J. H. LOYAL
huissier.
Place de la Bourse.
Monsieur,
Soyez prêt. On va chez vous.
J. H. Loyal.
Deux jours auparavant, un petit afficheur « tout replet, tout doucereux, tout couvert de colle », était venu offrir poliment à l'artiste un carré de papier jaune sorti d'une poche qu'il avait sur le
ventre. Ledit papier contenait ceci : « Vente par autorité de justice, sur la place du ci-devant Châtelet de Paris, le mercredi 30 mars 1836, heure de midi , consistant en bureaux , tables , tableaux , gravures, etc., etc. »
Il y avait sans doute un sursis , pendant lecpiel il semble que des yeux de femme faisaient oublier à Gavarni M. Loyal et l'occupaient de l'ébauche d'une aventure. Mais, au 10 mai, il avait plu chez lui un tas de papiers timbrés de par le Roi , protêt, assignation, signification du jugement par défaut, commandement, assignation en débouté d'opposition, jugement définitif, signification de contrainte, saisie, signification de vente, procèsverbal, enfin tous les sacrements.
Une seconde fois, voyant Clichy se dessiner à l'horizon, l'artiste se réfugiait « à la campagne ", c'est-à-dire au cinquième, dans la chambre des enfants Feydeau. Là, il vivait caché au milieu de leurs joujoux, des baguettes de coudrier qui servaient aux jeux du bâton (1), des minéraux eL des
(1) Gavarni se Fit un long temps le maître de gymnastique des frères Feydeau, s'amusant lui-même des violents exercices auxquels il soumettait ses jeunes amis. Ernest Feydeau nous racontait qu'un jour, après les jeux du bâton, le bâton à deux bouts, il leur dit : H Ah çà mes enfants, vous n'êtes pas assez découplés, assez lestes ; à présent il faut sauter » ; et l'on commença à sauter par-dessus des ficelles. Le cours de gymnastique avait lieu rue Blanche, dans un terrain dépendant de l'ancien Tivoli, où se trouvait par hasard, t<e
coquillages avec lesquels les petits étaient en tiain d'ériger sur un secrétaire un monument en l'honneur de M. CuDier, célèbre naturaliste. Un rosier au tuteur déraciné tremblait dans la gouttière, à la brise du printemps, et, devant le prisonnier, l'air et l'espace libres s'étendaient jusqu'aux prés Saint-Gervais.
Gavarni se consolait par le travail, en pensant que le temps qu'il passait en prison chez ses hôtes, ce temps-là, ses tout jeunes amis le passaient au collège, et qu'ils étaient libres à la même heure tous les trois.
Mais au bout de quelque temps la retraite ne lui semble plus assez sûre. Il part, croyant plus prudent de mettre un bras de rivière entre lui et M. Loyal, et un matin, très-matin, il se réfugie à Saint-Ouen. En traversant la Seine vaporeuse, l'oreille de l'écrivain de légendes et du futur créateur de Vireloque, entendait sortir cette cruauté de la bouche d'un gamin noyant un chat et auquel il avait demandé : « Enfant, pourquoi tuer ce chat? — Ah! c'est un chat de chez nous...
joiir-là, le lit de sangle d'une portière morte la veille. Gavarni avise le lit, et le fait sauter en large aux gamins, puis il leur crie : « Maintenant, vous allez le sauter dans sa longueur. » Les petits s'y refusent. Gavarni veut le franchir, s'accroche le pied et tombe entièrement recouvert par le lit, avec le visage tout ensanglanté. Gela interrompit Jes exercices.
