floride, de Manette, sans compter, par là-dessus , le jeu de billard, la danse, le punch et la pipe ", — celle qu'il nommait du beau nom d'Hcbé lui était restée au fond du cœur.

11 entra dans la boutique, qui était un cabinet de lecture, demanda un livre, et, s'asseyant cavalièrement à côté de la jeune personne , il l'intrigua avec le peu qu'il savait d'elle. Quelques jours après, une correspondance s'engageait entre la couverture et la première page, un peu collée au bord, d'un volume des Puritains cC Ecosse. Et tous les soirs, chassé doucement par Héloïse de la boutique à l'heure de la fermeture , il venait à l'amoureux une tentation de son métier. Il songeait à faire de ce moment un effet de clair-obscur : son Héloïse lui disant adieu, lumineuse derrière

le battant noir de la porte , avec sa robe blanche « (jarnie à la nci^je » , sa ceinture de couleur toute pleine Je plis gracieux, son petit pied dans un soulier couleur café. Un tableau où sa jeune ambition rêvait » de mêler le talent de Girodet à celui de Rembrandt » .

VU

Mais , ce doux bonheur, les réalités et les nécessités de la vie le traversaient cruellement. Avec toute leur économie, les deux amis avaient bien de la peine <à joindre , selon l'expression vulgaire , les deux bouts. Et le jour où, pour la première fois, l'amoureux sortait avec sa belle, le couple tombait sur l'ami Clément, qui montait sa première faction à la porte de la Préfecture en capote grise.

Il avait déserté la communauté, et, découragé de la bureaucratie et des privations , il s'était fait soldat, laissant toutes les dettes du ménage à la charge de son compagnon. Ces dettes, retombant sur la pauvreté de celui-ci , la changeaient en vraie misère. Il lui fallait vivre de ses effets mis au Mont-de-Piété , et il y eut des jours où l'amant manqua des rendez-vous parce qu'il n'avait plus gardé , ainsi qu'il l'écrivait sur son

Journal , que le vêtement de l'artiste , la blouse.

C'était alors qu'une amitié vraiment providentielle venait à son secours. Un M. Marcadé, vieillard inoccupé , badaud , flâneur de bureaux et espèce do contrôleur bénévole de toutes les constructions et de tous les travaux de la ville, qui avait rencontré le jeune homme dans une des baraques des employés du pont , se prenait d'intérêt pour lui , et l'accueillait dans sa maison à la seule condition qu'il donnerait des leçons à son fils.

Une étrange maison, cette maison Marcadé, et dont la description , longuement détaillée , pleine de couleur et d'effet, semble, sous la plume de l'écrivain de vingt et un ans , un tableau feuillu de vieille maison provinciale , pareil à une copieuse page de Balzac, écrite dix ans avant lui. Elle est située dans la Rousile , après les fossés de Bourgogne, la première rue à gauche, — une rue étroite, étranglée, obscurée par les piliers d'une halle ; empuantie par les odeurs et les fermentations mêlées de la morue, du fromage, des salaisons et du sucre ; animée par un mouvement de commis, de négociants, de portefaix, d'attelages de bœufs, de déballage de balles de café et de barriques de cassonade versées sous des portes cintrées aux volets étroits.

La maison était immense , éparse en une suite de bâtiments aux grands corridors, aux cours

18 GAVAR^'I.

encombrées d'industries , où les balcons enchevêtrés de verdure , les fenêtres étoilées de feuilles de vigne, les jeux violents de lumière, mettaient le plus pittoresque décor. Un salon là-dedans, oublié quelque part, avait été donné à l'artiste pour être son atelier : c'était là qu'il faisait sa première huile, — sa Marine, — dans l'été de 1825. De sa chambre dans la maison Marcadé, de sa haute cellule aux fenêtres d'une ancienne église, l'artiste nous a laissé l'inventaire : une tapisserie de l'histoire de Joseph avec deux clous dedans; au bout du crochet de l'un, un crucifix d'ivoire, au bout du crochet de lautre, un vieux violon. Uu lit à baldaquin aux rideaux d'ancienne perse rouge. Une immense cheminée; une énorme bergère jaune rayée de vert ; un lit de repos de satin blanc aux fleurs passées, « réduit en lambeaux par son chien qui y habite, » et encore son chevalet, sa chambre noire , et cette table à pieds tordus , bureau de son Journal, de ses lettres et de la « désespérance de ses pensées intimes , au milieu du silence des murs épais » .

YIII

L'amour ne le remplissait pas , ne le détachait pas des soucis de sa situation présente, des am-

bitions de son avenir; ne lui donnait rien de l'oubli absolu et bienheureux cpie l'amour donne d'ordinaire à la jeunesse. 11 n'avait pas la passion de la femme. Il n'en avait déjà que la curiosité, amusé bien plus du coquetage et du jeu de la séduction que de l'attachement tendre ou du plaisir sensuel. L'amour commençait à être pour lui une suite d'expériences, de reconnaissances, de victoires , où le tout jeune homme essayait ses activités sans emploi , sa force et le sang-froid de son cœur, à l'image de ces héros cruels des romans du dix-huitième siècle. Et c'était au milieu de sa liaison avec Héloïse , traversée d'un caprice ébauché avec une Angélique , qu'il écrivait :

« Je suis incapable d'amour; je ne l'aurais pas plus aimée que je n'ai aimé les autres. Quel est donc le sentiment que j'ai, quand je vois une

femme? Te te désirais, tu ne m'aurais pas

échappé. Je t'aurais donné la perfide assurance d'un amour que je n'avais jamais conçu... Je t'aurais reçue dans mes bras avec toute la froideur que j'aurais conservée jusqu'alors, mais avec une apparence d'ivresse... Tu m'aurais cru le plus heureux des hommes... J'aurais écrit en bâillant ton nom sur mon Journal à la suite de bien d'autres, et je t'aurais quittée pour préparer une nouvelle intrigue. »

On le voit : l'amoureux, à ce moment, est

20 GAVARÎSI.

presque un Valmont. Tout l'homme, chez le jeune homme de vingt ans, et aussi bien le penseur que l'amant, semble passer alors par cette heure d'amertume méchante qu'ont souvent les talents de grand avenir dans ces années où ils se sentent refoulés, méconnus , sans place dans la société, perdus parmi le commun des êtres, avec le malaise et le tourment de leur génie inquiet et non encore débrouillé. On dirait qu'ils éprouvent le besoin de venger sur le monde leurs souffrances , leurs mécomptes, les misères présentes de leur orgueil et la rage dévorée de parvenir. Nous trouvons un curieux document sur cet état d'âme de l'artiste en cette triste année de 1825 : la copie d'une lettre écrite en septembre à Edouard Loizelay, un de ses camarades de Paris, lettre dans laquelle, lui prêchant le travail et l'ambition, il lui expose l'expérience, la vue supérieure et le sens pratique de la vie, avec la sagesse froide et la désiUusion d'un vieillard.

C'est comme un corps de philosophie machiavélique s'élevant au-dessus des idées bourgeoises , de la morale courante , des scrupules médiocres , des religions vulgaires : c'est une déduction des principes rigides par lesquels il démontre à son correspondant la nécessité de monter par la science, par l'acquit de chaque jour, à la domination sur les autres; de l'urgence qu'il y a à con-

quérir certaines forces ; du besoin d'acquérir la considération pour atteindre, de là, à la fortune, ïl lui recommande encore de cacher ses pensées et ses jugements au fond de son âme, et de déguiser, sous la comédie d'une soumission et d'une complaisance ironiques , son dédain de la bêtise humaine, de ses erreurs et de ses conventions consacrées.

Voici cette lettre, datée de Bordeaux, le 9 septembre 1825 : — « Il faut être quelque chose dans la société , il faut y faire une figure ; — né dans la société, obligé, forcé de plier sous son joug, il faut au moins jouir des avantages qu'elle procure , il faut reconquérir la liberté de penser

qu'elle enlève à l'homme dès l'enfance il faut

enfin avoir quelque part à sa considération ; pour

y parvenir, il ne faut pas s'occuper à des riens

Il faut y savoir trouver son plaisir, il faut chaque jour savoir quelque chose de plus que la veille , il faut apprendre à manier un jour ceux qui sont restés dans le limon de la société. La considération apporte de l'or, on ne peut se passer ni de l'un ni de l'autre. " Et il le pousse au travail pour arriver, lui prêche de s'affranchir des préjugés , lui recommande l'hypocrisie indispensable pour vivre dans la société, avec un jugement et une raison saine.

« Je vous dis d'avoir de l'hypocrisie, c'est in-

dispensable... les neuf dixièmes des membres d'une société sont imbus de préjugés sans lesquels la société n'existerait pas 5 les autres, ce sont les philosophes... » Il se classe dans les philosophes et dit : « Cette contrainte d'ailleurs ne doit rien coûter à un philosophe, il doit prêter complaisamment l'oreille aux caquets des hommes comme à ceux des petites filles, et comme son intérêt n'est pas de les faire fâcher, puisqu'il a besoin d'eux, il doit flatter leurs erreurs et avoir pour leurs hochets cette comique vénération qu'on a pour ceux d'un enfant. Le cas est le même

" Ne vous faites dohc remarquer parmi les liommes que par quelque grande connaissance et quelque grand talent, et les liommes vous rendi'ont heureux. «

Disons , pour l'excuse et l'explication de toutes ces amertumes , qui semblent , à ce moment , crever en lui et déborder de sa tête, de sa plume, de son Journal , de ses lettres , qu'il y avait là le fiel de toute une longue année d'ennuis, de tracasseries d'administration; d'un contact blessant avec un chef antipathique, un sot vaniteux, ignorant du cadastre, se piquant de versifier et de dessiner; et que la lettre à Loizelay était datée du lendemain du jour où il venait de se brouiller complètement avec ce Deschamps , quittait le bureau du pont, et demeurait sans carrière, sans res-

source, sans épargne, dans toutes les anxiétés d'un petit employé démissionnaire et sur le pavé , auquel ne restait que ce gagne-pain : son cravon , le crayon naïf d'un commençant inconnu (1).

Il a rompu avec M. Deschamps ; il est affranchi des travaux du bureau. Il a en poche juste de l'argent pour quelques jours de voyage. Il laisse derrière lui le triste Bordeaux, où il est venu, il y a un an de cela, avec l'espérance et la jeune

(1) Cette brouille arrivait à la suite de longues difficultés entre le chef et lui. D'abord, au lieu des deux mille quatre cents francs que les deux camarades lui avaient demandés en échange de leur travail commun, il n'avait consenti à leur donner de fixe que quinze cents francs avec une gratification qui ne pouvait être inférieure à cinq cents francs ni supérieure à neuf cents; payement pour lequel Clément était obligé de citer M. Deschamps devant le juge de paix. En outre, c'étaient de sa part des plaintes conllnuelles contre les deux jeunes gens, les accusant à faux de manquer des quinze jours, leur reprochant, quand ils venaient^ de ne venir que deux ou trois jours, et encore pour manquer l'ouvrage. — Et, à ce propos, Hippolyte racontait que M. Corbillet, le directeur du travail, lui ayant donné des teintes à mettre à la main à deux planches, des teintes de pointe sèche, les teintes à l'eau-forte, qui étaient de grands massifs à pocher en noir tout noir, étaient devenues abominables : mais il alléguait pour son excuse qu'on ne l'avait pas chargé de mettre les traits ; et il en appelait au jugement de M . Adam, entre les mains de qui étaient les pièces.

confiance d'y trouver une carrière et un avenir, et dont il sortdéconragé, sans but, sans destination, « fuyant un sort obstiné contre lequel il ne peut plus lutter. « Il se lance à l'aventure , allant à l'inconnu devant lui, comme vaguement attiré vers ces grands paysages par une vocation de peintre , jusque-là pris et retenu dans des travaux avoisinant l'art, mais n'étant pas l'art même. Et le voilà, le 2G novembre 1825, sur le pont du bateau i Estafette , en frac anglais, camisole rayée, guêtres de cuir et bonnet de poil d'ours. Dans une carnassière tient tout le bagage du voyageur ; quelques dessins, un peu de linge, une pipe et des crayons ; un costume où se mêle , à un reste de splendeur élégante, le débraillé d'un marin voyageant avec sa feuille de route. Il a pour arme un poignard « aiguisé sur les Pyramides " , au dire du Gascon qui le lui a donné.

Débarqué à Langon, il se lance sur les routes, à la main un bâton coupé dans une quenouille de fileuse et devant lui son chien Trilby, son cher compagnon, courant et jouant. Il traverse ainsi la Réole, Marmande, Tonneins, Ayet, Nicole, Aiguillon, Pont-Sainte-Marie, Agen , Nérac, Lectoure, Fleurance, Montfort, Mauvezin, et, dans la matinée du 1" décembre, près d'Auch, la première vue soudaine des Pyrénées lui donne un tressaillement de surprise.

Le lendemain, sur la route de Tarbes, il était rattiapé par un camarade de sa dernière couchée qui l'avait fait rire avec son baragouin germain. Il le retrouvait clopinant sous un sac de peau d'où sortaient de lourds marteaux, gai, plaisant, comique, et sans le sou, avec une blessure au pied qui le faisait boiter. C'était un pauvre diable d'ouvrier strasbonrgeois , un cloutier en train de faire son tour de France. I/artiste partageait avec lui le fond de sa bourse , se mettait à porter son sac, et, s'égayant de la bonne humeur du malheureux, il topait autour d'un plat de garbure avec tous les compagnons que rencontrait Joseph Schmit dans tous les cabarets. Et cheminant ainsi que dans un de ces voyages d'artisans de la vieille Allemagne, l'artiste, le forgeron et Trilby, après avoir passé Mirande et Rabastens, arrivaient tous trois, accablés de lassitude, à Tarbes, le 3 décembre.

Le jeune voyageur s'était arrangé pour entrer à Tarbes le soir, à cause du délabrement de sa garde-robe. Laissant Schmit dans une auberge, il se rendait chez un marchand de la place de la Pourtelle , pour lequel il avait une lettre de recommandation. Le marchand le menait dans une

hôtellerie, où il l'assurait « qu'il serait très-bien, et qu'il n'y dépenserait que ce qu'il voudrait " , le laissant assez désappointé. Le réveil était mélancolique; le jeune homme considérait les divers fragments de son costume épars sur des chaises : ses guêtres n'avaient plus de boutons , ses souliers plus de. semelles; de ses deux chemises, l'une était sale et l'autre de l'avant-veille ; enfin, faisant le compte de sa bourse, il se trouvait à la tête, pour toute fortune, de quarante-deux sous (1)!

Là-dessus, notïe artiste se mettait à fumer une pipe, « la fumée ayant toujours sur lui un effet pJiilosophique ", sonnait pour déjeuner, et déjeunait tranquillement, se disant que « quand, la tête appuyée entre ses mains, il passerait sans manger toute la journée à se répéter qu'il était l'homme le plus emliarrassé de Tarbes " , cela n'aboutirait à rien; il écrivait à sa mère, rédigeait pour le marchand une lettre dans laquelle il cherchait à l'intéresser à sa situation; puis attendant la nuit tombante , en réparant de son mieux « les faiblesses de son ajustement » , il se rendait à l'au-

(1) Ce récit est fait avec des notes au ci'ayon , jetées un triste jour (le Noël, au milieu des dessins de son album de Bordeaux, notes que plus tard il n'a pas introduites dans la rédaction définitive de ce voyage.

berge de son compagnon Schmit, qui était décampé.

C'était un dimanche soir; il y avait beaucoup de monde, l'hôte était bavard, on retenait l'artiste, on le complimentait de sa fraternité pour l'ouvrier blessé, on lui faisait une petite ovation, et il avait à subir du maître de danse de l'endroit un terrible discours sur la bonté du cœur.

Ainsi se passaient, sans secours de Paris, sans nouvelles de Bordeaux, quelques jours au bout desquels il était obligé de confier sa misère à M. Laussat, le marchand de la place de la Pourtelle, qui, tout pauvre et tout Gascon qu'il était, payait sans grands discours l'hôtelier chez lequel le jeune homme était logé , le conduisait chez un autre moins cher, et prenait un arrangement pour sa pension, en sorte que la mauvaise fortune de l'artiste s'améliorait un peu. Dans le même temps, M. Laborde, employé de l'octroi, se montrait très-accueillant pour lui; mais, au fond, tout ce mois de décembre s'écoulait pour le jeune homme bien anxieusement, sans aucune prévision de pouvoir sortir de cet état précaire.

