‹ GavarniChapitre 3 sur 12 · FÉVRIER · texte numérisé non relu

FÉVRIER

1 Terminé le portrait de madame Feydeau ; le soir, classé les litho-

graphies de mes volumes.

2 Courses pour affaires; arrangé mon cadre pour l'Exposition; le

soir, classé des épreuves.

3 Continué la grande aquarelle du portrait de Thénot. Tronquoy,

Thénot; Berthoud me présente un jeune sculpteur. La nuit, au bal des Variétés avec Berthoud; j'y trouve Peytel, Chevalier, Tronquoy et sa petite.

4 Continué la grande aquarelle, Diné à Montmartre ; le soir,

chez madame d'Abrantès, seul. M. Laiguillon et ÏSapoléon d'Abrantès.

5 Continué l'aquarelle de Thénot. Brouille le soir, divers arran-

gements.

6 Terminé les dessins du Salon. M. de Forbin , à qui j'éciis rela-

116 GAVAR>I.

descentes à Paris et de remontées à Montmartre. Après des matinées de conrses et de visites à Paris, il revient dîner avec son père, et le soir se rejette aux soirées de Paris.

tivement à mon euvoi,me répond d'un mot aimable. Le soir,

dîné à Montiii.ii tre. Lafant et M. Vermes. Discussion politique

tout le soir.

7 Rien fait. Le soir, à Montmartre, au petit café. Julia, toujours

la même. Chez Théodore; je le trouve en gracieux tète-à-tète.

Cliez Alloz et chez Philipon; dans la matinée, M. Amid. 8< Le matin, promenade pour le logement avec Berthoud. Rien fait

vendredi. Aubert, Pevtel , Delton ; dîné chez Feydeau , au

Vaudeville avec eus, Faublas et les Chemins de fer ; brouille. 9 Une lithographie, première des feuilles; représentation de Du-

chesnois aux Français, Plièclre ; dans la loge de madame Ver-

doven. Dîné avec Berthoud, chez Douis.

10 Terminé la Femme assise en peignoir. Le soir, diné chez moi ,

puis chez madame F... Toujours brouille.

11 Commencé une seconde pierre, Femme seule. Le soir, chez ma-

dame d'Abrantès, madame Aubert, madame Junot.

12 Courses; dîné à Montmartre le soir. Au bal costumé de made-

moiselle Mezelle, avec Fevdeau et sa femme, mademoiselle Mercœur, Gav de Tarbes, Thénot. Ennui.

13 Levé tard. Chez madame d'Abrantès, commencé un croquis

d'elle; madame Aubert; une rencontre au pont Royal, rendezvous pour le 14.

14 Un mauvais croquis dans la journée; le soir, retrouvé ma con-

naissance, promenade; rendez-vous pour le 16. La nuit vient, ouragan qui empêche de dormir.

15 Chez Berthet, Rittner; courses pour affaires le matin; Jalon, le

soir. Peytel et B. Chevalier à Montmartre; le soir, chez Feydeau.

16 Rien fait. Retrouvé ma connaissance; nous allons à la Gaîté

voir la Peau de chaijrin ; Berthoud vient nous retrouver un niom'^ • Le soir, flâné seul dans le passage des Panoramas.

Une existence si désordonnée, si décousue, si hors d'un chez soi, si peu habituée à reposer dans son Ht qu'il note sur son Journal, comme une chose extraordinaire : « Je couche chez moi. »

17 Flâné le matin; dans le jour, chez madame d'Aljrantès; causerie;

puis chez mademoiselle et madame Meixœur, jiuis revenu dîner au Palais-Royal, puis chez Feydeau; nous allons avec Berthoud, etc., danser chez Duchesnois, nous y soupons. Laurent, madame Verdoven, M. Cirey, une madame Lefranc.

18 Flâné (lundi gras) avec Berthoud chez madame de Villiers, puis

chez d'Anglemont; dîné au Palais-Royal ensemble; un instant chez madame Feydeau, puis chez madame d'Abrantès, madame de Villeneuve ; causerie dans la bibliothèque.

19 Mardi gras. Le matin avec Berthoud en cabriolet chez David

le sculpteur, sans le trouver; revenu à la Morgue, où nous trouvons un homme vert, et puis le bœuf gras. Flâné dans la Cité, acheté un ciboire rue Saint-Pierre aux Bœufs; revenu chez Théodore, puis chez moi à cinq heures et demie. Trouvé Marie rue du Port-Mahon , elle vient avec moi faubourg Saint- Denis, où je dîne. INous revenons chez moi passer la soirée; Théodore vient, je la reconduis; Delton vient, nous allons aux Variétés à deux heures, nous trouvons Aubert et les d'Abrantès à la porte, où nous sommes repoussés par le trop plein. ]Nous partons six en fiacre pour le Palais-Royal.

20 Levé à midi. Lafail vient dîner à Montmartre. Théodore, le soir,

chez madame Feydeau. Peytel vient.

21 Ecrit, flâné. Aubert, d'Arpentigny. Le soir, écrit Gourmande

et curieuse. Dîné à Montmartre.

22 Vendredi, rangement; Peytel ; un croquis du neveu de Berthoud;

dîné à Montmartre. Le soir, attendu en vain l'Alsacienne.