Et elle était gourmande, cette charogne-là! Oli ! tiens, il enfle... et comme il mousse!... Y remue encore... Mais voilà, quand leur tête pend dans l'eau, c'est qu'ils crèvent... Eh ben , c'est bon... »
Gavarni s'installa à Saint-Ouen dans une auberge, et, avec son rebondissement de nature contre les ennuis et les malheurs de la vie, il se mit à dessiner et à travailler, distrait de son exil par des visites d'amis qu'il invite par des lettres d'un tour si vif :
« Oui, nous déjeunerons demain ensemble et dînerons aussi, je l'espère. — Vous n'avez que faire de votre dimanche. — Donc, le rendez-vous à Saint-Denis, sur la grève, en face de l'île, n'est-ce pas? — Vous serez gentil comme tout.
» Nous travaillerons le matin. — Nous deviserons jusqu'au dîner. — Après, nous irons courir le long de l'eau. — On dit que le dimanche est une curiosité ici , et que la femme donne comme , les autres jours, le barbillon. — Faites-vous beau.
» Oh! ne manquez pas! — Quand j'attends, j'attends comme une bête.
" Adieu, petit cher, à demain (1). »
(l) A M. Emile Forgues.
148 GAVA RM.
" Voici des points pour mes I de tout
cet hiver. Vous m'en redemanderez au printemps.
» Je vous attends ce soir, mercredi 30 novembre dix-huit cent trente-six , en mon domicile' rue Blanche, n''43, à Paris (France), département de la Seine, au fond de la cour, le perron à gauche, au deuxième étage, la porte au fond; frappez un peu fort.
" Veuillez agréer l'assurance des sentiments distingués de votre très-humble et très-obéissant serviteur.
» Gavakni,
11 Membre de l'Institut historique, brigadier de {jarde à cheval (2« escadron, 13' légion), ex-directeur du Journal des Gens du inonde, artiste peintre, lithographe, amoureux, rêvasseur, en état de faillite ouverte. {Il a reçu une médaille à l'Exposition du Louvre.)
» A Monsieur, Monsieur Emile Forgues, avocat à Paris. »
Telle était l'invitation par laquelle Gavarni conviait son habituel camarade de plaisir à venir passer une soirée à quatre, nne soirée où le maître du logis, sur le divan du fond, parlait
amour avec ime nonchalante créature allongée à côté de lui dans une robe de chambre sang de bœuf, la jambe pendante dans un bas de soie, tandis qu'une gracieuse amie servait le thé. On causait, on faisait mille folies, on riait de la jeune gravité de l'avocat, écliappé du Palais et du monde. « Cet avocat me fera mourir! » disait une des deux femmes en se tordant; et encore des gaietés, des plaisanteries, de la jeune et amoureuse joie, qui tenaient éveillé, bien avant dans la nuit, le logis de la rue Blanche. Là s'improvisaient ces soupers avec du Champagne , un pâté de chez Félix, une fourchette pour quatre et des poignards pour couteaux; des soupers qui semaient par l'atelier les livres, les cartons, les paperasses, les pinceaux, les journaux; qui mettaient sur les tables, au hasard, les verres et les bouteilles ; qui donnaient le matin à l'atelier du travail l'aspect d'un cabaret.
C'était dans ce logis que, les jours de bal masqué , de bal travesti , les amis qui n'avaient pas de costume venaient choisir, parmi la collection, quelque défroque espagnole ou pyrénéenne; et on partait de là, après un verre de vin chaud,
soit pour le riqaudon chez Deffieux, soit chez Berthelemot, le confiseur qui donnait par souscription, au Palais-Royal, des bals fort courus alors (1).
C'était encore de ce logis qu'arrivaient, à l'adresse de l'ami Forgues et de l'ami Tronquoy, l'ordre et la marche des plaisirs nocturnes, les invitations , les convocations dans des billets drolatiques comme celui-ci :
« J'ai écrit, et l'on m'a envoyé cinquante-huit mille sept cent vingt-trois billets roses et onze cent quarante-deux petites cartes pour les bals et soirées du lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche, pour moi et l'autre cavalier, chacune avec quatorze cavaliers, des pralines à discrétion et cinq fourgons de remerciments. Je vous enverrai ces jours-ci une épreuve du patron de bateau; faites-vous équiper pour que l'escadron soit bientôt au complet. »
Et cet autre :
« Il est question de par le monde de dix-huit patrons de bateau qui se trouvaient au bal de Berthelemot. Soyons au moins quatre samedi , c'est assez qu'il y en ait huit de malades.