Il écrivait un peu désespérément sur son album : — «Le 1" janvier 1S2G, rien denouveau», — quand, le 5, il allait faire une visite à M. Leleu, géomètre en chef du cadastre des Hautes-Pyrénées.

Là, par un de ces hasards et une de ces protections qui se rencontrent sur le chemin de la jeunesse, le jeune artiste trouvait, dans une amitié soudaine, une sorte de sahit matériel et moral. Mais laissons-lui raconter, comme il la raconte à sa mère, cette bonne fortune tombée dans ses malheurs. La lettre est assez curieuse par le cri de sa vocation qu'y jette le peintre, pour que nous la donnions ici dans sa longueur :

« Je suis logé très-commodément chez l'inspecteur-géomètre, directeur du cadastre des Hautes-Pyrénées* je partage ses repas, et les prévenances qu'il a pour moi ne pourraient être effacées que par celles d'une mère.

» Les causes singulières qui déterminent les chances de la vie, qui pour moi sont si saillantes, m'ont fait rencontrer M. Leleu dans un moment où, à te dire vrai, il me paraissait difficile de lutter plus longtemps contre l'infortune. A Bordeaux, un travail continu et forcé n'avait pu me suffire. A Tarbes, un misérable croquis m'a attiré de la considération et des avantages précieux, et m'a placé dans une situation qui serait enviée par tout autre que moi.

') Je puis te dire que depuis un an, ou presque toujours seul et sans la moindre distraction, ou livré par goût et par besoin à l'étude et au travail des arts, j'ai acquis d'une manière prodi-

^ofieiise, sans autre maître que la nature Sans autre conseil qu'elle, et stimulé par une vocation innée et qui, depuis cette époque, s'est accrue d'une manière singulière, je me suis rendu familier le sentiment des arts, je l'ai éprouvé dans toute sa pureté, et c'est, je crois, pour toute la vie ; je ne suis plus ce jeune homme amateur capricieux de tant de branches différentes, j'ai un but déterminé et immuable , c'en est fait : je serai peintre.

>' Quand on sent bien, on dit facilement ce qu'on sent, surtout quand on a le goût des arts. Ce goût et ce sentiment ont établi une sympathie entre les disciples des Guide et des Titien. Ils se cherchent, ils se lient à première vue, et ils ne sont bien qu'ensemble. Cette petite digression est l'exorde de ma liaison avec M. Leleu : présenté sans aucun but chez lui, et seulement parce que j'avais dit que j'irais , par un individu assez insignifiant, M. Leleu m'a d'abord reçu assez brusquement; une heure après , j'étais son camarade, et le lendemain m'a vu établi chez lui. D'un jour à l'autre ma position a été ainsi changée du noir au blanc. Je n'avais pourtant d'autre recommandation près de lui que mon album de Bordeaux et mon goût pour les arts; tu ne devras pas juger non plus cet album d'après les dessins que j'ai envoyés tout à l'heure et qui, faits quelque peu

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de temps après mon arrivée à Bordeaux, m'ont suivi je ne sais comment.

» ]M. Leleu est un homme de soixante ans, né à Paris d'une famille riche et héritier de bonne heure. Il avait mangé sa fortune à vingt-cinq ans, un penchant décidé pour les beaux-arts et la nécessité l'ont fait peintre. Il a été lié avec tous les artistes de son temps , il a été pauvre avec eux et philosophe avec eux. Ces liaisons, l'infortune, et son caractère naturel, en ont fait, à présent qu'il est riche, un riche supportable. Il y a dix-huit ans qu'il est à Tarbes.

» J'occupe chez lui au second étage un petit logement d'ami délicieux (1), des fenêtres duquel je jouis de la plus belle vue des montagnes. Je fais le long du jour ce que bon me semble, c'està-dire que j'augmente mon carton en emmagasinant des dessins, et je ne suis tenu qu'à me trouver chez lui aux heures de repas jusques à l'époque de notre départ.

(1) Nous resovions bien des années après, chez Gavarni, au Polnt-du-Jour, un dessin de cette chambre treillagée de Tarbes, toute pleine de lui, avec la canne à siège du peintre, accotée au pied du lit, les espadrilles sur le plancher, un feutre moucheté jeté sur la couverture, un carnier de chasseur accroché à la porte ouverte, donnant sur un corridor aux jalousies fermées contre le soleil. Un dessin caractéristique comme point de départ de ce talent, et où les jointures du parquet, les lames des persiennes, tout l'infini du détail ont quelque chose de la conscience patiente d'un dessin linéaire.

» Les soirées et les bals de la préfecture me pleuvent; j'irais tous les jours si je voulais. Je n'y vais que très-rarement, encore est-ce malgré moi ; je suis toujours le même. Cela me fait penser que, malgré mes demandes réitérées, vous ne m'avez pas encore envoyé mon certificat de libération, et que, réfractaire, je me trouverais ici dans l'embarras si je n'avais pas le préfet dans ma manche. . . Je reviens à mon sujet... nous avons encore ici des dîners d'amateurs dans lesquels je m'amuse davantage.

» ... Il y a quelques jours que le professeur de dessin du collège et l'architecte du département se trouvaient à dîner chez INI. Leleu, tous amateurs des arts et possédant d'ailleurs des talents fort distingués ; — le repas fut pour moi des plus agréables. Cette partie carrée en valait bien d'autres pour moi surtout.

» La conversation roula naturellement sur les arts et les artistes. — M. Leleu, qui, plus que les autres , avait vécu dans leur intimité , nous entretint d'anecdotes fort intéressantes sur la vie privée et joyeuse des peintres modernes surtout. Mille farces furent mises sur le tapis et racontées avec beaucoup d'esprit. INL Leleu vanta surtout un peintre qu'il avait connu très-particulièrement et qu'il nommait son bamboclieur de prédilection. Après avoir cité mainte et mainte farce de lui, il

nous (lit son nom, on nous proposant de porter un toast à sa santé. Quel fut mon plaisir et mon étonnemcnt, ma bonne mère!... c'était ton frère..., cet oncle Tliiémet que j'aimais tant, que je me rappelle chaque jour, et qui, dans les rapports que j eus avec lui dans mon enfance, décida sans doute de mon goût pour les arts et par conséquent de ma destinée... Pour le coup, je bus du A'in... »

Le travail du jeune homme auprès de M. Leleu paraît avoir été une parfaite sinécure, coupée et distraite par des inspections de cadastre , en compagnie de son directeur et ami ; promenades pittoresques dans les beaux sites des Pyrénées et parmi les sociétés les plus agréables et les plus intelligentes du pays. C'étaient de petits voyages de trois ou quatre jours où, chevauchant côte à côte, l'artiste, monté sur le fameux cheval gris pommelé célèbre par une prétendue ascension sur le Pic du Midi, esthétisait à perte de vue avec son compagnon; tous deux se lançant dans des dissertations sur le goût et finissant par proclamer que le beau « est une suite de conséquences dans les formes, une harmonie dans le mouvement de leurs relations. »

Tout on pérorant ot en argumentant ainsi , il dessinotait, pendant les haltes et les conférences de M. liclen avec ses géomètres, tout ce qui se trouvait sons ses yeux.

Et c'est ainsi que, dans un perpétuel changement de milieux, d'hôtes, de gîtes et d'horizons, passant d'un dîner plantureux chez des apothicaires à une mauvaise auberge où il lisait, pour s'endormir, des numéros du Portefcitille des Dames, vivant sur les chemins des jours dont le lendemain ne ressemblait jamais à la veille, accueilli et fétoyé partout, grâce à son compagnon, le dessinateur visitait, dans les mois de février, mars, avril et juin 1826, Labarthe de Nestes, Bagnères, Campan, Lourdes, le Trou-du-T^oup , Argelès et sa vallée délicieuse. Mais de tous ces environs de Tarbes , Bagnères était l'endroit qui l'attirait le plus et auquel il retourna le plus souvent.

Il y trouvait le charme d'un ami , de « cet ami Jalon », comme il l'appelait, qui, à la première vue , dans le cadre d'une fenêtre du Muséum des Pyrénées, dont il était le conservateur, lui était apparu d'une façon si grotesque, avec sa tète pointue, sa figure en flûte couverte de boutons rouges, sa barbe hérissée d'épis. Mais ce personnage comique l'avait séduit en un quart d'heure par son enthousiasme pour l'art, sa parole ardente

et confuse devant les ruines du Musée, ses discours vagabonds d'inspiré. Il s'était senti tout de suite comme chez lui, dans ce cabinet de savant, d'artiste et d'antiquaire, aux murs couverts des configurations des vallées de la contrée, aux bureaux et aux tables chargés de produits minéralogiques, d'oiseaux empaillés, de collections d'insectes, de livres, de médailles; cabinet où, entre les deux amis, il allait bientôt être question d'im projet: une vaste publication sur les Pyrénées, dont Jalon devait faire le texte et le jeune Chevallier les dessins.

Et ce cabinet avait aussi le charme du premier souvenir pour l'homme de vingt-deux ans, toujours prêt à de la nouveauté dans l'amour. C'était là, au moment où il montrait pour la première fois son album à Jalon, à sa femme, à sa fille Caroline, que la porte s'était rouverte et qu'était apparue une petite femme, en manteau sombre d'où sortait une tête charmante , surmontée d'un béret brun du pays. Rejetant son manteau, elle avait laissé voir sa taille mince, s'était approchée de la table sur l'invitation de son père, distraite, sautillante encore du bal dont elle sortait, et avait laissé tomber sur l'album un : « Que c'est joli! » qui était entré dans le cœur dvi peintre : il s'en était allé plein de Fanny.

Le lendemain, il s'était demandé s'il était vrai-

ment amoureux. De retour à Bagnères, essayant le portrait de la coquette jeune fille, et le manquant sous le coup de son émotion, il recommençait toute l'année, à chaque voyage, à s'adresser à lui-même la même question.

Tout l'heureux et presque miraculeux changement de sa vie, cette rencontre qui lui avait donné, du jour au lendemain, les déharras des premiers soucis de l'existence , la sûreté du pain de chaque jour, la liberté et le loisir de dessiner, le reconfort et la chaleur de l'amitié adoptive presque paternelle de M. Leleu; le hasard, qui avait offert à ce cœur ayant toujours besoin d'être occupé, la charmante occupation amoureuse de Fanny; enfin cette grande éclaircie de tous les côtés de son sort et de son avenir, où il eût dû voir la fin de cette malechance qui avait contrarié et renversé à Bordeaux tous ses efforts et ses projets ; son bonheur nouveau ne lui apportait pas le bonheur de tous les jours. Des lettres qu'il envoyait à Paris, s'échappaient, comme du fond de je ne sais quel abîme qu'il aurait eu en lui, ces amers aveux : « Malgré toutes mes connaissances, je suis toujours seul, ennuyé et fort triste... Je

m'ennuie à la mort tout en travaillant continuellement. >'

Et en cette année 1826, par une matinée de printemps de la fin de mars , où il était allé dessiner, près d'Ayzac, les restes de la tour de Saint- Mari in; an soleil levant, en face de la vallée de Campan, au milieu de ce beau et poétique pays de bois et de prés, ayant à sa gauche le murmure de l'Adour roulant ses eaux vagabondes sur son lit de cailloux, son Trilby à côté de lui, il passa, couché au pied d'un arbre près des ruines, une demi-heure — une demi-heure, la plus désespérée peut-être de sa vie! u Sans sujet, sans savoir pourquoi, — écrit-il dans son Journal intime, — je suis tombé dans un tel accablement, que, si j'eusse eu une arme quelconque, j'aurais mis fin à ma vie. »

Étrange état d'âme que le sien à ce moment! Il est variable et changeant, plein de hauts et de bas, d'espérances folles et de découragements subits, de perplexités d'avenir où il se revoit, repassant là où il est, tantôt en habit de simple soldat, tantôt « dans le landau de la richesse " , toujours extrême en tout, allant sans transition de

l'extase à l'abattement. Il avait de ces jours où, comme il le dit, « on fait les choses facilement, où les forces sont quadruplées, où l'on est mieux que soi » ; puis des jours aussi inactifs, engourdis, où il était pris, sans aucune souffrance physique, de ce mal moral dont il parle comme d'un compos(^ de tristesse, d'ennui et d'indifférence, mélange singulier qui est souv ent accompagné chez lui d'un manque presque total de mémoire.

« Je ne sais plus, je ne peux plus rien; à peine si je puis arranger des mots pour faire un sens,... je ne vis plus enfin que mécaniquement. " A tout instant on le voit dans ces voyages errants , avec lesquels il semble qu'il veuille user sur les chemins une activité inquiète, ne savoir pas bien où il a l'intention d'aller, hésitant au croisement de deux routes comme devant deux routes différentes et contraires de sa vie. Il est tiraillé entre Paris, lie rendez-vous de ses ambitions , et un modeste bonheur amoureux dans quelque coin obscur des Pyrénées. C'est une nature sans assiette, sans règle , toute de contradictions , de contrastes , dans laquelle il reconnaît lui-même le manque d'équilibre de deux âges et de deux hommes quand il s'appelle « un vieillard de vingt- deux ans ouvert à des sentiments d'enfant. »

A côté de ces heures qu'il dit passives, et sans aucune impression ni sentiment, il parle de sen-

sations soudainement éveillées j)ar la nature , d'une agitation devant ses beautés qui ne lui permet ni de parler ni presque de respirer, d'une admiration qui le rend incapable de travail, disant qu'il est « trop plein ». Le philosophe, posant à l'homme fort et au dédain dr toute sensibilité , pleure son chien mort « ainsi qu'une mère son nouveau-né , le pleure avec des larmes qui n'avaient pas coulé depuis son enfance » . Et il écrit à son ami Plou, un penseur, ainsi qu'il l'appelle, pour se xléfendre là-dessus de sa faiblesse, une longue lettre de rhéteur sentimental. Il existe chez lui la même lutte dans les idées que dans les sentiments ; à côté de pensées libres et déliarrassées de tout préjugé, il a des pensées d'un commis voyageur du Voltaire Touquet, des fureurs contre les " stations des disciples de Loyola » , des colères à la vue d'un séminaire en promenade, « pépinière d'hvpocrites, écoliers du mensonge » , qui lui gâtent le plaisir d'une vallée où il passe. Et à deux lignes de là, il parle de son indifférence politique complète, et fait des tirades contre le révolutionnarisme du peuple français, « qui ne veut " , dit-il dans une lettre , « que des tragédies ou des scènes de Polichinelle ! »

Cette inégalité d'iiumeurs, ces variations maladives, cette mobilité des impressions et des dispositions morales, ces tiraillements en sens contraire d'une imagination travaillante, ce spleen enfin s'attaquant à sa jeunesse, à sa force, à sa philosophie, a comme premier fond chez l'homme un intérieur et secret sentiment d'impuissance en face de la nature. L'aveu de cette impuissance s'échappe de lui en cris de désespoir; vingt fois dans ses journaux de voyage il se désole d'être un si triste peintre devant les tableaux et les beautés qu'il a sous les yeux, écrivant par exemple, au retour de la vallée de Laruns : « Aucun pays ne m'a causé autant d'effet. Il m'est impossible d'y travailler, je suis trop ému; les scènes pastorales m'ont enivré... La tête m'a tourné... Je ne vois que d'un œil désolé tout ce qui m'échappe, j'ai le spleen. » Et il disait vrai; tout lui échappait.

L'artiste a été assez grand plus tard pour qu'on dise toute la vérité sur ses débuts. Ses dessins des Pyrénées sont de pauvres dessins et qui ne promettent rien : de misérables petites mines de plomb d'un élève de Thiénon, des paysages d'une sécheresse et d'une aridité désolantes , avec des.

maisons au tire-ligne et des arbres feuilles avec des petits 3; des bouts de papier couverts de petits traits jiresque invisibles qui ressemblent à des décalques topograpliiques sur du papier végétal. Pour rendre ces pays heurtés, accidentés, entre-choqués de coups d'ombre et de lumière, pour montrer ces montagnes et leurs gaves, leurs panoramas et leurs cataclysmes, les grandeurs montantes an ciel de ces cirques de la nature , il semble que l'artiste n'ait qu'un crayon pointu, taillé en aiguille, donnant, de tout le grandiose de ce pittoresque, le trait mince et mécanique d'un pantographe.