23 Dn dessin commencé d'un laquais qvii bat son habit. Alfred

d'Abrantès vient me voir; dîné chez Douix; trouvé ma connaissance, Marie, rue du Port-Mahon ; avec elle au Gymnase (où m'attendait un fiacre et où l'on m'a vu entrer). Les malheurs d'un amant hem-eux. La représentation générale avec

Ses journées, quand il touche au pavé de Paris, ce sont des courses en cabriolet, chez les éditeurs, chez Gihaut, chez Ricourt, chez les usuriers, chez Berthet et les autres, pour des effets entre les mains des huissiers, pour des appels devant le conseil de discipline de la garde nationale.

Ce sont des visites à du monde de toute sorte, à des artistes, au sculpteur David d'Angers, à des bas-bleus, à une madame de Saint-Marc, dont il 'porte les articles au Journal des Jeunes Personnes; ce sont des déjeuners, des dîners, des soupers avec l'inséparable Berthoud, qu'il ne

Théodore et madame Dubois, son épouse. Reconduit Marie cliez elle; reveuu chez moi à minuit, ensuite au bal du Palais- Royal ; trouvé Berthoud , les deux d'Abrantès et Fanny qui doit venir me voir jeudi; déjeuné chez Véfour avec les deux d'Abrantès; revenu chez moi le matin; Arsène, l'Alsacienne, m'écrit et vient ensuite, nous passons la matinée ensemble; elle part pour Saint-Quentin, puis on vient, on l'a vue aussi entrer et sortir. Une scène; un commissionnaire vient, de la part d'Arsène, m'apporter son costume d'Alsacienne et me demander à quelle heure j'y serai pour qu'elle revienne : on est toujours là, je dis qu'on est toujours là toute la journée; on se croit enceinte de six semaines, pleurs, menaces. 24 Commencé, à Montmartre, une pierre. Souper de carnaval. Le soir, brûlé des lettres.

26 Continué. Le soir, id. La jolie voisine reparaît.

27 Continué. Théodore vient diner et madame Vermal aussi. Le

soir, id.

28 Terminé la pierre.

L'HOMME ET L'OEUVRE. il9

quitte ^iièrc, ot pour lequel il dessine l'affiche de son Cheveu du dinble, et encore des soupers avec les deux d'Abrantès, Tronquoy, Aubert, d'Arpentigny, le cartomancien Capo de Feuillide, tantôt chez Halevent, au Palais-Royal, tantôt chez Pétron, à côté des Variétés, le rendezvous des nuits d'Opéra, où l'artiste trouvera le sujet de sa fine lithographie : Un Cabinet chez Pétron. Ce sont des séances au tir de Tivoli, des soirées aux F\inambules , des sauteries chez mademoiselle Duchesnois , des bals chez l'ami Peytel ; des parties , entre intimes , à Romainville , à l'Ile de Caiypso, avec des mangeries de groseilles, en plein air, sous l'ombrelle d'une actrice; des flâneries au quai aux Fleurs , des rendez-vous manques au Père-Lachaise, des promenades nocturnes avec des dames de l'écheveau croisé et brouillé de ses intrigues; des emménagements dans des appartements porte à porte avec des femmes rencontrées au bras de leur mari dans un feu d'artifice (1), des consolations portées à des amis enfermés à Sainte-Pélaffie , à Léon d' Abrantes, qu'il trouvait ivre, et auquel il envoyait le lendemain des vers sentimentals, car il commet-

(1) C'est le roman à la fenèLre qu'il a arrangé en une sorte de nouvelle dans le volume : Manières de voir, etc., sous le titre : l'Amour à Paris.

tait cette année-là des vers , beaucoup de vers ; toute cette vie de Paris, coupée de quelques heures de retour à Montmartre, quelquefois au jour; alors il faisait des études eu plein champ; parfois le soir, alors il travaillait d'après des types de nature au petit café de Montmartre , et si, par hasard, il restait la nuit sur la montagne, il commençait à minuit sa pierre: leSonperdecarnaval. Les dimanches, il dessinait des académies de femmes que l'ami Thénot lui amenait.

Au milieu de cette vie si occupée de plaisir, d'amour, d'affaires, Gavarni enlève des dessins, des aquarelles, des lithographies, remarquablespar une grâce ingénue , un joli dessin ressenti , un contour alerte courant avec des pleins et des déliés autour d'un dedans encore un peu vide; des dessins plaisants par un choix de frais et riants sujets, tels que le Petit Interprète, ce bambin qui, sur les genoux de sa bonne, lui lit la lettre de son amoureux. Il commence au mois de mars 1833 ses Etudes d'enfants, qui sont, pour nous, les dessins qui ont le plus sérieusement étudié l'enfance parisienne. Quel intelligent éveil, dans l'œil cerné de cette Thérèse si co-