(1) Il y avait chez Gavanii un côté danseur; il avait appris à danser sérieusement chez un maître de danse cjui habitait la cour des Coches, et, tout jeune, était le dimanche un habitué du bal Dourlans, où il avait commencé ses études sur les grisettes.
» Et puis, mon amante se fait pour ce jour-là un étourdissant petit costume, et je serais horriblement contrarié qu'elle ne fût pas dignement accompagnée, et que vous surtout, le plus soigné de nos patrons de bateau, vous nous manquassiez. Allons, prenez de ce plaisir pour me rendre service :
Vous et M. Petit Colin 2
IVloi et inatlame Moi 2
Bouchard y l
Ëuiile 1
6 danseurs dont 1 danseuse.
Le Pierrot à poulaines 1
Les deux femmes de la collection »
Ce sont, à tout moment, prenant leur vol du quartier général de la rue Blanche, des correspondances à propos de bas rouges, de boucles d'espadrilles, que Gavarni est parvenu à découvrir, de toutes sortes d'affiquets pour faire, avec sa bande, une fière entrée dans le bal.
Un logis enfin qui était vraiment comme l'atelier, le magasin , la buvette et l'antichambre du carnaval.
Ce costume de patron de bateau, dessiné pour Tronquoy , et qui eut dans ce temps un si grand succès, — nous l'avons vu longtemps dans la chambre de Gavarni. Il l'avait ainsi composé :
152 GAVA RM.
une chemise de mérinos rouge, une petite veste blanche à deux rangs de boutons d'argent, un pantalon de velours noir, des bas de soie rouges, un chapeau de paille avec une branche de saule et une pipe d'argent passées à travers le ruban noir. Ce portrait semblait être à Gavarni comme une mémoire de la jeunesse de son plaisir, du carnaval , dont il parlait toujours avec un retour d'émotion.
Un soir, nous nous rappelons que, revenant sur ce temps, — c'était précisément un soir de nii-carême , il nous dit : « Mais je vais vous montrer mes costumes » ; et voilà , descendus dans une des sévères pièces de son rez-de-chaussée à Auteuil, des malles, des cartons dont on tire, sans parvenir à les vider, comme d'un chapeau de Fortunatus, des Paillasses à carreaux bleus, des costumes andalous, des costumes égyptiens, des Chicards, des costumes sauvages avec des sonneries de métal tout le long des manches ; enfin le costume historique du patron de bateau, exécuté sur le dessin de Gavarni, devant lequel s'alluma l'œil de l'ancien amoureux des bals de la Renaissance et de l'Opéra. « Voyez , — ajouta-t-il, — est-ce assez pimpant, allumé, claquant ! Vous n'avez pas l'idée de l'effet que cela faisait, quand on entrait , ganté frais , vernissé , — une vingtaine, chacun avec sa drôlesse... Cela tuait tout... Il n'y
a pas de costumes pour avoir des masses pareilles. »
Ces bals Berthelemot, ces billets drolatiques, ces costumes claquants sont des années 1836 et 1837, années où commence à paraître dans l'œuvre de Gavarni une première image du carnaval, mais un carnaval paraissant descendre de la Courtille, sentir le corps de gfarde, la joie mauvais genre, avec, au bas, un texte cru qui n'a rien de la profondeur sans brutalité du verbe, rien de cette pointe de pbilosopbie à la Rocbefoucauld que contiendra , dans les suites futures de son carnaval, le littéraire engueulement de sa satire (1).
(1) Donnons une idée du ton de cette série par une seule planche et sa légende.
Un domino effaré entrant dans une loge louée :
— Merci, monsieur, je ne danse pas...