Quelquefois il ose une petite aquarelle, mais une aquarelle timide avec ces faux tons bleu de montagne et ces faux tons verts des pelouses qu'avaient, sous la Restauration, les vues de Suisse. Souvent c'est une sépia, la grande mode du temps, délavée d'un ton sale, froide, grisâtre, ennuyeuse, presque affligeante, une de ces sépias soignées et pinocliées, où le blanc des petits cailloux du torrent et des stalactites avait été consciencieusement épargné. " J'étais, — nous disaitil plus tard en se moquant avec nous de ces lavis, — de l'école qui réservait les blancs; mais une jeune personne qui est venue dessiner cette grotte après moi était encore plus forte : elle réservait les marges. »

En ces années, par une anomalie étrange de cette nature singulière , il existe une disproportion vraiment étonnante et presque inexplicable entre l'iiomme et l'artiste , entre le cerveau et la main, entre le concept et le faire. Chez le jeune homme précocement formé et sorti tout entier de lui-même, il y a un être pensant avec originalité, un lettré, presque un écrivain, un descripteur coloré des Pyrénées, lorsqu'il en peint, dans ses journaux et ses lettres, les couleurs, les effets, les lumières, tandis que le dessinateur reste le plus maigre des dessinateurs et le moins ouvert à tout ce que ressent le reste de son organisme; si bien que , devant les dessins et les lavis de cette époque , on peut affirmer que le plus original des artistes de ce siècle-ci a dû son talent, en dehors du travail et de l'opiniâtre persévérance , à des réflexions sur son art, à des acquisitions théoriques, à une esthétique personnelle, enfin à une série d'opérations intellectuelles bien plus qu'à un don originel et de tempérament.

Nous venons de dire que Gavarni était un descripteur coloré des Pyrénées. Qu'on en juge par ce paysage du paysagiste des montagnes la plume

à la main : «< Ici tout est d'un aspect grand et imposant, tout s'y empreint de cette mélancolie sévère et peut-être un peu triste qui distingue éminemment le paysage historique. Les pensées y deviennent sérieuses , et rien dans ce trajet de deux lieues, sous ce ciel étroit, n'a présenté une idée souriante : pas une maisonnette, pas un arbre. De distance en distance , un pont de marbre dont l'arche, plus ou moins élevée au-dessus du gave, et quelquefois surmontée d'une pyramide, coupe le parallélisme de ces âpres rochers où ruissellent , sans chute, les eaux superflues d'un lac supérieur ou celles de quelques glaciers ignorés dans de hauts déserts, et de loin en loin un voyageur. C'est l'Aragonais au teint gris, aux formes osseuses, à la tête rasée, à la couronne de cheveux roux, qui passe avec son cigarrito, sa peau de bouc et ses mules; ou le Barégeois dans sa bonnette pointue... C'est le capiilet rouge de la jeune fille de Luz allant au trot de son petit cheval qu'elle monte en cavalier, et dont les flancs sont cachés sous les pans d'un tablier fendu. Et çà et là, sur les parois inclinées et chevelues des précipices, est dispersé le troupeau du chevrier qui, après un exil de six mois , revient lentement d'Hiis avec sa cape brune et son sac garni de sonnettes. »

Cette page, et bien d'autres que nous pourrions citer dans ses itinéraires , révèlent chez le jeune homme de vingt-deux ans la formation curieuse et presque inexplicable d'un littérateur sans culture de collège , n'ayant fait à la pension Butet que des études mathématiques, sans fréquentation d'intelligences élevées, avec le peu de lectures qui ne dépassent pas le cercle étroit de sa petite bibliothèque (1) et des livres de cabinet de lecture. Cette formation , qui chez lui ne vient pas des résultantes ordinaires et de l'habituel ha nuis de l'éducation des lettrés, mais semble s'être faite devant le spectacle des Pyrénées, sous l'inspiration et la fécondation de cette grande nature tourmentée et belle d'abîmes , il la doit à des secousses, à des remuements d'âme, à des contrecoups, à des respirations larges de vastes horizons, à des griseries de tête sur les hauteurs où l'air de-

(1) Pauvre petite bibliothèque dont le maigre catalogue nous montre quelques livres de voyages aux Pyrénées, en Suisse, en Amérique; quelques livres d'art, la Théorie du paysage, par De- PERTHES; les Mémoires de la vie de Salvator Rosa ; un Essai sur David; une Histoire de la législation des Jilles publiques, par Saba- TIBR, et V Itinéraire de Paris à Jérusalem, par M. de CHATEACBRIA^u.

vient raro, à cetto atmosphère de périls et d'aventures, à ces enjeux de sa vie et de ses os sur des précipices, à ces frottements et à ces compagnonnages de hasard avec tout ce qui passe et tout ce qui se rencontre, à des émotions d'amours fugitives et changeantes, à des déplacements subits de lieu, de gîte, d'idées, à une succession presque continue de sensations enthousiastes et fiévreuses; cette formation, il la doit à ces furieuses promenades à travers le sublime et l'infini, sur ces rocailleux chemins où, dans la surexcitation de la marche et de la fatigue , sa méditation solitaire et exaltée finit, au bout de son long têteà-tête avec lui-même, par arriver à une espèce de travail enivré de la pensée.

Un curieux cahier de notes et de pensées, commençant au mois de mars 1826 et allant jusqu'à la fin de son séjour aux Pyrénées, est une véritable révélation sur le bouillonnement de ce cerveau, de cette tête et de cette imagination. Il semble que se lèvent et germent en lui toutes les conceptions de ses travaux futurs. C'est dans ces pages comme une naissance vague, mais déjà formulée, de tout ce que sera et de tout ce que fera

plus tard l'homme, l'artiste, le savant ; on y trouve lin pêle-mêle de vers , de rêvasseries sur les molécules de la nature, des indications de fantaisies littéraires, comme une Lettre de Trilbj, chien cosmopolite, à son ami Zaniore, chien nionta- (fnard; un plan de conte philosophique intitulé le rieux savant, etc Viennent ensuite des projets de publications de toutes sortes : Souvenirs des Pyrénées, scènes, haltes de voya(je, costumes locaux, processions, défilés, marchés; — Voyages pittoresques dans les bazars et passages de Paris;

— Vues épisodiques de Paris ; — Coins de rues et vues générales prises de Montmartre et sur Montmartre, un grand ouvrage contenant les souvenirs de son histoire; la bataille de Paris, avec des renseignements par les témoins existants , par des élèves de l'Ecole polytechnique; — un Album du théâtre des Nouveautés ; — mie série de Portraits d'artistes modernes et d'auteurs, Béranger, Horace Vernet, etc., en pied; — l'idée de risquer une première livraison d'esquisses de mœurs écrites d'après nature : les Parisiennes, avec vignettes;

— un Essai sur la lithographie en France, son histoire, ses commencements; — des portraits à mi-corps, à la manière de Grevedon, des principaux acteurs de Paris, avec une petite charge coloriée dans un coin à la manière de Tlenry IMouiiier ; — les Rives de la Seine en hiver : — cochers

46 GAVARÎNI.

de fiacre, filons, marchands d'oranges et de marrons, filles de joie, charlatans; — nn Album de Sainte-Pélacjie; — la Galerie des tableaux d'Horace Fer net; — l'illustration de Cooper, de Walter Scott, de GuUiver, de la Guerre des dieux, de la Pucelle et des Contes de Voltaire; — l'histoire d'une « Poseuses; — un Voyage pittoresque dans l'autre monde, — dans la Lune, — en omnibus, de la Madeleine à la Bastille; — les Trois Chemins de la fortune, de l'hôpital et de la gloire; — des Annales des modes françaises, collection des époques de la mode les plus remarquables en France, classées par siècle; — le Carnaval de Venise; — le Spectacle du grand Opéra; — l'indication significative d'un Bal masqué comme sujet d'un tableau, etc., etc.

Et tous ces projets, ébauchés dans sa tête, disputent le papier de ce cahier, qui rappelle les feuillets d'un carnet du Vinci, à des inventions de toutes sortes de petites mécaniques mathématiquement dessinées : des fermetures de portes inenfonçables, une monture de thermomètre empêchant l'influence de la plaque qui le supporte, un parasoleil adapté à la chaise du peintre, une baraque portative pour dessiner sur le terrain, un appareil pour la préparation des teintes d'aquarelle, un instrument pour mesurer les hauteurs avec un simple mouvement de tête, un instrument

L'HOMME ET L'OEUVRE. Ift

pour écrire à cheval ou en voiture, un autre pour apprendre à sentir des raccourcis; puis encore des plans et des architectures de meubles rêvés pour \ui appartement, les dessins d'une bibliothèque destinée à recevoir une collection sur les Pyrénées , les dessins d'une pendule , d'un lit à la romaine , de fauteuils qu'il songe à recouvrir de peau d'isard, selon l'habitude qu'il a, dans ses voyages, de vouloir utiliser et appliquer à quelque usage pratique les choses qu'il rencontre, notant, par exemple, sur la plage de Biarritz, des plantes marines qui pourraient servir à faire des reliures de livres. Il cherche eu même temps tous les moyens de son art, les écrivant sur son carnet pour qu'ils lui soient un rappel permanent : " Faire des dessins à la plume de différentes couleurs, des dessins au pinceau sec imitant le crayon, des dessins à la plume de roseau, appliquer les procédés de l'aquarelle indienne à la lithographie. »

Il est, on le voit, déjà tout préoccupé des recettes et des secrets si bornés du métier lithographique, ambitieux d'agrandir le procédé naissant, de lui donner la puissance et la douceur par des essais de l'estompe en liège mêlés à un travail au crayon, à la plume, à l'aiguille, à divers grattoirs.

48 GAVA RM.

Au milieu de ces voyages, il lui venait l'ambition de monter à ce mont de nom effrayant : le mont Perdu, « de visiter sa masse déserte et de gravir son hiver » . Il partait de Bagnères le 15 août 182G avec la jaquette bleue, ce qu'il faut pour franchir des rochers, peindre et fumer, et gaiement il s'c'lancait aux hasards du voyage périlleux.

U traversait Campan, Baudéan, Sainte-Marie, le village de Grip, ses maisons heureuses près des sapins, montait aux cabanes neigeuses et misérables de Tramersaïgos, qui n'ont que du lait et du pain bis à offrir aux voyageurs, faisait l'ascension du pic du ^lidi et de sa pyramide gigantesque, d'où il planait sur le Marboré, le mont Perdu, les montagnes Maudites; — un peuple de monts accunuilés vers le ciel de l'Espagne, et séparés par des vides épouvantables.

Delà, s'élevant sur les pentes septentrionales du Tour-Malet , il avait à ses pieds la vallée de Bastan et le torrent qui apporte le superflu du lac d'Oncet. Il restait perdu dans la contemplation, devant la beauté de la nuit lumineuse sur les ombres noires des crêtes , une nuit vivante et sonore où se mêlaient le bruit du torrent, les cris

des pasteurs, les clochettes des vaches, les aboiements des chiens. De Baréges, il allait à Luz, au confluent du gave de Baréges et de celui de Gavarnie , gagnait Saint-Sauveur, le Pas de l'Echelle , où la nature devient toute hérissée et sauvage , le hameau de Six , Gèdre , et de Cèdre il atteignait le Chaos, l'éboulement colossal du granit pyrénéen, roulé dans le gave par blocs de cent mille pieds cubes et couronné de la brèche de Roland. Paysage qui lui donnait, avec la beauté de son horreur et l'espèce d'écrasement de son spectacle, une émotion qu'il retrouva chaque fois qu'il repassa par là.

Sans être arrêté par la vue d'une tête sanglante, la tête d'un naturaliste, à demi fracassée contre un rocher, et qu'il pansait sur la route ; sans être effrayé par la peinture qu'un Espagnol lui faisait de l'épouvante d'une ascension au mont Perdu, sans écouter les prédictions du guide Rondo, — après un jour passé à Gavarnie, chez cet aubergiste à la fois maire, philosophe et cuisinier, — l'artiste , sans guide , remontant le com's du gave, arrivait à la cascade de douze cent soixante-six pieds d'élévation. Là, il se mettait à gravir un peu à l'aventure le Marboré, s'accrochant aux saillies avec les doigts , les deux pieds l'un devant l'autre, le corps effacé contre la roche; un moment, ne pouvant avancer ni reculer, il tenta d'im

pied le vide fjioiulant de l'abîme. Enfin, il trouvait le vrai chemin, arrivait au sommet du pic. Là, après un moment d'éblouissement causé par l'émotion du danger qu'il venait de courir, par la vivacité de l'air, l'élévation, l'immensité, tout transi de froid, il se jetait à la descente parmi les pierres d'une roche friable et croulante sous son pas. Une griserie le prenait à êtie ainsi emporté par la vitesse involontaire de sa course, à peine retenue par le bâton ferré sur un mur de neijre presffue vertical.

Bientôt, dans une sorte d'égarement vertigineux, il oubliait le mont Perdu, Gavarnie, l'heure du jour, le peu d'aliments qui lui restaient, la durée incertaine du beau temps, " entraîné, écrit-il, vers l'extraordinaire de l'aventure par une folle avidité. » Et, passant entre les blocs ébranlés et remués par sa marche , tout plein de ce qu'il appelle « une fièvre morale » , il s'élançait en bas des pentes, bondissant avec son jeune chien, et allant à des torrents, à des plateaux de neige, à des roches, à des glaciers, à des hauteurs d'où les brebis lui paraissaient, en bas, sur les pâturages « des insectes sur un tapis vert » , sans pouvoir s'arracher de ces hautes régions. Dans une sorte d'exaltation que lui-même traite d' « aliénation » , il choisissait pour asile de la nuit qui montait du creux des vallées, une crevasse de rocher abritée du

vent du nord, plantait devant son logement son bâton ferré, auquel il suspendait sa carnassière, et partait, avec son portefeuille et ses crayons, pour dessiner quelque coin du f^pand spectacle éclairé parle magique soleil couchant, quand un pas d'homme, résonnant dans la solitude, le rappelait tout à coup aux sentiments de la raison et de la réalité , au désir d'une chambre et d'un lit. Lançant alors son bâton devant lui, et s'assurant, en prêtant l'oreille à la continuation du bruit de sa roulée, qu'il n'avait pas un moment quitté le sol, il se laissait glisser après lui, jusqu'au fond de la vallée, par un chemin imparcouru et déclaré impraticable, et regagnait Gavarnie, où il était reçu par les acclamations d'ouvriers envoyés à sa recherche, et qui s'étaient grisés de l'ennui de ne pas l'avoir trouvé.

Une succession presque continue de petits voyages dans les Pyrénées , avec de courts repos à Tarbes, remplit toute son année 1827.

Impatient d'attendre le printemps, il est, aux. mois de froidure et de glace, dans les montagnes, visitant Baréges enfoui sous les neiges, et gardé par deux ou trois gardiens qui y bravaient les

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avalanches. En ces liants déserts glacés, il rencontre |)arfois des sociétés, un salon, nn petit castel où il jonait aux: jeux innocents avec les filles d'un gentilhomme gascon, pendant que les eaux d'une inondation, descendue des grands monts, battaient les murs, enlevaient le pont, enlevaient les grains et la grange. Et ce sont de perpétuelles promenades errantes à travers les vallées sans fin de la chaîne pyrénéenne, des mois où il semble affamé de tout voir et de tout emporter avant de revenir à Paris, des mois entiers où il laisse M. Leleu lui-même sans un mot de ses nouvelles. Tarbes enfin finit par ne plus posséder l'artiste que pendant le temps où il exécute, pressé par l'urgence du besoin d'un peu d'argent, u ces fournées diaboliques " , et qu'il se plonge une dizaine de jours dans ces maudits rubans et fontanges , dans tout le détail menu que lui demande la Mésangère pour ses costumes de modes.

Le 22 juillet, il annonce de Tarbes à sa mère la résolution définitive de son retour à Paris, ce retour qu'il promet chaque année à ses parents depuis 1825. Il lui dit que « jamais il n'a eu plus envie de les revoir, et que vingt fois il a été au moment de quitter ses projets et ses modèles poui" revenir à l'improviste se jeter dans leurs bras » .

Le lendemain, il lui mande " qu'il est vaincu , qu'il part pour la vallée d'Aure " .