qiiettemont coiffée du madras du peuple ! et comme dans Claudine, la fillette qui tient à la main le pot à tisane en terre brune, il exprime bien la souffreteuse physionomie de la petite malin(jre; et comme, sous le châle noué par derrière, le grand tablier lâche, la jupe traînante, il fait douloureusement flotter, dans des vêtements trop larges pour lui, la maigreur de l'enfant du pauvre! l'original encapuclionnage, autour de la tête d! Eugénie, prenant dessous l'expression d'une tête du moyen âge ! Que tous ces yeux ont bien le regard étonné de l'enfance, que toutes ces bouches entr'ouvertes ont bien, à leur coin, le retroussement souriant des jeunes années! Le charmant motif et le charmant arrangement que celui de la petite fille en grand chapeau de paille, regardant en tapinois des images dans un carton posé sur ses genoux, et qu'elle soutient avec une jambe relevée qui laisse passer un peu de son pantalon! Et les petits garçons: Pierre, Joseph, Christy, Alfred, Pascal, avec sa longue blouse, sa calotte grecque, ses yeux de singe, — l'apprenti, le gamin. Des études qui donneront plus tard à Gavarni cette maîtrise dans le vrai, pour les enfants qu'il mettra en scène dans les Enfants terribles.

Le travail de ces Etudes d'enfants est patient, menu, serré, appliqué, soigneux du plus petit

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détail, et gardant, dans le faire plus libre et progressant de l'artiste, la rigidité de ses crayonnaines de Montmartre. De précieux spécimens, que ces lithographies, aux gris un peu durs, aux noirs un peu mats, mais exécutés sans ficelles, avec des hachures, avec un lignage de petites rayures pour les demi-teintes et des entre-croisements carrés pour les ombres , avec les seuls procédés et les seules ressources de l'ancienne lithographie, et qui charmeut cependant par une certaine naïveté d'exécution, une accusation légèrement aiguë de la nature , un rien du réalisme sec des tout vieux maîtres.

Vers la fin de 1833, lassé de mettre ses dessins dans les journaux des autres, encouragé par l'exemple tentant de Girardin et de la fortune de la Mode, se sentant derrière lui une clientèle, le public du monde élégant, Gavarni se risquait à réahser le projet, qu'il caressait depuis longtemps, de mettre, pour ainsi dire, ses lithographies et sa copie dans leurs meubles. Dès les premiers jours d'octobre, il s'élance à une grande poursuite d'argent : il est en course chez les agents d'affaires, les escompteurs, et, malgré les

refus, les journées de vaine attente, les déceptions, le 15, il arrête le bureau d'un journal, sans rédaction ni caisse, dans le plus beau quartier de Paris, au numéro 5 de la rue de Castiglione. Aussitôt, il se met en quête de rédacteurs et de collaborateurs, hommes de lettres et peintres : Devéria, Charlet, Joliannot, Alfred de Vigny, Dumas, etc. Il choisit pour l'homme d'affaires de son journal cet honnête homme de Morère, commençant là, avec lui, sa longue amitié. Il prend Aubert pour gérant, donne la partie des modes à sa femme, fille de madame d'iV.brantès. L'annonce du journal est lancée dans le journal légitimiste la Quotidienne ; et le mois suivant, en novembre, tout en continuant à courir après cet argent promis et insaisissable , tout en préparant des planches, au milieu des tracas et des pourparlers d'un journal qui se fonde, il lance le prospectus, écrit la préface, marchande un petit journal du nom de Bagatelle, pour lequel il avait fait une série de dessins dans le courant de l'année, est au moment de l'acheter, ne l'achète pas, et finit par faire paraître , « sans le sou » , selon son mot, le premier numéro de son Journal des Gens du monde, à la date du 6 décembre 1833 (1).

(1) A la sagesse, à la raison de l'ami Forguos, qui voulait l'empccher de s'embarquer dans l'affaire, et qui lui prccliait de s'en

Sur un bout de papier, nous retrouvons, jetées au vol de la plume par le malheureux directeur, les trente-six infortunes de la publication des premiers numéros : une pierre brisée , une crue de la Seine qui prive l'imprimeur de papier, deux femmes en couche chez le brocheur, et les Voleurs du désert, du célèbre Fouinet, égarés chez la plieuse. Le journal est si mal monté que sur l'exemplaire qui est là devant nous, à l'adresse de la marquise de Rougé, la suscription est de l'écriture de Gavarni : il a dû faire la bande!

Gavarni , nous venons de le dire , avait présenté le nouveau venu aux abonnés sous le titre de : Un Papillon noir, sorte de préface fantastique où le bec de sa plume tirait de son encrier une mouche métamorphosée en une petite bonne femme, noire comme de l'encre, battant ses jupes

retirer quand il vit les malheureux débuts du journal, Gavarni répondait avec de l'esprit :

« 11 n'y a qu'un : Prends garde, dans toute votre tartine, qui vaille qu'on y songe. C'est le Prends garde d'être compromis dans un tripotage. J'y songerai. Mais tout le reste

Il Un jour, dans nos Pyrénées, j'étais à cheval avec un Anglais. Nous avions un guide. J'allais devant. Devant moi se trouve un pont de planches, sur un torrent que nous côtoyions, le pont de Gavarnie, mon pont enfin; tout bonnement je passe dessus. J'étais au beau milieu sans prendre 'garde à ce que je faisais. Le guide qui faisait passer l'autre à gué, effrayé de me voir sur ce pont avec mon cheval, nie crie : Prenez garde! — En prenant garde, j'ai failli tomber dans l'eau. »

et refaisant sa cornette, une madame Javotte qui, tout à coup, se mettait à glapir d'une façon aiguë et étourdissante :

« Voyez, messieurs; voyez, mesdames! Voici Paris , la capitale ! Paris , la belle ! Paris , la ville aux gens d'esprit! Paris, la ville aux bonnes manières ! Paris , la ville où l'on sait marcher, où l'on sait saluer, où l'on sait sourire, où l'on sait faillir, où l'on sait tout faire comme il faut! Voici Paris. Voyez ! voyez , gens de la province ; voyez , gens d'outre-mer; voyez, Allemands; voyez, Russiens; voyez gens de tous lieux, gens qui voulez apprendre à vous coiffer, à vous parfumer, à vous présenter; gens qui voulez bien dire, qui voulez bien rire, qui voulez bien voir, qui voulez bien vivre , voici Paris !