— En v'ià un chameau !
(iSous rappelons, entre parenthèses, que quand Gavarni fut mis en rapport avec Alfred de Musset pour son portrait dans les Contemporains, ce fut cette légende que le poëte choisit pour la lui citer, avec une espèce d'admiration énergique.)
A propos de cette légende, il est assez piquant d'en rapprocher dans son Journal intime, à la date de mars 1838, une description peu flattée dune descente de la Courtille : « C'est un égout par lequel s'écoule la lie d'un carnaval... Ternaux à l'élégant tilbury, couché derrière un fiacre, en costume chinois, à côté d'un sale Paillasse avec lequel il avait changé de chapeau, criant à la foule : u II me reste quarante sous! » Chienlit et dandy, c'était le même homme!... On jette de la boue, de la farine et des coquilles d'huîtres... Fenêtres garnies d'engueuleurs, femmes au fard écaillé, fumant la pipe des cochers auprès desquels elles sont hardiment mon-
Dans les rencontres , les aventures , les bonnes fortunes de sa vie, Gavarni souffrait de n'avoir que la froide curiosité de l'amour, de n'y trouver ni le bonheur ni le plaisir, et de n'y rien assouvir de plus que de simples fantaisies. Cependant il cédait toujours, ne sachant pas après à quoi, avec le peu d'un désir nonchalant, il avait cédé; et ne trouvant en lui, et au plus mauvais recoin, — il l'avoue, — qu'une vanité qui ricane, une sorte de bête avide et sans appétit!
Un jour vint pourtant à la fin, où le refrain de « Bonsoir Arsène, adieu Charlotte!... Tra la la... J'ai des amourettes et point d'amours » , qu'il avait chanté à toutes ses maîtresses , lui fut cruel et douloureux à dire. Arsène était une grande fille aux dents blanches, au rire humide, au sein fier, aux cheveux d'Espagnole, faisant de belles lignes sur mi divan, toujours drapée dans du rouge; elle avait cela, et encore et surtout le je ne sais quoi d'une courtisane pour être aimée. Et elle le fut par Gavarni plus que toute autre femme (1).
tées... Les ménages cherchant la laitière dans ra... Petite pluie fine, nuit froide. On crie : La galette toute chaude! »
(1) Quoiqu'il eût connu , dès le premier jour, de quelle espèce
Au bout de deux mois , il avait perdu son habituelle puissance de décision, sa facilité à rompre, son courage contre les regrets, cette sécheresse de cœur qui lui faisait se plaire à la tristesse d'une séparation. Il ne pouvait plus se dire : « C'est fini » , ni se faire une volupté de ce mot mélancolique : « fini ». Et lorsque, sur cette créature, il apprit par un bas amant, plus encore qu'il n'en savait, des secrets si abjects qu'il n'ose même pas les confier à son Journal, il s'ouvre d'un coup à la révélation de cet amour qu'il ignorait, et au-
était cette femme, et qu'il eût essayé de se mettre en garde contre son ensorcellement. Il écrivait en effet sur elle, à son confident et ami Forgues, cette lettre où il essayait de combattre son illusion :
« J'ai été amoureux, presque pour de vrai, ce soir, ma parole d'honneur la plus sacrée! — Imaginez-vous que je me tortille pour vous écrire ces quatre lignes, tant j'ai peur de faire une phrase.
» Dans la crainte de vous parler de mon — ange — et de dire à propos de ce qui m'en plaît des choses que je serais dans trois jours tout chose d'avoir dites, il faut que je dise ce qui m'en déplaît. Histoire de me retourner.
» 1° Cet — ange — est une fille entretenue ;
» 2° Avec cela elle a un amant ;
» 3° Cet amant est le frère de Juliette. Je vous demande un peu si c'est propre à penser;
» 4° Elle est sotte et fait des cuirs comme on n'en fait pas ;
>' 5° Elle a une laide jambe;