Et sans passe-port, guidé par un contrebandier et un chasseur, à travers les chemins les plus dangereux , avec de grands aigles planant sur sa tête , il arrive au col de la Cavarrère , et par des rochers, des sapins, des torrents, des gorges, des plateaux, des lieux où une pierre est la tombe d'un enterré de l'hiver, mort de froid (1), il descend à San-Juan , touche une seconde fois à la terre espagnole, el dans la nuit qu'il y passe, il se risque à une aventure d'amour à l'aveuglette, sous la garde d'un bâtonniste en faction devant la porte de la maison sans lumière.

Après ce voyage , il donne une nouvelle assurance à ses parents « du désir d'être auprès d'eux, de revenir à Paris , fixant comme extrême délai le mois de janvier ». Et le 12 octobre, repris d'une envie de retourner à cette frontière espagnole si attirante pour lui, et toujours aimant le contraste d'un salon de jolies femmes avec un grabat d'auberge, il changeait ses escarpins de la

(1) Un dessin du costume d'un marchand de la vallée de Broto (Aragon), daté du 21 août 1826, nous révèlu une première excursion qu'il Ht sur la frontière d'Espagne, dans un petit voyage dont l'itinéraire est perdu.

veille pour les gros souliers du voyajjeiir. L'enragé touriste traverse Pontacq, la ville où se fabriquent des capes pour les pasteurs béarnais et bigorrais. Il traverse Laruns, au milieu d'hommes vêtus de blanc et d'écarlate, parmi ces costumes de femmes à capulets noirs, à la jupe plissée en petits plis à longs tuyaux qui lui font écrire cette note : « L homme , ses bagages et leurs couleurs se perdent dans les détails des villes, où tout est vif, tranché; dans la campagne, au soleil couchant, ou le matin, les figures sont brillantes ; elles sont d'un effet ravissant dans les montagnes, dans les rochers surtout où les localités sont monotones. Là, elles ont tout l'effet possible. Ces montagnards de la vallée de Laruns, ces Espagnols étaient si beaux à peindre ce soir, leurs groupes étaient si heureux dans ces rochers grisâtres!... J'admirais une charrette qui marchait lentement, portant des enfants, le conducteur, des femmes des deux nations, des hommes chargés d'une partie de leurs vêtements jetés sur l'épaule... et je m'attristais sur le peu de ressources qu'offre la peinture. Pourquoi n'est-elle pas prompte comme la pensée? " Il dessine sur la femme de son aubergiste le costume de la vallée d'Ossau , aux atours d'une richesse merveilleuse , le capulet doublé de soie, le pectoral d'or et d'argent, les aiguillettes et les lacets, tout le pittoresque effiloquage. Il est

à Oloron, il est en pays basque. Il est à Saint- Jean de Luz, où il passe toute la journée à marcher sur la plaji^e, dans l'enivrement de l'infini : c'était la première fois qu'il voyait la mer. Et le soir, assis sur un rocher, il attend le coucher du soleil, sa pourpre disparaissant lentement sous les côtes d'Espagne; puis il jette à la nuit des vers du temps, le Jeune Diacre, une Messénienne de Casimir Delavigne.

Les troupes faisant partie de l'expédition du duc d'Angoulême peuplent les routes où l'artiste passe ; il tombe sur des haltes au matin , où le soleil allume les armes, où les soldats disséminés font leur toilette devant un morceau de glace , pansent une blessure au pied ou passent la revue de leur sac, dans la gaieté de l'éveil, en attendant le signal du départ. Un soldat suisse devient son compagnon pendant quelques jours, son habit rouge le guide par les chemins de traverse , et tous deux, couchés sur la bruyère des hauteurs de Saint-Jean de Luz, et fumant tour à tour la même pipe , se reposent de longues heures pendant lesquelles le caporal Simonin lui raconte les épisodes de la guerre d'Espagne, les escarmouches à la frontière, lui montrant les défilés, les villages, les crêtes, sur l'horizon déployé à leurs pieds comme une carte. Il arrive à la porte de l'Espagne, déjeune al Parador des dos Naciones,

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en vue de la douane, des gardes, des ballots, des scènes d'allées et venues d'une guerre; côtoie cette IJidassoa qui le sépare de la terre d'Espagne, et plante son parasol en face du pont d'Iruu au moment où quelques traînards du 55" de ligne, échappés au poignard des Espagnols , passent la double barricade, touchent la patrie, et vont regagner leur brigade.

De là il gagne Biarritz et atteint Bayonne , assis dans le panier d'un cacolet et mené par une de ces cacoletières inimitables pour porter sur le coin de l'oreille le mouchoir de la grisette du pays.

A Bayonne, il descend à l'auberge de la Femme sans tête; un cabaret eu face d'un pont, d'où il avait le spctacle chaugeant des quais bruyants et animés de la Nive. Le cabaret lui-même était la plus bizarre hôtellerie de voyageurs de tout négoce et de tout commerce. Le cabaret était hanté par des juifs, des changeurs, des marchands de cuillers et de chapelets, des Italiens charlatanesques, des débitants d'encre et d'eau de Cologne, et quelques belles errantes que l'amour traînait à la suite du 55" de ligne. Sur tout ce monde mêlé et baroque, une jeune fille de seize ans contrastait étrangement. C'était la fille de maître Preuil, l'aubergiste, une tête d'enfant au milieu des faces noires et soldatesques , une voix toute douce au milieu des ffros rires et des flon-

fions (In vin, un visage frais et brillant, promenant la pointe henreusc de son petit monchoir à travers les bonnets de laine , les chapeaux vernis des marins , les habits rouges des Suisses : véritable image de pudeur et de candeur égarée là, dont la bouche faisait innocentes les expressions de la tabagie, et dont la simplicité, la naïveté, l'ingénuité et la virginité, pour ainsi dire, de ses manières, lui valaient de l'artiste le baptême de ce nom : la Vierge du cabaret.

Au bout (le quelques jours, Jenny venait caresser le chien, sur le banc où s'asseyait tout seul le voyageur, rappelée atout moment par un coup d'œil de la mère , la v oix brusque de Preuil ou le timbre d'une bouteille vide. Et le voyageur, arrivé le 26 octobre, et qui ne comptait passer que quelques jours à Bayonne, s'y trouvait encore le 10 novembre. Le départ fut pour lui comme un arrachement. Jenny était venue le trouver dans sa chambre pour l'adieu. La main tremblante dans la sienne, et les yeux humides, elle lui avait fait la promesse qu'elle penserait souvent à lui, tout en se refusant au baiser du départ et voulant le lui donner devant sa mère. Mais laissons ici la parole à l'artiste amoureux, laissons-lui raconter la fraîche scène du lendemain.

« Ce matin j'étais prêt au jour; à neuf

heures, je n'étais pas parti; assis près d'elle, le

bâton à la main, trois ou quatre enfants clans les jambes, je recevais de chacun les lieux comnums du départ; Jenny tenait un petit soulier qu'elle avait l'air de coudre, la dame Preuil laissait brûler un poulet, la servante Catherine avait frotté vingt fois la même assiette, et j'embrassais toujours un enfant qui n'avait rien d'aimalile, mais, en l'embrassant, j'en regardais une autre dont la figure était bien rouge et qui ne me regardait pas; enfin je m'approchais de mon hôtesse, qui me tendit une joue séchée aux fom'neaux, sur laquelle je pris de bonne grâce une passe pour celle de sa fille. — Ce baiser unique me reviendra longtemps, il était électrique. — Les yeux de Jenny à travers les vitres du cabaret sont la dernière chose que j'ai vue à Bavonne. »

Et le soir il écrivait sur son Journal : « Enfin , j'ai fait le grand effort de quitter Bayonne!... Les jolies filles sont des pierres que le vovageur trouve pour se casser le cou, mais ma Jenny n'était pas que jolie , elle n'est même pas jolie ; c'est sa petite âme qui m'a étourdi, c'est elle que j'ai vue dans

ses veux Où était le charme? Qu'est-ce que ça

me fait? Il y en avait un pour moi à la Femme sans tète, et d'ailleurs , si mon imagination m'a trompé, tant mieux — tant pis — tant mieux (1). «

(1) Le voyage se termine par une singulière aventure de bri-

Là-bas, le jeune homme avait conçu l'idée de révolutionner le travestissement, idée inspirée par le caractère , par l'originalité , par la beauté pittoresque des costumes espagnols et basques. Il songeait à faire sortir le costume des bals masqués de la triuité banale et hiératique de ces trois types consacrés : l'éternel Pierrot, l'éternel Polichinelle, l'éternel Arlequin. Il voulait l'enrichir avec la variété, la diversité des costumes de la vieille France. Ce rêve venait à l'artiste sans nom, au moment où le vieux la Mésangère faisait paraître une série de costumes normands, avec la pensée de nouvelles séries fournies par les provinces de l'Est et du Midi. La Mésangère avait vu chez Blaisot les premières diableries du jeune Chevalier, et leur trouvant de l'esprit et une certaine tournure fantastique, il demandait à Blaisot si son jeune homme pouvait travailler à la suite de ces costumes. — « Mais il n'est plus ici, il est parti pour le Midi. » Et c'était sur une lettre qu'écrivait Blaisot au dessinateur, qu'un traité était passé par lequel la Mé-

gands... « Cette nuit, mort de faim, de froid et de lassitude, j ai été arrêté par des brigands qui m'ont forcé à manger, à me chauffer et à dormir. Je suis à une lieue de Tarbes. »

sangère lui commandait cent dessins à raison de trente-cinq francs pièce.

Une première dizaine était envoyée (1), que les costumiers, les couturières, le graveur chargé de les graver ne trouvaient pas assez écrite. La Mésangère faisait adresser des reproches à l'artiste par Blaisot, qui lui demandait des dessins plus finis, plus détaillés. Une seconde dizaine arrivait, en tout semblable à la première, puis une troisième, ne satisfaisant pas plus la Mésangère, qui se refusait à en accepter davantage , en sorte que la série des cent dessins s'arrêtait à trente.

Le procédé de ces dessins était un simple trait à la plume, avec les ombres lavées à l'encre de Chine, et coloriéespar là-dessus de teintes plates. Vingt ont été gravés par Gatine , et publiés sous le titre de Travestissements. A travers la gravure, on peut juger que le jeune dessinateur de modes n'a pas encore l'aisance ballonnante d'une jupe, le voluptueux contour d'un corsage, la vie flottante des étoffes, mais déjà se remarque une délicate habileté dans le froufrou d'une toilette. Il y a une Béarnaise, une Basquaise, un costume

(1) Nous trouvons dans une lettre du 26 mai 1827 : « Je mets à la diligence sis demoiselles à qui j'ai fait la recommandation expresse de m'envoyer vite et à cheval du quibus. Mon cousin Théodore aura la bonté de placer ces demoiselles dans le harem de M. la Mésangère.

de la Navarre espa^fjnole, qui sont des plus coquets; un ancien ajustement des montagnes du Béarn avec les rubans de soie verte entrelacés dans les cheveux et répétés dans le soutacliement du corsage, charme parle délicieux de l'effet. Un autre intérêt de cette série, qui ne se renferme pas dans les costumes des Pyrénées , mais y fait entrer une Indienne , une bachelette , une Andalouse, c'est l'imagination et la fantaisie que le dessinateur apporte dans des costumes de pure invention. A voir ce domino d'une grâce si bizarre, à voir cette magicienne qui annonce déjà l'halùlleur de drames que Gavarni sera plus tard, on le sent né pour être le costumier poétique et le modiste idéal de la femme.

Gavarni était reconnaissant à l'homme qui l'avait deviné sous la faiblesse de son début. Il aimait à parler de ce vieux la Mésangère, l'éditeur-artiste , le patriarche des amateurs et des collectionneurs modernes. Ainsi il le peignait : un grand vieillard poudré , habillé des pieds à la tête de bleu barbeau, cravaté de blanc, la politesse du siècle dernier en personne, ne sortani guère de l'appartement qu'il occupait au premier étage de la rue et du boulevard Montmartre , et passant sa vie dans un grand salon tout rempli de vitrines en acajou, qui contenaient, exposée sous ses yeux, la précieuse collection historique

de portraits et de miniatures de femmes qu'il avait rassemblée.

Au milieu de ces courses , de ces pérégrinations, de ces marches continues, il est toujours le même voyageur nerveux, mobile, changeant, l'imagination tQurmenlée de chimères, inquiétée, dans la tranquille jouissance du présent, par un regret du passé ou un appétit de l'avenir, retombant, avec la platitude et le non aventureux du chemin, à des jours splénétiques , pendant lesquels les paysages et la route sont sans intérêt pour lui, où rien de ce qu'il voit ne lui parle. C'est par ces jours d'un effacement gris que, forçant son idée à se replier sur des souvenirs , se réfugiant contre le mauvais de l'heure actuelle dans l'aimable des choses passées, il échappait à sa tristesse par une vie factice que sa pensée croyait vivre.

« Les yeux fixés sur les cailloux de la route, courbé sous le poids de mon bagage , accablé de chaleur et de lassitude, j'oublie tout ce qui m'entoure et je lis le bonheur dans un songe. C'est Paris que j'y voyais aujoiu'd'hui, les salons de M""* D..., un tapis de jeu, le punch, des femmes aimables; — ou c'étaient Virginie et les charmants

déjeuners du Luxembourg, — ou bien encore les bords heureux de la Garonne , au soleil couchant. . . les roseaux de la Fouille... Je sentais le balancement d'un Urçev cacolet... je voyais deux enfants..., un marin, une robe blanche, un chapeau de |)aille..., mes lèvres frémissaient du souvenir d'un premier baiser. . . »

Et ainsi il marchait dans son rêve, jusqu'à ce qu'un caillou contre lequel il buttait le rappelât à la réalité.

XXHI

Malgré ces ennuis et ces tristesses , malgré des envies et des visions de grandeur et de fortune, malgré le souvenir qui lui revenait souvent de ce grand théâtre des talents et des renommées, ce Paris inoublié, dont il voyait, insomnieux dans un lit d'auberge à Biarritz , le monde aux Français, au théâtre des Nouveautés, aux bals; il remettait encore son retour, ce retour appelé par les prières de ses parents, imploré par les tendresses de sa bien-aimée mère, et toujours différé, et reculant toujours sous des excuses, sous des prétextes. Un jour, « c'étaient des adieux qu'il devait à une société dispersée sur un large pays, et où, comme dans un grand salon, il s'avançait dans chaque vallée pour se retirer en

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faisant une dernière révérence. Une antre fois, il demandait à sa mère deux semaines de répit à propos d'adieux plus particuliers et qui l'effrayaient, lui écrivant : « J'appréhende un éclat qui serait très-fâcheux; ce serait le feu à une mine secrète, et l'explosion serait terrible. On compte sur un courage qu'on n'aura peut-être pas. Je pars dans la nuit, mais il faut dire adieu la veille, peut-être pour toujours, on le sait; — et devant un témoin intéressé, très-intéressé, il faut échanger des lieux communs, froidement, dans des adieux où l'on sent le besoin de dépenser toute son âme. — Le témoin vient d'entrer; je suspens ma confidence. »

Mais ce qui le retenait, c'était, avant tout, la grande maîtresse qu'il avait là, dans les Pyrénées : la montagne. Il s'était passionné pour ces crêtes, ces pics, ces sommets, ces hauteurs, ces cavernes où bâillent l'inconnu et le béant de la nuit, ces puits sans fond, où il descendait le long d'une corde attachée à un arbre posé en travers ; trous de mystère où la pierre jetée semble tomber éternellement, et qui donnaient à l'explorateur l'idée d'un conte fantastique qu'il oubliait d'écrire. Dans ses vieilles années, engourdi à son foyer, Gavarni nous parlait, en s'animant d'une sorte de fièvre, de ces courses effrénées partout là, de ces voyages , seul et sans guide , dans ces chaînes des

monts, sur ces pentes neigeuses, — précédé de son chien à la queue frétillante, qui mordait de temps en temps le froid de la neige, — allant ainsi devant lui jusqu'au bout des deux cents francs de son gousset, goûtant le bon goût de l'ail du Midi, et revenant, avant d'avoir l'habitude des espadrilles, avec des chaussures si trouées, que pour poser le pied, au retour, sur le pavé de la première petite ville , il était obligé de se refaire des semelles avec de vieilles cartes ramassées dans un poste de douane.