» Les voix de Paris !

" Les yeux de Paris !

" Les mots de Paris !

» Les airs de Paris !

« Les bals de Paris!

» Les chapeaux de Paris !

» Les rubans de Paris!

» Les odeurs de Paris !

» Les moqueries de Paris !

"Tous les riens de Paris! Paris, Paris, voici Paris (1). »

(1) Extrait des Manières de voir et façons de penser, où, sous

Petite revue à la mode du temps , justifiant sa devise « artiste-fashional)le » , élégante et littéraire, parsemée de vers et de prose romantique, tenant à la fois du keepsake et du guide chez les bonnes faiseuses, s'adressant, eomme les petites feuilles d'alors, à l'abonnement des hommes et des femmes du noble faubourg. On y rencontre nombre de vers de bas-bleus, dans le monde et le milieu desquels le Gavarni d'alors vivait beaucoup , des vers signés Desbordes-Walmore , Hermanee Sandrin, Adèle Janvier; des vers de l'auteur de Trialpli, qui a aussi signé des «Prolégomènes de critique " de la plus haute esthétique ; des vers de Brizeux, d'Alfred de Vigny, de Roger de Beauvoir; de Sainte-Beuve, qui y commit une pièce devers : Pour un Ami, pour Artliur; des vers de Théophile Gautier, qui donna au journal sa jolie nouvelle (YOmphnle; puis défile un mêlimêlo d'articles contrastant entre eux, des extraits philosophiques de Ballanche ; l'oraison funèbre du cuisinier Yiard, le chef de lord Egerton; des pots-pourris d'axiomes, « Babel de la sagesse humaine », où une pensée de madame Planaud voisine avec une pensée du poète persan Saadi; des fantaisies sur le cœur de la femme , par madame

le tltie « Une préface » , a été publié dans toute son étendue l'article entier de Gavarni. Il y tient dix pages, et nous y renvoyons le lecteur.

Constance Anhert; nn carnaval sur la Neva, par le prince l'^lim jMestcIierki; les mœnrs du Chinchilla (traduits de l'anglais), à côté du « Sentiment sur le sentiment du beau au dix-neuvième siècle » , par Gustave Drouineau ; enfin une romance, « la Jeune Fille (COtaili », paroles de Victor Hugo, musique delà duchesse d'Abrantès.

Gavarni se multipliait dans le journal. A côté d'articles pseudonymes, il y publiait Madame Acker et les Jarretières de la mariée. A l'exception de quelques lithographies de Turpin de Crissé , et des meubles de la salle à manger du marquis de Custine, lithographies par son ami Delton, Gavarni faisait presque toutes les planches des livraisons , planches de costumes , de travestissements pour les bals de 1834, auxquels il mêlait parfois de petits sujets de lithographie, comme le Marchand ^ la Causerie, où le causeur est un portrait du peintre à cette date, et enfin le portrait de son père sur la terrasse de son jardin à Montmartre, ayant derrière lui l'immense panorama brouillé de Paris.

Mais malgré tous les efforts désespérés du directeur, donnant si vaillamment de sa personne, malgré cette réunion autour de Gavarni de tous les noms un peu marquants ou célèbres de la génération, par cette fatalité qui s'attache presque toujours à une publication faite par un ar-

tiste, le journal s'arrêtait au mois de juillet 1834, à son dix-neuvième numéro ; et les vingt-deux ou vingt- quatre mille francs qu'il avait empruntés, — perdus, engloutis dans l'entreprise, allaient lui créer, avec les renouvellements et les rejaillissements infinis d'une dette qu'on arrose, l'embarras, la gêne, la misère du restant de sa vie.

XLÏV

'Cette anilée 1834, où meurt son Journal des Gens du monde, est pour Gavarni une année de complications, d'embarras, de tracas, de soucis, de préoccupations. Toute sa tête est à la recherche de l'argent, et il lui reste si peu de temps, si peu de loisir et si peu de tranquillité, que c'est la seule année de son existence qui n'ait pas de Journal et où l'on ne trouve pas, sur un de ces cahiers qu'il fabrique au besoin avec quelques feuilles de papier, un morceau de sa vie (1).

(1) Si on ne trouve pas pour cette année de Journal, on trouve en revanche un tout petit album intéressant par les aptitudes et les qualités de paysagiste qui se déclarent tout à coup chez l'artiste, obligé de fuir quelques jours son domicile; ce sont des paysages, des bâtisses, des champs de la banlieue, d'un faire tenant à ia fois de Harding et de Decamps , avec des arbres d'un déchiquetage plein d'habileté, et des lointains fuyants, fuyants. Il y a entre autres un croquis de maison à Saint-Maur (30 avril 1834), fait avec un rien de mine de plomb, estompé au pouce, qui est charmant.

