Elle n'est pas belle
>' 7" Elle danse, chez Musard, le carnaval.
» Allez!
» Je me roue, je me roue ! Mais je ne crois pas un mot de ce que {6 me dis. »
quoi il s'était cru jusqu'alors supérieur. Son cœur éclate et se déchire dans ce cri : « J'ai compris en ce moment ce qu'on appelle l'amour! Je l'ai compris avec toutes ses abnégations , tout son dévouement — Je pensais à la mener aux Porche-
rons, à trinquer avec elle avec du vin à quatre sous, — à être avec elle le goujat qu'elle voudrait! "
A un dernier rendez-vous , lui prenant soudain le bras, il l'emmenait à l'île Saint-Ouen, à l'hôtel du Mouton-BUinc, où il était appelé « Monsieur Gabriel « , et où la domestique du cabaret l'accueillait comme une vieille connaissance. Ecoutez ce joli récit humain et cette description d'une fin d'amour dans une campagne qu'on dirait éclairée d'un soleil qui essuyé des larmes : « Arsène me dit avec cet air hautain qu'ont parfois les femmes de mauvaise compagnie : Que cette fille est laide ! C'est avec une sorte de volupté que j'ai tourné la clef de notre chambre; ce n'était plus ma maîtresse, mais enfin, cette nuit-là, la courtisane était à moi. Je l'ai délacée à genoux
» Puis je lui ai dit, en apportant le plateau de biscuits et de bordeaux sur la tal)le de nuit : Tiens, si tu veux, nous allons nous griser. — Je veux tout ce que tu voudras ! — Mais elle avait tant pleuré qu'elle n'a pas su boire... Elle n'a pleuré que le premier jour. — J'ai voulu que
les deux autres fussent tout riants pour elle. Nous les avons passées comme on fait à la campagne, en tête-à-tête , ces heures mêlées de niaiseries et de baisers : se coucher de bonne heure pour se lever tard; déjeuner et dîner longuement, aller sur l'eau, jouer aux petits palets, cueillir des queues d'oseille dans le potager, jouer avec des écrevisses, monter dans le moulin et se blanchir de farine ; puis se laisser prendre par l'orage et se blottir ensemble sous une ombrelle et rire d'avoir les jambes mouillées, et trouver dans tout cela, à tout moment, l'occasion d'un baiser. Pas une plainte, pas un reproche, pas un mot du passe. — Aussi, en revenant vers Paris, quand elle a parlé d'avenir et que j'ai froncé le sourcil, elle m'a dit : J'ai été si heureuse pendant ces trois jours ! Veux-tu me faire pleurer? Je retournerai chez toi demain, n'est-ce pas? — je n'ai pas su répondre. Aussi, elle est venue le lendemain. Tout ce que j'ai su faire, c'est de lui refuser de venir le soir même, et le soir, je l'aimais tant, que j'aurais pleuré de ne pas la voir ! »
La blessure fut longue à se fermer. Sept mois après elle était ouverte et saignait encore, dans cette belle page de souffrances (1838, 21 février) : — " Vous voici d'un an plus vieux , Gabriel » , se dit-il à lui-même en s'appelant de son nom de Saint-Ouen.
« — Et si VOUS rouvrez ce livre, fermé depuis si longtemps, c'est encore pour parler délie, la pauvre femme qui vous a fait écrire ici tant de belles phrases qu'elle ne lira jamais sans doute.
» Où est-elle, à cette heure que vous êtes si triste, si triste que ce bel habit de bal est resté là, et que le bal sera joyeux sans vous, parce qu'il le serait sans elle, qui aime tant le bal! Où est-elle? Endormie dans le coin d'une voiture qui vous l'emporte bien loin, et qui ne vous la ramènera jamais peut-être
)) Oh! que vous voudriez qu'elle fût morte au lieu d'être partie, — pour la pleurer à votre aise, — l'avoir perdue sans craindre qu'un autre vous
la trouve ! Mais les absents , mais les femmes
absentes, les femmes qui voyagent, qui vous emportent l'âme par monts et par vaux, vous pleurant d'un œil et rient de l'autre d'être libres de vous!... "
Et le lendemain recommence le tourment de la même mémoire :
« Le réveil est triste quand on ne retrouve
plus le matin la pensée vivante de cette compagne, l'odeur de ses cheveux, la moiteur de sa peau, le bégayement de ses premiers mots, son regard ébahi qui tombait dans le vôtre , — toutes ces choses qui vous étaient si peu quand vous les ?