C'étaient là de telles jouissances, qu'au lieu d'être à Paris, selon sa solennelle promesse, au mois de janvier, il ne descendait dans la vieille cour des diligences, peinte par Boilly et décrite par M. de Jouy, qu'au mois de juin, le jour de l'Ascension, qu'il avait choisi, par une attention délicate, pour embrasser sa mère : c'était le jour de la fête de la vieille femme , et là , sur le marbre d'une table, au Café des Voyageurs, il écrivait :

« Je viens de traverser une partie de Paris aujourd'hui, jour de l'Ascension (1828). Que d'émotions, de souvenirs, j'ai retrouvés dans chaque chose! La succession des sensations que j'éprouvais semblait, à chaque objet nouveau, chasser un souvenir de ma pensée trop pleine... Ils reviendront, ils sont si jolis!... pas tous... Dans quelques heures je vais revoir ma mère... Quelle

agitation!... jo ne sais plus quoi dire... je ne sais pas ce que je pense... ^

De retour à Paris, il confie sa pensée, ses impressions, à un Journal intime en tête duquel il écrit : « Paris, 1828. Deuxième époque », comme s'il entrait dans une nouvelle vie ; un Journal auquel il met pour épigraphe ces deux vers de Béranger :

Dans l'air plus doux j'entends hattre des ailes. Tous les Amours ne sont pas envolés.

Le Journal débute par un long et grand morceau de critique où le Parisien rapatrié, avec une singulière hauteur d'idées , une facture et un acquis littéraires inattendus, attribue à l'influence de Walter Scott le goût tout nouveau du siècle pour " le pittoresque des mœurs '' . Et de là il s'étend sur ce qu'un œil observateur peut saisir dans une rue de Paris, par une route de France, au marché, au cabaret du village, tout ce qu'il y a partout à peindre de mœurs et de caractères, tout l'intérêt qui peut jaillir de l'étude profonde, sagace et sentie du moindre individu. C'est une vraie profession de foi où , dans le secret de ce

papier intime , il prêche et se prêche à lui-même la pure observation , jugeant tout épuisé dans l'art écrit aussi bien que dans l'art peint, et finit en se disant : « // reste à être vrai. »

Un mois auparavant, son crayon écrivait sur un vieux carnet d'adresses, ainsi qu'un engagement avec lui-même et un rappel de tous les jours : — u Soirée an Midi. Scènes populaires, ivresse, etc. C'est d'après nature qu'il faut tout peindre. Je veux taclijijrapliier. Le 30 septembre. »

Ces réflexions sur Walter Scott, qui l'avaient ramené à sa préoccupation unique , il les faisait un dimanche soir de la fin d'octobre où, après trois semaines de solitude, il était venu, selon son expressive expression, « se renouveler dans la foule » . Il les faisait au fond d'un fossé bordant le parc Monceaux du côté de la campagne , à demi plongé et flottant dans les souvenirs des horizons, cherchant la ligne àh^avwe àes Montagnes françaises et la place perdue où avait été un cabaret de joie de sa jeunesse, remontant avec sa mémoire de dix ans à ce Montmartre qui n'était, quand il l'avait quitté, qu'un village avec des moulins et des ânes, et qu il avait retrouvé une petite ville. Et tout en rêvassant ainsi, il observait, sous la charmille des guinguettes, les bourgeois parisiens et les commis de tous les comptoirs de la rue Saint-Denis attirés par les bals de bar-

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rière; intrigué par un couple de petits époux u ayant l'air de mêler assez tristement leurs dimanches » , arrêtés devant une oie tirée par une bande de paysans, et qu'il suivit quand ils s'en allèrent, en curieux qu'il était de l'inconnu.

Avec cette résolution de tourner son effort, son étude, son talent, uniquement et absolument vers l'actuel, le vivant, le contemporain, le jeune homme de vingt-quatre ans prenait comme une possessipn de ce vaste tableau humain : Paris, ce grand Paris, si multiple, si mouvant, si complexe, si varié, qui déjà l'enivrait, le grisait, lui donnait une sorte de fièvre et de curiosité ardente l'emportant d'avance à l'orgueilleuse ambition de faire un jour de l'immense ville sa proie, son œuvre, sa popularité. Et ne sent-on pas jaillir sa vocation future dans ces lignes inspirées qui lui échappent à la date du 20 novembre 1828 :

« Qu'il faut être vide ou usé pour s'ennuyer près d'une agglomération d'hommes! Toi, mets le nez à la lucarne de ton grenier; vois-tu cette multitude de toitures, ces fumées qui s'en échappent! Souffle ta lampe, passe ta culotte, va glisser un demi-jour entre la foule d'intérêts qui font la boue des rues, entre à droite, à gauche, va essuyer tes pieds au tapis du salon , te rafraîchir à la buvette, te réchauffer à la forge, va voir juger le voleur, fabriquer des lois, risquer l'or sur le

L'HOMME ET L'OEUVRE. f)9

pivot d'uno roulette, ou vendre et acheter sous les piliers d'un marché, tu reviendras plein de tableaux

A chaque retour d'un voyage dans Paris, je suis persuadé qu'il est encore à décrire, et tourmenté du désir de l'essayer. Chaque fois, à chaque pas, j'y trouve beaucoup de choses, et pour compter les sentiments que j'y éprouve en un jour, il me faudrait une année. "

Sa vie, toute sa vie, appartient alors à Paris. Il la voue entièrement au service de son étude. C'est en lui une activité à aller, à voir, à monter de la rue au salon, de l'atelier à la mansarde, à se mêler à tout et à tous , à fréquenter les lieux de plaisir et les endroits de labem-, à passer enfin par tous les mondes, tous les décors, tous les contrastes, qui devaient lui donner la variété et l'espèce d'originalité sans cesse renaissante et renouvelée de ses innombrables dessins. Sa vie d'alors, la voici dans cette journée courante, pareille à tant d'autres , lancée et portée sur des pieds inlassables , à travers la succession et le tourbillon de toutes sortes d'images diverses.

Il s'est couché au sortir d'un bal de laquais et de grisettes du faubourg Saint-Honoré. Il se lève , suit aux environs du Palais-Royal un boa de martre entortillé autour d'une jolie tête, grimpe

dans l'atelier d'un peintre où il fait une heure d'esthétique en fumant un cigare au nez de l'Apollon; tombe à l'exposition Martinet; va au bazar de Giroux, où les bijoux voisinent avec les joujoux, où les Bonington sont à l'ombre d'un moulin de papier; donne un regard aux satires coloriées entre lesquelles il se voit pendu incognito ; passe chez un commissaire pour défendre , contre la pioche d'un maçon , son escalier dérobé , " la petite -porte où ne frapperont plus maintenant que des souvenirs, tout doucement »; de là, rend visite à une Philaminte qu'il ne trouve pas ; passe au comptoir d'un marchand; fait une station au passage Véro-Dodat au luxe semi-chinois ; va dire un bonjour au chevalier Melliny, avec lequel il a voyagé dans la Bidassoa; traverse le faubourg Saint-Germain, cause affaires une heure avec un libraire dans un café de l'Odéon; revient à la Porte Saint-Martin, au Pont-aux-Choux. Il n'est encore que cinq heures. Il entre au laboratoire des frères Richer, " où l'on fabrique un canal qui, du milieu de l'Océan, va conduire un regard savant à la lune, et où, courbé sur son étau, un jeune artisan glisse une lime entre les jambes d'un compas qui doit mesurer Sirius. » A cinq minutes de là, il est dans un salon et caresse avec un mari " les enfants de sa femme »; puis, de là, dans l'intérieur de l'amant, et de là encore dans une

fabrique et les engrenages d'un manège. Onze heures le trouvent clans une mansarde au milieu d'un nuage de fumée, parmi de jeunes femmes, des pipes et des chansons. Et, à minuit, il termine sur les boulevards sa tournée de Juif errant parisien qui par moments, dans son récit, prend le tour d'une espèce d'hallucination.

[1 y avait près de cinq mois qu'il était installé , avec un très-modeste mobilier, dans une grande maison portant le numéro 27 de la rue Saint- Lazare , en face de l'emplacement où depuis a été bâtie la cité d'Orléans.

Cette maison était le phalanstère d'art le plus étrange, une ménagerie d'originaux bizarres, une sorte de refuge de fabuleux déclassés. Un soir de réminiscence sur cette maison, il nous esquissait le portrait de quelques-uns de ses romanesques habitants. D'abord, un jeune Béarnais, marin, puis sculpteur, élève de mademoiselle de Beauvau, Quasimodo trapu, qui, épris d'elle, quoiqu'elle se moquât de lui, avait provoqué par jalousie un garde du corps, qu'il avait tué. Il gagnait sa vie à modeler de petites figures en cire pour les pendules et à donner des leçons de bâton

dans l'espèce de cave on il demeurait. — Unjenne homme des îles Seychelles, venu à Paris avec une jeune créole de 1 île Maurice qui s'était empoisonnée, leur petite fortune man^wée, dans un hôtel garni; celui-là vivait d'un talent de miniature et d'une spécialité de portraitiste de mauvais lieux, dans une pleine candeur inconsciente qui lui faisait dire : « Savez-vous que M"^ Saint- Léon est une femme bien honorable? » Gavarni le revc?yait perpétuellement juché sur un tabouret de peintre , une pomme cuite sur un œil malade, raclant de la guitare et chantant la romance : " Que j' (lime ton œil noir! » Et tout en haut, dans une mansarde, près des astres, logeait un jeune homme qui parlait de la théorie du sublime, des maîtres de lart, et qui peignait des tableaux à horloge. C'était lui qui avait trouvé ce trait de génie d'en mettre une au fond du lit, dans une copie de la Mort de l'Empereur, d'après Steuben.

Hippolyte Chevallier avait là, au cinquième étage de la maison, entre cour et jardin, un assez grand appartement.

L'attachement que le peintre semble avoir pris à toutes les époques de sa vie pour les endroits qu'il habitait, l'affection qui lui venait pour des murs d'habitude et qui, à presque chaque changement de demeure, lui en faisait crayonner la

mémoire (1), nous a valu la vue de son atelier, avec son poêle sur lequel se dresse un Auteur en plâtre , entre deux têtes de mort ; avec son fond coupé par des pilastres, qui forment d'un côté une bibliothèque, de l'autre un panneau où sont réunis en trophée les souvenirs du voyageur, son sac, son béret, et les grands bâtons des Pyrénées (2).

Cette première année, le jeune homme ne s'est pas refait Parisien; il n'a pas encore repris son assiette, ses habitudes, l'amour de tout ce qui l'attachait dans le passé à la grande ville, le traintrain insouciant et joyeux de sa vie d'autrefois. Au milieu de ses anciens amis et de ses anciennes affections, il se trouve isolé (3), il est sans goût

(1) Ainsi ce crayonnage ce coin do chambre où le déjeuner est dressé sur cette boîte à couleurs que Gavarni eut près de lui jusqu'à ses derniers jours. Ainsi cet autre croquis de regret, daté du 8 juillet 1819, au bas du désordre d'un déménagement, sous lequel le jeune homme a écrit : « On ne devrait aimer rien, )ie s'attacher à rien, car tôt ou tard il faut tout quitter. »

(2) Dessin du 13 février 1829.

(3) Il semble, dans ce temps, susceptible, ombrageux; et reucontre-t-il, chez le chevalier Melliny, Pigault-Lebrun qui lui fait ce compliment : « Monsieur, vous dessinez joliment les petites figures » , il le paye de ce compliment par ce portrait : « Vieux, entortillé dans une longue redingote, grand nez ronge, rien de fin dans

pour les plaisirs où les hasards des rencontres l'entraînent; des souvenirs et des regrets des pays de montagnes lui reviennent, et un jour de fête publique, la Seine illuminée de chandelles romaines lui fait penser, en pleine foule, « an calme pastoral de la vallée d'Aure et aux flots d'argent de la Nesle " . Il est vaguement amoureux d'une femme idéale , qu'il ne trouve pas sur son chemin ; puis , après de banales expériences , il jette son dégoût dans des phrases cyniques, ou écrit :

« C'est une femme comme les autres , et celle que je cherche ne ressemble à personne. »

Il rêve, il rêvasse à l'écart, se nourrissant de chimères dans la solitude où il se réfugie , et y savom'ant, selon ses expressions, « ces moments d'émotion d'une extrême délicatesse, délicieux et vagues, qui bercent doucement l'âme entre le plaisir et la peine, mais que détruisent un bruit, un mot, un rien, une pensée même i .

XXYII

En dépit de l'ambition et des hautes visées de ses désirs, depuis son retour à Paris l'artiste n'a

cette physionomie dure et sèche, gros souliers, bas bleus, désagréable et blagueur, — vilain bonhomme ».

encore produit que des travaux de commerce et de misérables petites choses : des vignettes pour Béran[jer; des travestissements, des grotesques pour Giraldon, grandes lithographies à la plume, lourdes et bêtes fantaisies, dont tout l'esprit était une bergère des Pyrénées avec une barbiche et des moustaches : des pages de croquis minuscules ; une série de pisseuses, suite maintenant introuvable; enfin un recueil lithographie et colorié par lui-même d'après ses croquis des Pyrénées, et dans lequel on retrouvait les costumes des localités où ses excursions l'avaient mené : Jeune fille d'Ossun, — Paysan de Laruns, — Jeune fille de Luz, — Contrebandier aragonais, — Femme des bords de la rivière de Broto, — Grisette de Tarbes, — Barégeoise, — Pâtre de Gavar nie, etc. \ pauvres dessins et maladroites lithographies , qui n'ont guère pour eux qu'une certaine naïveté enfantine. N'oublions pas encore, éditée par Rittner, alors l'éditeur ordinaire du débutant, une série de trois planches en travers intitulée les Cris de Paris, et portant la rare signature de Chevalier (1).

(1) Remarquez que l'artiste orthographie son norn autrement que ne le porte inscrit son acte de naissance.

76 GAVARÎSI.

Le miniaturiste des îles Seychelles travaillait pour Susse. Il proposa au débutant de le mettre en rapport avec le marchand à la mode. A quelques jours de là, le jeune artiste apportait deux dessins. « Mais pour la vente, il faut une sif^natm^e ", lui dit Susse. Guillaume-Sulpice Chevallier était encore plein de l'amour de ses chères Pvrénées. Sa mémoire et son cœur y retournaient sans cesse. C'était peut-être quelques jours auparavant qu'il avait écrit sur son Journal : ^ Madame la duchesse de Berry a couché dans un lit où j'ai soupiré Paris. Elle l'a trouvé trop tendre et elle l'a refait elle-même. Puis elle a demandé des cartes; notre hôte n'en a trouvé qu'au poste de la douane... Des cartes à Gavarnie ! . . . »

Là, dans la boutique, sur le comptoir, pris d'un subit revenez-y à sa bien-aimée vallée, et comme s'il se rebaptisait au souvenir et à l'eau de la cascade , il signait — la signature de la popularité future de son talent : — Gavarki.

La curiosité est bien naturelle de vouloir connaître le moment juste où le nom de Gavarni apparaît et se substitue au nom de Chevalier dans son œuvre. C'est bien décidément en 1829, mais à quelle époque de l'année? Et quelle est la première planche qu'il a signée de son nouveau nom? Personne ne le sait positivement. Cependant, M. Mahérault a découvert que deux petites planches, intitulées les Blanchisseuses et le Marchand de lunettes, dont nous trouvons, dans un mémento de Gavarni, l'indication des dessins comme faits d'après nature au mois de juin 1829, et qui avaient d'abord paru sous la signature Chevalier, portent à un second tirage, qui a dû suivre le premier, au bout de quelques mois , le nom de Gavarni à la place de celui de Chevalier. Il est probable que ce sont les deux premières pièces de son œuvre portant la vraie signature de l'artiste.

Au mois de juillet 1829, Gavarni avait abandonné son atelier de la rue Saint-Lazare et était

venu s'établir à Montmartre , un endroit qu'il aimait d'un ancien goût de son enfance , et où bien souvent le ramenait le vagabondage de son crayon. Il s'installait, avec son père et sa mère, tout en haut de la butte, près du télégraphe, dans le premier étage d'un pavillon entre cour et jardin; au-dessus, un belvédère, dont il avait la jouissance, embrassait la vue de ce Paris qu'il s'était donné pour mission de peindre.