Pendant qu'il est sur sa chaise, aquarellant, lithographiant , Félix, son fidèle domestique, bat Paris; il presse, chez Dutacq ou chez quelque autre, le payement d'un compte qui depuis des mois doit être réglé tous les surlendemains ; tandis que la pensée du dessinateur, « embêté sur toutes les coutures » , suit son domestique , qui revient toujours tard et les mains vides. Mais, le plus souvent, il faut qu'il s'arrache à son chevalet, qu'il coure lui-même, qu'il perde ses journées à monter des étages, à faire antichambre dans l'étude de M. Loyal, dans le cabinet d'affaires de M. Vautour. On sent les ennuis de Gavarni, cette année-là, dans la vive et spirituelle vengeance que plus tard son crayon tirera des huissiers et des usuriers (1). On le voit, pour un effet en souffrance, dans ces noires études où de vieux clercs sont voûtés sur du papier timbré. On le voit dans ces bourgeois intérieurs des sinistres marchands d'argent, à ces petits bureaux d'honnête acajou sur lesquels se rédigent l'endossement et l'acceptation d'une lettre de change, dans ces salons d'affaires confusément encombrés de choses hétéroclites, dignes de figurer dans le bordereau d'une comédie de Molière, et qui remplacent le comptant.

(1) Voir les séries Je M. Loyal et de Y Argent.

On le voit passant dans ce monde de regorgement, l'nsnre du haut et du bas de l'échelle qu'il va si bien peindre à coups de crayon : car, au dur métier qu'il fait toute cette année 1834, il la connaît et la possède de façon à pouvoir esquisser un portrait moral des prêteurs petits et grands, ce qu'il fait du reste dans une lettre à un ami besoigneux, avec la science consommée de l'emprunteur. Il l'envoie chez L..., le successeur de B..., qu'il peint comme un loup-cervier à visage de mouton , un banquier loyal au demeurant, mais souvent sans écus, et qui craint l'eau froide comme chat échaudé ; à défaut de celui-ci , il lui propose de le recommander à un certain PI... , un usurier à 20, 25 pour 100, mais un brave homme après l'escompte. Il lui indique encore, sur le boulevard Montmartre, Sp..., le banquier de la librairie, et M. . ., place du Louvre, dont il lui donne le signalement.

Toutes ces courses , ces démarches , ces pertes de temps et de travail qui n'aboutissaient à rien, lui donnaient l'idée d'en sortir tout d'un coup et tout à fait par un contrat singulier, une vente de son talent pendant quinze mois :

« A part ces petites affaires, je songe à en traiter une autre pour me mettre à l'aise et ne plus me noyer ainsi dans des verres d'eau.

» Tout bien considéré, je veux emprunter cinq

L'HOMME ET L'OEOVUE. 131

OU six mille francs — plus ou moins ; une somme pour un on deux ans. — Une idée que j'ai, attachée à des idées de grands travaux qui me sortiraient d'affaire en peu de temps. Il faut un f>rand remède à mes grands maux. Et je suis las de niaiser ainsi... Pour l'emprunt, voici comment je compte le garantir. . . Je m'engagerais à déposer, par mois, chez un éditeur, au profit du prêteur, une quantité convenue de dessins sur pierre , qui formeraient les livraisons d'un ouvrage (les Contemporains, portraits en pied). C'est une misère qu'une suite de lithographies vendables, portraits ou costumes, rapportant cent ou deux cents francs par planche (à ce prix, les éditeurs n'en voudraient pas). Eh bien, moi, éditeur (pour le compte de mon créancier), et supposant le bénéfice net de chaque planche à cent francs seulement, j'en produirais, je suppose, quatre par mois, — quatre cents francs. En quinze mois, une créance de six mille francs serait éteinte , — et mes lettres de change, six ou neuf mois après, me seraient rendues.

" Le créancier pourrait courir deux mauvaises chances :

" Que je ne travaille pas ;

» Que je meure. — Enfoncé !

» 1° Quatre dessins ne sont rien par mois pour le nombre que j'en fais, et je serais trop intéressé

à me libérer de cette façon plutôt que de me laisser tomber une créance de six mille francs sur le dos en bloc;

» 2° La compagnie d'assurances est là, et je paye les frais.

» Je ne sais si je suis fou, mais cela me paraît du dernier positif. » (Lettre à Emile Forgues.)