aviez, qui vous sont tant maintenant que vous les regrettez! »
Et plus tard, bien plus tard, à l'heure des souvenirs fanés et des fantômes de ses amours qui repassent dans son œuvre , à l'heure de la série sombre de ses Lavettes vieillies, c'est Arsène qui lui reviendra ; c'est elle qu'il reverra accroupie au coin de quelque triste bouge, c'est à Arsène qu'il pensera en écrivant la légende sinistre : « Les poètes de mon temps m'ont couronnée de
roses et ce matin, je n ai pas eu ma goutte, et
pas de tabac pour mon pauvre nez ! »
LU
En ce temps , Gavarni vit beaucoup au foyer des acteurs, dans les coulisses, mêlé aux comédiens et aux comédiennes, en famille dans ce monde vers lequel son crayon s'était tourné dès ses débuts. Il fait son « Musée de costumes », cette série de deux cents petites planches sur le théâtre contemporain. Il est bénévolement le dessinateur en titre du théâtre du Palais-Royal , et il n'y a pas un travesti dont l'acteur et le costumier ne sollicitent auprès de l'artiste un courant crayonnage , une de ces croquades que personne n'a recommencées et qui disent tout au coupeur. Il fait
des portraits en pied à la tête très-étudiée , l'un d'Arnal ," l'autre de Levassor, souvenirs qu'il gardait encadrés dans sa petite salle à manger d'Auteuil. Il est en rapports d'amitié et d'esprit avec Déjazet. C'est lui qui, entre autres costumes, lui dessine le svelte et frétillant débardeur d'Indiana, où, en marge du bristol, il a jeté cette piquante indication : « Des petits boutons à la culotte noire de la débardeuse yw5f/w'« l'honneur ^^^ aquarelle qui se trouve côte à côte dans le même carton avec des travestissements bouffes , des charlatans extravagants et des débitants ébouriffés d'eau merveilleuse , dessins d'opéra-comique qui ressemblent à des créations d'Hoffmann coloriées par Bonington. Il est aussi le dessinateur du boulevard du Crime et de la Porte Saint-Martin. C'est lui qui a l'honneur d'habiller mademoiselle Georges elle-même dans la Tour de Nesle; lui encore qui fait pour le théâtre d'Harel, lors de la Guerre des servantes, toute une série d'aquarelles, costumes , accessoires , détails cherchés dans un archaïsme fantaisiste, et dont la dernière page, que je vois encore, était comme la page finale d'un album japonais avec l'essuiement de tous les tons employés par l'aquarelliste : sa palette. Un album pour lequel il eut un moment l'idée d'écrire un texte.
Cette vie, cependant, n'était pas toute consa-
crée à des portraits, à clés costumes. Elle introduisait son observation dans l'intime et le secret de ce milieu pittoresque, bizarre, illusoire, dans ce monde aux repas de carton. Elle inspirait à l'artiste ses Coulisses, sa jolie suite des Actrices, et tant d'autres qui viendront plus tard , où il mettra en un relief spirituel, l'antithèse et le contraste de la grosse réalité avec la fiction; les trivialités matérielles, tombant dans le faux des existences factices : le théâtre comme retourné et A^i entre ses portants : les Reines du soir redevenant Titine dans la loge de leur mère; l'opposition du grotesque avec le sublime, de la misère avec le clinquant, de la vérité canaille avec le mensonge de la tirade. Il écrira enfin et dessinera la comédie de la Comédie.
Le théâtre lui inspirera aussi cet élégant petit chef-d'œuvre, publié par les Artistes contemporains, cette planche de pénombre voluptueuse où, derrière un portant de coulisse, appuyée, accrochée d'une main, une danseuse toute légère et toute ond^reuse dans sa robe de gaze, cause d'amour avec un joli homme, crânement profilé devant elle, le petit chapeau sur l'oreille, le stick sous le bras, et dont la main, enfoncée dans la poche d'un habit de chasse, semble y rouler une cigarette : l'homme, dans une intensité de noir qui fait contraste avec la demi-teinte de la femme ,
et le flamboiement de la salle illuminant la silhouette ridicule d'un ténor.
De eelte fréquentation et de cette familiarité avec les gens de théâtre, il arriva encore une chose facile à prévoir. Gavarni devint doucement amoureux d'une actrice, une des plus grandes actrices dramatiques de ce temps-ci, qu'il aimait un jour, oubliait l'autre, tâchait tout à coup de reprendre à lui, avec de l'extraordinaire, des machines à l'espagnole, des voyages de deux cents lieues , des traversées de toute la France , au bout desquels, restant cinq minutes au théâtre, — le temps de se montrer à ses yeux étonnés , — il allait se promener sur le bord de la mer, sans chercher à lui baiser la main, — laissant à la femme l'idée avec le doute de l'avoir vu.