Et là commençait bientôt l'année 1830, la grande année du travail d'après nature de Gavarni, pendant laquelle les dessins qu'il signe à cette date avec l'indication abré viative des deux lettres M . M . , sont sans nombre et d'nne infinie variété.

Feuilletons-les, dans ce vieux carton vert. Ce sont des centaines d'études : des paysages, des choses, des objets, des êtres à côté de lui et à portée de son crayon. Croquis pittoresques du Montmartre presque sauvage d'alors ; de ses bâtisses ruineuses ; de ses masures écroulées ; des entrées suspectes de ses carrières béantes; des palissades de ces terrains vagues qui feront plus tard le fond de ses lithographies ; de ces coins déserts, aux tas de ronces, de pierrailles et d'orties que fouleront, dans son œuvre future, les pieds sans souliers de ses bohèmes de banlieue. Pêlemêle, se succèdent des détails d'intérieur, des natures mortes, dont un violon saisi et retourné dans

tous les aspects et tous les raccourcis de l'instrument; des croquis de son chien, de son Trilljy, le compa^rnon de sa solitude, l'ami consolateur des mélancolies de sa jeunesse; des portraits de ses parents, de son père, de sa mère, qu'il répète vingt fois (1), de tout le petit monde bourgeois dans lequel il vit : parents, amis, voisins; femmes de ci, de là; car dans toute femme qu'il approcha ou connut, il y eut presque toujours un modèle pour l'artiste.

Études de la vie vivante, qui ont ceci de particulier qu'elles la surprennent et la fixent sur le papier, dans son mouvement intime et familier, dans le vif du vrai, telle qu'elle est quand elle n'est pas gênée, contrariée, roidie, dépouillée par la pose, de la spontanéité et de la franchise de la

(1) M. Tronquov nous racontait qu'alors Gavarni mettait tous les fjens de sa famille en réquisition pour poser. C'est ainsi que, dans une série de petites fiynres qu'il j)ublia, croyons-nous, en 1831 : la Laitière était sa mère, qui posait une seconde fois pour la Vieille femme de dos qui ouvre un parapluie; et la silhouette de la femme en cabas lui était fournie par la grande Marguerite, la vieille bonne ilévouée, descendant de Montmartre le matin pour lui apijorter sa soupe, quand il travaillait au dehors.

Disons que l'artiste, à défaut de poseur, s'est souvent servi à luimême de modèle; il y a nombre d'études qui le représentent, tantôt en manches de chemise, tantôt en blouse d'atelier, avec l'aspect d'un ouvrier bellâtre, aux cheveux frisés. L'un de ses portraits, le plus lointain que l'on connaisse de Gavarni, a été donné par lui à son ami Forgues.

grâce; des études qui semblent commencées à l'insu des personnes, en plein naturel d'un travail, d'une occupation, d'une flânerie, d'une méditation ou d'un sommeil; des études où, quand les gens s'aperçoivent qu'il les dessine, le dessinateur a déjà arrêté leur physionomie et leur silhouette avec l'instantanéité d'une chambre noire. Souvent même, du moment il ne saisissait au vol qu'un détail, un de ces riens d'un moment, une de ces actions d'une partie du coi'ps qui charment tout à coup l'œil d'un artiste, un morceau de geste : un bras de femme nu et sortant voluptueusement de l'épaulette d'un corset, le croisement de deux pieds , dont un talon pose sur un cou-de-pied et qu'on dirait se caresser au bas d'une robe molle; des pages entières de mains, — le dessin de Gavarni fut toujours amoureux de la main, comme l'avait été avant lui le dessin de Watteau; — des mains d'homme, des mains de femme , avec leurs expressions , leur nervosité , leur esprit , leur mobilité , leurs signes de race , les mains douces du monde aussi bien que les mains rudes du peuple , celles qu'il noue autour du culot d'un brûle-gueule ; celles dont il cherche sur tant de feuilles de papier tous les jeux d'élégance et de coquetterie à se ganter d'un chevreau trop étroit et à le boutonner sur le poignet renversé.

Et ce n'était encore là que la moitié de son travail et de son étude. En même temps qu'il poursuivait la vie dans la vie de la ligne humaine, il s'attachait avec la même patience, la même ténacité, au rendu animé du vêtement, de ce qui enveloppe, habille, étoffe le corps moderne Remarquons-le ; dans cette année où éclate son succès de dessinateur de modes, il n'est pas un modiste préoccupé uniquement de la science , de l'agencement, de l'ajustement et de la justesse graphique d'un patron ; il a une ambition plus haute, et nombre de croquis : des bouts de pantalons dans les plis desquels on sent les jambes, des pinçures d'habits, des redingotes étudiées dans le pli d'une taille , des profils de bottes qui sont presque le signalement de l'individu qui les a aux pieds, des inclinaisons, des renversements, des crâneries de chapeau qui font deviner audessous la tête de l'homme restée en blanc; tant d'autres images rapides et parlantes montrent qu'il cherchait , au delà du contour mort du costume, à mettre dans un vêtement un peu de la vie de celui qui le porte , quelque chose de sa personnaUté et de son individualité.

La nature dans son animation, c'est donc son unique maître; il ne travaille que d'après elle, essayant de X empoigner, de la rendre telle qu'il la voit, dans sa réalité exacte, à force d'études

d'un vouloir entêté; études serrées, dures, anguleuses, mais fidèles et d'une certaine rigidité primitive à la Holbein, roidc, naïve et gauche. On y sent encore le débat, la lutte chez l'artiste contre les premières habitudes, et la routine de sa main, les leçons de son enfance, ses jeunes années appliquées au dessin de précision, d'architecture et de machine. Mais peu à peu, se dégageant de cette sécheresse linéaire de la figuration, arrivant au large et à l'expressif du contour humain, il trouve enfin, dans son perpétuel tête-à-tête avec le vrai, sa ligne à lui, cette ligne qui commence à porter sa signature, cette ligne originale et libre, ce trait courant et spirituel, ce faire entièrement dégagé de l'imitation des minces Grenier, et qui paraît se tourner, dans sa force grasse, vers le style de Decamps; il trouve ce dessin delumière qu'il éclaire maintenant par une science toute nouvelle de l'effet, et où, dans le rondissement plein de son crayon , avec un rien d'estompage au pouce de sa mine de plomb, il fait tourner moelleusement une taille dans une ceinture de robe, donne la valeur d'un chignon brun sur la douceur d'une nuque.

A partir de cette année 1830, répétons-le, Gavarni est Gavarni, le Gavarni des dessins signés de son talent et de sa marque, sans qu'il ait besoin d'y mettre son nom au bas.

Cette année est encore à un autre point de vue une grande date dans son histoire; elle est pour ainsi dire l'année de ses provisions d'études pour son œuvre future. Toute sa vie, elle resta pour lui une espèce de caisse d'éparrjne où il puisa et se renouvela. Et cette année fut enfin celle qui développa cette étonnante mémoire plastique du dessinateur qui lui permettait, à la fin de sa vie, de ne plus travailler d'après nature, tirant de sou souvenir, où il fouillait comme dans un portefeuille, le croquis du bonhomme dont il avait besoin.

Pendant que Gavarni se livrait en 1830, dans sa retraite de Montmartre, à cet acharné travail d'après nature, Emile de Girardin , qui venait de fonder la Mode, le choisissait pour le dessinateur de son journal. Nous avons sous les yeux les dessins originaux (1), ces lavis de jupes et de corsages, à l'encre de Chine ou à la sépia, exécutés avec le fini de la draperie d'Albert Durer, du

(l) Ces dessins, qui ont été donnés par M. Emile de Girardin à la princesse Mathilde, il les esquissait d'abord sur un gros jjapior jaunâtre huilé, qui précéda l'invention du papier végétal ; ces esquisses étaient crayonnées, et le contour arrêté à la plume, avec presque toujours, sous la lobe, l'académie de la femme.

84 G WARNI.

Louvre; ces études de robes où la rigueur du patron ne s'adoucit que sous l'artistique du faire, des études qui apportent pour la première fois au rendu d'un détail de costume moderne l'application et la conscience que les artistes n'y avaient pas encore données. Il y a des planches de bonnets et de chapeaux qui mettent à un tortillage de gaze et de dentelles , sous une main toute légère , la précision d'un dessin de machine ; on voit* rigoureusement dessinés des modèles de bijoux, de jardinières, d'écrans, de bougeoirs, d'étoffes même, parmi lesquelles figure l'o?gandi Lamartine. C'est un amusement de suivre, au bout de ce crayon fidèle et élégant, les modes de la fin de la Restauration, de retrouver ces encjoncés, aux vêtements carrés, qui portent les cheveux en touffe sous un chapeau pointu, et s'enferment dans une redingote vert myrte qui a trois plis de chaque côté dans le jupon. Et les modes de la femme, quel divertissant spectacle! Les robes ouvertes en redingote; les jupons en gros d Orient, avec les spencers à gros collet découpé, les corsages à la grecque avec les volumineuses manches; les robes à double pèlerine avec manchettes aux coudes; les canezous aux grandes pointes festonnées ; les grands bonnets déchiquetés qui ressemblent à un buisson de fougère; les chapeaux de paille aux grandes plume

d'autruche frisées; les chapeaux en gros de Naples marron avec des nœuds en ruban de gaze bleue; enfin tout l'original, le bizarre, le laid, et parfois le joli, dont se pare et se fait belle la femme de 1830; le guingamp chiné, la. stokoline, Valbanienne, la sînaïde, la mousseline Àlliambra, enfin l'étoffe dont la couleur a été baptisée du nom de pudeur virginale.

Cependant , de ces chapeaux monstrueux à forme de tourtière, de ces abominables manches à gigot, de ces lourdes pèlerines, de ces fichus qui ont l'air d'être soutenus par des fils d'archal, de cette mode vieillotte, et pareille à des ajustements de grand'mères habillant déjeunes femmes, Gavarni dégage une grâce, la grâce qu'a toujours gardée la Parisienne aux époques désastreuses de la mode, et qui a, pour ces années, quelque chose du charme de madame Coypel dans la planche du dix-huitième siècle : La Jeunesse sous les habits de la Décrépitude. Oui , les petites figures de modes de Gavarni, sous leurs ajustements un peu caricaturaux , et même sous leurs coiffures étranges , leurs grappes de papillotes , leurs cheveux échafaudés en énormes coques au sommet de la tête, prennent, avec leur nuque dégagée, l'ovale allongé de leur figure, leur traits affinés, le point noir de la pupille nageant dans le clair de leur prunelle, leur petit nez relevé, leur bouche retroussée, leur

minois chiffonné, prennent, mêlée à je ne sais quoi d'exotique, comme une ingénuité coquette.

Son entrée à la Mode, en dehors de la publicité qu'elle procurait à son talent, avait encore pour lui un autre grand résultat : elle le sortait de son milieu étroit, de ce monde de camarades inconnus et d'amis un peu ouvriers qui avait été jusque-là le cercle de ses relations. Elle le mettait en rapport avec les gens connus, les notoriétés, les célébrités, les remueurs, les faiseurs de nom, — journalistes, romanciers, écrivains. Elle lui donnait la connaissance de ce grand et intelligent brasseur d'affaires du jour, à moitié littéraire et à moitié industriel, l'Emile de Girardin de 1830. C'était dans les bureaux de la Mode qu'il nouait des amitiés avec MM. Lautour-Mézeray, Eugène Siie, Duponchel, de Mortemart, et que commençait sa liaison avec Balzac, qui, l'année suivante, l'invitait à une lecture de sa Physiologie du mariage, et le chargeait de l'illustration de sa Peau de chagrin.

Ses connaissances, à ce moment, se mettaient alors, comme il arrive, à s'étendre et à rayonner; il voyait le marquis d'Abrantès, Devéria, Ber-

thoud, Léon Pillet, Peytel, Cavaignac, Alphonse KaiT, son voisin, qui avait loué un petit coin sauvage de l'ancien Tivoli, dans lequel Gavarni va parfois, sous des arbres, terminer une pierre lithographique.

Dans les jours qui suivaient la révolution de Juillet, Gavarni s'essayait pour la première fois à la caricature politique. Il lançait et publiait, contre la monarchie et le roi tombé , la lithographie où Charles X, en marchand revendeur, aboyant, la bouche grande ouverte , le cri des rues qui fait le titre de la planche Fieux habits! vieux galons! se sauvait coiffé de travers d'un colback de lancier, dans un costume où la robe noire du prêtre se mêlait à l'uniforme étincelant du général. Il a un rabat an cou, le grand cordon rouge sur la poitrine; un de ses bras est chargé de mitres, de chapelets, de reliques, avec l'anneau des ciseaux de la censure passé au poignet; l'autre se cache dans un pan de manteau de voyage, laissant passer un bout de sabre; tandis que les cuisses maigres du vieux monarque jouent dans l'entonnoir trop large de ses bottes à l'écuyère. Et Gavarni publiait encore le Ballon perdu : dans la

corbeille d'un aérostat se montrent ])lottis, cramponnés aux traverses de bois, le duc d'Angoulême, le roi Cbarles X, dont les grandes bottes éperonnées pendent en dehors , et auquel un bout de corde fait une queue de diable; une ridicule duchesse d'Ang^ouléme est juchée à califourchon sur le dos et le cou du vieux monarque qu'elle étrangle, agitant, de ci, de là, son diadème de plumes et son long mollet maigre. Et les trois personnages sont emportés avec le drapeau blanc aux fleurs de lis par le ballon déjà disparu dans le ciel.

Ces caricatures lui échappaient comme s'il était emporté dans l'entraînement qui poussait, au lendemain des journées de Juillet, tant de crayons à la satire et faisait de Decamps un caricaturiste par occasion. Il n'y avait chez l'artiste ni passion ni animosité. L'ennemi des prêtres était resté, nous l'avons dit, indifférent à la Restauration , pendant tout le temps qu'elle avait duré, s'occupant si peu de politique qu'il raconte, dans un de ses journaux des Pyrénées, " se trouver dans l'impossibilité d'en causer avec ceux qui lui en parlaient, à cause de l'ignorance absolue où il vivait de tout journal. »

Quand la révolution de 1830 éclate, il ne s'y associe pas; il reste du public qui la regarde. Gavarnila dessine, mais avec la curiosité sceptique d'un peintre, fait des croquis de tués sur les bar-

ricades, entremêlés de promenades nocturnes et sentimentales à travers les trêves de la bataille civile, en compagnie de mesdames Maisonneuve et Sylvanie.

Au fond, Gavarni est toujours resté froid, presque hostile à tout ce qui est révolution , subversion, bouleversement social. Révolutionnaire dans 1<^ pin- domaine des idées et des choses supérieures et plus hautes pour lui que tous les gouvernements, il a été de tout temps, d'une façon désintéressée, par tempérament et par une certaine haine native du populaire , conservateur et homme de pouvoir.

Ce furent, du reste, les deux seules caricatures politiques de l'artiste. Il n'aimait guère qu'on lui en rappelât le souvenir; il se les reprochait presque. Et un soir, il nous fit le curieux aveu qu'en lisant tout haut, plus tard, dans les Chants du crépuscule, les vers suivants :

Pas d'outrage au vieillard qui s'exile à pas lents.

C'est une piété d'épargner les ruines.

Je n'enfoncerai pas la couronue d'épines

Que la main du malheur met sur ses cteveux blancs

la voix lui manqua, le remords lui vint. Il se sentit comme souffleté, pensa à son vieux père, et prit pour toujours l'horreur de la caricature politique.