A la fin de mars 1835, l'artiste est mis à Clichy, et nous pouvons l'y suivre en feuilletant la série mêlée de planches rieuses et de planches graves qu'il fera à quelques années de là sur la prison pour dettes. La série s'ouvre par ce jeune homme forcé par les recors , échoué sur une chaise , le chapeau à la renverse , les mains enfoncées dans les poches vides, devant une petite table et les murs nus de la cellule où se lit l'inscription : Mes compliments à mon successeur, avec au fond ce lit défait aux matelas bouleversés, à la paire de draps blancs jetés dessus , et sous la lithographie ce seul mot :

Enfoncé ! ! I

C'est le même homme qui dira, huit jours après, à un ami lui demandant :

« Mais comment as-tu pu te laisser prendre comme ça? — Demande aux canards sauvages comme ils se laissent prendre!.,. Il a tiré sur moi

le 1" mars, on m'a ramassé le 5 avril Voilà

comme ça se fait. "

La dette n'était pas pour Gavarni la dette troublante, discréditante et sombre du commerçant : elle n'était pour ainsi dire qu'une dette d'artiste, confiant dans l'argent à venir, confiant dans ce que valait déjà son nom mis au bas d'un dessin. D'ailleurs, les ennuis d'argent ne furent jamais pour lui un supplice moral. Son passif bien nettement établi, ses créanciers couchés dans de belles chemises de papier et rangés par ordre alphabétique dans un grand casier d'acajou, — car jamais homme n'eut plus d'ordre que lui dans le désordre, — il dormait tranquillement sur les assignations et le papier timbré. Un jour que nous lui demandions s'il avait beaucoup souffert de ces tracas : — « Non, non, fit-il. Tenez, c'était comme un fardeau sur le dos qu'il m'aurait fallu monter au quatrième étage C'était tout physique. » Aussi était- il très-philosophe sur l'arrestation et vivait-il dans les meilleurs termes avec les gendarmes du remboursement, lorsqu'ils venaient le surprendre au lever du jour et au saut du lit. Sur ceux par les mains desquels il avait passé, et qui l'avaient fait monter dans le corbii-

lard de la lettre de cliaiuje, il avait d'amusantes anecdotes. Il nous parlait d'Alcibiade Leroux, le garde du commerce qui avait de si bonnes manières pour vous mettre la main dessus, et il nous racontait le trait d'un certain Jules Perrin, recors qui lui demanda, dans le fiacre, de faire un petit détour, monta rue Saint-Denis, et redescendant, dit, en lui posant sur les genoux une tête de Nioljé à l'estompe : « Puisque je vous tiens, monsieur Gavarni, j'ai un petit qui apprend à dessiller, dites-moi votre avis là-dessus! »

A Clichy, Gavarni se faisait vite une philosophie. Il s'habituait à cette vie, à ce miHeu qui prenait pour lui l'intérêt d'une étude moderne, à la variété des êtres rassemblés de tant de coins divers de la société que la dette faisait camarades pendant des mois; à cette existence de captifs, libre d'allure, en déshabillé, en pantoufles, en manches de chemise, aux jeux de boule, à ces parties où l'enjeu était un dindon, enfin à cet emprisonnement égayé par les visites des amis, des maîtresses devant qui se tiraient les verrous, car la femme était encore là la plus grande distraction du lieu : elle y était comme dans une mansarde du Quartier latin , chez elle , installée , établie, remplissant le pot à l'eau de fleurs, ayant fait un divan du lit de fer. Quelquefois, le couple à genoux dessus crayonnait sur le miu' une cari-

caturo du créancier cornu, grande comme nature, ou bien, la tête renversée, la maîtresse et l'amant avalaicMit nu verre de Champagne à la santé des gardes du commerce : Que !<' Ifon Dieu les patafiole !

Le Champagne, on y revenait toujours; et des corridors aux portes encombrées de bouteilles coiffées d'argent, sur le seuil desquelles le matin apparaissaient des hommes en chemise et en bottes, annonçaient cpi'on avait l'habitude d'y « boissonner ». Ce tableau parut si riant à la surface, lorsque Gavarni en publia le souvenir, que sur des bruits qui se répandirent d'un changement et d'un redoublement de sévérité dans le régime de la maison, le directeur du Charivari pria Gavarni d'aborder le côté triste de l'emprisonnement pour dettes.

C'est alors que Gavarni lui apporta ce chefd'œuvre de sentiment qui a pour légende :

w Petit homme, nous t'apportons ta casquette, ta pipe d'écume et ton Montaigne. »

On voit dans la lithographie la femme qui tend la pipe au père, dont la figure et le baiser sont cachés dans le cou de son enfant sauté sur ses genoux.

De Clichy, Gavarni rapporta tous les aspects; à côté de pareilles notes de cœur, il a saisi les types des professeurs et des avocats consultants

de la Dette, les vieux roublards du métier, siéjjcant sur leur lit et révélant à un nouveau les axiomes de leur expérience.

« Ne donnez pas d'acomptes! Voyez-vous, le créancier qu'on ne paye pas n'est qu'un créancier; le créancier qu'on paye est un tigre ! »

Au fond, on ne rit jamais bien franchement en prison. Et quoique GaAarni nous ait dit qu'il y était resté, par agrément, huit jours en sus de son temps, le rire de cette série, comme celui des personnages qu'elle peint, est un rire du bout des lèvres, et la tristesse y perce sous l'ironie, sous l'entraînement factice et fouetté. Il y a, parmi ces dessins, bien des envolées de désirs qui battent aux fenêtres grillées , où pointe la baïonnette du factionnaire, des heures longues où les exilés de Paris parcourent ses rues de la pensée et du doigt, sur le grand plan du corridor ; il y a des moments où la fidèle Nini, qui est là, donne envie de courir après une autre femme au dehors. Et bien des soirs, la musique de Tivoli, la tentation si près dans l'air appelle « à faire la chaîne des dames les tristes cavaliers seuls rêvant avec le dos de leurs chaises au mur » . Gavarni lui-même, malgré tout son moral, eut, dans les jours qu'il y passa, des soirées mélancoliques, où revenait la mémoire de ses plaisirs libres et de ses nuits de bal. C'était un de ces soirs qu'écrivant à une ac-

l¥îce du Vaudeville, dont il était un peu mordu, peut-être par la pureté du roman, il lui disait « que, pour la voir, il lui faudrait une boulette pour le tourlourou du chemin de ronde, une lime très-sourde pour scier les barreaux de sa fenêtre, et une échelle suffisamment longue. »