Théophile Gautier a écrit quelcfue part, en parlant de Gavarni, qu'il connut vers ce temps : « C'était un très-beau jeune homme, orné d'une abondante chevelure blonde , aux boucles frisées et touffues, très-soigné de sa personne, trèsfashionable dans sa mise , avec quelque chose d'Anglais pour la rigueur du détail en fait de toilette, et possédant au plus haut degré le sentiment des élégances modernes. " Un jeune homme svelte, découplé, à la taille pincée, portant des chaussures qui semblaient des bottines de femme , tant il les voulait fines ; mis avec une recherche un peu prétentieuse, et ayant laissé dans la mémoire des a ertueuses bourgeoises qui l'ont connu, un souvenir comme placé dans une case à part. Elles racontent qu'ij y avait chez Gavarni un charme singulier de la physionomie , quand elle était animée par de l'amour ou du plaisir, et que sur ses traits peu réguliers et exprimant une certaine froideur hautaine, se répandaient les grâces câlines d'une douceur tendi'e, inexprimable. Alors sa figure prenait tout à coup une ressemblance frappante avec le portrait idéalisé qu'il s'est fait plus tard dans V Homme à la

cigarette : alors il se montrait beau d'une beauté qu'on pourrait appeler la beauté de l'artiste, beau de cette expression fière et caressante de l'œil, de ces ombres voltifjeantes sur le front, de cette jolie frisure naturelle des cheveux, des moustaches, de la barbe, se détachant, en un coquet négligé, du blanc dun foulard cle l'Inde, du noir d'une veste de velours. Ainsi fait, ainsi tourné, Gavarni était très-séduisant; il avait le charme et le pouvoir de V homme à femmes; il plaisait aux femmes, les dominait, les asservissait, aussi bien par les cajoleries que par la roideur de sa physionomie et de sa nature. Il était très-aimé; les maîtresses qu'il quittait ne pouvaient se détacher de lui. Et Henry Monnier disait de son ami, avec un spirituel air d'envie : " Ce Gavarni, je ne sais pas comment il fait avec ses maîtresses, il est quelquefois d'un roide, d'un roide. Eh bien, malgré ca, elles l'adorent; oui, elles l'adorent! "

En l'année 1831 , — sur un croisement de rendez-vous avec l'une, avec l'autre, avec une Adèle, une Nathalie, une Constance, une Louise, liaisons simultanées et éphémères qui se brouillent, se pressent, se confondent souvent dans la

mémoire de Gavarni et que note à peine un mot sur son Journal, — se détache et surnage un petit roman qu'il a un peu plus détaillé. L'héroïne du roman est une Louisa, qu'il avait rencontrée à sa porte, dans la rue, un jour d'avril, et reconduite à son magasin avec une de ces causeries de gré à gré entre un Parisien et une grisette. De là, des promenades au cimetière Montmartre, au Jardin des plantes, des déjeuners à la barrière de. l'Etoile, aux Cinq-Moulins, au Cheval-Blanc, des soirées à Franconi, des brouilles, des raccommodements, et enfin cette journée au bois de Boulogne, ce mélancolique finale d'un amour dans l'ennui de l'amant las; un récit que nous donnons ici comme une des analyses les mieux senties et les plus délicatement amères que Gavarni ait faites de son cœur (1).

« Nous sommes partis à sept heures du matin, un fiacre nous a conduits aux Champs-Elysées, chez Beaulieu. — Nous y avons déjeuné sous le petit abri au fond du jardin, — comme avec Louise, en riant des tables sales, de l'embon-

(1) Ce fragment, perdu au milieu de paperasses, a été écrit à part par Gavarni sous ce litre : « Mémoires d'un étudiant. Fragment. — Une partie de plaisir. — Le bois de Boulogne. — Pages de la lie d'un Jeune homme. « C'est le développement de cette sèche note de son Journal (22 août 1831) : « Avec Louisa, déjeuner chez Beaulieu, et toute la journée au bois de Boulogne. »

point de riiôtosse, — du mauvais café, — en regardant les prunes du petit jardin à travers la haie, — presque ennuyés, — sans plaisir, — familièrement et sans vraie intimité. Une voiture nous a conduits à Passy; — là, elle a retrouvé des souvenirs : elle avait demeuré à Passy. — C'est joli, le bois de Boulogne; il faisait doux. C'était un jour pour jouir de la campagne, point trop de soleil, la terre humide en été, — et des allées solitaires, des taillis à parcourir avec une jolie fille échappée au joug d'un comptoir pour un jour de plaisir. — Sous une allée étroite et bordée de jeunes pins, nous avons trouvé une femme assise à l'ombre ; elle lisait, et nous a regardés passer avec un air d'intérêt et de curiosité : — une femme seule cpii lit le matin dans un bois! Que lisait-elle? que pensait-elle?,.. Elle nous a regardés longtemps, nous qui passions jeunes et tout seuls le matin, quand nous avions à nous tout le jour et tout le bois !

» Nous avons marché plus lentement; je l'ai regardée souvent, la petite dame. — Nous devions avoir de ces airs qui mentent. — J'aurais voulu, je ne sais pourquoi, qu'elle ne me crût pas

heureux. — Des gendarmes sont passés après

nous nous nous sommes assis plus loin

Rien ne rend froid comme un reproche de froideur, rien n'est embarrassant comme un téte-à-

tctc quand on n'a rien à dire; je l'aurais peut-être désiré ailleurs ; ici la solitude et Louisa m'étaient insupportables, je n'avais près d'elle qu'un désir

— du fou pour fumer un cigare, et je guettais les passants sur la route. — Il ne passa qu'un charbonnier qui ne fumait pas.

» Quel besoin de venir dans un bois, deux, quand on ne se plaît pas , — quand on se sait par cœur, et quand l'imagination ne vous promet

plus aucune curiosité l'un de l'autre ! Avec

Louise, je me serais moins ennuyé. — Louise est moins jolie, elle est sotte, elle n'a que des baisers dans la bouche, et j'ai Louise depuis presque un an. — Mais avec elle, si quelque chose se refroidit entre nous deux, j'y pense seul Couchés l'un près de l'autre, nous regardions les chênes, nous cherchions les petites bêtes dans l'herbe , embarrassés l'un de l'autre et de notre bon sens que nous ne pouvions pas perdre : elle pencha sa tête sur mes genoux, en me disant qu'elle voulait dormir une demi-heure.

— Je tenais sa montre en comptant les minutes.

» Nous allâmes à Boulogne, boire de la bière, sur une de ces tables rustiques qu'on dispose autour des danses champêtres. Une petite fille maussade , qui m'apporta du feu , nous dit qu'on y dansait beaucoup le dimanche ; — la danse naïve et bruyante au son d'un archet de village , le petit

vin dans les pots : c'est du plaisir. De l'autre côté de la haie qui nous séparait de l'entrée du bois, il passait des cavalcades matinales, de fasliionables tilburys : c'est encore du plaisir. J'étais préoccupé, triste, je pensais à tout autre chose qu'à elle, qui essayait de fumer et me disait : — Qu'avez-vous , vous êtes malade? — Triste question. — Vous n'aimez pas la bière, — lui dis-je. Celle-ci est mauvaise, j'aime la bière d'Allemagne. — Elle me parla de Varsovie. — J'aime la bière, lui dis-je, elle m'enivre. — Eh bien, buvez donc, me dit-elle en riant, — et elle m'en versa.

I» C'était là tout le secret, il fallait nous enivrer; et que c'était difficile!

» Elle voulait se laver les mains. — La petite fille lui tendit un entonnoir, dont elle bouchait le petit bout avec son doigt, ce qui nous fit rire beaucoup. Et nous coui'ûmes à Boulogne chercher des pommes vertes, du raisin et des noisettes, que nous revînmes manger dans le bois.

» Rien de romanesque comme le lieu où nous nous étions endormis , au mépris de la morale des écriteaux du chemin. C'étaient, comme partout, des chênes et de l'herbe dessous, mais un petit désert riant et pittoresque, écarté des routes, une de ces retraites à l'ombre, qu'on rêve quand on ne les voit pas. — Le plaisir était pour nous, ce

96 GAVARNF.

joiu'-là, une oblijration ; nous étions do ces gens qui se promettent d'être heureux à une heure fixe... >) C'est bien bizarre, sans doute, mais cela était ainsi; nous nous étions rencontrés par hasard, nous avions été heureux un instant de la nouveauté l'un de l'autre, comme c'est toujours. Louisa m'avait bientôt déplu, je ne sais pourquoi. Qu'importe!... le dernier chapitre de nos amours avait presque touché à leur préface... après quoi nous n'avions conservé qne des relations presque amicales , et l'habitude de nous rencontrer le matin à peu près tous les huit jours. Louisa avait toujours avec moi quelque semblant de sentiment plus tendre , — peut-être par probité de femme ; — moi je n'aurais pas su rompre brusquement avec elle ; il était resté entre nous un certain besoin déformes, — c'était une espèce d'estime. — Comprendrez-A'ous ce je ne sais quoi de glacial et de stupide qui se dressait ici entre nous, et qui semblait nous regarder tour à tour dans les yeux? Vous expliquerez-vous ce qu'un baiser devenu nécessaire pouvait avoir de difficile entre moi et cette jolie fille, dans un lieu qui semblait réservé tout exprès pour se prendre et se donner des baisers?... Le vous, qui dès le lendemain de nos amours était revenu se glisser entre nous, était peut-être ici pour beaucoup, les niaiseries de l'amour-propre faisaient sans doute le reste; au-

ciine causerie intime n'avait pu nous ramener à l'abandon du toi; il fallait en finir avec la froideur, nous le sentions, — nous avions mangé nos raisins. Louise, en bonne fille, ne voulait pas que, dans ce qui pouvait rester d'amer ou peut-être de baineux, il y eût rien de sa faute; elle ne négligea rien pour ramener entre nous de la gaieté, de l'abandon bizarre. Après ce tête-à-tête, nous jouâmes à des jeux de garçon; peine inutile! Un ridicule nous attendait entre le familier et le tendre : elle avait épluché une noisette pour moi,

elle n'osa pas me la donner

» Il était midi. Nous étions assis à quelque distance l'un de l'autre, jouant à la balle avec nos pommes vertes; elle eu manqua une, qui lui tomba lourdement sur le front et lui fit mal; elle y porta la main , riant d'un œil et pleurant presque de l'autre. Pauvre fille! butor que j'étais, moi qui ne savais pas lui donner un baiser ! Je courus à elle, je l'embrassai de bon cœur, « ma bonne

» Louisa " Nous dînâmes à Boulogne De

Boulogne à Longchamps il y a un joli chemin, nous le parcourûmes lentement en parlant politique. Au bout du chemin, nous nous assîmes, pour parler grammaire et de la manière d'attraper les taupes. J'ai des souvenirs d'enfance à Longchamps; — la soirée était belle, superbe; je

n'avais pas revu Lonchamps depuis si longtenqis;

quel l)onh(Mir j'aurais eu à m'asseoir près de ce vieux moulin avec une autre femme, après un jour de plaisir et d'amour, et de lui dire : « Tiens, » bonne amie, voici où était la vieille abbaye; j'y » suis venu petit garçon, et j'y ai bien joue avec » Rose, — je lui aurais dit ce que c'était que Rose. » Voilà la grande porte où, le soir, nous restions " bien tard à danser en rond avec les enfants du » jardinier Mathieu; en suivant le pavé, la rivière fi est là-bas , nous allions y pêcher des petits pois- » sons dans des tasses. Il y a de grands jardins qui » ('talent entourés des hauts murs de l'abbaye, on » les a démolis pour bâtir cette maison blanche qui " n'est pas finie. » Je lui aurais parlé du petit chien Azor qui s'est noyé dans un puits, des grandes plantes de bouillon-blanc que je vois encore, et des mulots que nous attrapions dans la vigne...

» ... Je dis à Louisa : J'ai demeuré dans cette maison. Elle me répondit en baillant :

» — Ah! vous avez demeuré là...

» C'est précisément ce que je lui avais répondu le matin sans y penser; elle me rendait à Longchamps la monnaie d'Auteuil. C'était justice. . .

" Faits comme nous étions , de nous être ainsi roulés sur l'herbe, je ne voulais arriver à la porte Maillot que la nuit; nous traversâmes lentement presque tout le bois.

» — La journée vous a paru longue, lui dis-je.

» — Non, pas du tout, je me suis amusée. Mais vous?

» — 1 beaucoup.

» Nous mentîmes, il ne restait entre nous que le mérite de ne point nous l'être dit. — Nous ne nous en voulions pas : c'était tout (1). »

Dès 1832, Gavarni est un talent connu et apprécié, un talent que les éditeurs recherchent, que le Musée des familles occupe, que Philipon fait travailler, et dont Y Artiste donne presque tous les mois une planche. Mais en cette année 1832, ce qui commence à faire son nom parisien, à le répandre au delà des abonnés de la Mode, à l'apprendre à la foule, ce sont deux recueils : les Travestissements pour 1832, et les Physionomies de la population de Paris; deux séries où se révélait à la fois ce double talent du grand inventeur fantaisiste du costume et du délicieux habilleur de la femme, en même temps qu'il se mon-

(1) jN'oiis trouvons dans un Mémento de Gavarni, de 1832, au 30 mars : « Louisa part pour Varsovie. Soirée en tète-à-tète, niisépia, mi-baiser. »

trait le plus exact peintre des caractères et des types de la grande ville , plus fidèle chaque jour à ce proj|;iamme qu'il s'était tracé à Montmartre, de toujours travailler d'après nature. Même les gens qu'il dessine, il ne les fait pas seulement poser, il les confesse, leur fait débiter leurs petites histoires , sait leurs habitudes et leurs plaisirs ; ainsi qu'il le raconte dans un morceau inédit, intitulé l'Habit (les dimanches , où il semble un moment avoir eu l'idée de présenter l'historique des douze figures de son Album. Il en reste à un fragment informe, interrompant la description du Peintre-colleur par cette profession de foi : « C'est dans la campagne, dans les foules, dans les rues, que j'ai trouvé les plus beaux tableaux que j'aie vus. Je reviens toujours d'un paysage de Ruysdaël au moulin de Montmartre, et d'un portrait de Van Dyck à la face de mon portier : des idées saugrenues peut-être, mais je suis fait ainsi. »

Les deux recueils occupaient la presse. Henry Berthoud leur consacrait un long article , notait le succès qu'ils obtenaient en même temps à Paris et à Londres , les patronnait avec un mot spirituel de madame de Girardin, ébruitait l'envie que les actrices avaient de transporter à la scène les Travestissements , réalisant une ambition que je lis consignée dans un des plus vieux journaux du dessinateur : « Le peuple a reçu du théâtre le

(joîit du costume. Quelque jour, peut-être, le théâtre le recevra de moi. »

Ces deux recueils avaient une plus haute fortune , l'honneur d'un long et sympathique article de Balzac, perdu dans un journal du temps :

« Telles sont les expressions que le spirituel dessinateur a données aux six nouveaux travestissements adressés aux amateurs de bals costumés; mais ce qui est difficile à décrire, c'est assurément la grâce des vêtements , la magie des couleurs, le goût fantastique de ces figurines; tout cela est bien colorié, bien rendu, bien posé.

» Les rubans rouges au bas des corsets, les manches ouvertes, les plis de la jaquette du pêcheur, la soie, les dentelles, les ruches, les plumes, les chairs, les visages nus ou masqués à demi, tout cela chatoie, tente, reluit, parle et charme d'une manière étonnante,

» La folie du bal pétille dans ces six dessins; ils donnent envie à une femme de porter ces travestissements qui prêtent de l'originalité aux figures les plus insignifiantes, et à un mari le désir de les voir portés. — Une femme déguisée ainsi est une femme toute neuve.

» Gavarni s'est fait un style et une manière; il est reconnaissable, et son public le remarque avec une fidélité très-honorable pour l'artiste. A quoi cela tient-il?... Je ne sais. Si jetais condamné à

102 GAVAI-vM.

dire le pourquoi, le comment, à chicaner moa plaisir, et à me demander ce qui m'émeut, la première livraison de la Physionomie de la population parisienne m'en instruirait peut-être mieux que les travestissements. Les figures travesties m'éblouissent, elles me livrent à des idées trop riantes , elles convient au plaisir, elles sont toutes dans l'intimité de la folle du logis; tandis que les personnages parisiens font penser. Les premières sont des poésies folâtres; ceux-ci vous apparaissent comme des réflexions graves; la plupart d'entre eux sont des chapitres d'un nouveau Tableau de Paris, écrit par un Mercier qui a plus de talent que son prédécesseur. Gavarni fait un livre à son insu, il vole les écrivains du jour.

» Quelle scène comporte le numéro deux!

Ecoutez ! C'est une femme vêtue d'une robe de soie verte; elle a des gants de Suède, a son mouchoir à la main, porte des souliers de peau bronzée , des cothurnes bien attachés ; son chapeau est un chapeau du matin, il n'est ni frais ni passé. Il est certainement dix heures et demie.

j) Le secret de Gavarni, c'est la nature prise sur le fait; c'est la vérité. — L'artiste élit domicile chez un marchand de vin , mange du fromage et boit le suresne à seize ; entends-les :

« Moi! — Toi. — Oui. — Ahô ! — Ah! je te dis,.... — Non. — Si. — Pas vrai

)» Il entend ces idiomes inconnus cp.ii , dans les langa(res, sont entre le bas-breton et le samoyède ; il comprend les onomatopées des porteurs d'eau, des crieurs, des gamins ; il admire les charretiers , et les saisit dans le vrai.

» Le Colleur de papier est un petit chefd'œuvre; mais aussi ces colleurs de papier sont les personnages les plus admirablement comiqnes que puisse fournir le peuple de Paris. Ils sont siffleurs, goguenards, chantent, lèvent la hanche , parlent, marchent, causent, comme vous n'avez jamais entendu personne siffler, goguenarder, chanter, ni vu lever la hanche et marcher! Vous ne savez jamais ni d'où ils viennent, ni ce qu'ils furent, ni ce qu'ils seront! Ils sont Parisiens! Ils sont le dernier anneau de la chaîne à un bout de laquelle est Schnetz, et à l'autre le vitrier ambulant. »

Le volume publié par M. Yriarte ne renferme qu'une bien faible partie de tout ce que Gavarni a écrit pendant ces années; nous avons vu chez son fils, dans des chemises bleues sur lesquelles est écrit : Ebauches, des tas de paquets d'un curieux mêli-mêlo littéraire et poétique. Ce sont des esquisses d'articles; des quantités de vers

104 GAVARXI.

pénibles et troiibadoiiresqucs , avec dix , vingt recommencements; des brouillons de nouvelles surchargées de rajoutes; des projets de brochures qui portent pour titre ; — " La liberté >» y fragment intitulé : Histoire générale des maladies hiDuaines, qui paraîtra en 1832. Imprimerie nationale de Bagnolet; — des projets de journaux qu'il appelle la Mansarde, journal d'un penseur, publication hebdomadaire; — des pensées, un peu pointues, sur la politique, sur les religions, sur les vérités absolues, sur le christianisme; — des embryons de philosophie; — des axiomes désespérés, ainsi formulés : — Vérité absolue, zéro; vérité hypothétique, deux et deux font quatre; — des remarques sur la nature, l'essence, le tempérament, la coquetterie de la femme, au milieu desquelles nous trouvons (1) : Cours complet du Bonhomme à l'usage des femmes, croquis à la plume spirituels et légers, avec des anatomies de la femme civilisée. » Il y a encore des paradoxes bizarres, des avocasseries à propos de puérilités, des envolements qui perdent terre sur l'infini, des

(1) Nous avons trouvé une liste, dressée par Gavarni, nous ne savons à quelle époque, pour un volume à publier, et contenant trente morceaux, vers ou prose, tirés de ses brouillons, qu'il eut sans doute un moment le projet de reprendre. Parmi les titres, nous remarquons un certain nombre de fragments biographiques, comme La Saint'Pierrc, — Une partie de plaisir, — En passant Feau, • — Prisonnier chez des enfants, etc.

fantaisies sur les mathématiques, des plans de pièces, le plan d'une carnaualerie appelée l'île de la Chiali , où les tiistes et les mélancoliques devaient être bernés par Déjazet et Alcide Tousez; des idées de séries parisiennes, à mesure qu'elles naissaient dans son imagination, et beaucoup de choses rêvées et fantastiques : en somme, une paperasserie énorme qui montre l'occupation continue d'une pensée toujours active, toujours occupée et toujours travaillante.

En ces années, il y a chez Gavarni un effort, une ambition, une volonté : à son talent d'artiste, il rêve d'ajouter le talent de l'écrivain et du poète. Il cède à l'influence du milieu de lettrés et de journalistes qui est plus son monde que celui des artistes : il veut être homme de lettres, comme ses amis. Ecrire, d'ailleurs, est chez lui une habitude de longue date, et l'écrivain caché des journaux, des mémento, des carnets où il couche chaque soir, depuis sa première jeunesse, la mémoire de ses journées, glisse vite de la copie secrète et intime à la copie imprimée et s'adressant au public. Alors s'échappent de sa plume de la prose, des vers, des romans, des

100 GAVA RM.

nouvelles qui endorment l'ami Bérthoucl et charment le salon d'xlbrantcs.

C'est en 1831, 1832, 1833, que Gavarni a ces démangeaisons d'auteur, ainsi que l'indiquent les dates suivantes, qu'il a pris soin de noter : « 24 février 183] , V homme seul. — 28 septembre, écrit les Jarretières. — 22 juillet 1832, le Choléra. — 11 septembre, terminé Madame Acher. — ^18 décembre, une Préface. — 21 février 1833, écrit Gourmande et Curieuse », qu'il quitte, reprend et termine le 22 mars.

Il y a dans ces petites nouvelles un tour délicat, une forme distinguée, une élégance littéraire. Dans Des Dragées pour un manteau, il conte joliment, d'une façon légère et personnelle, des riens attendris de sa vie. Quelle fraîche analyse , ce léger roman à la fenêtre , ébauche dans une foule de fête publique et qui s'appelle C Amour à Paris ! Et que de pages charmantes , colorées , émues, qui retournent aux Pyrénées et font revenir, par tout le volume, les souvenirs et les horizons de la jeunesse du voyageur à pied! Ainsi pour les Jarretières de la mariée; ainsi pour Madame Acker, dont le drame, cruellement bizarre, se passe à Nougaroulet, d'où il emporte ce conte noir qui découpe, sur le ciel heureux et bleu du Midi, la silhouette à faire peur du jeune choumaque germanique à lunettes, et le

L'HOMME ET L'OEOVRE. 107

marie à cette vive et verdissante Marianoiis , chaussée par lui du brodequin de supplice qui la rendra folle.

Dans ce dernier récit, il y a chez le conteur une curieuse veine hoffmnanesque ; on sent l'attirement et la séduction qu'a eus pour lui pendant plusieurs années le fantastique, devenu l'inspirateur de sa plume aussi bien que de son crayon. Et il faut le reconnaître, dans ce genre, son petit morceau de l'Homme seul est un vrai chefd'œuvre : Un estaminet parisien par un dimanche soir où il pleut; à une table, un homme lisant dans les Petites-Affiches l'annonce d'une Anglaise demandant à se placer chez un homme seul; làdessus , les rêves du liseur à demi endormi , le brouhaha des joueurs de billard, et les choses, et les voix , et les bruits de la réalité à côté de lui tombant et entrant dans ses songes qui courent après l'Anglaise; à la fin, le nez du dormeur chutant dans son verre (1 ). Ce n'est que cela, et ce rien est un ravissant petit rêve fou de minuit, une espèce d'amoureux cauchemar, laissant je ne sais quelle impression délicieuse et trouble.

Un moment, vers 1853, pressé par nous, il

(J) Gavarni a fait une lithograpliie très-colorée de Y Homme seul qui a paru dans le Figaro de 1839, dans une série intitulée : Les Itêves.

s'était laissé aller à réunir ces feuilles volantes et cparses. Il nous avait même chargé de présenter ce volume au public , et nous avions écrit une préface peut-être un peu enthousiaste. Le volume fut composé; Gavarni le corrigea; puis, au dernier moment, désintéressant l'éditeur, il en jeta les épreuves dans un carton.

C'est le recueil qui a paru en 1869 sous le titre de a Manières de voir et façons de penser n (1), précédé d'une très-intéressante notice de M. Yriarte. Nous y retrouvons tout ce qui nous avait plu autrefois; mais, pourquoi ne l'avouerions-nous pas? il nous semble aujourd'hui que Gavarni a eu raison contre nous, et que nos regrets d'alors de ne pas voir paraître le volume annoncé n'étaient pas justes. A le juger, à l'estimer à sa stricte valeur, c'est de la petite littérature pointue , précieuse, un peu mondaine, et ne donnant rien de la précision concise et de la formule concrète de son grand style. Encore une fois, ce livre est intéressant pour ses amis , les fidèles de sa mémoire, pour les curieux qui aiment à suivre dans im pareil homme les diverses et successives manifestations de son intelligence; mais c'est un volume qui le rapetisse auprès de ceux qui ne connaîtront de lui que cela, et qui ne

(1) Publié chez Dentu, 1869.

voudront le juger qu'avec cela seul. Répétons-le donc : Gavarni n'est pas à proprement parler un littérateur; il est un écrivain de légendes et de pensées. Là, il est un maître et peut lutter avec les plus forts condensateurs de l'observation ou de l'esprit français. Dans la prose française, quelle prose plus spirituelle que celle qu'il jette au-dessous de ses lithographies ! Quelle prose plus hautement pensée que celle qu'il confie aux livres de sa vieillesse ! Quant à sa littérature pure, elle ne dépasse pas le niveau d'un talent de deuxième ou de troisième ordre de son temps, du romantisme de 1830.

Cette veine de fantastique que nous avons indiquée chez le littérateur, on la retrouve chez l'artiste et dans l'imagination du dessinateur. Pendant un long temps, — nous disait-il, — il avait été poursuivi par ce qu'il appelait une « to^ qiiade fantastique. » Cela l'avait pris tout jeune et à ses premiers commencements de création. Un soir, il nous montrait un dessin presque d'enfant, sous ce titre : Un autre monde, ronde bizarre où son intention avait été de représenter toutes les joies satisfaites.

110 GAVARISI.

On connaît: cette série de « croquis fantastiques » où défilent, Un mariage déraison avec cette mariée qui est un sac d'arn^ent couronné de fleurs d'oranger et a(jcnouillé devant l'autel; — le Cauchemar : sur un traversin fait d'une sacoche d'écus volés, la tête d'un dormeur dans son lit, qu'étouffe, assis sur le creux de son estomac, un juge minuscule pareil à un diablotin UQir; — Un rat dans un fromage , etc., etc.

Gavarni eut, pour cette série composée de six pièces, et qu'il rêvait plus nombreuse, l'idée d'un Frontispice " qui aurait été un homme ayant le crâne enflé et soufflé; son cerveau, gonflé comme un ballon, l'aurait enlevé de la terre, où il se cramponnait du bout des pieds. » Plus tard, quand il fera les Toquades, il mettra à la première page une allégorie plus délicate, un plus joli symbole, une invention plus poétique et plus ailée : la Folie tenant, renversé dans ses mains, un crâne d'où s'envole une nuée de papillons.

Mais ceux-ci sont connus et publiés. Il en a fait d'autres, inédits et perdus, des dessins lavés et arrêtés à la plume , dont il nous donnait ainsi la curieuse description : la Presse politique ^ une harengère avec un large éventaire, plein de matière politique, ayant deux torses et deux têtes qui, retournées l'une contre l'autre, « sengueulaient, les poings sur les hanches. » Pour le Duel,

il avait imaginé des valets de cœur et de carreau tenant en laisse et serrant le cou à deux petits hommes colères voulant se jeter l'un sur l'autre, tandis qu'une femme, l'Opinion publique, les fouaillait avec un fouet dont la mèche écrivait en l'air le mot : Lâches!

Mais de tous les dessins étranges de Gavarni, le plus bizarre, le plus saisissant, le plus poignant peut-être de fantaisie presque cruelle , est celui dont Philipon a dénaturé le sens, l'intention, en en faisant une arme politique, dans le numéro de la Caricature du 18 juillet 1831. Gavarni l'avait intitulé In Peine de mort. Cela représentait une tripière , de grandeur surhumaine , des besicles sur le nez, un bonnet qui dessinait sur le fond l'ombre des deux cornes d'un bonnet d'âne, entre deux quinquets à abat-jour rabattant la lumière sur deux petites femmes, l'une, l'Accusation, et l'autre, la Défense.

La monstrueuse tripière , saisissant de la main gauche un petit homuncule aux nerfs tordus, semblable à une statuette d'académie, et de la main droite appuyant sur son genou un menaçant couteau de cuisine, était assise à cheval sur une espèce de cage à poulets que fermaient, comme des loquets passés dans ses anses d'osier, des corps de gendarmes en uniforme. A côté d'elle, il y avait un bocal ou des tètes flottaient dans le sang.

Et autour des prisonniers de la cage , le dessinateur avait semé un peuple de figurines, une petite foule grouillante au milieu de laquelle, par je ne sais quel caprice d'artiste, une miniature de toute petite femme se dessinait nue, entre des habits noirs.

Ce dessin fut pris par Pliilipon chez Gavarni. Il le fit « rafistoler " , remplaça les deux figures d^ l'Accusation et de la Défense par un procureur du roi et par un prêtre, et mit dessous :

Mademoiselle Monarchie (Félicité Désirée).

Le soir où Gavarni nous parlait de « ce côté de son talent auquel il avait renoncé " , il nous faisait la confession que « ça avait été chez lui une erreur de croire réussir en ce genre » . Il ajoutait « que la vérité apprise par lui avec tant de soin, conquise par tant d'efforts, et qui l'avait amené à faire si réel, le rendait incapable de ce fantastique; car, — dit-il en finissant, — c'est mon défaut; il y a, dans tout ce que je fais, un plomb de réalité qui me tient dans les choses de la vie. «

Quelquefois, pourtant, il lui arriva d'échapper au plomb de cette réalité par des allégories poétiques , envolées dans le rêve et presque shakespeariennes.

L'artiste a donné à Y Illustration une Nuit de la Saint-Sylvestre qui est une vraie merveille

dans ce genre d'ingénieuse fantaisie. Sur une gloire d'irradiations en tous sens, cerclée par un zodiaque de ténèbres, aux signes comiques, imaginez une femme rayonnante et féerique, avec une toison toute frisée et courante autour d'elle, un pied sur la faux du Temps et la boule du monde, coiffée d'un masque de carnaval posé sur sa tête. Elle repousse derrière elle la vieille Année avec son vieil Almanach , et tient dans le creux de sa chemise, relevée de ses deux mains sur sa jambe nue, les surprises du Jour de l'an pour les enfants : des polichinelles et des bonbons.

Nous avons dit que Gavarni lisait cette annéelà Madame Acher chez la duchesse d'Abrantès (1). C'est son année d'entrée dans ce salon et le commencement de son intimité avec la duchesse, femme un peu rude, à la voix dure, mais d'un cœur tout dévoué à ceux qu'elle aimait. Et l'artiste devenait bientôt l'ami de madame Aubert, de madame Junot. Il rencontrait dans ce salon

(1) Gavarni fit deux portraits lithograpliiés de la duchesse d'Abrantès, l'un de la duchesse vivante, l'autre de la duchesse morte.

l'âme d'Ëlisa INIercœur et l'originalité de Lassailly. Il assistait au spectacle d'y voir défiler à peu près toutes les célébrit(''S étran^frères ou françaises d'alors, — l'amiral Sidney-Smith mettant un genou en terre pour embrasser la main de la duchesse, — et ces ruines de femmes charmantes, madame Regnault de Saint-Jean d'Angely, à la beauté immortalisée par le portrait de Gérard ; madame la duchesse de Bréan , — la fameuse madame Récamier — une désillusion pour lui , celle-ci.

Dans le courant d'avril de cette même année , il nouait des relations avec M. Feydeau, et tout de suite attiré par le charme de la maison, l'accueil gracieux de la mère aimable et élégante , la gaieté des enfants allant entre ses genoux, par tout ce qu'il y avait d'attirant pour un artiste dans un intérieur où il était apprécié , gâté , choyé, fêté et reçu avec préférence, le jeune homme, un peu solitaire et n'ayant pas encore trouvé parmi ses relations le charme d'une telle intimité, prenait là de chères habitudes, devenait le maître de sépia de madame Feydeau, faisait son portrait en Espagnole pour \ Artiste, faisait le portrait du mari, faisait des études crayonnées des enfants. La maison Feydeau devient bientôt son coin de prédilection. Il y déjeune, il y dîne, il ne passe pas un jour sans y venir. Dans le

salon, transformé en atelier, il dessine jnsqn'à une heure du matin. Il est de tous les plaisirs des maîtres de la maison, associé au mouvement de leur vie, de lenrs distractions; leur compagnon au bal, au spectacle, aux promenades.

Un carnet sec, un journal concis et laconique de tous les faits, de toutes les actions, de toutes les occupations de ses jours, nous montre la dépense énorme de sa vie courante pendant l'année 1833 (1). C'est un va-et-vient continu de

(l)Nous donnons comme spécimen de cette vie toujours courante, un mois de son Journal de 1833.

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