Pendant toute une année, l'année 1835, il semble qu'il n'y ait que la femme, dans la vie, les journées, les pensées de Gavarni. Seule la femme l'occupe, l'intéresse, l'attire et le remplit. Elle est, selon son expression, « sa grande affaire » ; et son désir irrité , et comme endiablé , met à la poursuite de la femme cette espèce d'âpre plaisir à la forcer qu'il comparait plus tard, avec des yeux brillants, à la passion de la chasse (1).

Une année où les intrigues se mêlent , s'entre-

(1) La chasse à la femme, à l'inconnu, disait Gavarni, a pour grand charme l'aléatoire qui fait le filou, le pêcheur à la ligne, le joueur. Et c'était pour lui une véritable jouissance, en même temps que l'essai d'un pouvoir qu'il aimait à tenter, de magnétiser de l'œil, et de faire sienne, la première venue rencontrée dans une foule. A ce propos, il racontait ce mot caractéristique d'une femme qu'à force d'œillades, dans une fête de Saint-Cloud, il avait contrainte à quitter le bras d'un homme, et qui, passant derrière une baraque de pain d'épices, lui avait jeté dans l'oreille : « Tai le mari. »

croisent, s'enchevêtrent, où renaissent, à côté de nonvelles amonrs, les amourettes de l'enfance et les fantaisies de la veille , où les rendez-vous se pressent l'un contre l'autre, où chez Gavarni c'est une pluie de lettres qui sentent bon , billets des aimées d'hier ou des oubliées de l'autre mois, qu'il réunit « sous la même enveloppe comme des morts amis dans le même cercueil » . Et comme il bat le pavé de Paris, ce pavé des hasards d'amour ; et le suiveur acharné qu'il est de celleci pqur sa jambe, de celle-là pour son chapeau, de l'une pour une couleur, de l'autre pour une robe dégrafée et un bout de jupon blanc, de l'autre encore pour l'homme. qu'elle a au bras, et d'une dernière, pour rien; toujours, à mesure qu'il va derrière les talons d'une aventure, plus emporté, plus entraîné par la sollicitation de r / nco n n u fém in i n .

Amours d'observateur, de lettré, de curieux de la femme et de toutes ses espèces, qui amenaient à Gavarni la rencontre d'êtres bizarres, de créatures étranges et de maîtresses originales de nature particulière, — des « trouvailles », comme il les appelait; — d'où se détachaient cette année les trois figures de femmes dont le mystère parlait plus au philosophe qu'à l'amant, des femmes qui étaient pour lui comme des sujets d'analyse, de méditation, de dissection; des

études vivantes que le chercheur de l'humanité de Paris faisait poser devant lui.

La première était une femme jeune, jolie, trouvée dans le passage de l'Opéra, devant des fleurs, regardant les gens avec un air singulier et en même temps une candeur provinciale. Il lui offrait du café : d'abord un air indigné, puis une envie de rire , et après , sans rire ni colère : « Je veux bien. » Il lui prend le bras. On entre dans un café borgne de la rue Sainte-Anne, la femme donne au garçon un morceau de pain qu'elle cachait sous son manteau, renverse son café, son eau-de-vie, chante, parle : — une fille, une folle. " Le langage de cette pauvre femme était un mélange de silences obstinés et de petites choses vagues et douces comme un cri d'oiseau, son air une confusion de rires et de timidité excessive, qui se perdait parfois dans un regard long et glacial ou infiniment triste. Elle était jolie, trèsjolie même, ses mains surtout étaient admirables. Avec cela , elle était grosse. Elle venait des Vosges et n'était que depuis peu à Paris, disait-elle. Je lui ai demandé : « Vous avez souffert? » Elle a répondu : « Oh! oui. » Enfin elle m'a dit tout bas : « Allons au spectacle. »

La seconde , une inconnue qu'il avait rencontrée boitant, la nuit, une Amanda de seize ans, sage et coquette, fleur chaste du Quartier latin,

faisant tourner la tête à tous les étudiants. Avec celle-ci , il passe toutes ses soirées du dimanche , la boutique fermée, les parents sortis, un petit frère lisant J/ar; no Faliero à la lueur d'une chandelle sur le comptoir, tandis qu'au-dessus de leurs devis d'amour se balançaient, rappelant le conte de \dî Culottière de Sterne, les culottes pendues et séchantes, dégraissées par le père de la jeune fille.

Pour la troisième, elle resta un mystère de fenime. Intrigué, Gavarni jette sur son Journal, à la date du 22 septembre , qu'elle était une créature qui en avait vu du iomj et du large des choses de la vie; il ajoute, et nous laissons la parole au fin et charmant analyste en déroute :

« Est-ce une grande dame? est-ce une grisette?... Rien n'est facile comme de deviner les gens au langage, pour qui a su écouter à droite et à gauche, à tous les étages de la société ! Que la femme du monde descende chez le portier, que la fillette monte au salon, on pourra parfois les prendre l'une pour l'autre; mais qu'elles parlent, à la troisième phrase on les reconnaîtra, tant en français les locutions sont distinctes.

" Mais que savoir au langage d'une étrangère? et surtout d'une femme qui paraît avoir été jetée, d'aventure en aventure, dans tous les coins du monde, et qui peut avoir appris le français aussi

bien à Moscou ou à Constantinople qu'à Paris? Cette femme parle russe, italien, espagnol, allemand, anglais, français, et je ne sais quoi encore, turc et sauvage, peut-être, car elle doit avoir été prisonnière en Turquie et venir d'Amérique à l'heure qu'il est. Mais où une femme qui se dit d'un rang élevé peut-elle avoir appris à dire : Dieu de Dieu ! ou bien : J'ai eu de drôles de malheurs? Elle dit : Monsieur a mal dormi, Monsieur ne mange pas. Ceci est un italianisme ou une locution d'antichambre. Elle dit encore : Voit donc quilesl? Ceci est du patois de campagne.

» Comment savoir si elle n'est pas la femme de chambre de la femme qu'elle dit être?

» Elle appelle un garçon de restaurateur mon garçon et Chateaubriand un artiste : arrangez tout cela.

" Elle a au front la cicatrice d'un coup de poignard, reçu, dit-elle, à la révolution de Juillet, avec un coup de feu qui lui a cassé le bras. Elle était en Vendée avec la duchesse de Berry, et à Paris, avec elle encore, le jour de l'enterrement du général Lamarque, sur le boulevard, en blouse toutes deux et en queue poudrée! Cette femme est-elle folle? Il n'y a qu'une seule chose vraiment distinguée en elle , c'est la façon dont elle vous donne le bras. »

Des études, encore une fois, des collections de documents, c'est là ce qu'il cherche avant tout dans CCS liaisons qui ressemhlent à de la science qu'il amasse sur la femme, et qui donnent tant de profondeur morale à l'esprit de ses légendes.

Connaître des femmes , il appelait cela « classer des papillons " .

L'annéel836commençait, pour Gavami, comme il faisait commencer l'année pour Gabriel Bernard dans la jolie nouvelle des Dragées pour un manteau, car c'est l'histoire de ce triste premier jour de l'an 1836 que l'artiste y raconte, arrangée quelque peu d'après son Journal.

« Vénérable misère, misère en gants jaunes, noble misère d'artiste, vous voici encore au P'' janvier. »

Il y avait à peine quinze jours qu'il avait échappé à Clichy; les usuriers ne voulaient pas de ses billets, le Mont-de-Piété allait plier, par la gelée qu'il faisait, son manteau sur la planche où étaient déjà ses beaux pistolets anglais , sa montre et sa chaîne, ses couverts d'argent, les jolis boutons qu'Alice lui avait donnés au jour de l'an passé. Il manquait d'argent pour les confiseurs et les dragées à offrir à ses petits amis.

Et dans le vilain de la première henre de l'année et la perspective de la sortie sans manteau du lendemain, il passait en revue la misère de ses autres jours de l'an : de ce jour de l'an dans les neiges des Pyrénées, où il trouvait à son réveil, sans feu, grelottant sur une chaise de paille, son pauvre chien Trilby. Bientôt, se laissant entraîner au souvenir de moins mauvais jours de l'an, il allait à des jours de l'an à joujoux, à bonbons, à baisers, et où sa pauvre tante lui donnait de si excellentes pralines. Puis il remontait à des jours de l'an de sa jeune jeunesse, l'un « qui était un fiacre à l'heure et Julie » , et il se demandait où diable pouvait bien être Julie à l'heure qu'il était. Un autre, « c'était Louise et cette jolie chambre de mauvais garçon « . Et sa tristesse s'égayant à la mémoire de cet aimable retour en arrière, il écrivait :

« Pauvre Louise, ce jour de l'an-là, nous avions dîné ensemble en tête-à-tête, au coin du feu. Mais le tête-à-tête était quelque chose de si usé entre nous, la tendresse était devenue si fraternelle, et depuis si longtemps, qu'après dîner, quand je l'ai vue se coucher dans mon lit, la jolie fille aux si beaux yeux bleus ! je ne me suis inquiété de cela que comme d'une fantaisie à elle ; restant au coin du feu , fumant un cigare , et regardant à peine si sa jambe était bien faite... Quand elle m'a eu

dit de sa douce voix : Eh bien , tu ne viens pas ! je ne comprenais pas.

» Cher ange, elle songeait à mes étrennes. »

Sa misère, après l'avoir rédigée, Gavarni n'y pensait plus guère, et vingt-quatre heures n'étaient pas écoulées, qu'il n'y pensait plus du tout, quand, à l'heure de minuit de ce 1" janvier 1836, il jetait sur son Journal: « Misère, il n'est plus question de vous, mais d'un nouvel amour. »

XLYIII

Au milieu de cette vie amoureuse , revenait la dette et réapparaissait M. Loyal par ce billet brusque :

30 mars (1836).

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